In Libro Veritas

Vous ai-je dit la vérité ?

Par Alain Tchungui

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Table des matières
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Chapitre quatre

     

     

    Quand notre mère a tourné le bouton, une  musique magnifique a envahi les pièces comme une fanfare de cirque pénètre dans une ville. Elle a baissé le son et nous avons écouté jusqu'au bout la chanson, les yeux rivés sur le poste de TSF. Denise, dans sa chaise haute, tapait des mains sur son plateau.

    Angèle avait acheté la radio. Depuis le temps qu'elle en rêvait, qu'elle suppliait mon père en vain, pour les enfants, pour elle qui était enfermée entre quatre murs aux fenêtres sans autre horizon que l'eau dégoulinant, pour lui également... Père secouait la tête : 

    — Faire entrer chez moi ces politiciens à la gomme et me farcir leurs histoires d'Arabes ?  Jamais ! 

    Désormais, elle trônait dans la salle de séjour. C'était un poste d'occasion, un modèle à poser sur un meuble et pourvu d'un long fil d'antenne punaisé tout autour de la pièce, à l'angle du plafond. Il était beau avec son entourage en bois foncé, son tissu beige à grosses mailles, sa façade bombée, sa petite grille métallique qui décorait et protégeait le tissu. Elle ressemblait à une calandre de voiture ornée d'un sigle peint en noir. Le haut d'une lettre était cassé. En bougeant lentement la tête, on apercevait, par transparence entre les mailles, le rond d'un haut–parleur dont les vis brillaient. En bas de la façade, tout du long, courait une vitre où s'alignaient des mots en petits caractères. Adeline m'avait lu le nom de toutes les villes inscrites, en m'expliquant qu'elles étaient tellement loin que jamais je ne pourrais y aller, même en partant tout de suite. Elle promenait l'aiguille de l'une à l'autre. Je ne comprenais rien de ce qui se disait.

    — C'est des agents secrets, murmurait Adeline. Ils s'envoient des messages. Il vaut mieux ne pas écouter, tu sais, ils pourraient venir ici.

    Et vite, elle éloignait l'aiguille. Car Adeline avait appris à tourner les gros boutons plantés aux deux bouts de la vitre, mais elle se gardait bien de m'expliquer. Elle avait passé une soirée entière, armée d'une allumette et d'un bout de coton, à nettoyer le poste dans les moindres interstices, là où la crasse du Temps s'installe impunément. Il en brillait et Adeline avait sur lui des gestes de propriétaire égoïste. Heureusement, il y avait l'école :  je restais seul avec le poste...

    Le plus beau n'était ni le vernis, ni la magie de la musique. Le plus beau se nichait au fond d'un petit creux ovale, semblable à une coquille nacrée et abritant un fragile tube de verre dont les extrémités disparaissaient à l'intérieur de l'appareil. Là, dans le tube, quand le poste marchait, brillait une lumière verte, impassible, caressante, envoûtante... Elle tenait du mystère, du farouche secret qui se cache derrière l'iris d'un chat, de l'éclat gazeux, surnaturel, immatériel de certaines billes. De la vapeur aussi, de la vapeur ou de la soie.

    Le petit tube était vide. Je l'avais tant examiné. Dès qu'on allumait le poste, un mince filet le parcourait de bas en haut, légèrement de guingois, jaillissant de l'âme même de l'appareil. Le rayon d'émeraude tremblait quelques secondes dans le silence. Il laissait à la machine le temps de s'échauffer avant de s'ouvrir en un minuscule éventail, tandis que la musique claironnait soudainement. Alors, il restait immobile, fascinant, pareil à un morceau de lumière que j'aurais pu tenir dans le creux de la main. Un morceau de lumière si petit qu'il ne parvenait pas à remplir tout le tube, si fragile qu'on ne le voyait plus à peine on s'éloignait.

    Souvent, lorsque madame Colette n'était pas dans la salle, je tournais les boutons. Celui de la mise en marche éteignait la lueur d'un seul coup au moment du déclic. Il n'avait aucun intérêt. Celui de l'aiguille, par contre, avait le pouvoir d'ouvrir ou de fermer le petit éventail. Le son jaillissait clair quand il était ouvert. J'éloignais l'aiguille du repère de la station : l'éventail se refermait, le son se dégradait. Je ramenais l'aiguille... Je ne comprenais pas pourquoi cet éventail, la véritable bouche de la radio puisque c'était de son ouverture que dépendait le son, ...je ne comprenais pas pourquoi cet éventail ne suivait pas les variations de la voix. Je l'aurais voulu agité comme des lèvres. Or, même les instants de silence le laissaient grand ouvert !  Cela m'énervait. Alors, je déplaçais rageusement l'aiguille pour chercher les endroits où les morses bavardaient entre eux en faisant "tip – tip – tip". C'était encore une moquerie d'Adeline, bien sûr. J'étais crédule, quand j'étais petit. Madame Colette arrivait, bougonne, remettait sa station préférée avant de retourner s'occuper de Denise, me laissant face au petit mystère insoluble qui me narguait.

    Le soir, parfois, je traînais une chaise vers la commode et, le menton au ras de la tablette, je passais mon temps l'œil collé contre le rayon vert. J'étais contrarié :  si on ne tournait pas le bouton, il ne bougeait jamais. Or, je ne pouvais pas le faire lorsque tout le monde  – surtout Adeline –  était là. Je me contentais d'échafauder de nouvelles théories. Ma mère se glissait derrière moi, posait sa tête sur mon épaule. Je sentais sa tiédeur contre mon cou. Ses mains, ses bras m'enserraient la taille, me chatouillaient doucement. J'entendais son chantonnement qui faisait vibrer nos deux corps à l'unisson de la musique du poste. Elle m'embrassait dans les cheveux, sur la joue, dans le creux de l'oreille en m'appelant "son petit homme". Ses cheveux parfumés caressaient mes paupières, se glissaient entre mes lèvres et j'acceptais d'abandonner l'énigme lumineuse pour tournoyer avec elle au rythme de la musique.

    — Si tu continues à fixer le poste comme ça, il va finir par t'attraper un œil et le manger, disait–elle en me reposant sur le sol et en me donnant deux tapes sur les joues.

    C'était vrai. L'œil qui était resté contre le trou ne voyait rien durant plusieurs minutes. Mais je recommençais.

    Quelque chose me disait qu'avant l'arrivée de la radio chez nous, je connaissais cette lumière. Je l'avais déjà vue, aussi immatérielle, mystérieuse, aussi inaccessible. Il m'a fallu longtemps pour retrouver dans ma mémoire l'endroit où je l'avais rencontrée une première fois. C'était dans la minuscule maison au milieu de l'autel de l'église. C'était la flamme rouge du petit Jésus. Bien que de couleurs différentes, elles tenaient du même secret. Voilà, de plus, qui confirmait l'existence d'un Monde derrière le tissu beige. Déjà, Adeline m'avait mis sur la piste. Elle m'avait raconté qu'à travers les trous d'aération percés au dos de l'appareil, on apercevait les grosses lampes dont la faible lumière de braise éclairait les chanteurs et les speakers à l'intérieur de la boîte. On ne les voyait pas parce qu'ils bougeaient très vite. Je ne l'avais pas crue. Adeline était menteuse et, tout benêt que je fusse, je me méfiais quand même. Mais, après un temps de réflexion, je changeai d'avis :  des trous d'aération et des lampes pour qui, si ce n'est pour des êtres aussi petits et aussi invisibles que le petit Jésus ? 

    Ma mère avait acheté la radio pour nous, mais surtout pour madame Colette. Elle venait nous garder chaque matin. Au début, ma mère ayant peu de travail, nous l'attendions ensemble après le petit–déjeuner. Nous guettions le crissement précipité de son pas sur le gravier, juste devant l'entrée. Nous l'écoutions pester sous l'auvent du perron contre son parapluie qui se fermait difficilement  – avec ses premiers sous, ma mère lui en acheta un neuf. Irène l'aidait à franchir la porte entre son en­combrant parapluie et un cabas en toile d'où jaillissait une paire d'aiguilles à tricoter. Elle ôtait son manteau à l'odeur de laine humide, retirait précautionneusement son bonnet à cause des épingles à cheveux, essuyait ses lunettes constellées de gouttes d'eau, s'asseyait une seconde pour souffler... L'arrivée de madame Colette n'était pas rien.

    Elle avait le visage bon et doux des vieilles gens. Souvent, lorsque je l'embrassais, je pressais fort mes lèvres contre sa joue. Elle disait que je voulais la dévorer. J'appuyais pour chasser l'eau qui dormait sous sa peau fine et fragile comme le papier de soie des albums de photos et débordait sous les paupières. Le Temps et l'eau abîment tout. Des taches semblables à de la rouille se voyaient sur ses mains. Mais elle avait les mots, le rire du bonheur. Elle était notre grand–mère par amour ;  nous étions les petits–enfants qu'elle n'avait jamais eus, ses deux fils ayant été tués au front.

    Notre mère partait. Adeline et Irène aussi, après avoir ajustés des ''protège chaussures'' en caout­chouc. J'enfilais mon cartable, vaquais à mes affaires dans la maison.

    — Si c'est pas Dieu possible d'aller se vautrer sous l'évier pour manger du savon de Marseille !  Avec son habit propre, en plus ! 

    Et madame Colette me tirait par une jambe avant de m'administrer une fessée. Un matin, à l'abri des regards, je mis cérémonieusement mon vieux couteau au fond de mon cartable. Ensuite, je me glissai dans la chambre des "grandes". Le papier était prêt.

    Madame Colette ne pensait pas à vider le restant du broc qui avait servi à apporter l'eau de la toilette d'Adeline et Irène. J'en avais profité. Chaque jour, patiemment, j'avais mouillé le gant et, sans faire tomber de gouttes par terre, j'étais allé le coller sur le papier peint, à l'endroit de la petite porte, près du lit d'Adeline. J'espérais le ramollir suffisamment pour découper bien proprement le tour...

    Le papier avait perdu toute consistance. Toute couleur également, à cause des restes de savon qui se trouvaient sur le gant. Mais rien ne ''marcha'' comme je l'avais souhaité. Le fil émoussé du couteau ne coupait plus. Il poussait la charpie gluante dans la fente, entraînant des parcelles de papier aux franges effilochées. Quand je retirais la lame, elle accrochait un pli qui s'ouvrait, laissant apparaître la peinture du dessous, vert pomme piqueté de rouille. Je refermais la déchirure aussi bien que possible, avec le doigt. Mais, très vite, la petite porte fut encadrée d'une bordure grotesque. Pour rien. Le mystère demeura :  une fois dégagée, la porte refusa de s'ouvrir. J'étais déçu... Il restait à cacher les dégâts :  je poussai une chaise.

    À midi, ce fut la catastrophe. Ma mère rentra suivie d'Umberto, sa boîte à outils à la main. J'avais espéré, désiré qu'elle ne revienne jamais. Lorsque je les ai vus, elle qui avait choisi ce jour pour l'appeler, lui qui allait tout comprendre et tout dire, je les ai détestés.

    Je ne les ai pas suivis dans la chambre des "grandes".

    Le rire d'Umberto roula pareil à un tambour, ponctué de mots en Italien qui sonnaient comme autant de moqueries. Il se calmait, tentait de s'ar­rêter, reprenait de plus belle. J'en jetai rageusement mon cartable par–dessus la grande table. Je tré­pignais de colère et de haine.

    Je les imaginais tous ligués contre moi :  Umberto, accroupi, riant sans même penser à mal, la bouche grand ouverte sur sa dent noire et creusée par le Zan ;  Adeline, silencieuse, le cou tendu par–dessus l'épaule du couvreur, s'interdisant de rire mais les yeux pleins d'éclairs et de méchanceté pour les jours à venir ;  Irène, cachant sa surprise derrière une main timide, me cherchant déjà d'inutiles excuses ; madame Colette, croisant ses doigts calleux sur sa grosse poitrine tout en se défendant d'un mécanique "Si c'est pas Dieu possible..." ;  et elle, ma mère, debout au milieu de la pièce, le dos légèrement voûté, les yeux assombris par la colère et la honte d'avoir appelé Umberto pour cela. Il me semblait la voir se mordiller la lèvre et retenir son souffle.

    J'enrageais. Je les détestais tous. Elle, surtout, pour le mal qu'elle me faisait à ne pas les chasser, à ne pas les obliger à oublier immédiatement. Elle n'aimait plus "son homme". Des idées de vengeance s'entrechoquaient dans mon esprit. Les tuer. Les tuer ou mourir. Les punir à mon tour : leur interdire de me parler, de me toucher, de simplement me regarder. Non, être assez faible pour disparaître. Voilà :  tomber malade sur–le–champ et mourir... Je ne réussis qu'à m'enfuir dans ma chambre.

    Quelle fessée !  Quelle punition !  Au lit le restant de la journée, privé de déjeuner et de souper, de desserts, aussi, durant tout une semaine, mon vieux couteau jeté à la poubelle, mes fesses et mon orgueil meurtris. Tout ça pour un regard de cheminée, celui du conduit de la cuisinière à charbon qui se trouvait derrière le mur... Un regard de cheminée que mon père avait négligemment recouvert de papier peint pour s'épargner un découpage... Lui aussi, je lui en voulais...

    Heureusement qu'il était mort. Ses punitions étaient terribles. En cas de grosse faute, il partait dans le parc écorcer une badine dont le bois blanc, sentant l'aubier, luisait déjà de douleur lorsqu'il revenait dans la salle, le visage fermé, le doigt tendu vers la chambre des "grandes". Le bois vert sifflait. Adeline...  – c'était toujours Adeline :  Irène était trop sage –  ...Adeline hurlait. Son cri se figeait dans l'éternité du coup, perçant comme une note de violon. Le bois sifflait encore. La note se disloquait, désagrégée par sa propre tension. Elle s'éparpillait en lambeaux sanglotants. Nous tremblions tous. Notre mère avait les yeux liquides. Le coin de ses narines frémissait à chaque inspiration. Ses lèvres tremblaient. Elle était pâle. Je regardais ses mains s'agiter, se frotter contre le tablier. Et soudain, elle courait. Elle courait comme courent les femmes qui ont mal, en se lançant n'importe comment, les bras tendus, désordonnés. Elle se heurtait à la porte et aux murs du couloir. Elle entrait dans la chambre.

    — Non !,  l'entendions–nous crier.

    Le silence qui suivait était insupportable, teinté de haine et de rancune, de peur et de désespoir. La vie s'arrêtait, inutile... L'absence d'Adeline, son assiette vide avec sa serviette au milieu, sa chaise rangée sous la table, les gestes tremblants mais vifs de notre mère, les mots qui viennent aux lèvres, qu'on réprime à temps, les seuls bruits de couverts ou de bouche, la soupe devenue insipide au point de s'en apercevoir, ces regards en dessous qui surveillent le silence, se fuient, s'intéressent à des miettes... Et toujours, insistante, la souffrance d'Adeline, mêlée à notre propre malaise de gosses apeurés. L'attente aussi, l'attente interminable, l'attente de rien, jusqu'à la nuit.

    Combien de fois est–ce arrivé ?  Pas souvent. Non, vraiment pas souvent. Mon père n'était pas un méchant homme. Mais je me rappelle ces moments de vide à cause de la terreur qu'ils m'inspiraient. Il était évident qu'un jour ou l'autre, la baguette luisante allait siffler pour moi, parce que  – je le savais déjà –  les choses sont inéluctables. N'en était–il pas ainsi des lapins de madame Colette ?  La vieille dame les bichonnait pour les saigner un jour. Même le plus beau, avec son œil cerclé de noir et son oreille penchée, ...même le plus beau y passerait. Un jour viendraient mon tour puis ceux de Nadège d'abord et de Denise ensuite. Tout le monde ne peut pas être Irène. À ces moments, j'aimais Adeline.

     

     

    L'absence... L'absence d'Adeline punie...  L'absence de notre père mort... L'absence est la forme la plus simple du malheur. Elle permet de lui donner un nom, d'en cerner les contours... Une autre forme de l'absence :  l'éloignement. L'éloignement de ma mère partie sourire à d'autres. L'éloignement de ma maison sous prétexte d'école...

    Je me souviens très peu du premier jour de classe. Caché derrière ma mère, j'avais tenté de suivre ce qui se disait sur mon compte. Ma mère parlait, parlait... Je ne reconnaissais ni ses mots, ni ses gestes. Alors, de ces caresses malhabiles sur mon épaule, de ces consignes passées d'une voix émue, de cet inhabituel "au revoir" de la main, je tirai la certitude qu'elle venait de me vendre.

    L'école maternelle était petite et grise. Elle se recroquevillait au fond d'une cour ornée d'un bac à sable sempiternellement inondé. La maîtresse était blonde. Les pupitres penchaient. Le trou des encriers était vide. L'insupportable était de devoir rester là, de ne pouvoir partir quand je le désirais. Car alors, j'y serais revenu. J'aurais, par exemple, emporté avec moi les gommettes aux couleurs brillantes et dont la colle avait un si bon goût. Je les aurais fignolés, ces collages, ces tressages, ces frises à colorier, avant de les rapporter fièrement à l'école pour les offrir à la maîtresse...

    Mais tout ce que je savais faire était plus ou moins défendu. Défendu de garder mon cartable sur le dos, de marcher à quatre pattes pour chercher les "secrets" de l'école. Défendu aussi de comparer les saveurs des différentes pâtes à modeler. Défendu encore d'aller voir à quoi jouait Nadège dans la pièce à côté. Défendu toujours de rechercher et de dresser des cancrelats. Il fallait rester avec les autres, chanter, danser, faire les marionnettes avec les autres, courir, sauter avec les autres, m'asseoir près d'eux et toujours faire comme eux. La maîtresse criait : 

    — Mathieu !  Mat... Mathieu Laffont !  Vas–tu m'écouter à la fin ?  Donne la main à Armand ! 

    — Il veut pas, madame.

    Je n'allais tout de même pas donner la main à qui que ce soit ;  et surtout pas à lui.

    Dès qu'un moment de répit survenait, je regardais les carreaux couverts de pluie. D'abord rondes, parfaitement rondes, plus scintillantes en bas qu'en haut, les gouttes attendaient en tremblotant le moment de dégouliner. Souvent, l'une d'elles poussait un tentacule sur le côté. Elle annexait perfidement l'eau d'une voisine naissante incapable de défendre son existence. L'ensemble, un peu difforme, se resserrait en une énorme étincelle vivante qui dégringolait subitement d'un ou deux centimètres en laissant derrière elle un sillon translucide. Grosse, sûre d'elle désormais, la goutte tremblait un instant, paraissant hésiter. En vérité, elle visait une proie facile sur laquelle elle fondait par surprise. Dès lors, rien ne pouvait plus la stopper. Elle descendait en zigzaguant, de plus en plus vite, filant, sautant de gouttelette en salissure, avant de s'étaler contre le mastic de la fenêtre. Sur le verre, la longue traînée liquide se disloquait en un chapelet de minuscules perles qui perdaient peu à peu le souvenir de leur origine commune. Chacune mûrissait une nouvelle aventure. À moins qu'une goutte de pluie, une vraie, tombant du ciel en plein dessus, ne la fasse éclater en cinq ou six morceaux brillants. Rien là de bien intéressant, mais quand on est triste... Vous ai–je dit que je n'aimais pas l'école ? 

    Tandis que la pluie faisait ainsi la course sur les carreaux, je dressais l'inventaire du paradis à plein temps que je venais de perdre. Que ma maison était jolie aux yeux de mon regret !  Même si la mousse poussait au fond des joints, même si la plupart des tuiles faîtières avaient perdu leur pointe, c'était une belle maison, ornée d'un perron à une marche entourée de gravier et d'un auvent en verre cathédrale plein de reflets en confettis quand le soleil pouvait donner dessus. Une porte à double battant s'ouvrait sur un large couloir. Sur la gauche, une salle immense, une cheminée démesurée... Tout pour l'épate du visiteur, car la cuisine et les trois chambres étaient bien plus modestes :  point trop n'en faut pour de simples domestiques.

    Et là–dedans, ma vie, mes jouets, mon lit dans la chambre aux odeurs pas toujours agréables, ma chaise, ma place à table le dos à la fenêtre, ma serviette dans mon rond en forme de serpent... Et là–dedans, du linge séchant sur le dossier des chaises, des affaires en désordre, des rires, des drames de "quatre sous" pour ne pas mettre ou pour ne pas débarrasser la table, des taches grises au plafond dont j'avais surveillé l'assèchement. La lueur verte aussi, fermement décidée à garder son mystère.

    Et là–dedans, mes pauvres petits "secrets". L'école les tuait avec l'impunité insouciante qu'ont les décisions des adultes. Je savais que, privés de ma visite quotidienne, ils allaient s'étioler, redevenir ce qu'ils n'auraient jamais dû cesser d'être :  des saletés, des ordures en sursis. Un soir, la gomme mâ­chonnée d'Adeline était tombée par terre et avait rebondi non pas sous le buffet, comme l'avait cru Adeline, mais dedans, par la porte entr'ouverte. Quelle battue !  Tout le monde s'était mis à la chercher.

    — Si c'est pas Dieu possible de disparaître comme ça !,  s'était fâchée Adeline en imitant la voix de madame Colette.

    Le lendemain, Adeline avait une gomme neuve. L'ancienne, par la magie d'un rebond, était devenue un débris qui ne valait même plus le temps qu'on avait perdu à le chercher et qui finirait à la poubelle le jour où, par hasard, on le retrouverait. Pour moi, elle était devenue un "secret" tout neuf, tout chaud de vie et de plaisir, caché derrière le montant central du buffet, sous l'écumoire. Nous étions là pour une éternité.

    J'aimais énormément ces "secrets" qui boule­versaient la vie, me confiant la plus grande part de leur pouvoir. Mais, avec l'école, c'était irrémé­diable :  j'allais petit à petit les oublier sans même m'en rendre compte. Nous étions condamnés à nous "désapprivoiser", à dénouer les liens qui nous rendaient indispensables les uns aux autres, qui unissaient la tête de la poupée borgne, derrière la huche à pain, à la vieille clef rouillée, derrière la plinthe des toilettes. Dorénavant, tous les regards, sans exception, effrayeraient ces petites saletés.

    Déjà, les cafards n'étaient plus de fiers aventuriers, des ''Pourquoi pas ? '' désemparés cherchant à fuir l'étreinte mortelle de la banquise avant que se lève la tempête maternelle. Ils étaient redevenus des insectes répugnants tombés dans la casserole de lait et désespérément accrochés à une peau... Toujours à cause de l'école, que restait–il de mes réveils de voleur de bonheur ?  Une affreuse course de vitesse où j'étais le dernier, le plus lent, le plus exposé à l'aiguillon d'Adeline.

    — Alors, la Flèche !  C'est pour aujourd'hui ou pour demain ?,  lançait–elle méchamment.

    Ce doit être cela, grandir :  arrêter de vivre son propre Temps et vivre celui des autres. C'est pénible au début. Ensuite, on s'habitue. On prend le pli jusqu'à oublier la meurtrissure des années de pliage.

     

     

    Un dimanche midi, alors que Nadège et moi  nous échinions à tourner la manivelle craquante du moulin à café, ivres tous les deux du parfum interdit  – ma mère veillait soigneusement à ne jamais laisser traîner un reste de café, car Nadège l'aurait bu –,  un bruit de chaussures tapées contre la marche du perron nous alerta. Irène courut ouvrir. Le Baron entra, la tête toujours portée vers l'avant du fait de la raideur du cou. Il serrait, sous un pan de sa veste, une grosse boîte en carton ficelée et trouée.

    Par la dureté, la noirceur de son regard, la formidable raucité de sa voix, le Baron nous effrayait un peu, mais, ce jour–là, il souriait. Après un clin d'œil à ma mère, il posa sans un mot sa boîte sur la table et nous fit signe d'approcher. Il s'assit. Cela grattait dans le carton. Adeline m'écarta pour approcher un œil précautionneux d'un des trous du dessus. Elle ne vit rien :  les fentes étaient trop minces. Denise, très irrespectueuse, décida de grimper sur les genoux du "Vieux" afin d'être à hauteur. Le Baron se laissa faire, aida la fillette, lui permit même de tirer le bout de la ficelle.

    Quand le couvercle se souleva, le cercle des petites têtes s'écarta vivement. Il y avait là une bête, un chien, un chiot tout noir avec une grosse tête carrée et des oreilles pendantes. Aveuglé par la lumière, il cligna des yeux, essaya de passer une patte malhabile devant sa truffe, ce qui lui fit perdre l'équilibre. Denise poussa un cri. Le chiot rentra la tête dans les épaules. Puis il posa le museau sur le bord du carton pour nous humer, nous flairer, lier connaissance à sa manière avec ses nouveaux maîtres. Ceux–ci étaient pétrifiés par la surprise. Rassuré le premier, peut–être déjà désintéressé, le chiot bâilla, découvrant, entre l'impressionnante rangée de crocs pointus, une large langue rose qui s'enroula dans sa gueule à la façon d'un mirliton. Denise rit, tendit la main puis jugea plus prudent de la retirer.

    Uranie, la chienne épagneul du Baron, avait eu une portée. Elle était la dernière bête du château, la préférée, dont son maître n'avait pas voulu se défaire à la suite des autres chiens, des chevaux et des oiseaux de la volière. Fugueuse, Uranie disparaissait parfois pendant plusieurs semaines, battant la campagne, revenant harassée, galeuse, souvent blessée, grosse d'une portée de bâtards que mon père tuait. Ce dernier se moquait souvent de cette chienne qui fuguait comme un mâle. Le Baron avait manqué de courage et notre mère avait accepté de prendre un des petits.

    Père refusait d'avoir un animal à la maison. Il disait : 

    — Ça pue, ça esquinte tout, ça fait des saletés partout. Et puis, à quoi ça sert ? 

    — Un chat, pour les souris, hasardait Angèle.

    — Parce que tu crois vraiment que les chats bouffent les souris ?  Ils en attrapent une tous les trente–six du mois et ils jouent avec en attendant leur gamelle.

    — Parce que tu crois vraiment que les chats bouffent les souris ?  Ils en attrapent une tous les trente–six du mois et ils jouent avec en attendant leur gamelle. C'est tout ! 

    Irène, la préposée aux surnoms, baptisa le chien "Micki". Durant le reste de la journée, nous avons visité notre maison derrière lui. C'était à celui qui l'accaparerait, l'empêcherait le mieux de s'intéresser aux affaires des autres. Nous l'appelions :  il ré­pondait déjà à son tout nouveau nom. Nous le tirions par la queue, une patte ou une oreille, malgré les injonctions d'Irène.

    Ce chien était extrêmement mutin. Il devint vite le moins sage d'entre nous. Il déboulait dans le couloir à en rater son virage, aboyait après la radio, se glissait dans nos draps en pleine nuit. Nous lui donnions à manger dans nos assiettes dès que notre mère avait le dos tourné. Quand il s'ennuyait, il déchiquetait un chausson en secouant la tête, tel un forcené, pour lui prêter de la riposte. Mais, comme il était propre, Angèle lui pardonnait toutes ses bêtises. Elle nous accusait plutôt  – à juste titre, le plus souvent –  d'en être à l'origine.

    Micki – l'Espiègle était devenu sa mascotte. Nous étions heureux. Trop peut–être, ou de façon indue, car Adeline se mit à se ronger les ongles.

     

     

     


     

     

     

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