Le cheval
Le chevalJ'ai rêvé de chevaux.
Le soleil du matin arrosait le tilleul de la cour de l'école.
Un cheval blanc venu d'on ne sait où broutait tranquillement dans le pré attenant. Les enfants l'observaient. L'appelaient par des mots qui apaisent les bêtes. L'animal les lorgnait entre deux mâchons d'herbe.
- Au fait, a dit le maître, quelqu'un sait-il de quelle couleur est ce cheval blanc ?
Les enfants s'arrêtèrent et tournèrent la tête :
- Blanc, pardi. Il est blanc, ce cheval.
- Il n'est pas blanc, a dit le maître.
Les enfants étonnés regardaient le cheval :
- Il est blanc, voyons. Il est blanc, ce cheval.
- Non.
- Mais si, blanc ! Blanc...
- Non, a redit le maître.
- Et de quelle couleur, alors ?
- Pour moi, il est noir.
- Mais pourquoi tu dis noir, il est blanc, ce cheval !
- Je le vois noir, a dit le maître.
- Explique-nous.
- Je me suis approché et je l'ai caressé.
Il m'a regardé. Son oeil est noir. D'un noir si profond, si tendre, que je n'ai vu que l'oeil. Pour moi ce cheval est noir. A cause de ses yeux.
Les enfants ont regardé le maître, puis le cheval.
Ils sont allés au pré et ils l'ont caressé.
Puis ils sont revenus, graves, vers le tilleul où se tenait le maître.
Et ils ont dit que c'était vrai, et que c'était bizarre ce cheval noir tout blanc.
Le soleil découpait les branches de tilleul dans la cour de l'école.
L'un des enfants a dit alors que sa petite poule rousse avait une plume argentée. Une seule, sous le ventre. Et que lui seul savait.
Un autre a ajouté que son champ était rouge, parce que des coquelicots avaient poussé dessus. Il les a vus ce matin en venant à l'école.
Un autre a dit, sans qu'on sache pourquoi, que la grincheuse d'épicière était gentille quelquefois. Elle lui avait donné un bonbon à la gomme, parce qu'il jouait avec son chat.
Un autre a raconté que le garde champêtre, qui boite d'ordinaire, avait marché au pas pour le 11 novembre.
Un autre a expliqué que "bielh astimburlat", le vieux fou isolé dans sa maison crasseuse, savait le nom des fleurs, des arbres et puis des champignons.
Et les enfants ont raconté aussi comment on pouvait voir les gens, les choses et les êtres.
Non pas comme on les voit toujours, mais comme on aurait pu les voir.
Les enfants ont regardé le maître, puis le cheval.
Ils sont allés au pré et ils l'ont caressé.
Puis ils sont revenus, graves, vers le tilleul où se tenait le maître.
Et ils ont dit que c'était vrai, et que c'était bizarre ce cheval noir tout blanc.
Le soleil découpait les branches de tilleul dans la cour de l'école.
L'un des enfants a dit alors que sa petite poule rousse avait une plume argentée. Une seule, sous le ventre. Et que lui seul savait.
Un autre a ajouté que son champ était rouge, parce que des coquelicots avaient poussé dessus. Il les a vus ce matin en venant à l'école.
Un autre a dit, sans qu'on sache pourquoi, que la grincheuse d'épicière était gentille quelquefois. Elle lui avait donné un bonbon à la gomme, parce qu'il jouait avec son chat.
Un autre a raconté que le garde champêtre, qui boite d'ordinaire, avait marché au pas pour le 11 novembre.
Un autre a expliqué que "bielh astimburlat", le vieux fou isolé dans sa maison crasseuse, savait le nom des fleurs, des arbres et puis des champignons.
Et les enfants ont raconté aussi comment on pouvait voir les gens, les choses et les êtres.
Non pas comme on les voit toujours, mais comme on aurait pu les voir.
Peut-être comme on a envie qu'ils soient.
Et le monde prenait des formes différentes, des couleurs oubliées, sous le tilleul ardent de la cour de l'école. Le monde se changeait, dans les mots des enfants...
Si le maître s'arrête aux tristes évidences et qu'il ne sait pas voir les yeux noirs du cheval, le regard neuf des mômes ne les voit pas non plus. Ou alors en cachette. Ou bien par accident. On leur a bien trop dit qu'il est blanc ce cheval. Ils ne verront jamais qu'un animal de fiacre, aux oeillères de cuir.
Faut dessiller ses propres yeux pour ouvrir ceux des autres.
Faut que moi, l'enseignant, je sois persuadé que ce cheval est autre chose. Que je le rêve, que je le vive, ce cheval. Faut le voir noir soi-même, si l'on veut que les mômes n'y voient pas que du blanc.
C'est bien le blanc, pourtant.
C'est tranquille, c'est rassurant. Ca ne fait pas de vagues... Faut être un peu "fada" pour aller voir les yeux...
Surtout que quelquefois ça peut dégénérer : des chevaux noirs aux yeux bleus, des chevaux rouges aux yeux verts, des chevaux jaunes aux yeux bridés... C'est la pagaille, la négation de l'ordre établi.
Ah mais non ! Puisqu'on vous dit qu'ils sont blancs !
C'est dangereux, cette dérive.
Et le monde prenait des formes différentes, des couleurs oubliées, sous le tilleul ardent de la cour de l'école. Le monde se changeait, dans les mots des enfants...
Si le maître s'arrête aux tristes évidences et qu'il ne sait pas voir les yeux noirs du cheval, le regard neuf des mômes ne les voit pas non plus. Ou alors en cachette. Ou bien par accident. On leur a bien trop dit qu'il est blanc ce cheval. Ils ne verront jamais qu'un animal de fiacre, aux oeillères de cuir.
Faut dessiller ses propres yeux pour ouvrir ceux des autres.
Faut que moi, l'enseignant, je sois persuadé que ce cheval est autre chose. Que je le rêve, que je le vive, ce cheval. Faut le voir noir soi-même, si l'on veut que les mômes n'y voient pas que du blanc.
C'est bien le blanc, pourtant.
C'est tranquille, c'est rassurant. Ca ne fait pas de vagues... Faut être un peu "fada" pour aller voir les yeux...
Surtout que quelquefois ça peut dégénérer : des chevaux noirs aux yeux bleus, des chevaux rouges aux yeux verts, des chevaux jaunes aux yeux bridés... C'est la pagaille, la négation de l'ordre établi.
Ah mais non ! Puisqu'on vous dit qu'ils sont blancs !
C'est dangereux, cette dérive.
Y en a qui verraient peut-être un centaure. Peut-être même une licorne... Qui sait si l'un d'entre eux
ne verrait pas Pégase...
Alors les pédagogues, inquiets, ont écrit au tableau :
ne verrait pas Pégase...
Alors les pédagogues, inquiets, ont écrit au tableau :
Leçon de lecture.
Ce cheval est blanc.
Mais à la nuit tombée, sur le mur de l'école, quelqu'un s'est mis à peindre des chevaux.
D'autres sont arrivés, ils ont tagué comme des fous.
Mais à la nuit tombée, sur le mur de l'école, quelqu'un s'est mis à peindre des chevaux.
D'autres sont arrivés, ils ont tagué comme des fous.
Des chevaux de toutes les couleurs.
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