8 juillet 2213 - Paris (États-Unis d’Europe)
Il était 16 h 03, quand le signalement d’un meurtre commis au Bloc 9, Section Ouest du Quartier des OGM, arriva au Central Sécuritaire, qui envoya aussitôt R-Job et R-Lex, deux de ses meilleurs robots-enquêteurs.
Ces derniers qui avaient l’habitude de travailler ensemble, se rendirent très vite au Quartier des OGM qui, comme son nom l’indique, était une zone rurale avec ses pelouses synthétiques et ses nombreuses fontaines virtuelles.
Les deux enquêteurs sortirent de leur XX 4000 à propulsion hydrogénique et se dirigèrent vers l’entrée du Bloc 9, un immeuble cylindrique de 55 étages en plexiglas. Des robots-gardiens de la paix étaient stationnés devant dans leur uniforme en latex noir.
R-Job et R-Lex leur montrèrent aussitôt leur carte de service.
— Très bien, dit l’un des robots-gardiens de la paix, je vais vous conduire dans l’appartement où a eu lieu le meurtre.
Tous les trois prirent l’ascenseur qui s’arrêta au quarante-huitième étage, et suivirent un long couloir jusqu’à un appartement dont la porte était ouverte. À l’intérieur, ils trouvèrent deux autres robots-gardiens de la paix, ainsi qu’un homme petit et chauve en veste bleue, qui étaient debout, immobiles, près d’un individu allongé sur le sol, baignant dans une flaque de sang.
Les deux enquêteurs se présentèrent de nouveau, et l’homme à la veste bleue s’exclama :
— Ah, s’il vous plaît, retrouvez le coupable !
— On va faire de notre mieux, déclara R-Job. Mais qui êtes vous donc, monsieur ?
— Je suis un ami de la victime, dit l’homme à la veste bleue. J’étais venu lui rendre visite. Comme il ne répondait pas, j’ai utilisé le code digital qu’il m’avait fourni pour ouvrir la porte, et une fois entré, je l’ai trouvé comme il est maintenant.
L’un des deux robots-gardiens de la paix qui attendaient avec l’homme à la veste bleue, dit alors :
— La victime s’appelle John Goddam ; il est né le 4 septembre 2173 dans l’État de Britanie, et il s’était installé en Francie il y a 8 ans.
— On lui connaissait des ennemis ? demanda R-Lex.
— À ce stade de l’enquête, on ne peut encore rien dire, répondit le robot-gardien de la paix.
R-Job et R-Lex hochèrent la tête. Ils étaient parfaitement identiques tous les deux, avec leur crâne lisse et leur visage inspiré de celui de David Bowie, un artiste des siècles passés. Leur ressemblance était par ailleurs accentuée du fait qu’ils portaient chacun la combinaison en latex jaune de leur brigade d’Inquisition, et avaient tendance à afficher les mêmes mimiques, voire les mêmes tics.
Ils arpentèrent alors toutes les pièces de l’appartement, bras tendus, mains ouvertes et doigts écartés, afin de capter toutes les données magnétiques environnementales, qui étaient aussitôt transmises à l’ordinateur globaliste du Central Sécuritaire.
Une fois ce travail terminé, R-Lex lança aux robots-gardien de la paix :
— Bon, il faut appeler une ambulance afin de conduire le cadavre à l’institut médico-légale. Vous prendrez aussi la déposition de l’ami de la victime par captation génétique.
Puis les deux enquêteurs quittèrent les lieux.
Trois heures plus tard, ils furent réunis dans le sas de synthèse du Central Sécuritaire avec le médecin légiste, afin d’écouter le compte rendu donné par leur chef de brigade, qui était également un robot, doté de larges narines et de lèvres charnues, répondant à l’appellation de R-Jens.
Ce dernier commença :
— Bon, la victime a été tuée suivant la pratique de l’égorgement. Sa gorge a été tranchée dans le sens vertical, avec une légère bifurcation horizontale à l’approche du menton. L’objet utilisé est sans nul doute cet instrument que l’on appelait autrefois un couteau, et dont normalement on ne trouve plus un seul exemplaire depuis cinquante ans. Rappelez-vous, à l’époque, suite à ce que l’on a appelé le syndrome de Jack, et une multitude d’égorgements, une chasse aux couteaux a été effectuée sur toute la planète. Officiellement, on n’en trouve plus depuis très exactement l’année 2183.
— Il faut croire qu’il y en a au moins un qui a échappé à la chasse, suggéra R-Job.
— M’ouais, peut-être, fit le chef de brigade. En tout cas, autre point important, le Bloc 9 est parfaitement sécurisé ; toute intrusion incohérente aurait forcément laissé des traces. Or, les différentes analyses n’ont rien révélé ; absolument rien.
— Incroyable ! fit R-Lex, la victime aurait donc été égorgée par un fantôme ? Car je ne pense pas que les systèmes de sécurité puissent profiler les manifestations irrationnelles.
Le médecin légiste, qui lui était un parfait humain de trente-cinq ans aux cheveux et à la moustache noirs et broussailleux, vêtu d’une grande blouse blanche, intervint :
— Ce serait alors un fantôme qui aurait le geste sûr, car si l’on excepte une légère déviation dans la trajectoire de la lame, le coupable a opéré de façon déterminée.
— Pourquoi un fantôme ne serait-il pas déterminé et n’aurait-il pas le geste sûr ? plaisanta R-Job.
Les déclarations respectives des deux robots-enquêteurs ne furent pas du goût du médecin légiste, un orthodoxe du rationalisme, et le chef de brigade intervint aussitôt :
— Ne nous perdons pas dans des considérations hasardeuses. D’autant qu’il existe un élément des plus surprenants.
— Quoi donc ? fit R-Job.
R-Jens marqua une légère pause avant de répondre :
— Eh bien, nous avons trouvé dans l’appartement de la victime, un objet, ou plutôt un instrument vraiment curieux.
Le chef de brigade claqua alors ses doigts, et l’écran qui était fixé à l’un des murs de la pièce s’éclaira, puis apparut très vite dessus, quelque chose qui tira de l’assistance des exclamations de surprise.
C’était un instrument de couleur noire, de dimensions moyennes et de forme plutôt arrondie ; personne dans l’assistance n’était capable de lui donner un nom, et chacun affichait toujours de l’étonnement.
— Bon, fit R-Jens, on va regarder cela de plus près.
Il claqua de nouveau ses doigts, et au fond de la pièce, une porte s’ouvrit pour laisser le passage à un robot-assistante au crâne lisse et au visage modelé sur celui de Twiggy, un mannequin du XXème siècle. L’assistante poussait une table en plexiglas, sur laquelle était posé ce que tout le monde reconnut comme étant l’instrument apparu sur l’écran.
Vu de près, celui-ci semblait encore plus insolite. En le touchant on s’apercevait qu’il était fabriqué avec un métal dont on ne trouvait plus guère trace sur la Terre en ce XXIIIème siècle. Il se composait de deux parties ; une partie haute, comprenant notamment un cylindre, et une partie basse parsemée d’étranges touches sur lesquelles étaient inscrits une lettre de l’alphabet ou un signe de ponctuation.
R-Job appuya délicatement sur l’une des touches, et aussitôt, une fine tige métallique se souleva, et s’en vint frapper une sorte de ruban placé devant le cylindre.
— Attention ! s’écria le médecin légiste, ce que vous faites peut être dangereux !
R-Job passa outre, et tourna cette fois l’un des deux gros boutons fixés à chaque extrémité du cylindre. Ce dernier pivota légèrement, et le robot-enquêteur préféra ne pas insister.
— Mais vous êtes impossible ! pesta le médecin légiste.
En vérité, il n’aimait pas beaucoup les robots, sachant que des modèles mis au point récemment en Niponie, allaient très bientôt remplacer tous les membres de sa profession, et il ne se privait pas de le montrer.
— D’accord, d’accord, fit R-Job.
Ce fut cette fois R-Lex qui intervint en déclarant :
— Vous avez vu ce qui est écrit ici ?
— Quoi donc, R-Lex ? fit R-Jens.
Le robot-enquêteur pointa son index sur une plaque métallique située derrière le cylindre, sur laquelle était inscrit en lettres dorées le mot UNDERWOOD.
— U.N.D.E.R.W.O.O.D, épela R-Lex. Mais si je ne m’abuse, cela ressemble à un vieux patois qui était parlé jadis dans l’État de Britanie.
— Et qui signifiait ? fit R-Jens.
— Si je ne me trompe pas, reprit le robot-enquêteur, ce mot signifiait à peu près « En dessous du bois ».
— Mais alors, repartit R-Job, tout commence à se recouper. La victime n’est-elle pas originaire de Britanie ?
— Mais oui, fit R-Jens ; de Londres, la capitale de cet État. Mais où voulez-vous en venir ?
R-Job ne put réprimer un sourire.
— Eh bien, fit-il, la solution se trouve peut-être là-bas. Pour quelle raison la victime a-t-elle quitté la Britanie pour la Francie ?
— Pour des raisons professionnelles, répondit R-Jens. La victime travaillait pour le consortium européen NUTRIVIA, le fabriquant des pilules nutritives les plus consommées sur la planète. Or, le siège de cette firme se trouve à Paris ; pour John Goddam, c’était donc une promotion.
— Au fait, que savons-nous exactement sur ce Goddam ? interrogea R-Job.
— Maintenant, tout ! rétorqua R-Jens. John Goddam était célibataire, n’avait aucun ennemi, et était passionné par son travail. Durant son temps libre, sa seule distraction était la lecture. Il pouvait rester des heures entières devant l’écran de son ordinateur à dévorer des tas de romans, certains datant de plusieurs siècles.
— Du XIXème, par exemple, fit R-Job.
Le chef de brigade ne cacha pas son étonnement.
— Pourquoi donc le XIXème ?
— Oh, c’est une suggestion ; mais en tout cas, je propose à mon cher collègue, R-Lex, de m’accompagner jusqu’à ce siècle, où nous pourrons sans doute rencontrer un personnage des plus intéressants …
R-Jens fut encore étonné.
— Je ne comprends pas, R-Job, pourquoi voulez-vous partir pour le XIXème siècle ?
L’intéressé eut un petit sourire.
— Eh bien, voyons, la victime a été égorgée avec un couteau, objet devenu introuvable sur la Terre. Alors, une supposition : et si ce couteau venait d’un autre siècle ? De celui par exemple, qui a vu sévir un certain Jack que l’on n’a jamais identifié.
R-Jens fronça les sourcils.
— Vous êtes en train d’insinuer que Jack serait arrivé du XIXème siècle jusqu’à l’appartement de John Goddam, en plein XXIIIème siècle, pour assouvir ses penchants sanguinaires ! C’est un peu tortueux comme raisonnement, non ?
— Peut-être y est-il arrivé par hasard, suggéra R-Job ; les frictions infra-temporelles, ça existe, non ?
— Sans doute, fit R-Jens, mais enfin, c’est quand même très rare.
Le médecin légiste qui semblait bouillir dans son coin, intervint brusquement :
— Je vous rappelle que Jack éventrait ; alors que la victime a été simplement égorgée. Je sais de quoi je parle, c’est moi qui ai pratiqué l’autopsie !
— Il se contentait parfois d’égorger, dit R-Lex.
— Non, il éventrait ! insista le médecin légiste.
— R-Lex a raison, fit R-Jens, il lui est arrivé d’égorger simplement.
— Ah, bande de maudits robots ! s’énerva le médecin légiste, vous voulez toujours avoir raison ! Ce que vous pouvez être agaçants à la fin ! Bienheureux les Terriens des siècles passés qui n’étaient pas encombrés de vous !
— Ça suffit ! ordonna R-Jens, très en colère ; vos propos robotphobes pourraient vous coûter très cher !
— D’accord, d’accord, fit le médecin légiste, je préfère m’en aller. De toute façon, je sais bien que ça sera bientôt pour de bon, et sans qu’on me demande mon avis !
Il quitta la pièce, et ayant apparemment ravalé sa colère, R-Jens reprit :
— En tout cas, je ne crois pas qu’un voyage dans le temps s’impose.
— Écoutez, reprit, R-Job, avez-vous pu dater l’étrange instrument qui se trouve sur cette table ?
R-Jens prit un air embarrassé.
— À vrai dire, non. Nous avons quelques problèmes informatiques. Nous n’avons d’ailleurs pu faire qu’une analyse partielle du couteau.
— Il n’a pas été daté non plus ? demanda R-Job.
— Non, reconnut, R-Jens.
— Eh bien, justement, poursuivit le robot-enquêteur, j’ai comme l’intuition que ces deux objets proviennent du XIXème siècle, et qu’ils ont appartenu au fameux Jack. En allant y voir sur place, je suis persuadé que nous ferons avancer grandement l’enquête.
— Après tout, pourquoi pas, admit R-Jens. D’autant que nous n’avons vraiment aucun moyen pour identifier à partir de nos données, cet instrument portant la mention UNDERWOOD.
— Nous nous en doutons bien, fit R-Lex, sinon vous nous auriez fourni la solution. Mais alors, il ne se trouve donc pas dans la banque de données généralisées ?
— Hélas non, répondit R-Jens ; il fait partie de ce que l’on appelle les oubliés, suite à la catastrophe écologique de 2075. En ces temps bien lointains, la détérioration ultime de la couche d’ozone a entraîné des rayonnements de fréquence OMEGA+ qui ont réduit en poussière les livres en l’espace de quelques heures. Les spécialistes avaient prévu cette catastrophe et avaient demandé que toutes les données encyclopédiques soient saisies sur informatique. Mais il y a eu des ratées, et malheureusement cet étrange instrument fait partie du lot.
— Bon, alors, il n’y a vraiment plus rien qui s’oppose à notre départ, conclut R-Job.
— OK, fit R-Jens, vous allez pouvoir prendre place à bord d’un Tempornef.
Les quatre robots, dont l’assistante qui n’avait pas prononcé une seule parole comme l’exigeait sa fonction, quittèrent la pièce.
R-Jens emmena R-Job et R-Lex jusqu’à un sas qui se trouvait au dernier étage de l’immeuble du Central Sécuritaire. Là, était installé sur une plate-forme un Tempornef, c’est-à-dire un appareil de forme ovale en thumbostène, un métal obtenu à partir de minerais provenant de Saturne. Les deux enquêteur prirent place à l’intérieur, bouclèrent leur ceinture, et R-Jens demanda alors :
— Vous saurez vous débrouiller pour piloter cet engin ?
— Pas de problème, fit R-Job, je positionne le GPT sur l’année 1888, très exactement au mois d’août, et sur le quartier de Whitechapel à Londres, État de Britanie.
— Angleterre, rectifia R-Lex ; en 1888, l’État de Britanie s’appelait l’Angleterre.
— Très juste, cher confrère, fit R-Job. Alors, je positionne 342,6667° temporatitude Ouet, et 525µ géosynthèse Nord.
Le robot pianota sur les touches d’un cadran situé juste devant lui, et le Tempornef se mit à vibrer.
— À toi l’honneur, cher ami, fit-il à l’intention de R-Lex en lui désignant de l’index une manette.
L’autre robot-enquêteur s’exécuta, et aussitôt, les deux confrères furent plaqués à leur siège, tandis qu’une multitude de cercles multicolores se mirent à tourner dans l’habitacle du Tempornef.
Cela dura quelques minutes, puis les cercles s’estompèrent et disparurent complètement.
— Nous voici arrivés, dit R-Job à son compagnon tout en enlevant sa ceinture de sécurité.
R-Lex en fit autant, et les deux robots-enquêteurs quittèrent le Tempornef. Apparemment ils se trouvaient dans un terrain vague, et c’était la nuit. Un clair de lune et les étoiles qui gravitaient tout autour, permettaient d’y voir relativement bien. De plus, un peu plus loin on apercevait des lumières qui devaient être celles du quartier de Whitechapel.
R-Job et R-lex se mirent en route, et gagnèrent assez vite des rues grouillantes de monde et très bruyantes.
Les deux robots-enquêteurs étaient assez subjugués par leur découverte du XIXème siècle. C’était la première fois qu’une mission les amenait à voyager dans le temps, ce qui était devenu très courant en ce XXIIIème siècle. D’ailleurs R-Job y pensait depuis un moment, et l’on peut dire qu’il avait sauté sur l’occasion.
Tout autour d’eux, les gens portaient de drôles de tenues fabriquées dans des étoffes qui avaient complètement disparu en 2213. La plupart des hommes avaient par ailleurs posé sur leur tête un drôle d’objet, tout en hauteur. Cela amusa fortement R-Job et R-Lex qui, tout à leur découverte, ne remarquaient même pas que les nombreux passants les regardaient d’un drôle d’œil, les trouvant forcément saugrenus avec leur combinaison en latex jaune. R-Job était en train de se demander s’il existait déjà des véhicules à propulsion hydrogénique au XIXème siècle, quand son ami lui attrapa le bras, et le tira vers lui, afin qu’il ne se fasse pas faucher par un drôle d’appareil constitué d’une sorte de cabane des plus rudimentaires sur roues, tirée par deux curieux animaux.
— Oh ! s’exclama R-Lex, ce sont des chevaux. Il y en aurait des élevages dans je ne sais plus quelle contrée des Etats-Unis des Amériques. Personnellement, je n’en ai jamais vu en vrai, mais plusieurs fois en film.
— Moi aussi, fit R-Job. Mais en tout cas, as-tu constaté comme cet appareil est dangereux ? Il a failli me renverser ! Heureusement que tu étais là, R-Lex.
C’est alors qu’une femme étrangement parée s’avança vers les deux robots, et leur souffla à la figure son haleine chargée en s’écriant :
— C’mon, Gentlemen ! c’mon with me !
Les deux collègues lui firent signe de les laisser passer, et la pocharde se mit à les insulter.
— Tu as entendu, R-Lex ? fit R-Job, cette femme s’exprimait dans ce vieux patois qui était parlé en Britanie il y a très longtemps.
— Oui, et ça s’appelait l’anglais, fit R-Lex, un patois qui a désormais complètement disparu. Mais as-tu compris le sens de ses paroles ?
— Non, j’ai été surpris et les paramètres autorégulateurs cognitifs de mon cerveau suprasonic n’ont pas eu le temps de se déclencher.
— Il en est de même pour moi, avoua R-Lex, mais maintenant ils sont placés en pilotage automatique.
— Tout comme les miens, dit en riant R-Job.
Les deux robots continuèrent de déambuler dans les rues, et arrivèrent dans une particulièrement sordide, peuplée d’hommes et de femmes qui gesticulaient en tenant des bouteilles à la main, ou d’autres qui dormaient allongés sur les trottoirs, la tête baignant dans des flaques visqueuses. Il régnait à cet endroit une horrible puanteur, que ne pouvaient ignorer les capteurs sensoriels des deux robots.
Ces derniers venaient juste d’envoyer promener une horde d’enfants très sales, pieds nus et les vêtements en haillons, quand arriva vers eux un groupe d’hommes balafrés ou borgnes. Le plus gras d’entre eux s’exclama alors à l’encontre des deux robots :
— Mais regardez-moi donc ces deux guignols ! D’où qu’ils sortent donc ?
— Je crois que nous allons avoir des problèmes, fit R-Job à R-Lex.
En effet, l’homme continua :
— Ces deux guignols ont bien une pièce en or à nous donner, pas vrai ? À moins que ce soit une belle bourse bien garnie, ce qui serait bien mieux !
Les deux robots étaient maintenant arrêtés, empêchés d’aller plus loin par le groupe d’hommes qui leur voulaient le plus grand mal.
— Allez, amenez vos bourses ! commanda leur meneur.
— Messieurs, nous vous prions de nous laisser passer, nous n’avons pas de bourse à vous donner, fit R-Job.
L’autre entra dans une folle rage.
— C’est ce qu’on va voir ! éructa-t-il. Tim, donne-moi ta hache !
Un individu se détacha du groupe, avec un objet très tranchant au bout d’une sorte de bâton.
Il le donna au meneur, qui se mit à avancer vers les deux robots. Alors, R-Job brandit une main ouverte vers l’individu, et aussitôt, un éclair verdâtre sortit de sa paume pour aller frapper l’agresseur, qui fut soulevé de plusieurs mètres du sol, où il retomba lourdement.
Par réflexe, ses compagnons avaient fait un pas vers les deux robots ; alors, cette fois tous deux brandirent leurs mains ouvertes vers leurs ennemis, et le même phénomène se produisit. Les agresseurs furent soulevés de terre, et y retombèrent en gémissant. Il fut aussitôt aisé pour les deux robots de reprendre leur promenade. Bien sûr, tout cela avait attisé la curiosité des passants qui les regardaient tous avec un air ébahi.
Mais parmi ceux-ci, il y avait un homme qui lui ne put s’empêcher de sourire, et emboîta le pas aux deux robots. Il était très grand, très maigre, habillé de la même façon que la plupart des hommes que l’on voyait alentour, avec des vêtements amples comme la mode semblait l’exiger en ce XIXème siècle, et les cheveux emprisonnés sous une drôle de parure confectionnée avec une étoffe indéterminée.
— Messieurs, attendez-moi ! cria-t-il à l’encontre des deux robots.
Ces derniers qui avaient non seulement entendu l’appel de l’inconnu, mais également compris le sens de ses paroles grâce à leurs paramètres autorégulateurs cognitifs, se retournèrent. Ils le virent alors venir vers eux.
— Ah, messieurs, fit l’individu qui possédait un visage osseux et un nez aquilin, suivant les déductions que j’ai coutume de faire chaque jour, je dirais que vous êtes des êtres très particuliers qui pourraient provenir d’un monde bien lointain. Vos vêtements qui n’ont guère cours en cette année 1888, et ne sont, vu leur aspect, pas prêts d’être à la mode, me feraient presque penser que vous venez d’une autre époque ; un autre siècle.
— Tout juste, fit R-Job, nous arrivons tout droit du XXIIIème siècle, et plus précisément de l’année 2213.
— My God ! s’exclama l’inconnu. Si Herbert George entendait cela !
— Qui dont ? fit R-Lex.
— Herbert George Wells, répondit l’inconnu. C’est un grand ami à moi qui écrit des romans d’anticipation. Et il veut justement inventer une histoire où il serait question de voyages dans le temps.
— Mais les voyages dans le temps sont une réalité, fit R-Lex, d’ailleurs notre Tempornef est là pour le prouver.
— Oui, c’est une réalité sans doute pour vous, fit l’inconnu ; mais n’oublions pas que Herbert George va s’adresser à des lecteurs du XIXème siècle, pas du XXIIIème siècle, où emprunter une machine à voyager dans le temps est devenu aussi courant que prendre le train à Waterloo Station.
— C’est sûr, reconnut, R-Job. Mais au fait, qui êtes-vous donc, monsieur, pour ne pas vous étonner de voir deux robots arrivés du XXIIIème siècle, et connaître un écrivain d’anticipation ?
— En plus, vous êtes deux robots ! s’exclama l’inconnu. Je me disais bien que d’après votre façon de vous mouvoir et votre parfaite ressemblance… Alors, qui suis-je ? Eh bien, je suis le roi de la déduction. Forts de cette information, vous ne serez pas étonnés quand je vous aurai dit que je m’appelle Sherlock Holmes ! Peut-être même m’aviez-vous reconnu ?
— Sherlock Holmes ! s’exclama R-Lex ; mais vous êtes un personnage de …
— De romans ? fit Sherlock Holmes.
— Bien sûr, confirma R-Lex.
— Ainsi, pour les gens du XXIIIème siècle, je n’ai pas eu d’existence réelle, s’amusa Holmes.
— Absolument, fit R-Job.
— Eh bien, messieurs, vous ne serez pas venus au XIXème siècle pour rien, annonça Holmes. Car sachez que Sherlock Holmes a bel et bien existé, puisque vous l’avez en chair et en os devant vous. Il en est d’ailleurs de même de mon cher Watson qui se trouve pour l’heure en Écosse chez de proches parents. Seulement, le quiproquo vient du fait qu’un grand ami de ma famille : Arthur Conan Doyle, pour ne pas le nommer, s’est mis en tête de raconter dans divers récits, toutes nos aventures à Watson et à moi-même. Comme c’est vraiment un grand ami de ma famille, je n’ose pas le contrarier.
— Ah, nous comprenons très bien, monsieur Holmes, fit R-Job. Mais c’est une chance pour nous de vous avoir rencontré, car nous sommes venus au XIXème siècle pour enquêter. En tant que détective, vous pourriez nous être d’un précieux concours.
Holmes et les deux robots discutaient au milieu de la rue, et les badauds ne cessaient de les regarder ; certains s’arrêtant même pour mieux les voir.
— Attendez, fit Holmes, nous allons nous rendre au pub qui se trouve un peu plus loin.
Les deux robots suivirent le détective jusqu’à une affreuse gargotte où tout le monde était ivre, ce qui était un gage de tranquillité pour les deux ressortissants du XXIIIème siècle ; personne ne pouvant ainsi s’étonner de leur aspect.
Ils s’installèrent avec Holmes à une table restée miraculeusement libre tant la gargotte était surpeuplée, et R-Job commençant à exposer les faits.
— My God ! s’exclama Sherlock Holmes lorsqu’il eut terminé. Tout cela est très intéressant. Alors d’après ce que vous m’avez rapporté, l’étrange instrument noir serait une machine à écrire : une invention plutôt récente en ce XIXème siècle.
— Et quelle pourrait être son utilité ? demanda R-Lex.
— Eh bien, elle peut servir à écrire des romans, ou des short stories, fit Holmes. Herbert George en utilise une. Par contre, je ne vois pas quelle est la place du dénommé Underwood dans cette affaire. Il est possible que ce soit l’inventeur ou le fabriquant de celle dont vous me parlez. Mais je ne connais pas de modèle de ce nom, du moins en cette année 1888. Mais comme vous venez du XXIIIème siècle, tout peut encore arriver. Pour ce qui est de « l’éventreur », alias Jack, vous tombez à pic, car si je suis à Whitechapel ce soir, c’est pour le capturer. Oui, je me suis d’ailleurs déguisé pour passer inaperçu.
— Pour le capturer ! s’exclama R-Job.
— Pour le capturer, répéta Holmes. J’ai de fortes… oh, My God, le voilà !
— Comment ? fit R-Lex.
— Oui, là, cette femme qui sort du pub, fit Holmes en montrant du doigt ce qui était de toute évidence une femme qui leur tournait alors le dos, vêtue d’une robe à froufrous rouge écarlate, et dont les cheveux d’un roux lumineux bouclaient jusqu’à ses épaules.
Tels des chats, les deux robots et Sherlock Holmes quittèrent leur place et commencèrent à se faufiler parmi les soiffards et les soiffardes du pub, suivant ainsi discrètement Jack l’éventreur qui s’en allait sans aucun doute commettre un nouveau forfait.
Celui-ci les amena dans un dédalle de ruelles suiffeuses et horriblement sinistres. Dans des entrées d’immeubles délabrés et d’une effroyable saleté, se tenaient des prostituées dépenaillées qui tenaient toutes une bouteille de gin à la main, qu’elles portaient de temps en temps à la bouche pour en boire une gorgée. Elles étaient ivres et inconscientes du danger qu’elles couraient. Elles allaient même jusqu’à saluer sur son passage, l’éventreur qui continuait comme si de rien n’était dans sa robe rouge, très à l’aise sur les talons de ses escarpins.
Holmes et les deux robots le suivaient à une distance raisonnable pour ne pas attirer son attention, et le détective déclara :
— Je sais que c’est l’éventreur, car sur les lieux de son dernier meurtre, j’ai découvert un fragment de tissu rouge, ainsi que plusieurs cheveux roux. Alors dans l’après-midi j’ai patrouillé dans tout Whitechapel, et il ne m’a pas fallu très longtemps pour localiser cette femmes portant une robe tout ce qu’il y a de plus rouge, et étant manifestement rousse. Mais surtout, qui avait une façon de regarder aux alentours qui ne laissait pas de doute. Elle était en opération de repérage. Je l’ai suivie quelque temps, et elle est entrée dans le pub où nous nous trouvions il y a peu. Il fut très facile pour moi de constater qu’il s’agissait d’une habituée de l’endroit, et qu’elle risquait fort d’y revenir ce soir avant de commettre un nouveau meurtre. Encore une fois, mes déductions se sont avérées exactes.
— Vous être vraiment très fort, monsieur Holmes, reconnut R-Job. Mais ainsi, Jack l’éventreur était donc une femme !
— Pas si vite, fit le détective, des surprises nous attendent sans aucun doute.
Pour l’instant, en guise de surprise, tandis qu’aussi bien Jack l’éventreur que Holmes et les deux robots qui le suivaient, entraient dans une zone du quartier pratiquement déserte, à l’exception d’une pauvre fille arpentant le trottoir, il se passa quelque chose de terrible. La clarté de la lune fit soudain briller ce qui apparut tout de suite comme étant la lame d’un couteau avec lequel l’éventreur se rua sur la malheureuse prostituée isolée.
Alors R-Lex brandit la paume de sa main en direction de la femme en rouge, et celle-ci fut aussitôt arrêtée dans son élan, puis elle se souleva de terre, et retomba de tout son poids.
Il y eut un cri de la part de la prostituée qui s’enfuit, tandis que les trois comparses se précipitaient sur Jack l’éventreur. Ils le découvrirent à moitié groggy sur le sol, avec maintenant l’éclat de la lune qui faisait briller son crâne chauve, compte tenu qu’il avait perdu sa perruque rousse dans l’aventure. Il se redressa avec peine, et Holmes et les deux robots se plantèrent devant lui pour découvrir son visage, puis en demeurèrent les yeux écarquillés de surprise. Toute la face de l’éventreur était couverte d’eczéma, rendant impossible la moindre identification.
— My God ! s’exclama Holmes.
Mais il redoubla d’exclamations, quand tout à coup, surgie d’on ne sait où, s’abattit sur lui et les deux robots, une bande d’individus armés de gourdins qui se mirent à leur taper dessus avec des cris hystériques.
Les deux robots utilisèrent bien sûr leurs pouvoirs de défense, et en quelques secondes, tous les membres de la horde se retrouvèrent paralysés au sol.
— Ils sont morts ? s’enquit Holmes qui se frottait l’épaule après avoir essuyé plusieurs coups de gourdin.
— Non, hors d’état de nuire pour quelques minutes, répondit R-Lex.
Mais aussitôt le robot tressaillit.
— Jack l’éventreur s’est enfui ! s’écria-t-il.
En effet, ayant profité de l’intervention de la horde, il avait filé entre les doigts de ceux qui n’avaient plus qu’à le cueillir.
— Regardez, là, par terre ! fit le détective.
— Mais, c’est son couteau, fit R-Job.
Il se baissa aussitôt et le ramassa.
— As-tu vu, R-Lex ? fit-il à son collègue, ce couteau doit être du même modèle que celui qui a tué John Goddam.
— Oui, fit R-Lex, nous tenons certainement là une sérieuse pièce à conviction que nous allons ramener au XXIIIème siècle.
— Comment ! fit Holmes. Mais, Gentlemen, si vous emportez ce couteau, nous risquons de ne connaître l’identité de l’étrangleur que dans plus de trois cents ans !
— Sans doute, fit R-Job, mais possédez-vous en ce XIXème siècle, les moyens techniques d’investigation que nous détenons en 2213 ?
— Hélas, non, reconnut Holmes. Je n’ai pour ma part que ma loupe ou mon microscope, et Scotland Yard n’est sans doute pas aussi bien équipé que vos services de police.
— Il est donc préférable que nous gardions ce couteau, conclut R-Job, en contemplant l’objet en question qu’il tenait dans sa main.
— Oui, fit Holmes, et après tout, ainsi nous aurons droit à un tas de supputations, d’hypothèses, d’ouvrages de toutes sortes, à propos de l’identité de Jack l’éventreur. À moins que je ne parvienne à l’identifier envers et contre tout.
— À ce propos, fit R-Lex, ce serait donc un homme !
— Vous dîtes cela parce qu’il est chauve ? fit Holmes. Mais n’y a-t-il pas des femmes chauves ?
— Sans aucun doute, fit R-Job. Alors, autre point, avez-vous vu son visage ?
— Oui, et voilà qui m’étonne !
— Et pourquoi ?
Sherlock Holmes respira un grand coup avant de répondre :
— Parce que, comme je vous l’ai dit, j’ai vu cet étrange personnage cet après-midi. Et si je n’ai pu réellement le détailler, je suis certain qu’il n’avait pas la face dans l’état où nous l’avons vue.
— Alors, votre avis ? demanda R-Lex.
— Sans doute une vive réaction épidermique, proposa Holmes.
Les deux robots hochèrent simultanément la tête, puis R-Job tira sur un zip de sa combinaison, ce qui ouvrit une poche dans laquelle il enfouit le couteau.
— Bon, fit Holmes, je crois que l’instant est venu de nous quitter.
— En effet, déclara R-Job, mon collègue et moi-même, nous allons repartir pour le XXIIIème siècle.
— Alors bon retour, fit Holme en tendant sa main.
Les deux robots la lui serrèrent tour à tour, et laissèrent le détective dans la rue sordide où ils avaient bien failli capturer Jack l’éventreur.
Tandis qu’ils s’éloignaient, R-Lex dit à R-Job :
— À mon avis, Sherlock Holmes était pressé de nous voir partir, car avec ou sans couteau, il va tenter de mettre la main sur l’éventreur ; et je suis certain qu’il est déjà parti explorer les immeubles délabrés alentour, où, pense-t-il, l’éventreur s’est réfugié après nous avoir échappé.
— Oui, fit R-Job, mais ce sera peine perdue ; puisque nous savons que l’éventreur n’a toujours pas été identifié en 2213.
— Ce n’est peut-être qu’une question de temps, se risqua à pronostiquer R-Lex ; et il n’est pas impossible que nous soyons amenés à revenir au XIXème siècle pour conclure notre enquête à propos du meurtre de John Goddam.
Tout en devisant, les deux robots traversèrent les rues et les ruelles sinistres du quartier de Whitechapel, et rejoignirent bientôt le terrain vague où se trouvait toujours leur Tupornef, qui avait l’air d’un gros œuf que la lune palôte éclairait avec parcimonie.
Ils prirent bientôt place à bord, et bouclèrent leur ceinture de sécurité. Puis R-Job commença à pianoter sur les touches du sélecteur pour programmer le retour en 2213.
Mais d’un coup, on entendit un brouhaha, et des individus hirsutes et dépenaillés apparurent armés de gourdins.
— Mais c’est incroyable ! s’exclama R-Lex, ces gens du XIXème siècle sont décidément très têtus !
Les portes de protection en thumbostène transparent se fermèrent automatiquement, tandis que R-Job continuait sa programmation.
Mais très vite, le Tempornef se mit à tanguer terriblement. Les coups de gourdins pleuvaient dessus, et résonnaient de façon terrible dans l’habitacle de l’appareil. Les deux robots-enquêteurs s’affolaient, et ne parvenant pas à se concentrer, R-Job avait du mal à retrouver la formule de retour.
— R-Lex, je crains le pire, dit-il ; si l’appareil est endommagé, nous ne reverrons jamais le XXIII ème siècle !
R-Lex tenta de s’apaiser afin d’aider son collègue, mais bientôt sur un écran apparut le message :
Votre Tupornef sera définitivement hors d’usage dans très peu de temps…
Puis, des chiffres commencèrent à défiler :
10,9,8,7,6,5,4,3,2,1...
À l’ultime seconde, le Tempornef se mit à vibrer, et les deux robots-enquêteurs furent cloués à leur siège ; mais contrairement à leur arrivée au XIXème siècle qui avait eu lieu en douceur, ils subirent soudain un grand choc, tandis qu’une sirène commença à résonner dans l’habitacle de l’appareil.
Il enlevèrent très vite leur ceinture de sécurité, et sortirent précipitamment du Tempornef.
Ils virent aussitôt arriver des agents de sécurité munis d’extincteurs, et l’un deux leur cria :
— Vite, partez d’ici, ça peut exploser d’un instant à l’autre !
Les deux comparses se rendirent alors compte que de la fumée noire s’échappait de l’appareil.
Ils partirent comme on leur avait conseillé en empruntant un tunnel d’évacuation. C’est alors qu’ils virent venir vers eux R-Jens, accompagné de ce qu’ils prirent tout d’abord pour un humain.
— Eh bien, messieurs, on peut dire que vous revenez de loin ! fit R-Jens.
— Sans doute, fit R-Job, tandis que R-Lex acquiesçait de la tête.
— Messieurs, je vous présente R-Wong, le responsable de notre réseau informatique, fit R-Jens en désignant celui qui l’accompagnait.
Les deux robots-enquêteurs regardèrent avec étonnement ce qui leur apparaissait comme étant un individu doté de cheveux et même d’une moustache, le tout de couleur brune.
— Vous êtes vraiment un robot ? demanda R-Job au nouveau venu.
— Tout à fait, répondit celui-ci. Je suis un robot de la toute dernière génération ; j’arrive tout droit de l’usine Haïko, la plus importante de Niponie.
— Mais pourquoi ces cheveux et même cette moustache ? demanda R-Lex, jusqu’à maintenant, les robots mâles comme les robots femelles en étaient dépourvus.
Cette remarque fit rire R-Wong.
— C’est vrai, dit-il, mais les concepteurs ont pensé qu’ainsi on arriverait peut-être à endiguer le phénomène de robotphobie qui tend à prendre de plus en plus d’ampleur.
— Hum, je ne sais pas si cela suffira, fit R-lex, très perplexe.
— En tout cas, reprit R-Jens, si vous avez pu revenir dans notre cher XXIIIème siècle, c’est grâce à notre nouvelle recrue.
— Comment cela ? fit R-Job.
— Oui, chers amis, renchérit R-Jens, vous aviez complètement perdu le contrôle du Tempornef, et c’est R-Wong qui a pris en charge votre retour avec son ordinateur.
R-Job et R-lex regardèrent R-Wong en prenant un air ébahi.
— Oui, fit celui-ci, lorsque vous êtes partis pour le XIXème siècle, j’achevais juste de mettre au point un process permettant de réaliser la surveillance à distance des voyages dans le temps, et si besoin de pouvoir intervenir en cas de détresse. J’avoue que grâce à vous, j’ai la certitude maintenant que mon process est opérationnel. Mille mercis.
— C’est plutôt à R-Lex et à moi-même de vous adresser mille mercis, R-Wong ! s’exclama R-Job. Sans vous, nous en étions quittes pour demeurer au XIXème siècle où, à mon avis, la robotphobie était très active.
R-Job fit le récit de ce qui s’était passé en 1888, et après l’avoir écouté avec attention, R-Jens déclara :
— Très intéressant tout cela. Mais il semblerait en fait que le cœur de l’affaire se situerait plutôt en 1957.
— 1957 ! s’étonna R-Lex.
— Oui, fit R-Jens, toujours grâce à R-Wong, nous avons pu analyser informatiquement certaines données, et nous avons découvert que John Goddam a eu un ancêtre, un certain William Goddam, qui a publié un roman policier cette année-là, dont le titre, en vieux patois britanien, pourrait se traduire par : « L’égorgeur fantôme ».
— Bigre ! fit R-Job. Et ce roman policier est-il disponible ?
R-Jens prit un air sombre :
— Hélas, c’est comme pour la machine à écrire que nous avons pu finalement identifier grâce à Sherlock Holmes, ce roman n’a pas été saisi en informatique, et il n’en reste plus aucune trace.
— Dommage, fit R-Lex. Et quant à l’arme du crime, vous avez pu en obtenir une analyse fine ?
— Oui, répondit R-Jens, et c’est très troublant. Le diagnostic de l’analyse est vide de tout élément permettant de faire avancer l’enquête.
— Comment cela ? s’étonna R-Lex.
— Rien n’a pu être identifié ou répertorié, fit R-Jens ; un vrai couteau fantôme, comme l’égorgeur.
— De toute façon, fit R-Job, le couteau n’a pas été découvert. L’analyse n’a pu être élaborée qu’à partir de la plaie de la victime.
— Ce qui normalement doit suffire, intervint alors R-Wong. Il faut croire que nous nageons en pleine immatérialité, voire dans l’irrationnel.
— C’est comme cela depuis le début de cette affaire, soupira R-Jens.
— En tout cas, reprit R-Job, voici un couteau qui n’a rien de fantomatique.
Il tira aussitôt sur un zip de sa combinaison, et en sortit le couteau ramassé sur les pavés d’une ruelle mal famée de Whitechapel.
Celui-ci était constitué d’une lame en acier et d’un manche en bois, deux matières qui existaient encore au XXIIIème siècle, mais sous forme de mixo-synthèse.
— Très bien, fit R-Jens. Mais il va falloir le placer très vite dans un sas de protection infratemporelle, car la friction relativiste va bientôt entrer en action, et il risque de s’oxyder en quelques secondes.
Une robot-assistante passa à proximité dans sa combinaison en latex grenat. R-Jens l’appela et convia R-Job à lui confier le couteau.
— Vous emmenez cet objet au sas alpha 13 et vous mettez en action une analyse conceptuelle béta+, ordonna R-Jens.
— Pas de problème, chef, fit le robot-assistante en prenant le couteau.
Et elle se dépêcha d’aller remplir sa mission, tandis que R-Jens annonçait aux deux robots-enquêteurs :
— Bon, messieurs, pour votre part, vous vous rendez tout de suite en salle de sophro-relaxation cognitive.
Les deux comparses montrèrent aussitôt leur entière satisfaction.
La sophro-relaxation cognitive, était un programme psycho-somato-apaisant, afin d’éviter tout stress aux robots, ce qui pouvait être dommageable pour leur cerveau suprasonic. Cela consistait à s’allonger sur une table en plexiglas dans une pièce aux lumières tamisées, où étaient diffusés des enregistrements du groupe Pink Floyd, une formation musicale britanienne du XXème et XXIème siècle. D’ordinaire, des robots-masseuses s’employaient à détendre les agents du Central Sécuritaire qu’on leur confiait. Mais cette fois-ci, il en eut fut autrement. Plutôt que de masser R-Job et R-Lex, les trois préposées présentes, leur placèrent des électrodes sur le crâne. Les deux compagnons ne firent aucune remarque à ce sujet, se relaxant le mieux qu’ils le purent, afin d’oublier le stress que n’avait pas manqué d’engendrer leur escapade au XIXème siècle.
Une petite demi-heure plus tard, R-Jens arriva dans la salle de relaxation. R-Job et R-Lex furent aussitôt débarrassés des électrodes qu’on leur avait mystérieusement placées sur le crâne, et quittèrent leur table de plexiglas.
— Hum, cette séance m'a fait le plus grand bien, annonça R-Job en s'étirant.
— À moi aussi, dit R-Lex en esquissant un mouvement de gymnastique.
— C'est très bien, dit R-Jens. En tout cas, messieurs, vous ne vous êtes pas rendus au XIXème siècle pour rien.
— Hum, cette séance m'a fait le plus grand bien, annonça R-Job en s'étirant.
— À moi aussi, dit R-Lex en esquissant un mouvement de gymnastique.
— C'est très bien, dit R-Jens. En tout cas, messieurs, vous ne vous êtes pas rendus au XIXème siècle pour rien.
Et tandis que les deux robots-enquêteurs affichaient un air interrogateur, l’œil droit de leur chef se mit à clignoter à la fois de malice et d’excitation.
Les deux robots-enquêteurs furent emmenés dans le sas de synthèse où attendait R-Wong.
R-Jens claqua ses doigts, et aussitôt, sur l’écran mural, apparut le portrait d’un homme entièrement chauve, au visage de brute. Bien que ce ne fût qu’une photo, on distinguait très bien ses yeux injectés de sang.
— Qu’est-ce donc ? fit R-Job, complètement effaré.
— Il s’agit d’un boucher, répondit R-Jens.
— Un boucher ! s’étonna R-Lex. Mais qu’est-ce exactement ?
— Eh bien, commença R-Jens, dans des temps très anciens, c’était un individu dont le métier était de vendre de la viande, mais aussi de la découper, de la préparer pour qu’elle soit consommable.
— Mais, qu’est-ce donc de la viande ? demanda R-Job.
R-Jens soupira :
— Ah, comment vous expliquer cela ? Eh bien, il fut un temps où le cannibalisme était permis. Bon, bien sûr, cela remonte à très longtemps. Et alors, les humains mangeaient du boeuf, du mouton, du porc… autant dire leurs proches parents.
— Mais c’est monstrueux ! s’exclama R-Lex. Et que sont devenus les boeufs, les moutons, les porcs…
R-Wong intervint à son tour :
— Ce sont des espèces qui ont complètement disparu, à cause justement du cannibalisme des humains. La seule espèce qui a pu être sauvée, ce sont les cheveux qui furent bien moins consommés que les boeufs ou les moutons, ou encore les porcs.
— Monstrueux ! répéta R-Lex en ayant manifestement du mal à croire ce qu’il venait d’entendre.
— Donc, reprit R-Jens, cet homme que vous voyez actuellement sur l’écran, était un boucher, et à ce titre possédait une certaine attirance pour le sang et les couteaux.
— Je vois, fit R-Job, le couteau que nous avons rapporté de l’année 1888, lui appartenait.
— Tout juste, fit R-Jens.
— Alors il s’agit de Jack l’éventreur ! fit R-Lex.
— Non, justement, répliqua R-Jens en décevant beaucoup les deux robots-enquêteurs. Cet homme était un admirateur de l’éventreur qu’il a essayé d’imiter. Mais il n’a jamais réussi à éventrer qui que ce soit, car il semblerait qu’à chaque fois qu’il s’y est essayé, un événement particulier l’en a empêché.
— Nous sommes bien placés pour le savoir, R-Lex et moi-même, dit R-Job.
— Je ne vous le fais pas dire, admit R-Jens. Alors donc, cet homme a bien été arrêté en possession d’un couteau, mais l’enquête a pu très vite déterminer qu’il n’était pas l’éventreur qui continuait pour sa part à commettre ses méfaits.
— Mais, fit R-Lex, il ne porte aucune trace d’eczéma sur le visage, alors que…
R-Jens intervint aussitôt.
— Justement, il a pu être déterminé qu’il souffrait d’un eczéma émotionnel. À chaque fois qu’il se trouvait en mauvaise posture, celui-ci envahissait son visage. Ce fut d’ailleurs le cas lorsque la police l’arrêta.
— Oui, il s’agissait bien d’une réaction épidermique, fit R-Job. ; comme l’a supposé Sherlock Holmes.
— Sherlock Holmes est vraiment un habile déducteur, fit R-Wong ; du moins s’il n’a pas été qu’un personnage de roman.
— Nous pouvons affirmer qu’il a bel et bien existé, assura R-Job.
— Oui, nous l’avons vu comme nous vous voyons, R-Wong, renchérit R-Lex. Et nous lui avons même parlé.
— Bon, revenons à notre boucher, fit R-Jens.
— Très juste, approuva R-Job ; et à ce sujet, a-t-on pu déterminer pourquoi il s’habillait en femme ?
— Oui, fit R-Jens, cela lui permettait de passer inaperçu dans le quartier de Whitechapel.
— Et comment ce personnage a-t-il fini ? demanda R-Lex.
— Très banalement, fit R-Jens. Après avoir été innocenté, il a repris ses activités de boucher, s’est marié, et a eu un fils qui fut un parfait végétarien.
— Drôle de destinée pour un adepte du cannibalisme, estima R-Lex.
— Et comment tout cela a-t-il pu être déterminé avec certitude ? interrogea R-Job.
Ce fut R-Wong qui répondit :
— Nous avons fait la synthèse entre les empreintes recueillies sur le couteau et des document judiciaires que fort heureusement nous possédons dans notre base de données. Et il est donc évident que vous n’avez pas failli capturer Jack l’éventreur, mais tout de même quelqu’un qui présente un certain intérêt.
— Lequel ? fit R-Job.
— Celui de s’appeler Edward Goddam, répliqua R-Jens.
— Edward Goddam ! s’exclama R-Job. Il est donc l’ancêtre de notre victime ?
— Et du romancier auteur de « L’égorgeur fantôme », compléta R-Jens.
— D’où notre départ pour l’année 1957, fit R-Job.
—Très bien vu, fit R-Jens.
— Et allons-nous pouvoir bénéficier d’un nouveau Tempornef ? demanda R-Lex.
— Bien sûr, affirma R-Wong. Un Tempornef de la dernière génération, à quatre places.
— Quatre places ! s’exclama R-Lex.
— Oui, quatre places, confirma R-Wong. Mais nous allons vous montrer la petite merveille.
Les deux robots-enquêteurs suivirent R-Wong et R-Jens jusqu’à la plateforme de départ, et y découvrirent en effet un engin très étonnant. Il faisait songer aux « zeppelins » des temps anciens, mais son fuselage était en thumbostène, et quatre personnes pouvaient effectivement s’installer à l’intérieur.
R-Wong prit aussitôt la parole, et dit à l’intention des deux robots-enquêteurs :
— Bon, tout d’abord, il faut que je vous prévienne que les électrodes que l’on vous a posées sur le crâne tout à l’heure, ont transmis à vos composants neuroniques de nouvelles données vous permettant d’être dotés d’étonnantes fonctions. Ainsi, pointez donc votre index vers l’appareil en pensant très fort qu’il va devenir invisible.
Un peu ébahis, R-Job et R-Lex s’exécutèrent, et très vite le Tempornef disparut.
— Voilà, fit R-Wong, cela vous assurera une totale sécurité. Car auparavant, un Tempornef aurait très bien pu être enlevé par des malveillants, rendant impossible tout retour au XXIIIème siècle.
— C’est ma fois vrai, reconnut, R-Job.
— Bon, maintenant, fit R-Wong, vous procédez de même, mais en songeant que le Tempornef va redevenir visible.
Les deux robots-enquêteurs se prêtèrent avec plaisir à l’expérience, et l’appareil réapparut.
— Bon, maintenant, avancez-vous vers l’engin.
R-Job et R-Lex s’avancèrent, et des portes latérales en thumbostène transparent s’ouvrirent.
Les deux robots-enquêteurs prirent place dans l’habitacle qui était très spacieux, et aussitôt, des ceintures de sécurité se placèrent automatiquement autour de leur taille, les retenant à leur siège moelleux.
— Incroyable ! s’exclama R-Job.
— Et ce n’est pas tout, prévint R-Wong. Vous pouvez vous rendre compte que vous ne disposez plus d’aucun écran, d’aucun sélecteur et j’en passe et des meilleurs.
— C’est ma fois exact, fit R-lex. Alors, comment allons-nous nous rendre en 1957 ?
— Rien de plus simple, assura R-Wong. L’adresse de William Goddam est au 90, Wardour Street à Londres. Alors vous songez à partir pour cette ville, et vous vous situez plus particulièrement à cet endoit. Maintenant vous intégrez bien ces éléments dans votre cerveau suprasonic, et vous y pensez intensément.
R-Job et R-Lex s’appliquèrent pour mettre en pratique les consignes données, et bientôt, les portes latérales se refermèrent. Puis il y eut un léger bourdonnement, et des disques lumineux apparurent, marquant le départ pour l’année 1957.
Les disque lumineux disparurent très vite, signe que le Tempornef était arrivé à destination.
— Au fait ! s’exclama R-Job, sommes-nous bien en 1957 ? J’ai pensé très fort à l’adresse que nous a indiquée R-Wong, mais nullement à l’année qui nous intéressait.
— Ne t’inquiète pas, cher ami, fit R-Lex, j’y ai pensé pour toi.
— Ouf, j’aime mieux ça, fit R-Job. En tout cas, trop d’automatisme n’est pas la meilleure chose qui soit. Bon, sortons maintenant.
Aussitôt les porte de l’appareil s’ouvrirent d’elles-mêmes.
R-Job hocha la tête.
— Enfin, ça dépend.
Puis les deux collègues sortirent de leur appareil.
Ils se trouvaient dans un grand parc, et s’en étonnèrent. Mais avant toute chose, ils s’employèrent à rendre invisible le Tempornef. Puis ils abordèrent une dame âgée accoutrée de parures différentes de celles du XIXème siècle, mais qui n’avaient toujours rien à voir avec les tenues courantes du XXIIIème, et lui demandèrent :
— S’il vous plaît, nous cherchons un lieu qui s’appelle Wardour Street.
— Wardour Street ! s’exclama la vieille dame, mais vous n’y êtes pas du tout ; ici vous êtes à Hyde Park, et Wardour Street se trouve du côté de Picadilly Circus !
— Tiens, notre cher R-Wong n’est pas si infaillible que cela, lâcha perfidement R-Job. Et comment peut-on se rendre à Picadilly Circus ?
— Le mieux est de prendre le métro, fit la vieille dame.
— Oh, le métro existait donc déjà à Londres en 1957 ! s’exclama R-Lex.
— Bien évidemment, fit la vieille dame en haussant les épaules, et en étant quand même assez étonnée par ce qu’elle venait d’entendre.
Les deux robots se mirent donc en quête d’une bouche de métro, qu’ils trouvèrent d’ailleurs assez vite.
Une fois sous terre, ils cherchèrent leur direction, et apercevant un panneau indiquant Picadilly Circus, ils s’engagèrent dans une allée. Mais tandis qu’ils passaient devant une guérite, une femme de forte corpulence et vêtue d’un uniforme qui était placée à l‘intérieur, s’écria :
— Hé ! où allez vous comme ça ?
— Eh bien, à Picadilly Circus, fit R-Lex.
— Et votre billet ?
— Notre billet ? fit R-Job.
— Oui, votre billet ; vous n’en avez pas ? Il faut en acheter un !
Nos deux amis se retrouvèrent fort désappointés, mais un individu coiffé d’un drôle d’objet noir en forme de coupole, intervint :
— Laissez donc, je paie les billets de ces pauvres ères, fit-il.
R-Job et R-Lex ne comprenaient absolument rien à la situation, mais attendirent quand même que l’inconnu s’arrange avec la femme en uniforme. Cela ne prit pas longtemps, et l’individu à l’espèce de coupole sur la tête les rejoignit, et leur dit en détaillant leurs combinaisons en latex jaune :
— Tiens, c’est la nouvelle tenue que l’Armée du Salut distribue aux indigents qu’elle ramasse dans la rue ?
Puis, comme les deux robots-enquêteurs ne répondaient rien, il poursuivit :
— Ne vous en faites pas les gars, moi aussi j’ai connu des coups durs dans la vie, et je sais ce que c’est que d’avoir faim. C’est pour cela, tout à l’heure, quand l’employée du métro a commencé à vous casser les pieds, je me suis dit qu’il fallait intervenir.
R-Job et R-Lex ne purent que hocher la tête en s’efforçant de sourire à leur « bienfaiteur ».
Celui-ci monta avec eux dans une rame de métro, et les accompagna jusqu’à la station Picadilly Circus, car pour sa part, il continuait plus loin.
— Allez, bonne chance, les gars ! leur lança-t-il tandis que les deux robots sortaient sur le quai.
Puis ils remontèrent à la surface, et arrivèrent à une place très fréquentée, autour de laquelle tournaient des automobiles aux formes curieusement arrondies, et ce qui devait être des bus, à étage, et de couleur rouge.
Ils se renseignèrent pour savoir où se trouvait Wardour Street à un individu grand et maigre, et celui-ci leur indiqua le chemin. Ils y arrivèrent assez vite, et trouvèrent sans difficulté le numéro 90. C’était une grande maison cossue semblable aux autres de la rue, en briques rouges, plutôt guillerette.
Ils sonnèrent à la porte, et très vite celle-ci s’ouvrit pour laisser apparaître quelqu’un de très élégamment vêtu suivant la mode des années 50 du XXème siècle, doté en plus d’une moustache finement taillée.
— Monsieur William Goddam, sans doute ? fit R-Job.
L’homme élégant sourit en disant :
— Ah, monsieur William Goddam n’habite plus ici depuis un mois ; j’ai emménagé à sa place.
R-Job et R-Lex prirent un air contrarié, et R-Job demanda :
— Sauriez-vous nous dire où nous pourrions le trouver ?
L’autre eut l’air franchement navré.
— Malheureusement non, je ne possède pas sa nouvelle adresse. Mais pourquoi vouliez-vous le rencontrer exactement ?
— Eh bien, commença R-Lex, c’est au sujet de son livre, « L’égorgeur fantôme ».
— « L’égorgeur fantôme » ! s’exclama l’homme à la moustache. Bigre, voilà bien un titre qui frappe ! Mais je ne savais pas que Mr Goddam écrivait.
— Pourtant il a publié ce roman en 1957, fit R-Job.
— Ah oui, fit l’homme à la moustache ; voilà qui est étrange. Remarquez, nous ne sommes qu’en février, l’année n’est pas terminée, ce roman a encore le temps de paraître. Mais il y a quand même une chose qui m’étonne ; comment pouvez-vous annoncer que ce roman est paru en 1957, comme s’il s’agissait d’une époque déjà lointaine ?
Ce fut R-Lex qui se lança.
— Eh bien, dit-il, parce que nous arrivons du XXIIIème siècle, et plus particulièrement de l’année 2213.
— My God ! s’exclama l’homme à la fine moustache. Ce n’est pas une plaisanterie au moins ? En tout cas, voici une information qui elle est absolument véridique, car vérifiable : je suis également écrivain, et je m’appelle James Hadley Chase !
Les deux robots regardèrent le dénommé James Hadley Chase d’un air interrogateur, et celui-ci dit :
— Ah, c’est vrai, vous arrivez du XXIIIème siècle, ma notoriété n’est apparemment pas parvenue jusque-là. Mais entrez donc, que nous nous entretenions un peu de ce qui vous préoccupe.
Les deux robots suivirent l’écrivain qui les amena dans une grande pièce meublée de façon assez proche de celle du XXIIIème siècle, si ce n’est que tous les accessoires apparemment en plastique ou assimilé, étaient apparents.
— Prenez place, messieurs, dit Chase, je vais vous servir un petit scotch.
Le voyant prendre une bouteille, R-Job s’exclama :
— Non, merci, nous ne buvons pas !
— Ah, vous ne touchez pas à l’alcool ? fit Chase.
— À rien du tout, précisa R-Job.
— Vous ne prendriez même pas un verre de lait ?
— Non, vraiment rien, fit R-Lex.
— Bon, alors, ok, fit Chase.
Au même moment, une sonnette retentit.
— Ah, c’est mon amie Agatha ! s’exclama l’écrivain.
Il alla ouvrir et revint avec une femme d’une bonne soixantaine d’années, aux cheveux blancs permanentés, élégamment vêtue à la mode de ce qui était assurément celle de 1957.
— Messieurs, fit James Hadley Chase aux deux robots qui se tenaient toujours debout dans la pièce, je vous présente mon amie Agatha Christie. Elle est romancière comme moi-même, et également dans le genre policier, mais en moins noir peut-être.
— Disons, commença Agatha Christie, que je fais plutôt dans le roman à énigmes, avec notamment mon célèbre détective Hercule Poirot, tandis que James met en scène des personnages glauques, et en plus dans le contexte des USA où il n’a jamais seulement posé un pied !
— Voyons, Agatha ! fit Chase en feignant de se fâcher, ce n’est pas la peine de divulguer mes secrets.
— Mais celui-ci n’en est plus un, se défendit Agatha Christie, et ces deux gentlemen doivent être au courant. Au fait, James, vous ne me les avez pas présentés !
— Oui, c’est vrai, fit Chase ; eh bien, je vous présente deux ressortissants du XXIIIème siècle, qui recherchent William Goddam, la personne qui m’a cédé cette maison, et plus particulièrement « L’égorgeur fantôme », un roman qu’il aurait écrit en 1957.
— Vous avez de plus en plus d’humour, James, estima Agatha Christie. Vous pourriez redevenir sérieux ?
R-Job intervint aussitôt.
— Madame Christie, tout ce que votre ami vient de vous dire est rigoureusement exact. Enfin, il manque encore un élément : R-Lex ici présent, et moi-même, sommes de parfaits robots.
Agatha Christie écarquilla tout d’abord les yeux, puis finalement dit :
— Bon, j’écris du policier, mais j’aurais aussi bien pu me lancer dans la science-fiction ; alors, pourquoi ne pas vous croire ?
— C’est tout à fait ce que je me suis dit en les écoutant, fit Chase.
— Alors, tout est pour le mieux, estima R-Lex.
— Et pourquoi cherchez-vous absolument William Goddam et son roman ? demanda Agatha Christie.
— Il faut que l’on vous explique tout, fit R-lex.
Et il se lança.
Lorsqu’il eut fini, il s’aperçut que les deux romanciers s’étaient assis chacun dans un fauteuil.
— Passionnant, oui vraiment passionnant, fit Agatha Christie après avoir repris ses esprits.
— Cher Agatha, fit Chase, je vais nous servir un scotch bien tassé.
— Oui, il sera le bienvenu, déclara Agatha Christie, car j’ai besoin de faire aller ma cervelle.
Et tandis que Chase était parti s’activer dans une autre pièce, Agatha Christie dit aux deux robots :
— Mais vous comprenez parfaitement notre langue, et de plus vous la parlez très bien !
— Oui, notre cerveau suprasonic est doté d’un système nous permettant d’avoir accès à tous les codes de correspondances, dont le vieux patois britanien.
— Le vieux patois britanien ! s’exclama Agatha Christie ; voilà qui est vraiment pittoresque.
— Sans doute, fit R-Lex, mais ce que l’on appelait autrefois l’anglais, est devenu dans notre XXIIIème siècle, un vieux patois.
— Incroyable ! s’écria presque cette fois Agatha Christie. Et quelle langue parle-t-on en Angleterre au XXIIIème siècle ?
— Ah, fit R-Job, en Angleterre que l’on appelle l’État de Britanie, on parle l’€uro, comme dans tout le reste des États-Unis d’Europe.
— Les États-Unis d’Europe ! fit Agatha Christie manifestement époustouflée. Eh bien, voilà qui me bouleverse encore plus que votre rencontre avec Sherlock Holmes, qui aurait véritablement existé selon ce que vous affirmez.
— Pour ma part, je n’en ai jamais douté, fit Chase qui revenait dans la pièce en portant un plateau. Par contre, j’ai toujours eu un doute sur l’existence de Winston Churchill !
Agatha Christie parut scandalisée.
— Allons, James ! comment osez-vous sortir de pareilles sottises ? Douter de l’existence de notre vieux lion !
— Mais voyons, Agatha, je plaisantais, bien sûr.
— Ah, j’aime mieux cela.
Chase posa le plateau sur une petite table basse, et reprit place dans son fauteuil. Bientôt, les deux écrivains commencèrent à déguster leur scotch. Agatha Christie s’interrompit toutefois assez vite pour dire à l’intention des robots :
— Au fait, puisque d’après vous le dénommé William Goddam aurait publié un roman dans le courant de l’année 1957, pourquoi n’emprunterions-nous pas votre machine à voyager dans le temps pour nous rendre en 1958 ? Nous serions alors certains d’y trouver le roman.
— C’est ma fois une très bonne idée, admit R-Job.
— Hum, fit James Hadley Chase, je ne sais pas si j’ai vraiment envie de voyager dans le temps.
— Allons, James ! fit la romancière, un peu d’audace !
— Heu, oui, peut-être, fit Chase, pas vraiment convaincu.
— Mais, monsieur Chase, fit R-Job, ce William Goddam ne vous a vraiment pas indiqué qu’il était romancier ?
— Non, pas du tout, fit Chase. Je sais qu’il travaille dans l’agro-alimentaire…
— L’agro-alimentaire ! fit R-Lex. Qu’est-ce donc ?
— Ah, comment vous expliquer ? Disons qu’il travaille pour une importante société ; la Société NUTRIVIA.
— NUTRIVIA ! s’exclama aussitôt R-Job. Cette société n’aurait-elle pas commencé à élaborer des pilules nutritives ?
— Tout à fait exact ! fit Agatha Christie. Des pilules qui seraient susceptibles de remplacer notre gigot à la menthe, notre pudding, et même notre thé ou notre brandy. Une hérésie, qui heureusement ne se réalisera jamais !
— Ne croyez pas cela, madame Christie, déclara R-Lex.
— Non, ne le croyez pas, dit à son tour R-Job. En tout cas, nous allons bien partir pour l’année 1958 afin de découvrir le roman « L’égorgeur fantôme », mais aussi parler avec son auteur de la Société NUTRIVIA !
— Cette société aurait-elle donc de l’importance ? fit Agatha Christie.
— Oui, confirma R-Job. John Goddam, le descendant de William Goddam, y travaillait. Et il avait quitté la Britanie pour la Francie suite à une promotion, car le siège de cette société se trouve en 2213 à Paris.
— Britanie, Francie ! s’exclama Chase, décidément les gens du XXIIIème siècle ne manquent vraiment pas de poésie. Qu’en pensez-vous, Agatha ?
— Sans aucun doute, James, fit celle-ci, mais il s’avère que la famille Goddam entretient une relation avec la Société NUTRIVIA depuis plusieurs siècles. Enfin, si l’on se place en 2213, bien sûr.
— Oui, et cela pourrait d’ailleurs avoir un rapport avec le meurtre pour lequel nous enquêtons, fit R-Lex.
— Peut-être, fit Agatha Christie. Mais voyons comment procèderait mon cher Hercule Poirot s’il avait à démêler une semblable affaire ? Bah, il chercherait en effet à trouver un lien avec le passé. Votre idée de rencontrer William Goddam n’est pas mauvaise.
— Nous le pensons aussi, fit-R-Job.
Et il se tourna vers R-Lex qui acquiesça de la tête.
— Bon, reprit-il, vous êtes prêts à nous suivre jusqu’à notre Tempornef ?
James Hadley Chase pâlit.
— Non, vraiment, je n’y tiens pas, assura-t-il.
— À bien y réfléchir, je ne pourrai finalement pas vous accompagner, déclara Agatha Christie. J’ai un manuscrit à terminer dans les plus brefs délais.
— Très bien, fit R-Job, nous allons donc retourner à Hyde Park.
— Votre appareil se trouve là-bas ? demanda Chase.
— Oui, confirma R-Lex.
— Mais vous ne craignez pas que quelqu’un s’en accapare ? s’étonna Agatha Christie.
— Non, répondit R-Job, car nous l’avons rendu invisible.
— Ah, très astucieux, estima James. Mais vous n’allez pas vous rendre jusqu’à Hyde Park à pied ; je vais vous appeler un taxi.
Et c’est ainsi que les deux robots se retrouvèrent dans une grosse voiture aux formes arrondies et toute noire, après avoir salué les deux romanciers, et promis de revenir leur rendre une petite visite dès qu’ils en auraient le temps.
C’était James Hadley Chase qui avait réglé par avance la course compte tenu que les deux robots ne possédaient pas le moindre penny, selon le terme qu’il avait lui-même employé.
Le chauffeur de taxi était un petit gros à la bouille aussi ronde que rouge, qui regarda tout d’abord d’un drôle d’œil les deux individus vêtus de vinyle jaune qui avaient pris place à bord. Mais finalement il se dérida et échangea même quelques mots avec eux.
Quand il ne fut plus accaparé que par la conduite de son automobile, R-Job dit à son compagnon en parlant toutefois avec une certaine discrétion :
— As-tu vu comme les deux romanciers se sont dégonflés quand il a été question du Tempornef ? Même Agatha Christie qui avait pourtant l’air partante au départ, s’est rétractée.
— Oui, pas très téméraires ces humains, jugea R-Lex.
— Enfin, ne tombons pas dans l’humanophobie, fit R-Job.
Les deux robots pouffèrent, et gardèrent un air amusé jusqu’à leur arrivée à Hyde Park.
— Voilà, vous êtes rendus, fit le chauffeur de taxi ; je vous dépose devant l’entrée principale ?
— Heu… oui, fit R-Job.
Bientôt, les deux robots descendirent du taxi, et éprouvèrent simultanément le même malaise. Ils se trouvaient devant Hyde Park qui était un lieu immense où il n’allait pas être facile, pour ne pas dire impossible, de retrouver leur Tempornef. Voilà une évidence que leur cerveau pourtant suprasonic n’avait pas envisagé ou même capté.
Les deux comparses entrèrent dans le parc, et commencèrent à l’arpenter en pointant leur index et en pensant très fort que le Tempornef allait redevenir visible. Heureusement, il n’y avait pas trop de monde dans le parc, ce qui leur évitait de se faire remarquer. Ils déambulèrent ainsi pendant deux bonnes heures, sans avoir réussi à récupérer leur appareil. Alors, découragés, ils s’assirent tous deux sur un banc, et R-Job déclara :
— Bon, il ne nous reste plus qu’à attendre patiemment la publication du roman « L’égorgeur fantôme » du fameux William Goddam, puis de le rencontrer. Nous arriverons alors peut-être à résoudre enfin l’énigme qui nous est posée, et nous devrons attendre environ 256 ans pour fournir les conclusions de notre enquête à R-Jens.
— En effet, soupira R-Lex, faute de récupérer notre machine à voyager dans le temps, il ne nous reste plus qu’à utiliser la patience.
Mais le robot venait à peine de terminer sa phrase, qu’un bruit sourd retentit.
Les deux compagnons virent aussitôt, juste devant eux, un homme qui paraissait pour le moins groggy. Il était facile de faire le rapprochement entre le bruit entendu, et la situation de l’individu, qui venait très probablement de se cogner assez violemment contre quelque chose d’invisible.
Les deux robots se levèrent d’un coup et coururent vers l’individu.
Celui-ci paraissait plutôt sonné, mais tenait quand même debout.
— Ça va ? pas trop de mal ? demanda R-Job.— Heu… non, bredouilla l’individu qui avait l’air vraiment de se demander ce qui lui était arrivé.
R-Job et R-Lex s’enquirent encore de son état de santé, mais comme l’individu partit bientôt d’un bon pied, ils se dépêchèrent de pointer leur index droit devant eux en pensant très fort au Tempornef, qui réapparut très vite. Ils se hâtèrent de prendre place à bord, puis partirent rapidement pour le mois de janvier 1958 où l’on devait être capable de trouver le roman de William Goddam.
Ils arrivèrent encore à Hyde Park qui était recouvert de neige. C’était vraiment l’hiver.
Les deux robots hésitèrent à rendre invisible leur appareil après ce qui s’était passé précédemment, mais s’y employèrent quand même après avoir repéré à proximité une grande pancarte ventant les mérites d’un produit appelé Coca-Cola, qui leur servirait assurément de repère. Puis ils sortirent du parc, et après avoir arrêté une passante pour lui demander où l’on pouvait trouver une librairie, ils empruntèrent une petite rue. Ils s’arrêtèrent bientôt devant une boutique somme toute pittoresque. Ils entrèrent, ce qui provoqua une légère sonnerie, et se retrouvèrent dans une petite pièce où un nombre effarants de livres étaient rangés sur des étagères. Pour les deux ressortissants du XXIIIème siècle qu’étaient R-Job et R-Lex, ce lieu était tout bonnement magique.
Un vieil homme tout ridé et vêtu d’un étrange vêtement gris lui arrivant aux pieds, qui se tenait derrière un comptoir, leur demanda :
— Je peux vous aider, messieurs ? Vous cherchez un ouvrage particulier ?
— Heu, oui, fit R-Job, « L’égorgeur fantôme » de William Goddam ; il s’agit d’un roman policier.
— Ah, désolé, fit le libraire, mais il ne m’en reste plus un seul exemplaire.
R-Job et R-Lex prirent un air contrarié.
— Ah, c’est très ennuyeux, ça, fit R-Job. Bon, nous allons devoir essayer une autre librairie.
Les deux robots allaient quitter les lieux, quand R-Lex demanda brusquement :
— Au fait, vous ne sauriez pas où l’on pourrait trouver William Goddam ?
Le libraire prit aussitôt un air malicieux pour répondre :
— 90, Wardour Street.
R-Lex sourit.
— C’est que nous sommes déjà allés à cette adresse, et nous n’y avons pas trouvé William Goddam, mais James Hadley Chase.
Alors le libraire ne put s’empêcher de pouffer, et d’annoncer, avec un air encore plus malicieux :
— Mais, mes chers amis, William Goddam et James Hadley Chase ne sont qu’une seule et même personne.
Les deux robots écarquillèrent les yeux et s’exclamèrent :
— Mais d’où tenez-vous cela ?
Le libraire ne se départit pas, bien au contraire, de son air malicieux pour répondre :
— Figurez-vous qu’il y a de cela 32 ans, je faisais partie du comité de lecture des éditions Smith & Stetson, et à ce titre, j’ai été amené à refuser le manuscrit d’un certain René Brabazon Raymond, qui devait devenir célèbre sous le pseudonyme de James Hadley Chase. Je n’ai guère apprécié le roman, mais j’ai gardé en mémoire ce qu’il racontait. Aussi, quand j’ai lu « L’égorgeur fantôme » d’un certain William Goddam, il ne m’a pas fallu longtemps pour me rendre compte que James Hadley Chase qui possède maintenant une notoriété plus que certaine, avait voulu régler son compte à un échec de jeunesse.
— Très intéressant tout cela, fit R-Job.
— Bon, il ne nous reste plus qu’à revoir James Hadley Chase et retrouver surtout le 90, Wardour Street, fit R-Lex.
— Sans doute, fit le libraire, on ne peut plus rigolard.
Les deux amis se mirent en route et traversèrent Londres, en demandant sans cesse leur chemin. Et ils venaient juste d’arrêter une femme accompagnée d’un jeune garçon d’une dizaine d’années, quand celle-ci s’exclama :
— Oh, messieurs, vous ressemblez étrangement à mon mari, mais sans cheveux ! N’est-ce pas David ?
Le dénommé David regarda les deux robots avec méfiance.
— Il paraît que nous ressemblons à un certain David Bowie, fit R-Job, comme pour l’amadouer.
Ce fut plutôt réussi, car les yeux du jeune David s’illuminèrent, et il s’exclama :
— Bowie ! c’est comme cela que je veux m’appeler maintenant ! Oui, David Bowie !
— Mais voyons, fit sa mère manifestement désolée, tu t’appelles David Jones, pas David Bowie !
— Si, je veux m’appeler David Bowie, insista le jeune garçon.
R-Job et R-Lex préférèrent en rester là, et R-Job déclara tandis que les deux enquêteurs avaient repris leur marche :
— On dirait que l’on a déclanché quelque chose chez ce jeune garçon.
— Mais voyons, R-Job, fit R-Lex, nous venons tout simplement de rencontrer le futur David Bowie ; David Jones de son vrai nom.
— Ah, mais bien sûr, fit R-Job. Où avais-je donc la tête ?
— D’autant qu’en parlant de tête, fit R-Lex, c’est la sienne qui nous a servi de modèle.
Les deux comparses continuèrent leur chemin, et après avoir marché durant des kilomètres, ils finirent par arriver à la maison de James Hadley Chase.
Après leur avoir ouvert, celui-ci ne parut pas très enchanté.
— Ah, monsieur Chase, fit R-Job, nous voici revenus. Un an s’est écoulé, du moins pour vous.
— Oui, c’est vrai, fit Chase, mais entrez donc.
Les deux robots s’exécutèrent, et retrouvèrent la pièce où l’écrivain les avait déjà reçus en 1957.
— Bon, allons droit au but, fit R-Job, nous avons appris que William Goddam et vous-même ne formez qu’une seule et même personne ! Est-ce exact ?
— Ah, vous êtes au courant, fit Chase, d’un air morne. Eh bien, pour tout vous avouer, c’est entièrement faux.
Les deux robots eurent un mouvement de recul.
— C’est entièrement faux, répéta Chase. Mais que je vous raconte tout en détails. Alors que je n’avais que 18 ans, en 1924, j’ai envoyé aux éditions Smith & Stetson, le manuscrit d’un roman que j’avais intitulé « Le tueur du Kent » ; le Kent étant ma région natale. Le manuscrit a été refusé, et tout aurait dû en rester là. Mais comme vous m’aviez parlé du roman « L’égorgeur fantôme » de William Goddam, j’ai acheté cet ouvrage à sa parution à l’occasion des fêtes de fin d’année. Et voilà qu’en le lisant, j’ai retrouvé intégralement mon œuvre de jeunesse. Il s’agit d’un pur plagiat, hormis le titre.
— Incroyable ! s’exclama R-Lex. Et vous n’êtes pas allé demander des comptes à William Goddam ?
— Bien sûr ! rétorqua Chase. Et je l’ai tout simplement trouvé à la société NUTRIVIA où il continue de travailler malgré le succès de mon… enfin, de son roman.
— Et que vous a-t-il donné comme explication ? demanda R-Job.
— Eh bien, fit Chase, qu’il était un grand admirateur de mes romans, et que l’un de ses amis qui travaille chez Smith & Stetson, lui ayant remis mon manuscrit qui avait été miraculeusement gardé, il avait décidé de le publier sous son propre nom. À son corps défendant, on peut retenir que l’une des victimes de mon tueur du Kent ayant le même patronyme que lui, cela ait pu l’encourager dans son imposture.
— Monsieur Chase, fit gravement R-Job, vous pourriez nous remettre un exemplaire de ce roman ?
— Je vais vous remettre sans problème celui que j’ai acheté. Ce n’est pas la peine que je le garde, puisque par sentimentalisme, j’avais conservé le manuscrit de ma jeunesse.
Chase partit dans une autre pièce, et revint avec un livre à la couverture cartonnée à la main.
— Voici le fameux roman, fit-il.
Il le tendit à R-Job qui le prit et dit :
— Au fait, que pense votre maison d’édition de cette affaire ?
— Oh, fit Chase, elle a justement racheté Smith & Stetson. Mon agent m’a quand même demandé si j’étais prêt à entreprendre des poursuites à l’encontre de William Goddam ; mais j’ai fait savoir que non.
— Et serait-il possible de rencontrer William Goddam ? demanda R-Lex.
— Rien de plus facile, fit Chase. Il m’est infiniment reconnaissant de ne pas avoir trop mal pris sa mauvaise plaisanterie, et je peux lui demander tout ce que je veux.
— Eh bien, reprit R-Lex, si vous pouviez l’inviter à venir nous rencontrer tout de suite…
—Aucun problème, fit Chase.
Il repartit dans une autre pièce, et en revint très vite avec à la bouche, ce que l’on appelait dans les temps très anciens, « une cigarette ».
— Voilà, il sera ici dans un petit quart d’heure, annonça Chase. La Société NUTRIVIA se trouve dans les parrages.
— Parfait, fit R-Job. Au fait, monsieur Chase, pour changer de sujet, je vois que vous fumez, n’est-ce pas ?
— Heu… oui, fit Chase. Pourquoi me posez-vous cette question ?
— Eh bien, reprit R-Job, parce que le tabac a complètement disparu de la planète au XXIIIème siècle.
— Bigre ! fit Chase. Je pense que je ne me plairais pas au XXIIIème siècle. Et quand donc le tabac a-t-il exactement disparu de la planète ? Que je sache à quoi m’en tenir.
— Oh, fit R-Lex, vous avez encore le temps. Pour ce qui est de l’État de Francie où nous vivons, le tabac a été totalement interdit en 2018.
— Interdit ! s’exclama Chase. C'est-à-dire ?
— C'est-à-dire, continua R-Lex, qu’à partir de cette année-là, il a été formellement interdit de fumer en tout lieu.
— Tout lieu ! s’écria presque cette fois-ci Chase.
— En tout lieu, répéta R-Job : dans la rue, chez soi…
— Et que risquait-on alors, demanda Chase, très angoissé.
— Oh, fit R-Lex, rien que quinze années d’emprisonnement.
— Et des gens ont vraiment été emprisonnés ? fit Chase, presque dans un souffle.
— Bien sûr, fit R-Job, il y eut des centaines de milliers de contrevenants qui furent emprisonnés, et très peu sortirent avant l’exécution complète de leur peine.
Chase était abasourdi, et il continua de converser avec les deux robots sur ce qui lui apparaissait comme une énormité, jusqu’à ce que l’on sonne à sa porte.
Il se dépêcha alors d’aller ouvrir, et bientôt, ce fut au tour de deux robots d’être abasourdis, quand Chase leur amena un individu qu’il présenta comme étant William Goddam.
En effet, à ne pas en douter, celui-ci était le parfait sosie du médecin légiste qui avait tenu des propos robotphobes, et surtout pratiqué l’autopsie de John Goddam.
Comme lui, il était doté d’une moustache noire, et de cheveux broussailleux de même couleur.
— Cher William, fit Chase, je vous présente messieurs R-Job et R-Lex, deux parfaits robots qui nous arrivent du XXIIIème siècle.
William Goddam se raidit.
— Vous voulez certainement plaisanter, James ?
— Non, il ne plaisante pas, intervint R-Job. Monsieur Goddam, si nous sommes venus de l’année 2213, c’est parce que nous enquêtons sur le meurtre de votre lointain descendant, John Goddam.
— John Goddam ! s’exclama William Goddam ; et en plus vous m’affirmez que ce que m’a annoncé James est pure vérité ?
— Absolument, fit R-Lex.
— Bon, fit William Goddam, en tout cas je ne pourrai rien vous apprendre sur ce John Goddam mort en 2213 ; vous le comprenez bien.
— Bien sûr, fit R-Job. Mais dites-moi, monsieur Goddam, vous travaillez à la Société NUTRIVIA depuis longtemps ?
— Oui, répondit William Goddam. Mais il faut dire que les origines de NUTRIVIA remontent en quelque sorte à Edward Goddam, boucher de son état, qui, en 1888, a tenté de concurrencer Jack l’éventreur.
— Ah, passionnant cela ! s’exclama R-Lex. Continuez donc.
— Eh bien, fit William Goddam, Edward Goddam a eu un fils, Andrew, qui fut un parfait végétarien. Il a transmis à ses deux propres fils, en l’occurrence mon frère Charles et moi-même, le dégoût de la viande, et comme nous sommes devenus chimistes, nous nous sommes mis en tête d’inventer une pilule remplaçant un repas complet. Et c’est ainsi qu’est née en 1937 la Société NUTRIVIA. Dans un premier temps, cette société a œuvré dans l’agro-alimentaire végétarien, mais très vite elle s’est orientée vers la recherche de la fameuse pilule nutritive qui ne devrait plus tarder à être trouvée.
— Vraiment ? fit R-Job. Ainsi vous êtes donc les pionniers de la Société NUTRIVIA qui rayonne sur toute la planète au XXIIIème siècle !
— Heureux de l’apprendre, fit William Goddam, mais hélas, nous ne sommes qu’en 1958, et tout n’est pas aussi merveilleux ; surtout depuis ce qui s’est passé en 1946.
— C'est-à-dire ? fit R-Lex.
William Goddam soupira longuement.
— Eh bien, figurez-vous que c’est l’année où mon frère Charles a légué à l’URSS une partie des secrets de fabrication de la pilule nutritive.
— L’URSS ! s’exclma R-Job.
James Hadley Chase intervint à ce moment-là pour expliquer le contexte géopolitique des années cinquante, et notamment la notion de « guerre froide » qui sévissait alors.
— Mais ! s’écria presque R-Lex, cette URSS, serait donc également cette Russie qui, au XXIIIème siècle s’appelle la Cosaquie et pose bien des problèmes à l’ensemble des autres États européens.
— Sans doute que les bégaiements de l’Histoire sont une réalité, déclara Chase.
— Mais au fait, qu’est-ce qui a poussé votre frère à collaborer avec l’URSS, monsieur Goddam ? demanda R-Lex.
William Goddam soupira encore.
— Eh bien, disons que Charles a adhéré à l’idéologie soviétique, via une certaine Valentina Popovitch.
— Ah, je comprends, fit R-Job. Et vous m’avez dit que votre frère n’avait légué qu’une partie des secrets de fabrication de la pilule nutritive…
— C’est exact, fit William Goddam. En fait, Charles n’a fait que m’assister, c’est moi qui ai le plus travaillé à l’élaboration du projet.— Donc, vous possédez les compléments indispensables à l’élaboration de la pilule nutritive, fit R-Lex.
— Oui, fit William Goddam, mais ce qu’a transmis Charles aux Soviétiques peut grandement les aider à découvrir la pilule les premiers. C’est bien pour cela que les actionnaires de NUTRIVIA m’ont ôté toute responsabilité dans la gestion de la société. Ils ont voulu marquer le coup de cette façon.
— Ils n’ont quand même pas pu vous écarter complètement, fit remarquer R-Lex.
— Non, fit William Goddam avec un sourire, car sans moi, plus de pilule nutritive pour eux.
— Il semblerait que cette situation ait perduré au cours des siècles, fit R-Job. Car apparemment, John Goddam était un employé de la société, mais guère un haut responsable.
— La trahison de Charles a donc eu des conséquences incommensurables, en déduisit William Goddam.
— Et Charles se trouve donc actuellement en URSS ? demanda R-Lex.
— Très probablement, fit William Goddam.
— Et vous n’avez rien d’autre à nous apprendre à propos de votre frère ? demanda R-Job.
— Heu... non, fit William Goddam.
— Il faut que je vous annonce quelque chose, fit R-Job. Si vous ne possédez aucune ressemblance avec John Goddam, par contre vous êtes le parfait sosie du médecin légiste qui a pratiqué son autopsie.
— Voilà qui est surprenant, fit William Goddam, mais je n’ai pas d’explication.
— Et qu’est-ce qui a pu amener un inventeur de pilule nutritive à publier un roman policier emprunté à James Hadley Chase ? demanda R-Lex.
— Oh, l’envie de me sortir de toutes mes préoccupations, sans doute, fit William Goddam.
— Oui, c’est une façon parmi tant d’autres, estima Chase.
William Goddam hocha doucement la tête en souriant, et annonça qu’il allait se retirer.
Bientôt, les deux robots-enquêteurs se retrouvèrent avec James Hadley Chase, et R-Job demanda :
— Au fait, monsieur Chase, pourrions-nous voir votre machine à écrire ?
Le romancier parut surpris, et fit :
— La nouvelle ?
— Pourquoi, vous avez changé de machine récemment ?
— Oui, j’ai acheté une machine plus moderne, plus actuelle que ne l’était bien sûr ma vieille UNDERWOOD de 1926.
— Et vous avez gardé cette vieille UNDERWOOD ? demanda R-Lex.
— Eh bien, fit l’écrivain, j’ai pensé la garder par nostalgie. C’est sur cette machine que j’ai écrit « Le tueur du Kent » devenu « L’égorgeur fantôme » ; mais pour bien montrer à William Goddam que je ne lui tenais aucunement rigueur de m’avoir plagié, je la lui ai offerte.
— Encore un élément très intéressant ! s’exclama R-Job. Bon, monsieur Chase, je pense que nous allons prendre congé, car il y a beaucoup de travail qui nous attend en 2213.
— Très bien, comme vous voulez, fit Chase, je vais vous appeler un taxi.
Les deux robots repartirent pour Hyde Park avec un chauffeur de taxi différent de celui de la fois précédente, et n’eurent aucun mal à retrouver leur Tempornef grâce à la pancarte Coca-Cola.
Ils furent accueillis au XXIIIème siècle par R-Jens qui les conduisit aussitôt voir un individu de haute taille, aux cheveux coupés en brosse, et à la barbe finement taillée, vêtu d’une blouse blanche.
— Mes amis, fit R-Jens, je vous présente R-Stokovof, le premier robot-médecin-légiste qui nous arrive tout droit de l’usine spéciale de Varsovie, État de Vodkaïe.
Les deux enquêteurs saluèrent le médecin légiste, et R-Jens annonça :
— Je crois deviner, chers R-job et R-Lex, que vous avez des choses très importantes à nous apprendre, mais R-Stokovof et moi-même vous avons préparé une petite surprise.
Les deux enquêteurs parurent tout de suite intéressés, et R-Jens ne les fit pas languir plus longtemps.
— Oui, figurez-vous, dit-il, que lors de l’autopsie, on a ôté une partie du cerveau de John Goddam ; n’est-ce pas, R-Stokovof ?
— Tout à fait, fit ce dernier, et pas n’importe quelle partie, puisqu’il s’agit de toute évidence de l’hippocampe, là où sont stockées des données fondamentales.
Les deux robots n’en revenaient pas ; voilà encore un élément qui s’ajoutait à liste déjà longe des surprises.
— Étonnant, estima R-Job en sortant de sa combinaison l’exemplaire de « L’égorgeur fantôme » que lui avait remis James Hadley Chase.
— Je suppose qu’il s’agit de l’ouvrage qui nous intéresse ? fit R-Jens.
— Tout à fait, fit R-Job en le tendant au chef de brigade. Mais que peut-on en déduire de ce qui est arrivé au cadavre de la victime ?
R-Stokovof prit la parole :
— Tout d’abord, lorsque R-Jens m’a demandé de faire une contre autopsie, j’ai pensé que ça serait un travail de routine. Le médecine légiste ayant pratiqué la première a beau être manifestement robotphobe, je ne pensais pas découvrir quoi que ce soit d’intéressant. Mais force a été de constater qu’il a profité de sa mission pour s’accaparer d’une partie non négligeable du cerveau de feu John Goddam, à des fins certainement peu honnêtes.
— En effet, fit R-Lex, et sait-on où se trouve actuellement le médecin légiste ?
— Justement non, répondit R-Jens, depuis ce matin on n’arrive pas à le contacter.
— Hum, et au fait, comment s’appelle-t-il ?
R-Jens réfléchit un court instant puis dit :
— Eh bien, il est doté d’une identité formellement européenne, comme les autorités continentales ont incité les citoyens des États-Unis d’Europe à le faire il y a déjà plus d’un siècle. Il s’appelle Fernand Karl Gonzales.
— Donc, sa famille pouvait peut-être porter un tout autre patronyme il y a plus d’un siècle ! Goddam, par exemple ?
R-Jens sursauta.
— Mais pourquoi justement Goddam ?
— Eh bien, fit R-Lex, parce que Fernand Karl Gonzales, médecin légiste de son état, est le parfait sosie de William Goddam, ancêtre de John Goddam, dont nous recherchons le meurtrier. Mais il serait plus aisé que l’on s’adonne à une séance de synthèse réunioneuronale, pour faire le point sur notre mission au XXème siècle. Ce serait plus rapide.
— En effet, estima R-Jens, allons donc dans un sas de sociotransmission à cet effet.
Les quatre robots se mirent en route, et tandis qu’ils passaient près d’une borne phosphorescente, R- Stokovof dit :
— R-Job et R-Lex, s’il vous plaît, veuillez approcher vos main de cette borne pour un petit examen de captation génétique diffus. Les données seront aussitôt envoyées pour analyse au Cap, dans l’État de Zoulounie.
Les deux robots-enquêteurs s’exécutèrent, puis R-Stokovof demanda à R-Jens de soumettre également le roman « L’égorgeur fantôme » à l’appareil.
— Parallèlement à l’obtention d’une synthèse verbale des faits, il est important d’en obtenir une molécurotactile complète, déclara-t-il.
— Très bonne initiative, en effet, estima R-Jens.
Puis les quatre robots se retrouvèrent bientôt dans un sas, où en moins de trente secondes, par diffusion neuronale, R-Jens et R-Stokovof furent au courant de ce qu’avaient pu recueillir R-Job et R-Lex en 1957 et 1958.
R-Jens soupira alors, puis pianota sur le relais inter-secteurs qu’il portait au poignet, et déclara :
— Bon, voilà, les Sections d’Intervention Limitrophe, sont parties à la recherche de Fernand Karl Gonzales à la frontière Cosaquienne, puisque cet État a rétabli des frontières au plus grand mépris de l’acte fondateur de l’Union Européenne, et de son Gouverneur Général.
— Donc, vous ne doutez pas que Fernand Karl Gonzales a joué un rôle primordial dans le meurtre de John Goddam ? fit R-Lex.
— Je veux surtout qu’on le retrouve et qu’on puisse l’entendre, fit R-Jens. Bon, maintenant, autre point qu’a découvert R-Stokovof… mais je vais le laisser l’exposer.
L’intéressé hocha la tête, et dit :
— Oui, toujours lors de la contre autopsie, j’ai remarqué qu’une piqûre avait été effectuée au niveau de la nuque de la victime.
— Vous avez la certitude que cette piqûre a bien été produite après sa mort ? demanda R-Job.
— Absolument, fit R-Stokovof, ma sonde infra sensitive est très efficace dans ce domaine.
— Et dans quel but aurait-on pratiqué cette piqûre ? fit R-Lex.
— Toujours d’après ma sonde infra sensitive, fit R-Stokovof, afin d’y introduire un inducteur auto-réactif
— Hum, hum, fit R-Job. Et de quel genre est cet inducteur ?
R-Stokovof passa nonchalamment la main dans ses cheveux coupés en brosse, puis dit :
— Bien, à vrai dire, très probablement d’un genre propre à déclencher une réaction d’un ordre que je suis bien obligé d’estimer comme relevant du domaine de l’irrationnel.
— Bigre ! fit R-Lex, voilà qui n’est pas clair du tout.
— Sans doute, reconnut R-Stokovof, mais vous savez, lorsque des scientifiques se heurtent au domaine de l’occulte, ce n’est simple pour personne, et à commencer pour eux.
R-Jens intervint alors :
— Oui, R-Stokovof et R-Wong ont uni leurs efforts, et après analyse de la nuque de la victime, et de sa machine à écrire, il est apparu que des éléments que l’on pourrait qualifier d’ectoplasmiques sont intervenus dans l’affaire qui nous intéresse.
— Nous nous trouvons bien face à une affaire de fantôme ! s’exclama R-Lex. Souvenez-vous que j’en avais émis l’hypothèse dès le début.
— R-Lex, nous n’en sommes pas encore vraiment là, fit R-Jens d’un ton. courroucé. Mais il est vrai que nous allons devoir recourir aux services de notre ami Sagitarius, le Mage.
— Ah, un petit voyage sur la planète Gashaïa en perspective, voilà qui est des plus plaisants, fit R-Lex, manifestement ravi.
— Nous devons vraiment partir là-bas ? fit R-Job.
R-Jens acquiesça de la tête.
— Oui, il faut absolument savoir si un ou plusieurs esprits n’ont pas pris possession de l’UNDERWOOD.
— Et quand partons-nous ? fit R-Lex.
R-Jens afficha un petit sourire pour répondre :
— Eh bien, messieurs R-Job et R-Lex, un avionef part d’Orly-Ouest pour Gashaïa dans moins de cinq minutes. Vous avez juste le temps de sauter dan un turboway pour vous rendre à l’astroport.
R-Jens accompagna R-Job et R-Lex jusqu’à l’astroport. Durant le trajet, R-Job demanda :
— Au fait, pourquoi John Goddam ne possédait-il pas une identité totalement européenne ?
R-Jens soupira :
— Ah, parce que les ancêtres des Britaniens ont été pendant longtemps réticents à s’impliquer entièrement dans l’UE. Ainsi, ils n’ont adopté l’€uro comme monnaie qu’en 2095, et comme langue qu’en 2103. Jusqu’à ces deux dates, ils avaient conservé respectivement leur Livre Sterling et leur vieux patois.
Les trois robots arrivèrent bientôt sur l’aire de départ d’Orly-Ouest, où attendaient sur leur rampe de lancement, des fusées et des avionefs.
R-Jens salua ses deux collaborateurs, et bientôt ceux-ci embarquèrent à bord de l’appareil en partance pour Gashaïa.
La cabine était presque remplie. Il y avait surtout des robots, mais également des humains, qui eux avaient été obligés de s’équiper d’un scaphandre spatial.
L’avionef ne tarda pas à décoller, et tout le monde partit pour un voyage de 8 h. L’utilisation de carburants de plus en plus sophistiqués et de méridiens d’accélération, avaient réduit à cette durée raisonnable, ce qui était encore il y a peu un périple de cinq années.
Quand ils arrivèrent à l’astroport de Xxillès, la capitale planétaire de Gashaïa, R-Lex était plutôt satisfait. Il aimait tout particulièrement venir sur cette planète. Celle-ci avait pas mal de points communs avec la Terre, notamment au niveau de l’atmosphère. Les Gashaïens étaient également semblables aux Terriens, si ce n’est qu’ils étaient unisexes et portaient tous de longues robes et des barbes en rapport.
Sagitarius, le Mage, était un Terrien né en 1953, qui avait été enlevé par des Gashaïens alors qu’il n’avait que 22 ans. C’était lors d’une expédition qui avait pour but de ramener un Terrien afin d’étudier cette espèce. Les Gashaïens qui avaient eu connaissance qu’elle était relativement semblable à la leur, étaient curieux d’y voir de plus près. En tout cas, Sagitarius adopta tout de suite la planète Gashaïa et ne voulut plus repartir sur la Terre. Les Gashaïens acceptèrent de le garder, d’autant qu’ils découvrirent très vite qu’ils était doté de pouvoirs surnaturels toujours utiles. Il acquis par la suite une renommée qui devint stratosphériquement connue, et dans le vaste univers, on le surnomma le Mage.
Arrivé au poste de police de l’astroport, les deux robots-enquêteurs se signalèrent, et furent conduits très vite par deux collègues gashaïens à la demeure du Mage.
Ce dernier les accueillit avec plaisir. Il était bien sûr censé être âgé de 260 ans, seulement, l’atmosphère gashaïenne avait pour effet principal de ralentir énormément le vieillissement d’un Terrien ; ce qui fait que Sagitarius n’avait, biologiquement parlant, qu’environ 75 ans.
— Alors, comment allez-vous, chers amis ? demanda-t-il, tandis qu’il se tenait devant l’entrée de sa hutte, confectionnée avec une glaise très compacte que l’on trouvait en moult endroits de la surface de la planète.
— Très bien, fit R-Job. Nous ne vous cacherons pas, cher Sagitarius, que nous avons besoin de votre aide.
Cette déclaration fit rire le Mage qui serra une chaleureuse poignée de main à R-Job, puis à R-Lex.
Il les fit entrer à l’intérieur de sa hutte, les convia à s’asseoir sur d’épais tapis, et après s’être placé pour sa part en position du lotus, il fit :
— Qu’est-ce qui vous arrive encore ?
— Oh, pas grand-chose, fit R-Job, nous avons simplement besoin que vous recherchiez d’éventuels esprits dans une machine à écrire.
Sagitarius passa la main dans ses cheveux et dans sa barbe qu’il avait très longs.
— Des esprits dans une machine à écrire ! fit-il.
— Oui, mais avant je vais vous donner un petit résumé de l’affaire, proposa R-Job.
Le Mage acquiesça, et R-Job se lança.
— Une UNDERWOOD, fit d’un air songeur Sagitarius lorsque le robot eut terminé son récit. Tiens, mon père en possédait une dans les années 50. Voilà qui ne me rajeunit pas. Et à propos de cela, je pense qu’il faut que je me rende sur la Terre ?
— Oui, bien sûr, fit R-Lex.
— Alors, justement, fit Sagitarius, il ne faut plus que j’abuse de ces expéditions terrestres, car à force on va finir par ne plus m’accepter ici, mais surtout, je risque de prendre plus vite de l’âge.
— Oh, ça ne sera pas long, fit R-Lex.
— J’espère, j’espère, fit le Mage.
Sans perdre de temps, les deux robots repartirent pour l’astroport en l’emmenant, et après qu’il eut fait tamponner sa carte de séjour par les autorités habilitées, tous les trois embarquèrent dans l’avionef, en direction de la Terre.
Huit heures plus tard, ils arrivèrent à Orly-Ouest, et dix minutes après, ils étaient au siège du Central Sécuritaire.
R-Jens accueillit le Mage en le remerciant de bien vouloir apporter son concours.
Puis, à bord d’un véhicule à propulsion hydrogénique tout le monde partit pour le domicile de feu John Goddam.
Une fois dans la pièce où celui-ci avait été assassiné, Sagitarius regarda tout d’abord attentivement autour de lui, puis il tendit les doigts, afin d’extraire des parois de plexiglas, le mobilier par induction digitale.
Bientôt apparut une bibliothèque, puis un buffet, et enfin une table sur laquelle était posée l’UNDERWOOD.
Alors le Mage s’approcha de la machine à écrire, puis plaça ses mains bien à plat dessus. Très vite, une sorte de crépitement se fit entendre, puis apparut de la fumée qui sortait de l’intérieur de l’UNDERWOOD. Cette fumée était très blanche et épaisse, et monta jusqu’au plafond.
Le Mage se recula quand la fumée devint soudain de plus en plus sombre, puis très noire. Alors, on devina une forme humaine qui se posa sur le sol. Et dans les quelques secondes qui suivirent, apparut un homme tout de noir vêtu, qui se précipita sur le Mage en brandissant un couteau.
Mais Sagitarius tendit ses mains vers l’individu, et celui-ci disparut aussitôt.
Le Mage se tourna alors vers les robots ébahis, et dit en riant :
— Eh bien, nous savons maintenant comment John Goddam a été assassiné. Cette UNDERWOOD recèle tous les personnages et toute l’action du « Tueur du Kent » de James Hadley Chase, version originale de « L’égorgeur fantôme » de William Goddam. Il suffisait de libérer les esprits de la machine avec soit un pouvoir médiumique, soit des éléments technologiques, et l’on a produit un parfait assassin dont le couteau pouvait faire couler le sang, tout en ne laissant aucune trace déterminative.
— Hum, fit R-Jens ; en tout cas je ne pense pas qu’il faille retenir la thèse du médium, car R-Stokovof nous a indiqué que l’on avait introduit dans l’organisme de la victime, via sa nuque, un inducteur auto-réactif.
— Qui a déclanché le phénomène que j’ai moi-même provoqué par mes pouvoirs occultes, fit Sagitarius.
— En un mot, fit R-Job, le meurtre a été commis par l’UNDERWOOD.
— Et indirectement par James Hadley Chase, fit R-Lex. Car bien entendu, la machine à écrire que nous avons devant nous est assurément une UNDERWOOD modèle 1926, que dans la famille Goddam on a dû se transmettre de génération en génération.
— Nous n’avons quand même pas le droit d’incriminer cet honorable romancier, fit Sagitarius. Il ne pouvait deviner en la donnant à William Goddam au XXème siècle, quel usage on en ferait en 2213 !
— C’est vrai, fit R-Job. Mais question maintenant : qui a pu avoir l’idée d’utiliser cette machine et les esprits qu’elle renferme ?
— A priori, quelque qui connaissait le roman, estima Sagitarius.
— Mais ce roman est complètement inconnu à notre époque, fit R-Jens, il n’a pas été saisie en informatique et ne figure pas dans la banque de données généralisées.
— Il n’est peut-être pas inconnu à un descendant de William Goddam, suggéra Sagitarius.
— Oui, fit R-Jens, il va falloir chercher de ce côté-là. Bon, retournons donc au Central Sécuritaire.
Les trois robots et Sagitarius se mirent en route, et une fois arrivés, ils tombèrent sur R-Wong tenant par la main une jeune fille de type asiatique, aux cheveux très noirs et raides, et vêtue d’une combinaison en vinyle fuschia. Devant l’air étonné des trois autres robots, il dit en riant :
— Je vous présente R-Yoko, ma fiancée.
— Fiancée ! s’exclama R-Jens.
— Il semblerait, fit Sagirarius, que les robots de toute dernière génération empruntent quelques fonctions supplémentaires aux humains.
— Très juste, fit R-Wong, mais allons donc en sas de synthèse fine où nous attend R-Stokovof.
Tout le monde s’exécuta et retrouva le robot médecin légiste dans une salle dotée de gradins. Sagitarius ainsi que R-Jens, R-Job, R-Lex et R-Yoko s’y installèrent, tandis que R-Wong alla rejoindre R-Stokovof sur une estrade. Aussitôt le médecin légiste commença :
— Voilà, avec mon éminent collègue informaticien ici présent, je me suis livré à l’analyse de plusieurs éléments, dont ceux que R-Job et R-Lex ont ramenés du passé. Et le résultat est édifiant : Fernand Karl Gonzales, le médecin légiste qui a autopsié John Goddam, et qui est devenu introuvable depuis, est une duplication.
— Une duplication ! s’exclma R-Jens, mais de qui ?
— Eh bien, reprit R-Stokovof, a priori, on pourrait penser qu’il est la duplication de John Goddam, mais certaines données intrasystématiques nous laissent estimer qu’il est plutôt le double du frère de John, en l’occurrence Charles Goddam. Bien sûr, d’après ce que nous ont rapporté R-Job et R-Lex, il est le parfait sosie de John. Mais l’analyse globaliste de son ASN et de son invitropsychisme, nous porte vers un génome avoisinant comme peut l’être celui d’un frère.
À ce moment-là, R-Job invita R-Lex à le suivre, et les deux robots-enquêteurs s’avancèrent jusqu’à R-Stokovof et R-Wong, puis se tournèrent vers R-Jens, R-Yoko et Sagitarius. Alors, le sourire aux lèvres, R-Job déclara avec un certain côté théâtral :
— Messieurs, le moment est venu d’arriver au dénouement de la mystérieuse affaire qui nous préoccupe tant !
— Vraiment ? fit R-Jens, très étonné.
— Vraiment, confirma R-Job. Enfin, peut-être manquera-t-il quelques éléments, disons historiques ou autres, du fait que certaines données ont été perdues.
— Je vous rassure tout de suite, intervint R-Wong, nous avons pu en récupérer un bon nombre grâce à notre relais installé sur Pluton. Je pourrai donc venir compléter, si nécessaire.
— Voilà qui est parfait, estima R-Job, alors je commence. Edward Goddam, boucher de son état, et à l’occasion éventreur potentiel, a eu un fils Andrew qui fut un parfait végétarien, et qui, à ce titre, a transmis l’horreur de la viande à ses propres fils, Charles et William. Ces derniers ont créé la Société NUTRIVIA au XXème siècle et ont œuvré pour découvrir une pilule nutritive remplaçant un repas complet. Charles qui s’était amouraché d’une Soviétique a fui en URSS dans le contexte de la guerre froide qui a caractérisé les années 50 à 70 de ce siècle. Les Soviétiques comptaient sur lui pour élaborer cette fameuse pilule, et ainsi prendre de l’avance sur le camp occidental. Seulement, il se trouve que c’était William Goddam qui possédait réellement les données pour y parvenir. À noter que ce William Goddam qui avait un tant soit peu hérité envers et contre tout de l’âme sanguinaire de son ancêtre Edward, s’intéressait à la littérature policière. Et à ce titre, il a plagié un roman de James Hadley Chase, à qui il avait légué sa demeure, ce qui explique qu’il soit passé à la postérité en étant domicilié au 90, Wardour Street à Londres. En tout cas, si la Société NUTRIVIA a certainement prospéré dans ces années-là, il semblerait que le projet de la pilule nutritive ait été abandonné aussi bien par les Britanniques devenus les Britaniens, que par les Soviétiques devenus les Russes puis les Cosaquiens.
— En effet, renchérit R-Wong, d’après les archives transmises depuis Pluton, on peut affirmer que les Britanniques ont abandonné le projet suite aux manifestations hostiles des lobbies de l’alimentation et des agriculteurs. Quant aux Soviétiques, ils ont préféré continuer la guerre froide par le biais de la conquête spatiale, en envoyant le premier homme dans l’espace en avril 1961. Seulement, le projet de la pilule nutritive est réapparu au XXIIème siècle avec la pénurie de matières premières et les famines qui s’en sont suivies en différents points de la planète. Et c’est la Société NUTRIVIA qui a achevé ce projet qui avait vu le jour dans ses murs dans la première moitié du XXème siècle. Il faut noter que William Goddam a eu un fils à qui il a légué le secret de fabrication de la pilule nutritive, qui se sont donc transmis chez les Goddam de génération en génération.
— C’est ce qui explique, intervint à son tour R-Lex, que John Goddam était employé chez NUTRIVIA, mais sans avoir de fonction au sein de l’équipe de direction, du fait du passage de Charles chez les Soviétiques.
— Vieille rancune en effet, jugea R-Job. Et pour ce qui nous intéresse, il apparaît que l’on a visé un Goddam, mais justement un descendant de William comme pouvait l’être John.
— En effet, reprit R-Lex, mais pas dans un premier temps. Car, quand les Cosaquiens, qui désirent depuis un bon moment se retirer des Etats-Unis d’Europe, ont décidé d’abattre la Société NUTRIVIA et prendre le contrôle de la production de pilules nutritives, ils ont pensé aux restes de Charles Goddam qu’ils avaient à leur disposition dans l’un de leurs cimetières. À partir de ces restes, ils ont pratiqué une duplication selon une technique qu’ils maîtrisent plutôt bien. Seulement, la duplication peut toujours réserver des surprises. La preuve, ils ont produit un double de Charles Goddam possédant le même visage que son frère William, mais guère ses particularités neuronales. Donc, celui qui devait prendre l’identité de Fernand Karl Gonzales, ne put guère les aider à élaborer la pilule nutritive. Alors après réflexion, ils ont donc décidé de s’en prendre au descendant de William. Ils avaient alors deux solutions : ou bien amener l’intéressé à collaborer avec eux, ce qui était peu probable, ou bien s’accaparer d’une zone fondamentale de son cerveau.
— Tout à fait, poursuivit R-Stokotov. Seulement, pour pouvoir extraire des données explicites d’un cerveau, il faut que celui-ci ait été rendu en quelque sorte disponible, suite à un événement violent, tel un accident ou un traumatisme.
— Un meurtre est sans doute la solution idéale, fit R-Jens.
— Exactement, fit R-Job. Alors, donc, il ne restait plus qu’à tuer John Goddam. Pour cela, il existait plusieurs possibilités, mais il faut croire que c’est une solution particulièrement sophistiquée qui a été choisie.
— C’est sûr, fit R-Lex, soit par Fernand Karl Gonzales, soit par un ami de la victime, les Cosaquiens ont appris que John Goddam possédait l’UNDERWOOD qui avait été utilisée pour écrire « Le tueur du Kent », version originale de « L’égorgeur fantôme ». Il suffisait donc par un moyen occulte ou technologique d’extraire un meurtrier de la machine, et…
— Et c’est ce qui a été parfaitement exécuté de manière tout à fait moderne, déclara Sagitarius. Dans les tréfonds de l’UNDERWOOD était niché un poignardeur qui a été amené à la réalité, s’est matérialisé avec un couteau suffisamment tranchant pour ne laisser aucune chance à John Goddam, mais également aucune trace décelable de son passage.
— C’est tout à fait cela, fit R-Stokovof, et ensuite, le médecin légiste a pu s’accaparer de la zone de cerveau utile ; et à cette heure il doit être en route pour l’État de Cosaquie.
— Pas exactement, fit R-Jens, en se levant des gradins et en s’avançant vers l’estrade. Car j’ai réservé à tout le monde une petite surprise qui va nous permettre entre autres de vérifier ce qui a été énoncé ici même.
Il claqua dans ses mains, et une porte sur le côté du sas s’ouvrit pour laisser apparaître deux individus menottés et encadrés par deux robots des forces de sécurité.
L’un des individus était le parfait sosie de William Goddam, et il n’était pas difficile d’en déduire qu’il s’agissait de Fernand Karl Gonzales. Quand à l’autre individu, dans cet homme petit et chauve vêtu d’une veste bleue, R-Job et R-Lex reconnurent celui qui s’était présenté comme étant un ami de John Goddam et de surcroît celui qui avait découvert la victime baignant dans son sang.
— Mais nous connaissons ce monsieur ! s’exclama R-Job.
— Certainement, fit R-Jens. Pouvez vous, monsieur, nous indiquer votre identité ?
— Sans problème, fit l’intéressé, je m’appelle Mathieu Orson Trovatori.
— Je parlais de votre véritable identité, de votre identité cosaquienne, fit R-Jens. Car figurez-vous que si nous avons un peu tardé à obtenir les résultats de l’analyse des éléments obtenus par captation génétique dès le début de l’affaire, ils nous ont révélé des choses très intéressantes. Notamment que vous vous appelez en réalité Boris Popovitch.
— Popovitch ! s’exclama R-Lex, comme…
—Oui, comme la personne qui a rallié Charles Goddam au camp soviétique au XXème siècle, poursuivit R-Jens. Il faut croire que les services secrets de cette partie de l’Europe ont de la suite dans les idées, établissant ainsi une véritable saga entre les Goddam et les Popovitch.
Puis R-Jens s’interrompit un instant, et fixant Gonzales et Popovitch, il dit :
— Bon, messieurs, vous avez pu entendre tandis que vous vous trouviez derrière une cloison du sas, une version des faits qui, pour ma part, me semble tenir tout à fait la route. Je vous demanderai donc de confirmer. Inutile de mentir, puisque ensuite vous serez justement soumis au détecteur de mensonges.
Gonzales soupira, puis dit :
— C’est bien ainsi que les choses ont eu lieu. Mais je tiens à préciser que j’ai failli ne pas mener ma mission jusqu’au bout. Seulement, j’ai tellement été révolté par l’invasion des robots dans toutes les couches de la société, que finalement je n’ai plus eu de scrupules.
— Fernand Karl Gonzales, fit R-Jens d’un ton sentencieux, votre robotphobie ne vous mènera pas bien loin. Par contre le Haut Tribunal ne pourra que tenir compte de votre état de dupliqué. Cela ne pourra que vous valoir des circonstances très atténuantes.
— À quoi bon, fit l’intéressé.
Puis s’adressant à Boris Popovitch, R-Jens dit :
— Quant à vous, je suppose que vous aviez gagné la confiance de John Goddam. Et celui-ci vous a parlé de l’UNDERWOOD et de son passé. Il vous a fourni tous les éléments permettant de l’éliminer. Et c’est sans doute vous qui lui avez piqué le cou afin d’introduire l’inducteur auto-réactif.
Popovitch se contenta de sourire, ce qui pouvait être considéré comme un aveu.
— Très bien, fit R-Jens à l’intention des deux membres des forces de sécurité, vous pouvez conduire ces deux messieurs jusqu’au juge afin que soit prononcée leur mise en détention jusqu’au procès qui aura lieu d’ici une petite semaine.
Puis R-Jens invita les autres robots ainsi que Sagitarius à venir se relaxer sur une terrasse couverte afin de fêter la fin de l’affaire.
Bientôt tout le monde se retrouva dans de confortables fauteuils, et Sagitarius annonça alors :
— Au fait R-Job et R-Lex, j’aimerais bien que vous m’emmeniez au XIXème siècle rencontrer Sherlock Holmes puisque vous m’avez affirmé qu’il avait vraiment existé.
— Avec plaisir, fit R-Job, d’autant que nous disposons désormais d’un Tempornef à quatre places. Nous avons bien cru en faire profiter James Hadley Chase et Agatha Christie, mais finalement le projet a échoué.
— Je suis d’autant prêt à vous conduire au XIXème siècle, renchérit R-Lex, que je croyais bien que l’affaire aller se conclure là-bas.
— Eh non, fit, R-Jens, elle se conclut plutôt avec un sérieux incident diplomatique entre la Cosaquie et le reste des Etats-Unis d’Europe en perspective. Quand je pense que les autorités des Etats-Unis d’Europe souhaitaient une normalisation, la sécession est plus que jamais d’actualité. Enfin, tout cela ne nous regarde pas, c’est du domaine des politiques.
Au même moment, une voix se fit entendre sur la terrasse et annonça :
— R-Job et R-Lex doivent se rendre immédiatement dans le quartier des Bistouris, 500 V secteur Est, pour enquêter sur un meurtre mystérieux.
— Ce n’est pas vrai ! s’exclama R-Job en se levant, même pas le temps de se relaxer !
R-Lex se leva à son tour, et fit à l’intention de Sagitarius :
— Désolé, mais pour le voyage jusqu’au XIXème siècle, ce sera pour plus tard.
— Tant pis, fit le Mage, si personne d’autre ne peut m’emmener, je vais retourner sur Gashaïa.
Et tandis que les deux robots-enquêteurs allaient quitter la terrasse, R-Wong qui tenait très amoureusement R-Yoko par la main, leur annonça :
— Après cette mission, vous entrerez en séminaire d’évolution, afin que l’on vous change votre cerveau suprasonic ancien modèle, pour un nouveau multi fonctions.
— Hum, hum, fit R-job.
Moins de cinq minutes plus tard, les deux robots-enquêteurs étaient à bord de leur XX 4000 à propulsion hydrogénique, et R-Lex fit :
— Il semble que R-Wong soit doté de fonctions permettant certains petits plaisirs aux humains. Crois-tu R-Job qu’avec notre nouveau cerveau nous y aurons également accès ?
R-Job éclata de rire, et répondit :
— Nous verrons bien, R-Lex, nous verrons bien !
Puis la XX 4000 s’élança, et les deux robots-enquêteurs partirent pour de nouvelles aventures.
FIN