Un éditeur
Édouard se leva, la tête lourde, en se demandant un instant où il était: couché sur le divan de son bureau, il n'avait pas dû avoir la force de rentrer chez lui. Il allait sans doute payer toute la journée son inconstance de la veille face à la bouteille. Boire avait pourtant semblé une bonne chose alors.
"Mal à la tête, le cœur qui bat la chamade, mais pas de nausées. C'est déjà cela.". Il se dirigea précautionneusement vers le lavabo pour faire une toilette avant d'envisager la suite de la journée. Samedi. Qu'allait-t-il faire ensuite? Hier où avait-il bu? Il avait du mal à se souvenir de cette soirée là.
Le téléphone de son banquier lui avait donné le cafard - c'est cela être éditeur de province pensa-t-il. Croire fondamentalement dans tous les auteurs suivis - Il avait adoré leurs livres -...
Lire tous les manuscrits envoyés - avec sa secrétaire et le stagiaire -... Et être poursuivi par son créancier... L'idéal aurait été de pouvoir faire signer une ou deux pointures chez lui pour équilibrer les comptes avec ses jeunes auteurs, mais laquelle aurait voulu se faire éditer en province. Maison d'édition encore jeune, quand il montait à la capitale, il n'était même pas invité aux folles soirées parisiennes organisées dans le milieu.
Mettre bientôt la clef sous la porte? Que faire? Avec ces questions en tête, il était finalement parti diner et boire, pour finir dans un bar du centre ville.
" C'est ça! C'est là que j'ai retrouvé Ferdinand", pensa-t-il.
Là bas il était tombé par hasard sur un ancien ami, également éditeur - mais à succès -. Ce qui avait finit par l'achever. Je suis bon pour la dépression songea-t-il.
Là bas il était tombé par hasard sur un ancien ami, également éditeur - mais à succès -. Ce qui avait finit par l'achever. Je suis bon pour la dépression songea-t-il.
Des aigreurs lui venant, il arrêta de fouiller un instant dans ses souvenirs: il se sentait en équilibre gastrique instable et décida donc de retourner s'assoir un moment.
"Alors, comment va mon petit Edouard?". Ferdinand était un brun séduisant dans la bonne trentaine, les cheveux légèrement en bataille, ce qui avait l'air de plaire à la gente féminine pour ce qu'il en savait, mais il ne comprenait rien aux femmes. C'est facile pour Ferdinand, tout lui réussit, pensa-t-il avec un petit pincement de jalousie. Edouard devait pour sa part ses premiers succès grâce à son poste: de jeunes écrivaines en herbe ou des stagiaires enthousiastes, séduites par son statut.
Sans s'en rendre compte, il s'était rapidement ouvert de tous ses soucis -financiers ou autres- à Ferdinand en lui disant "tu ne sais pas ce que c'est, ce genre de problèmes, toi."
"Oh, il ne faut pas croire, j'ai eu des ennuis comme tout le monde, mais j'ai réussi à m'en sortir en trouvant les bonnes personnes au bon moment. D'ailleurs, j'ai risqué la faillite il y a quelques années."
Ferdinand réfléchit quelques instants avant de reprendre: "Veux-tu que je te présente à quelqu'un?"
"Un banquier?"
"Une sorte d'intermédiaire, cette personne peut te trouver les financements que tu recherches, mais pas seulement: elle est très forte en communication, en image et a d'autres cordes à son arc."
Et Ferdinand embarqua Edouard sous le bras en laissant sur la table plus qu'il n'en fallait pour payer leurs consommations. Du trajet dans la nuit noir, il n'arrivait à évoquer que des images évanescentes: une enseigne électrique, un fêtard aviné beuglant sur la route, les amours de chats filant dans une ruelle à leur approche...
Ici, dit-il simplement. Une plaque solitaire en bas d'un immeuble indiquait Mlle L - conseil en édition. "Sonnons, fit -il en joignant le geste à la parole. Elle est joignable à tout heure.
- Oui?
- C'est Ferdinand. Je vous amène quelqu'un qui pourrait avoir besoin de vous.
- Montez."
La soudaine réticence d'Edouard à réveiller quelqu'un au bout de la nuit pour parler de ses problèmes - ce qui avait quelque chose d'humiliant - avait capitulé face à la voix impérative.
Au premier étage à gauche,son compagnon poussa hardiment la porte entrouverte. Le couloir donnait sur un salon transformé en bureau. Une femme asiatique dans une robe orientale, croisait des jambes fuselées, impassible face à ces visiteurs tardifs.
La lumière tamisée dansait étrangement sur ses prunelle brunes tandis qu'elle les invita à s'assoir Racontez moi fit-elle à Edouard.
Après avoir religieusement écouté ses épanchements, elle alla chercher deux contrats, l'un était déjà signé au nom de Ferdinand et le deuxième était vierge. Nous pouvons vous aider à régler vos problèmes: c'est dans la mesure de nos compétences. Mais il faut bien comprendre la teneur de vos obligations si vous vous engagez.
Dégrisé, Edouard fixa douloureusement la jeune femme: je ferais tout pour sauver mon entreprise, même vendre mon âme, lança-t-il sous forme de boutade.
Elle sourit enfin. " Nous ne vous en demanderons pas tant. Peut-être pas. Pour adapter nos méthodes à l'époque moderne, nous avons conçu un nouveau contrat en s'inspirant de la commercialisation à pallier multiple, ou vente pyramidale si vous préférez: pour chaque nouveau client présenté par vous, à l'instar de Ferdinand, il est possible de réduire le poids de l'âme cédée, et malgré la vente, arriver au purgatoire. C'est un marché intéressant, à considérer: n'est pas Ferdi? Vous pouvez signer votre avenant et partir. Je m'occupe de votre collègue."
Son ami avait déjà franchi la porte qu'il se demandait s'il n'était pas victime d'une blague absurde. "Autant aller jusqu'au bout", et il signa.
"Bien." La robe glissa, dans un léger son de soie froissée. "Il va falloir fêter cela." Elle lui présenta un verre puis l'attira vers lui.
La soirée se poursuivi dans la confusion la plus totale. Il ne sut comment, mais il se retrouva plus tard chez lui. Ce qui l'amenait à ce matin. Avait-il rêvé?
Soudain, le téléphone sonna. "Monsieur, c'est la banque qui vous appelle. Un investisseur est intéressé par votre entreprise et se propose de prendre en charge votre passif".
Une sensation de froids l'envahit.
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