L'agent littéraire
Une pièce occupée par un meuble bibliothèque imposant. Une table d'écriture. Une chaise pas si confortable que cela. Un homme est assis devant une feuille blanche. Une femme surgit derrière lui.
Elle l'entoure tendrement de ses bras. Il incline la tête vers elle.
(Il) Pourquoi apparais-tu ainsi chez moi?
(Elle) Je ne te plais pas? Toute en nuance: inspirée par les wannabes que tu aimes tant voir te solliciter à domicile et celle dont tu abhorres la logorrhée et pourtant désire ardemment.
Après un moment, elle ajoute.
Tu sais, je n'aime pas porter les cornes.... Et je vois que le style n'est pas pour te déplaire.
(Il) Le style a beau jeu. un prétexte pour ne plus respecter les canons de la tradition, guère en odeur de sainteté de nos jours. Ceux-ci avaient pourtant du bon: un ensemble de convenances comprises par tous. Chacun à sa place. Depuis l'on ne sait plus qui est qui: les hommes portent les cheveux longs, les femmes des pantalons, etc...
Elle s'écarte un peu. Il pose son stylo et se tourne vers elle.
(Elle) Ce que tu dis sens le souffre, vieux réactionnaire. On voit bien l'écrivain installé: un cœur chaloupé qui se déplace à tribord une fois arrivé. Tu es sans doute né trop tard, eu égard à ton éducation réformée. Et avoue que la transgression ne te dérange pas toujours.
Du moins cela n'était pas le cas hier.
Du moins cela n'était pas le cas hier.
(Il) Hmmm. En parlant de ces "wannabes", ou Rastignacs de plume, je me suis toujours demandé si beaucoup avaient été approchés par des agents comme toi.
(Elle) Tu plaisantes?! Quel besoin de prendre des risques avec eux. Ce ne sont même pas des écrivains! Je comprends où tu veux mener la discussion, mais l'agent littéraire n'est pas un philanthrope: son boulot est de prendre en main la carrière d'un écrivain, pas de découvrir des talents.
(Il) Tout de même, quelle conception étrange: je croyais que toutes les âmes étaient bonnes à prendre?
Elle fait la moue.
(Elle) Il faut évoluer avec son temps: nous nous sommes rendus compte un jour que nous n'étions pas assez efficaces: nous perdions notre énergie à courir après toutes les ressources disponibles pour peu de résultats, celles récoltées ne valant pas toutes leurs promesses.
Elles sourit et croise les bras.
Il a fallu engager des commerciaux, ils nous ont dressé des business plans, des programmes d'investissement, des formations en marketing et la définition du cœur de cible... Après tous nous sommes une entreprise comme les autres.
(Il) Parfois je me demande pourtant si un agent est bien nécessaire.
(Elle) Ne serais-tu pas en train de regretter un peu notre accord? Tous tes livres n'atteignent-ils pas des montants records? Toujours bien exposés en librairie, traduits en de nombreuses langues, ton précédent opus va même être adapté par Hollywood...
(Il) A l'origine, je croyais que c'était une bonne idée et le prix à payer peu élevé. "Tu n'auras à pas à payer de ton âme, juste quelques aspects de ton humanité -ils sont si nombreux chez l'homme".
(une pause)
Par exemple: le rhume. "Après tout nous faisons oeuvre de salubrité publique. Qui a besoin du rhume?" Tu te souviens ? En entendant cela, j'avais éclaté de rire lors de notre première rencontre: "vous pouvez la prendre, ma capacité à m'enrhumer!" avais-je dis.
A présent, je me demande si cela valait la peine: l'automne approche et je les vois tous sortir leurs mouchoirs. Ce bouillon de culture qu'est l'humanité. Je me sens coupé du monde. Je me suis ainsi récemment rendu compte que mes derniers personnages n'éternuaient plus. J'ai du mal à me rappeler cette sensation. A l'écrire.
A présent, je me demande si cela valait la peine: l'automne approche et je les vois tous sortir leurs mouchoirs. Ce bouillon de culture qu'est l'humanité. Je me sens coupé du monde. Je me suis ainsi récemment rendu compte que mes derniers personnages n'éternuaient plus. J'ai du mal à me rappeler cette sensation. A l'écrire.
Il se remet à sa table, reprend son stylo et écrit "Soudain, il éternua".
Elle l'enlace de nouveau et ne dit rien.
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Chapitre suivant : Un éditeur