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UN "COMPTE" À DORMIR DEBOUT

Couverture de l'oeuvre
Catégorie : Romans / Nouvelles
Par Moony Darva
  • Date de publication sur In Libro Veritas : 22 mai 2008 à 7h20
  • Dernière modification : 22 mai 2008 à 7h19
Un jeune, qui ne peut s'empêcher de compter tout ce qu'il voit, recherche le bonheur.
Mot clés : 
jeune, homme, toc
  • L'auteur
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Oeuvre appréciée 8.67/10 (6 votes) | coeur 7 aiment  coeur brisé 1 n'aime pas |  30 lectures |  1 page

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UN "COMPTE" À DORMIR DEBOUT

Un « compte » à dormir debout




Un, deux, trois… seul dans la rue, un homme marche. …quatre, cinq, six….il compte… sept, huit, neuf… que compte-t-il ?… dix, onze douze… les marches d'escalier… treize, quatorze, quinze…ou les arbres… seize dix-sept, dix-huit… ou les voitures rouges stationnées… dix-neuf, vingt, vingt et un… uniquement les rouges…. vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre… celles qui sont dans le sens de la marche…vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept… mince, a-t-il compté celle-ci deux fois ?….Il recommence… un, deux, trois... La petite mélopée chiffrée scande ses pas, compte ses ans, rythme sa vie.

Il compte sans esprit comptable, sans souci d'inventaire. Il compte simplement pour compter. Certains marmonnent des prières. Lui, récite les chiffres. Dans sa bouche, il les chuchote, susurre, triture, mâchonne, murmure prononce à mi-voix, jusqu'à ce qu'ils résonnent dans ses tympans, telles les palpitations de son cœur dans sa poitrine.

Rien ne le contrarie plus dans ses litanies quotidiennes que d'avoir l'impression d'avoir omis un élément de la série. Ou de l'avoir compté deux fois. Alors, le sentiment d'avoir failli le culpabilise. Demain, il recommencera à compter les marches empruntées tous les jours pour se rendre à son travail. Pour être sûr. Trois cent quatre-vingt dix neuf ou quatre cent deux ?

Curieusement, le lendemain, il oublie le résultat de la veille. Il ne sait toujours pas s’il a trouvé le nombre juste de marches.

Petit, à l'arrière de la voiture de ses parents les conduisant en vacances dans le sud de la France, il comptait les plaques minéralogiques des voitures étrangères. Par exemple : les GB, puis pour compliquer le jeu, il comptait d'un côté les GB et de l'autre les CH. A l 'arrivée, il disait tout fier, qu'il avait vu deux mille sept cent cinquante trois véhicules provenant de Grande Bretagne et trois cent cinquante deux provenant de la Confédération Helvétique. Sa sœur jugeant ce jeu débile, haussait les épaules et s'évertuait à lui faire perdre le fil de ses comptes. S'ensuivaient disputes et criailleries à n'en plus finir.

Dans le Bureau de Poste, où la fonction d'employé aux écritures, ne requiert qu'une relative attention, il compte les bruits. Les coups de tampon ou le nombre de rotations du classeur à tourniquet. Celui qui contient les comptes clients et grince sur son pivot. Egalement les paquets tombant avec un bruit sec dans la bannette. Exercice mental qui le maintient en alerte permanente et lui procure grande satisfaction.

Cette manie, somme toute bien innocente, n'aurait rien eu de bien remarquable, si elle ne lui avait pas joué de vilains tours dans sa vie.
Ainsi, un jour qu'il comptait les clous d'un passage piétonnier d'un large boulevard, il faillit bien y laisser sa peau. Tellement attentionné à ne pas oublier une seule des têtes argentées bombées affleurant le bitume, il ne vit pas le feu rouge.  Un luxueux car de touristes freinant de justesse, heurta son épaule et le fit tomber. Chute, heureusement sans gravité qui entraîna son couvre-chef jusqu’au caniveau. Un Sénégalais de balayeur, poussant mollement un tas de saletés dans le ruisselet, en fut tout interloqué. De perplexité, il ôta son bonnet de laine multicolore pour mieux se gratter la tête. Dieu sait si on en ramasse des choses étonnantes en nettoyant les rues de Paris ! mais voir amerrir un incongru feutre gris tout bosselé, ça c'était quelque chose !  Et le Noir roulait des yeux et riait de toutes ses blanches dents. Appuyé sur son balai en plastique vert, il ne put empêcher sa bedaine de tressauter sous les spasmes d’un rire incontrôlable. L'homme chu se releva, se tenant les reins, genoux un peu raides.
-Ben dis don’, t’aurais pu te faire mal, patron ! » dit le technicien de surface en blouse verte. Il lui tendit son chapeau. Piéton, chauffeur allemand et l'employé de la voirie se regardèrent tour à tour. Puis, avant que l'embouteillage causé par l'incident ne prît une tournure catastrophique, le car démarra et tout reprit son cours.
Depuis ce jour, il ne compte plus les clous des chaussées parisiennes. Seulement les platanes ou marronniers complantés.

Cette étrange marotte contraria également ses amours. Au guichet de la banque, une brunette bretonne,  prunelles brûlantes et joues cerise, avait éveillé chez le jeune homme un intérêt tout neuf. Pendant plusieurs semaines, il s’était arrêté de compter, n’y trouvant plus de goût ni de couleur. Hormis la stupidité. Le moindre prétexte était bon pour aller à la banque.  Il admirait les rondeurs de ses épaules,  son cou lactescent, les ridules au coin des yeux rieurs, et les brillantes lèvres sensuelles. Un soir, après sa journée de travail à la Poste, il l’attendit en face de la banque. En avance, il se mit à faire les cent pas et à compter les dalles dont était constitué le revêtement du trottoir.

À travers des lattes verticales du store de son bureau, la guichetière observait la démarche du jeune homme. Il regardait le sol, semblant chercher un objet tombé à terre. Ses lèvres s’agitaient, comme s’il se parlait à lui-même et, derrière son dos, ses mains croisées égrenaient ses doigts un à un. Ce manège intrigua fort la jeune femme.
Quand elle franchit le seuil de la banque, il ne la vit pas tellement il était occupé à compter les dalles. Elle n’osa pas s’approcher craignant de le déranger. Le temps passa. La circulation se raréfia. Elle resta encore un long moment debout à l’observer avec tendresse. Quand il s’en rendit compte, -on sent toujours un regard fixe sur sa nuque- rouge de confusion, il se précipita vers elle, bafouillant des excuses.
-Vous avez perdu quelque chose ? lui demanda-t-elle.
-Eh… Eh…Oui !
Il regardait le bout de ses chaussures, se creusant la tête pour trouver ce qu’il aurait bien pu perdre, à part sa dignité.
-Ça ne fait rien… Je vous offre un verre ?

Bavarde, la jeune bretonne alimentait la conservation, posant questions et trouvant réponses. Elle se racontait. Ou plutôt, décrivait la vie qu’elle s’imaginait avoir eue. Lui, subjugué, n’avait d’yeux que pour la belle. C’est du moins ce que pensaient les clients attendris aux tables voisines. En réalité, il ne voyait ni le teint frais, ni les prunelles noisette, ni le corsage avenant et prometteur de la jeune femme. Mais, les milliers de petites perles de nacre cousues, sur plusieurs rangs, tout autour du décolleté. Pourtant, il s’interdisait de les compter, se mordait l’intérieur des joues, enfonçait ses ongles dans les paumes de ses mains, pour que ces petites douleurs le fissent penser à autre chose. La pulsion fut plus forte. Ses lèvres commencèrent à bouger et ses doigts à s’agiter.

Elle s’arrêta au beau milieu d’un mot, laissant sa phrase en suspens, et posa un regard plein d’interrogations sur l’homme en face d’elle qui avait franchi la fragile frontière du concret, absorbé tout entier par son calcul mental. L’aventure à peine amorcée n’alla pas plus loin.

Une autre fois, bien résolu à endiguer cette force qui le poussait à compter n’importe quoi, et pour pouvoir arriver à ses fins, qui n’étaient autres que d’épouser une gentille femme et de fonder une famille, comme tout être normalement constitué, il avait brûlé les étapes. Deux courtes conversations, lui avaient suffi pour juger de la moralité de sa future femme. Fleuriste de son état, elle aimait la nature. Il décida de faire sa demande au cours d’une promenade champêtre.

Tout se passait le mieux du monde. Allongés dans l’herbe, ils faisaient des projets d’avenir. Elle, décrivait sa robe de mariée, lui, imaginait sa voiture. Ils évoquaient leur voyage de noces, leur future maison, donnaient des prénoms à leurs deux ou trois enfants à venir. La nuit tombait.  Il était le plus heureux des hommes. Elle était la plus heureuse des femmes. Dans un élan, comme seuls les amoureux en ont, elle le renversa sur le dos, se pelotonna contre lui et pour qu’il ne bougeât plus, mit son bras an travers de sa poitrine et sa jambe en travers de son ventre.
Douce prison que les bras et jambes d’une femme ! se disait-il.
C’est alors que du plus profond de la nuit, apparurent le scintillement saphir d’une étoile, la blondeur topaze d’une deuxième, la timidité aigue-marine d’une troisième, la limpidité d’une améthyste, le vertigineux d’une émeraude et l’opalescence de la voie lactée… Toute cette immensité agissait sur lui comme un aimant. Inspiré et aspiré dans maelström étoilé de la voûte céleste, il s’étira et s’envola pour mieux compter les beautés qui s’offraient à lui.

Elle eût beau l’appeler, lui dire des mots tendres, l’embrasser, le caresser, l’enchantement des étoiles toujours plus nombreuses à compter fut plus puissant qu’elle. Il ne sentit pas la soudaine fraîcheur quand le corps de la jeune femme s’éloigna du sien. Il n’entendit ni le frôlement de sa jupe sur ses chevilles ni ses pas s’évanouir dans le silence.

Au petit matin, à l’heure où l’approche du soleil fait fuir les scintillantes de nuit, le vide fit ressentir sa froidure. La fleuriste était loin. Le cœur du jeune homme en fut à jamais meurtri.

Un, deux, trois… Seul dans la chambre nue un homme alité. …quatre, cinq, six… compte… sept, huit, neuf… Que compte-t-il ?… dix, onze douze… les gélules colorées dans la boîte… treize, quatorze, quinze…ou les feuilles des arbres… seize, dix-sept, dix-huit… qui cognent à sa fenêtre … dix-neuf, vingt, vingt et un… uniquement les vertes…. vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre… celles qui sont pleines de sève…vingt-cinq, vingt-six, vingt-sept… A quoi bon compter celles qui sont en train de mourir. Mince, a-t-il compté celle-ci deux fois ?….Il recommence… un, deux, trois... Et s’il comptait les gouttes qui glissent une à une dans la perfusion. La petite mélopée chiffrée scande les ultimes secondes de sa vie qui vit.
L’ultime languissante goutte glisse le long du flexible translucide  qui conduit à la veine bleue au creux du bras. Epuisée, elle hésite à descendre. Aura-t-elle la force d’atteindre le rouge palpitant de la vie ?
Va-t-il appeler ?
Va-t-il compter les secondes qui lui restent à vivre ?

Trois…
deux…
un
zéro…
Plus rien… à ….compter.


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