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Trames étranges. 4. L'offrande musicale

- Catégorie : Romans / Nouvelles
- Par Francine Ségeste
-
- Date de publication sur In Libro Veritas : 18 mai 2008 à 18h58
- L'auteur a posté 1 message à propos de cette oeuvre
- Dernier message : Trames étranges. L'Offrande musicale
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Dans un futur, pas si lointain peut-être, la terre est divisée entre les Nations de l'Avenir et les Pays Arriérés en proie à la dévastation. Un étrange message, lancé deux générations plus tôt, parvient de la terre sur une planète d'un autre système solaire.
Le recueil « Trames étranges », avec une postface d’Alain Lipietz (http://www.inlibroveritas.net/lire/oeuvre19316.html), est publié en livre par ILV-Editions. Pour le commander : http://www.ilv-edition.com/librairie/trames_etranges... -
- Mot clés :
- espace, cataclysme, transmission
- L'auteur
- Pas de vente papier
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18 pages
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Après le 3e conte (« Et les cris de la fée ») qui nous rapprochait tant de « Cité des solitudes », ce 4e conte nous renvoie à l’autre extrême de « l’exotisme » de ce recueil, vers le roman de science fiction, avec parabole écologiste et tiers mondiste. On sent d’ailleurs l’influence des Russes, Tarkovski, Lopouchanski (« Le visiteur du musée »). « Trames étranges » est bien étrange !
Et pourtant c’est toujours Ségeste qui tisse sa toile. Partie d’un conte de la non-rencontre, le borgésien « La lettre sans destinataire » (lettre qui, au contraire de « La carte de l’Empire de Chine », et plus près de « La rencontre d’Almutazim », pointait vers une lieu impossible), elle approche pas à pas de la Rencontre, de celles qui avaient presque lieu dans « Et les cris de la fée ». Elle a cette fois tellement lieu que l’auteure parle carrément de « transmission » ! Et ce qui se transmet, c’est l’oeuvre musicale humaine, avec le titre parfait de Bach (« L’offrande musicale » - dans la vraie astronautique, c’est la 1ere des Variations Goldberg qui est partie pour l’espace, avec , c’est vrai, l’image de deux blancs anglo-saxons).
On commence à sentir, par-delà l’unité formelle du recueil (exotisme + la rencontre) un thème de fond qui se dégage. La question du conte précédent « n’y a-t-il rien de mieux à faire ? » (que de danser ou de jouer du Bach à la flutte), dans un univers en perdition, reste ouverte…
Rien n’aura eu lieu que le lieu ?
Cher Alain,
je voudrais bien reprendre mon stylo sur Trames Etranges... et particulièrement sur L'Offrande Musicale. Cela peut contribuer à entretenir la petite flamme en attendant qu'elle se transmue en marche aux flambeaux... mais surtout, j'y vois resurgir une piste oubliée depuis des lustres et qui peut nous guider jusqu'à Francine... vers cet instant précis, à cet envol hors du temps qu’elle aura sans doute mille fois anticipés. À nous d’essayer, d’entrevoir peut-être ce à quoi elle s’attendait, ce qu’elle a ressenti quand elle a lâché prise et ce qu’elle a trouvé.
L’indice qui nous mettra sur la voie est fourni par la double allusion aux "immensités blanches", à 4 ou 5 lignes de distance dans le même §. Cette apparente négligence pourrait déguiser un signal codé. Comme les sanglots des violons et leur langueur monotone annonçant le débarquement le plus long. Pour s’y retrouver, pour déceler d’éventuelles arborescences et mettre à profit certaines complicités, il faut passer d’abord par les cases musique et cinéma.
Musique, Francine en était pétrie, pour ce que musique est le propre de l'homme. Elle désespérait de pouvoir jamais risquer impunément sa jolie voix dans l'univers des notes (qui manifestement se dérobait), pour se dédommager, elle entretenait royalement un orchestre de mots, elle écrivait pour eux des partitions subtiles, osées, souvent cruelles. Mais elle savait quand et comment les exposer aux feux de la rampe et les mots, en grands professionnels, ne se plaignaient pas... Et puis est venu le temps des immensités...
Souvent, les mots s'évadent de leur captivité dorée, ils retournent la situation, séquestrent leurs ravisseurs, Ce fut le cas pour Francine, très tôt arraisonnée par le mot "blancheur" version « à perte de vue ». Le déclencheur de cette opération : Ordet, un film de Karl Dreyer.
Très belle histoire de femme qui ressuscite comme on accouche, chez elle... Au centre d’un cyclone de draps blancs immaculés, en famille & presque familièrement, un miracle qui sent la chaufferette, la braise domestiquée, l’eau chaude, le fer sur le feu. Un rêve d’éternité, un espoir de bien-être plus répandu qu’on est prêt à l’avouer, qui n’en contribue pas moins à apprivoiser la mort au quotidien et, qui sait? à lui donner du panache. Un peu de l’élégance du beau joueur qui saurait perdre..
De tous les dogmes chrétiens, la résurrection est peut-être le seul qui ait vraiment tenté Francine. Non parce qu'il rassure, loin de là... c'est sa hardiesse qui l’a séduite, le courage qu'il faut pour y toucher, et, plus encore, contre toute probabilité, y croire. Pour ma part, ce qui me gênait plutôt c'était son caractère obligatoire . Je l'aurais préférée facultative.
Francine fut d'emblée amoureuse de ce film Ordet, et je me mis au diapason, c’était le prix de notre amitié. Nous faisions de la photo ensemble, elle pour le fun , moi parce que je désirais entrer à la télé...
C’est ainsi que je vis passer de plus en plus de blanc dans nos compositions aussi bien nocturnes que diurnes (il s'agissait de récits où l'image et le texte s'écrivaient en contrepoint). L'hiver est tombé à point, cette année-là avec une sévérité bienvenue, glaçant tout le cours de l'Yvette et le lavoir de Longjumeau. Francine s'y sentait dans son élément. Lumière. Dépouillement. Qui pour Dreyer et pour elle signifiaient une humanité délivrée de la mort et même du temps.
Moi, ça me convenait, la glace réfléchissait le jour et éclairait son visage par en dessous. Les prunelles élargies lui donnaient un air étrangement joyeux, à la fois dépaysé et serein. Voilà. Notre camaraderie. Nos rendez-vous avec la blancheur d' Ordet. Réussis? en tout cas heureux. Au cours de nos travaux de développement et de tirage, nous écoutions du Bach, et notamment l'Offrande Musicale, que j'avais découverte en ...sanatorium.
Nos travaux ont été bien accueillis, rue de l'Université. Du coup, nous avons surenchéri, dénombrant avec ravissement, les fondus au blanc de l'Avventura, regagnant plan par plan avec Alexandre Nevski sa victoire à la dérive sur des fragments de banquise...c'était devenu une sorte de pulsion incendiaire,je fondais tout au blanc!
Aujourd’hui, il nous en reste un à observer de très près. Un fondu à perte de vue, au bout de la jetée :
"L'agonie vint à pas de loup. Le petit matin caressait son corps tendu qui ne sentait plus rien, qui n'attendait plus rien, déjà saisi, déjà prêt à s'engouffrer dans l'immensité blanche. Alors, avec sérénité, s'élevèrent des sons d'une pureté déchirante." Marine, le personnage central de la nouvelle, va lâcher prise, car cette musique est un signal convenu entre une aïeule, partie en éclaireuse bien des années auparavant, et elle:
"l’Offrande musicale! L'aïeule était donc revenue? Rien ne mourait vraiment? Marine lâcha prise et partit dans l'immensité blanche."
J’y reviens : ces trois lignes et leur petite musique répétitive sonnent comme les sanglots longs et monotones exportés par Radio Londres.
Est-il un auteur qui prétendrait garder le contrôle de son personnage en toutes circonstances ? Marine a une existence propre et elle est certainement capable de transmettre un message codé à l’inconscient de Francine où elle plonge ses racines. Au demeurant, Francine est de ces écrivains qui meurent en tenant la main de leurs personnages : il pourra en témoigner, le pilote qui a veillé sur elles toutes jusqu’au bout de la jetée, ... Nuage,Marine et les autres, entourées d’une vigilance ininterrompue , portées par une espérance obstinée, maternelle, c’était bien leur tour de se montrer réactives ! Elles ont su remonter dans le passé de leur auteure vers les gisements d’empathie. Y affleurent encore les veines qui ont permis les anciens alliages. Croisant celles qui devaient alimenter son travail jusqu’à la dernière heure, une marqueterie d’or, de sable et de cristal s’écoulant vers le creuset où sublimer les parcours révolus. En poèmes à venir. A paraître, hélas, serait plus approprié.
Ainsi présumons que Nuage, Marine et les autres ont transmis :
« Viens, n’aie pas peur, ce n’est pas si différent de ce que nous imaginions ... »
Reste à savoir qui a émis.
Esquivons Dieu, la réponse du charbonnier. Pourquoi pas un poète? une conjuration de poètes unie contre la peur? dont Francine elle-même alias Destins de sable ? il y a un poète par poème, a-t-on presque envie d’écrire, tant chaque poème a sa vie propre et semble rendre compte, à lui seul, de son auteur. Francine a-t-elle vu La double vie de Véronique, film d’investigation sur l’âme humaine ?. Il y est suggéré que des interprètes prédestinés, chanteurs ou comédiens, se dédoubleraient, percevraient des âmes et des vies parallèles, plus ou moins appropriés aux partitions ou aux rôles. Les deux Véroniques sont même à un dpi de se croiser, de se parler, voire de se reconnaître dans le sas d’entrée d’un bus de tournée. Pourquoi ne pas étendre ce statut aux poètes, principaux interprètes de leurs oeuvres ! Accordé ! Une vie par création !. Adjugé . Quoi ? Que dit-elle encore ?
Elle a dit : oui, mais une vie éternelle.
Elle prétend que les immensités nous sont commensurables. Les blanches. Décidément, nous n’en aurons peut-être jamais fini avec elle et sa petite voix, parfois très douce.