In Libro Veritas

Un voisin sympa

Par Fredleborgne

Cette oeuvre est mise à disposition sous licence Art Libre.

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

Criiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiic

     Un hurlement de carreau mordu par les dents acérées de la lame d'une scie circulaire déchire l'atmosphère ouatée de la chambre à coucher et interrompt le tranquille ronflement du dormeur.
     Les paupières lourdes, celui-ci tourne ses yeux encore gonflés du sommeil du juste vers son radio réveil. Huit heure et demie. Pas possible de profiter du week-end pour faire la grasse.
     Le voisin est en travaux chez lui. Depuis trois mois déjà. En fait, il n'habite pas encore cette maison qu'il refait de fond en comble. Il a déjà fallu supporter la démolition des murs intérieurs, des boiseries, mais aussi de toute la plomberie, des fils électriques, et le perçage à la meuleuse de la cloison entre le corps principal de la maison et le garage qui va être aménagé.
     Dans ce quartier calme, construit il y a trente ans, tout le monde se connait, a vieilli ensemble. Ce voisin est un nouveau, qui a acheté la maison d'un mort.
     C'est un bricoleur, et peut compter sur l'aide de copains du métier, et surtout de leur outillage. Il est courageux, et travaille durant ses week-end, du matin jusqu'au soir.
      Mais ça ne peut plus durer. La patience a des limites. Pour ce premier long week-end de mai, cela fait deux jours de tintamarre perpétuel. On est samedi. Normalement, il y a des lois qui protègent les citoyens non ?
     Claude est fâché. Il est déjà allé voir le "portugais", comme il le surnomme, alors qu'il ne l'est pas, mais juste en référence à ce peuple courageux, bâtisseur, tous les jours sans exception.
     C'est un voisin sympathique au demeurant.      Il lui a expliqué rapidement qu'une patience s'usait parfois plus vite qu'une lame de scie, et n'était pas remplaçable, alors qu'il fallait savoir en user sans en abuser. Une fois installé, il serait là lui aussi pour vingt ou trente ans. Il valait mieux ne pas être en froid avec ses voisins dès le départ.
    Mais, après une accalmie, le "naturel" ou "l'obligation" a dû reprendre le dessus sur la bienséance. Voire la tentation de tirer sur la corde pour terminer plus vite...
   Claude n'aime pas le bruit. Il a déjà été victime d'un voisin encombrant, quand il habitait en immeuble. Une voisine plutôt. Une petite vieille, qui habitait au dessus, et qui sur le parquet, mettait des talons.
    Sa femme non plus ne supporte pas le bruit. Et Claude doit supporter en plus ses lamentations et autres accès de mauvaise humeur. Claude aime la paix et sa femme. Il faut qu'il fasse quelque chose.
     D'abord, que dit la loi ? Bruits, nuisances sonores, tout cela n'est pas spécialement national. Il lui faut les textes en vigueur dans sa préfecture, voire dans sa ville. Au lieu d'aller à la mairie, et faire partager sa mauvaise humeur, Claude cherche sur le net, et ce n'est pas évident, étant donné la masse d'informations inutiles que lui retourne un célèbre moteur de recherche, et le côté fumeux du plan de site de sa préfecture, plus apte à se faire mousser que fournir les textes indispensables à sa quiétude.
    Mais il parvient quand même à trouver le bon .pdf qui contient les précieux renseignements.
    Mmm... voilà.
    De vingt-deux heures à sept heures du matin, on doit pouvoir dormir tranquille dans tous les cas, sauf urgence. Oui, l'urgence, on comprend. La loi pense à tout.
Pour un chantier, ou des entreprises, il convient de travailler avec des outils respectant des normes de bruit (Oui, mais, un carreau qu'on découpe ne rentre pas dans la mesure, un bruit de masse sur une ferraille n'est pas pris en compte quand on "écoute" la masse seule),  en prenant les mesures nécessaires pour "épargner" au maximum l'entourage, on peut faire du bruit de sept heures du matin à vingt heures tous les jours de la semaine, sauf le dimanche et jours fériés.
Autant dire que les entreprises ont tous les droits et qu'il faut prier pour qu'aucune ne s'installe près de chez vous trop longtemps. Il faut espérer aussi qu'avec les fous du "travailler plus", y compris le dimanche, on ne touche pas à cette loi.
    Donc, si le voisin n'a pas de permis de travaux, c'est l'article 1336.7 qui s'applique, relatif au jardinage et au bricolage. Et là, tout va mieux.
Ce matin, il aurait dû attendre neuf heures. Il doit respecter des heures de repas et de sieste. Il doit avoir fini pour 18 heures.
Claude édite le document.
     Sa femme se lève, avec son visage des mauvais jours. Claude passe à l'offensive plutôt que de la laisser l'accabler de reproches.

- Voilà ! - déclare t-il triomphalement - j'ai trouvé les textes. Il va falloir qu'il se calme.
- Que comptes-tu en faire ?
- Et bien, je peux téléphoner à la gendarmerie...
- Oui, mais tu es sûr qu'ils ne diront pas qui a téléphoné ?

    Faut-il du courage pour dénoncer quelqu'un ? Aucun.      Mais il faut avoir celui de faire respecter ses droits, ou du moins d'être prêt à l'affrontement avec le voisin.
     Pour la petite vieille, la voie de la concertation avait aussi été choisie. Claude lui avait fait comprendre qu'après vingt deux heures, sa femme voulait dormir. Et que si elle évitait de fermer ses portes intérieures, alors qu'elle vivait seule, et qu'elle mettait ses chaussons, il n'y aurait pas besoin de demander au propriétaire de refaire l'isolation, lourds travaux qui la dérangeraient elle aussi.
Mais pour elle aussi, la concertation polie s'était traduite par un "oui" suivi d'aucune amélioration.
   
- Il y a bien une solution. Distribuer à tous les voisins comme à lui une copie des "obligations en vigueur" en indiquant ostensiblement le numéro de la police nationale à utiliser. Il y en a bien un qui va appeler ? Et lui, sachant que tout le monde peut le faire, ne suspectera personne en particulier.
- Tu crois ?
- C'est comme ça que ça marche pour les "exécuteurs" de sentence. Plusieurs personnes appuient sur un bouton mais tous les boutons ne déclenchent pas l'injection ou l'arrivée du gaz mortel. Pareil pour un peloton d'exécution. Certains fusils sont chargés à blanc...Ainsi, tout le monde peut se déculpabiliser.
- C'est pas ça. Tu penses que ça suffira pour qu'il se calme ?
- Ecoute. Il va être averti une nouvelle fois. Avec la règle. Si c'est plus fort que lui, il suffit de se plaindre à midi et demi au lieu de midi. Ainsi, comme pour les radars automatiques, on ne peut plus se plaindre quand on a dépassé de trop les bornes.
- A part que les radars automatiques, la tolérance n'est là que pour éviter les erreurs de mesure.

- Euh non, c'est pour éviter la contestabilité car il semblerait que pour les radars mobiles, le risque d'erreur soit plus élevé. Mais cela permet à celui qui verbalise de se sentir bien sous son képi, sans avoir besoin de réfléchir au bien-fondé d'une contravention qu'il a laissé constater à une machine qu'il ne sait même pas où elle est située ou comment son collègue l'a réellement placée.
- On s'égare un peu.
- Oui, et puis finalement, je vais aller le revoir encore une fois

    Il n'était pas retourné voir la petite vieille. Il aurait peut-être dû. Cela lui aurait évité de longues périodes désagréables.

    Claude passe donc par la rue, et suit la route. Les jardins sont contigus, mais les haies pour se parler sont trop hautes. 
     Habituellement, c'est chacun chez soi.
     Son voisin l'accueille avec le sourire.

- J'ai exagéré ? - Fait-il
- C'est le moins qu'on puisse dire. Mais comme la dernière fois, je viens sans agressivité. C'est toujours mieux pour s'expliquer.
- Je fais le carrelage, et j'ai loué une découpeuse exprès.
- Ah oui, elle est comment ?

    Le voisin l'invite à le suivre. La machine est au milieu du jardin.

- Elle est chouette - Fait Claude
- Oui, et elle fait du bon boulot.

- Seulement regardez par là. Vous ne devez pas faire de bruit perceptible à l'extérieur. Et vous découpez dehors. Moi, je vous entends à l'intérieur de ma chambre, alors que j'ai des murs épais comme les vôtres, avec double paroi, et des fenêtres à double vitrage toutes neuves. Ces deux fenêtres , ce sont des chambres et elles sont à moins de vingt mètres.
- Je n'en ai plus pour longtemps.
- Je m'en doute, mais ma fille prépare son bac. Elle a aussi le droit de dormir. Et sans permis de travaux affiché, vous ne devez pas faire de bruit avant neuf heures.
- Au fait, j'ai fait une demande pour faire un nouveau garage...

Claude tique un peu.

- Et bien alors, pour lui, vous avez le droit de 7 heures du matin à 22 heures jusqu'au samedi. La loi protège autant vous que moi. Tenez, je vous laisse les textes. Si des gens viennent se plaindre, vous saurez si vous êtes en tort ou pas. Et vous pourrez tenter la "négociation". En ce qui me concerne, laissez moi dormir et manger tranquille, et même le dimanche, je ne viendrai pas vous embêter.
- je comprends.
- Alors je ne vous retarde pas. Tout le monde a intérêt à ce que le bruit ne dure pas...

A midi cinq, la machine redémarre pour une minute. Puis encore à midi dix.
Claude regarde sa femme.

- Laissons lui finir sa colle.

A midi trente deux, calme plat.
Le lendemain, Claude arrive chez son voisin à midi.

- Bonjour, vous allez bien ?
- J'allai arrêter.
- Je n'en doute pas. D'ailleurs, avec ma femme, nous avons pensé que si vous mangiez en même temps que nous, ce serait préférable. Alors, je vous ai amené un plateau repas.
- C'est sympa.
- J'espère que vous aimez le boeuf bourguignon. Je vous ai mis aussi une bière fraiche et un quart de vin de bordeaux. Ca requinque !
- Je ne suis pas très alcool.
- Allons donc, j'ai porté une bière pour moi aussi. trinquons pendant que vous me faites visiter rapidement ce chantier.
- D'accord.

     La bière adoucit les gorges, réveille les estomacs, rafraichit les esprits. Il reste encore tant à faire dans cette maison...

- ... Mais elle sera chouette une fois terminée. - encourage sympathiquement Claude - Je vous laisse. Bon appétit, et ne mâchez pas trop vite...

   Une heure plus tard, le chantier reprend. Claude met les casques pour suivre son grand prix. Pas question que la crécelle puisse pervertir le vrombissement des turbos. Sa femme et ses enfants sont partis voir la famille pour l'après-midi, en espérant aussi se reposer les tympans.
   Claude entend bien un cri horrible au quarante et unième tour de piste. Un cri qu'il sait provenir du jardin d'à côté. Les calmants de sa femme, qu'il a broyé dans le boeuf bourguignon ont dû voir leur effets amplifiés par l'alcool de la bière et peut-être du vin. Une négligence, due à la somnolence, et les outils peuvent se révéler dangereux, voire mortels.
   Cinq minutes plus tard, il règne un silence complet dans le quartier.
   Vers seize heures, fin de la sieste pour tout le monde, Claude appelle donc les secours. Ceux-ci ne peuvent que constater. L'accident est manifeste. Personne n'a rien entendu. Personne n'a prévenu à temps. Les voisins étaient absents ou calfeutrés à cause du bruit. Ce n'est pas de chance.

    Claude avait profité du départ de sa femme avec ses enfants en province chez la belle-mère pour passer à l'action.     La petite vieille ne s'endormait pas avant minuit. Lui était un couche-tard. Il fit donc lui aussi du bruit avec les portes à partir du moment où la vieille se couchait. Au bout de trois nuits, la pauvre vieille du quatrième étage fit une chute dans l'escalier, épuisée par le manque de sommeil. Elle se cassa le col du fémur, le tibia et le péroné. A son âge, c'était classique comme accident.
    Quand elle revint, un mois plus tard, son fauteuil faisait encore du bruit en passant les portes mais elle ne mit que trois mois à mourir d'ennui et de solitude depuis qu'elle ne pouvait plus descendre... Claude en avait eu quelques remords mais il n'avait rien dit à sa femme, afin qu'elle puisse continuer à dormir tranquille.

     Samu et pompiers arrivent chez le voisin en même temps que sa femme rentre au bercail. Claude lui explique donc le "malheureux accident" dont le voisin a été victime.

- On ne sait pas qui va le remplacer- Fait-elle - Ca risque d'être pire.
- Ne t'inquiète pas - répond Claude - Il a tellement cassé sa maison, et il n'y a pas de garage, qu'avant de trouver quelqu'un pour finir les travaux, de l'eau aura coulé sous les ponts.

  Une fois les pompiers partis avec le corps, Claude retourne à son ordinateur. Avant de jeter la copie des arrêtés concernant le bruit, il lit quelque chose d'intéressant.     Un autre de ses voisins a une piscine. L'année dernière, ses petits enfants avaient troublé la quiétude de quelques dimanches après-midi. Dès que personne les surveillait, ils criaient, criaient...

   Claude croyait qu'il n'y avait rien à faire. Or, il est bien marqué qu'en cas de piscine, son propriétaire est responsable de l'usage normal de celle-ci et qu'il ne doit pas y avoir de "trouble anormal".
    Pareil, les grands-parents passent tout à leurs petits enfants.  Pas la peine de tenter la concertation. Les gosses, insolents et mal élevés, n'hésitent pas à enfreindre les règles. L'eau froide ne leur fait pas peur non plus. Alors, pour l'été prochain, oui, Claude a déjà décidé de faire fondre quelques pains de glace la nuit, dans la piscine du voisin. Puis d'offrir aux enfants quelques barres chocolatés durant le bain. Avec un peu de chance, une seule hydrocution suffira à les calmer.