In Libro Veritas

L'esclave de la tendresse

Par Guy Richart

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

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Table des matières
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Complicité


Francis étudiait la dernière séquence d'animation à la réalisation de laquelle il avait assisté, cet après-midi même. Le metteur en scène avait raison : quelque chose ne collait pas dans ces images aux mouvements pourtant très fluides et aux détails très piqués.

Il était impossible de formuler exactement l'origine du petit défaut qui gâchait le plaisir de regarder ce film. Francis éprouvait une gêne en visionnant ces scènes comme il aurait senti un courant d'air gelé dans la chaleur d'un matin d'été. La difficulté était de situer la porte responsable de ce souffle glacial.

Johanna essayait, sur un autre écran, le brouillon de la séquence. Tous deux étaient seuls dans le studio. Les autres techniciens, épuisés par des semaines d'efforts inutiles, avaient abandonné leur clavier et leur palette graphique pour la soirée. Ils étaient partis se reposer. L'ingénieur et son assistante ne désarmaient pas. Ils étaient certains de bientôt comprendre l'erreur nuisant à la perfection du travail effectué sur cette animation. Ils avaient l'avantage de poser un oeil neuf sur le résultat des calculs aboutissant à ce film.

Tout à coup, Francis commanda un arrêt sur image au logiciel de lecture. Il regarda avec acuité un groupe de maisons perdues dans le décor. C'est alors qu'il comprit le problème. Les ombres projetées dans cette zone de l'image étaient complètement inversées en regard du reste de la scène. L'algorithme générant l'éclairage contenait une erreur. C'était quasiment indécelable et ne se produisait que dans des cas de figure exceptionnels. Pourtant cela suffisait à frapper l'inconscient des spectateurs.


Francis sauvegarda le premier essai, puis, il modifia quelques lignes dans le paramétrage du graphisme de la scène. Il relança la compilation de l'animation et s'étira.

- Johanna, je tiens le bon bout, dit-il, regardez les maisons de la séquence numéro quatre. Qu'en pensez-vous ?

La jeune femme étudia la scène que lui avait indiquée son collègue. Elle comprit aussitôt. Décidément, Francis était doué. Rien ne lui échappait.

- Je génère de nouveau cette prise avec la correction du calque défaillant, expliqua l'ingénieur en se tournant vers elle.

Il surprit un éclair furtif mais très intense dans les yeux de sa collègue. Malgré ses efforts pour cacher ses sentiments, Johanna désirait le garçon. Elle éprouvait l'irrésistible envie de quitter son fauteuil, de s'approcher du corps musclé et parfumé de cet homme-enfant, puis, de le déshabiller pour le caresser tendrement et passionnément.

Elle ne voulait pas exactement faire l'amour avec lui. Elle n'imaginait même pas remplacer Virginie dans le cœur de Francis en le conquérant. Par contre, elle tremblait de tous ses membres à l'idée de toucher la peau de ce dernier, de le serrer dans ses bras, d'offrir à la bouche sensuelle du jeune homme son intimité sans aucune retenue mais aussi, avec la même douceur et la même tendresse que celles émanant de celui-ci.

Le garçon, par son comportement et son attention, provoquait chez Johanna une pluie de sensations incontrôlées. La voix de ce dernier déclenchait aussitôt une vague de chaleur bienfaisante dans le ventre de la charmante graphiste. Une onde humide comme une houle d'été faisait vibrer délicieusement l'intimité de cette dernière dès que Francis la regardait où lui adressait la parole. Cela devenait intenable, pour elle comme pour lui car, elle savait qu’il était aussi touché par la tendresse amoureuse installée entre eux. Il frissonnait quand elle le frôlait. Un sourire trop insistant de sa part faisait baisser les yeux du garçon tant l'émotion le troublait. Et puis enfin, une perpétuelle flamme de plaisir et de bonheur rayonnait dans le regard qu'il posait sur elle. Seule Virginie, son épouse, le voyait aussi souvent et aussi longtemps rayonnant de bonheur.

Le plus extraordinaire, c'est que jamais, malgré le violent désir qui les poussait l'un vers l'autre, un geste ou bien une parole déplacés n'étaient venus ternir la qualité de leur amitié amoureuse. Ils travaillaient pourtant, dans la plus grande intimité, depuis cinq jours. Johanna pensait que le temps était venu d'exprimer ce qui leur arrivait. Quelque chose existait, c'était indéniable. Il ne fallait pas le cacher plus longtemps car cela pourrait leur nuire. Elle n'avait personne dans sa vie pour le moment. Elle n'était pas le genre de fille qui allait se jeter dans les bras de cet homme marié et heureux en couple dans le but unique de le prendre pour elle seule. Elle ne souhaitait pas porter atteinte aux sentiments qu'il ressentait pour Virginie. Elle ne voulait que lui en inspirer d'autres, aussi intenses.


Elle quitta son fauteuil et s'avança vers lui. Elle s'approcha jusqu'à le toucher. Un malaise voluptueux lui fit frémir les jambes. Il était à moins d'un centimètre d'elle. Les cheveux de Francis lui frôlaient les bras. Elle ne supportait plus la distance que les convenances leur imposaient de garder entre eux. D'une voix un peu brisée, elle lui déclara :

- Francis, j’ai peur de l’aveu que je vais vous faire mais il me brûle les lèvres. Je ressens quelque chose pour vous...

Il ne bougea pas et resta silencieux. Bien qu'il soit de dos, elle devina le sourire de son ami aux plis dessinés sur ses pommettes. Encouragée, elle continua :

- Je ne cours pas après mes collègues, surtout quand ils sont mariés. Cependant, depuis notre première rencontre, j'ai éprouvé une forte attirance pour vous. Je me sens coupable. Je ne sais pas comment vous le dire car je ne suis pas fière de vous considérer ainsi alors que je vous sais tendrement amoureux de votre femme.

- Je reconnais que vous n'êtes pas seule dans cette histoire à ressentir un trouble sentimental profond. Que puis-je vous expliquer ? Je ne comprends pas moi-même comment je peux être autant attaché à ma femme et vous trouvez si délicieuse. J'ai toujours envie de vous avoir près de moi dès que je vous aperçois. Qu'allons-nous faire Johanna ? J'ai honte, en même temps je suis heureux. Et pourtant, j'ai très peur de ce désir qui m'envahit.

- Si j’étais une femme stupide et bornée comme il en existe beaucoup, je ne vous laisserais que deux choix : soit, celui de coucher avec moi et de quitter ensuite votre femme pour venir partager ma vie, soit, celui de vous en-aller dès demain et de ne plus jamais m'approcher.
Mais je ne suis pas ainsi. Je vous comprends Francis. Je ne parviens pas à vous considérer comme un simple collègue ou bien un ami. Je souhaite vous aimer mais, je ne peux pas non plus vous accaparer pour moi seule. Accepteriez-vous d'expérimenter avec moi, une sorte d'amitié amoureuse ? Cela va impliquer de ne pas exiger l'un de l'autre une totale abnégation. Vous avez votre vie, j'ai la mienne et je ne franchirai pas les limites de votre existence avec Virginie. Je vous en supplie. Réfléchissez à cette possibilité car je ne peux pas continuer de vous côtoyer en feignant une indifférence sentimentale. J'en ai perdu le sommeil. Cela m'empêche aussi de travailler convenablement.

- J’admets être en manque de repos aussi. Mes nerfs sont à vifs et si c’est excellent pour le travail, c’est désastreux pour la santé, avoua Francis.

- Dès que la compilation de la séquence sera terminée et que nous aurons revu la scène réparée, nous sortirons ensemble, assura Johanna. Je connais une superbe petite brasserie rétro où les vieux succès des années cinquante accompagnent la dégustation d’un succulent menu. Venez ! Elle est encore ouverte. Je vous offre cette soirée.

Les yeux de l’ingénieur se fixèrent dans l’azur profond de ceux de la beauté sensuelle. La crainte et le bonheur semblaient les submerger en même temps. Il se tourna alors, vers l’écran de l’ordinateur, la séquence avait été entièrement recalculée et elle pouvait être, de nouveau, visionnée.

Dans le petit restaurant, les paroles d’une chanson parfumée de vacances et de vieille France, était interprétée par une jeune femme pleine de talent.

Rappelles-toi, Rappelles-toi,
 
Rappelles-toi la fille des bois.
 
Si ce n’était qu’un rêve,
 
Ce rêve me poursuit…

Le fantôme d’Eddy Constantine avec sa silhouette de dandy bagarreur hantait les ombres de la pièce, un whisky à la main. Johanna se délectait des instants qui passaient. Il était vingt-deux heures mais beaucoup de couples s’attardaient devant leur dessert en écoutant les refrains éternels qui faisaient, avec la cuisine, le succès de la maison.

Francis aussi se régalait de l’ambiance et des mets. Son assistante ne s’en plaignait pas. Elle avait poursuivi ce but en l’invitant. Tout devait se faire en douceur. Elle ne devait à aucun prix lâcher un garçon pareil. Même si elle ne comptait pas le garder pour elle seule, elle voulait lui offrir une amitié sans faille tout en réussissant leur liaison, sur le plan du désir et de sa satisfaction.

Un interlude de silence occupa le temps du changement d’artistes sur la scène. Francis lui servit un nouveau verre de saint-émillion. Elle le porta à sa bouche et se délecta de l’excellente qualité du nectar. Il se mariait parfaitement avec le tournedos qui emplissait son assiette.

- Je ne regrette pas de vous avoir avoué mes sentiments, dit-elle.
Les garder pour moi aurait été une vraie catastrophe et j’aurais manqué une si douce réaction, qu’elle seule valait la peine de risquer d’essuyer votre désapprobation.

En effet, dès que le film avait été corrigé, l’ingénieur et Johanna avaient quitté ensemble les studios. Une fois hors de leur lieu de travail, ils s’étaient dirigés à pied vers le front de mer où se trouvait le restaurant dans lequel ils comptaient finir la soirée. Francis s’était alors arrêté sous l’éclairage d’un réverbère et tandis que l’océan grondait à quelques pas, sous la pleine lune, il avait pris Johanna par les épaules et lui avait déclaré avec les yeux au bord des larmes.

- Si vous êtes sincère et que vous ne voulez pas de mal à Virginie, je suis prêt à vous offrir mon amitié avec toute la tendresse que vous souhaitez. Je sens que vous êtes quelqu’un de très bien Johanna et que, comme moi, vous êtes gênée par les sentiments qui nous ont piégés depuis le début de notre collaboration. Mais je ne peux pas vous promettre plus qu’une partie de mes loisirs et le partage de mon amour avec ma femme. Je joue un jeu très franc avec vous. D’un autre coté, je reconnais que je suis totalement soumis aux sentiments et au désir que vous m’inspirez. Je ne peux pas les combattre et je culpabilise douloureusement. Je vous en supplie princesse, n’abusez pas de ma faiblesse. C’est à genoux que je vous implore de ne pas ruiner ce qui me reste de dignité.

Incroyablement surprise par la sincérité et la noblesse des aveux de Francis, Johanna passa tendrement sa main dans les cheveux du garçon qui s’était effectivement agenouillé devant elle. Elle compris à quel point, la douceur et la passion caractérisant la personnalité de Francis, le rendaient vulnérable. Il était heureux que la belle assistante technique soit la première à qui il cédait en dehors de son épouse. Car, bien des sales garces auraient pu l’anéantir par leur charme vénéneux. Elle le rassura par des paroles et des serments qui, pour elle, n’étaient pas vains.

Dès qu’ils s’étaient installés à leur table, l’ambiance s’était détendue. Ils avaient oublié les difficultés de leur relation puis, d’un commun accord, avaient décidé de profiter des instants de cette sortie. La nuit était maintenant bien avancée et le trouble de Francis avait fait place, désormais, à une tendresse infinie débordant de ses regards éloquents. Pour Johanna, il était temps de lui ouvrir la porte de son âme puisqu’il l’avait laissée entrer dans son jardin secret sans regret, un moment plus tôt.

Alors que le jeune homme la couvait d’un regard de feu beaucoup plus significatif que tous les discours du monde, la beauté lui déclara :

- Nous avons beaucoup et bien travaillé aujourd’hui. Que diriez-vous si nous allions maintenant nous reposer ?

- Je serai heureux de pouvoir dormir un peu, avoua-t-il. Ces derniers temps, je vous l’ai dit, je n’ai pas pu trouver le sommeil. Mais cela va me séparer de vous jusqu’à demain matin.

- Qui vous a dit que nous allions être séparés parce que nous allons dormir ? Murmura-t-elle en savourant l’expression de son ami.
Je vous ai promis que je ne coucherai pas avec vous vulgairement, comme si je vous avais conquis définitivement. Mais, je ne veux pas rester seule ce soir, reprit-elle. Vous mourrez d’envie de m’accompagner cette nuit et moi, je veux vous garder près de moi aussi. Donc, je vous invite à venir jusque dans ma chambre Francis, car je ne pourrais pas vous laisser à ma porte.

En disant ces mots, elle avait frissonné. Devant elle, son ami resta silencieux. Il souriait d’amour pour dissimuler, malgré tout, une grande anxiété…

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