In Libro Veritas

Kaléidoscope

Par Tina Noiret

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Table des matières
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Kaléidoscope



 
Mon voisin du haut, il y a peut-être vingt ans.
Il me dit que lui aussi a lu un livre.  N’a pu le terminer.
Arrivé au milieu : « Si je tourne encore une seule page, je me suicide ».
Ses yeux brillaient et l’éclat de cette pensée qu’il tournait vers moi me toucha en plein cœur : je voulus en savoir plus.
Peut-être aussi était-ce moi qui hors de propos l’avait interrogé sur le plus beau livre qu’il avait lu dans sa vie ?  En toute honnêteté, c’est une ajoute a posteriori car cela n’est pas consigné dans les notes que j’en conservai.  Tout de plus s’agit-il d’une nette probabilité car à cette époque j’interrogeais constamment.
 
« Mais de quoi parlait le Livre ? » 
Il parlait d’un oiseau qui ne voit que dans la nuit (… un hibou … ?) mais cet hibou ne voyait même pas dans la nuit : il ne voyait pas.
Une femme qu’il avait aimée était morte et il l’avait enterrée dans le désert.
Il revenait quelquefois se recueillir sur sa tombe.
Tout au long du livre 3 images revenaient : celle du hibou aveugle, le tas de fleurs sur la tombe, le visage de cette femme aimée, enfin.
 
 
Il n’avait lu le livre qu’à moitié, c’est tout ce qui reste écrit, dont l’étrange banalité m’écoeure et me réconforte à la fois.   En effet, dans les quelques milliers de livres que j’avais déjà lu jusque là, la Poétique d’E. Poe expliquait la genèse et la recette posthume de son poème « Le Corbeau » (the Raven »).  Là aussi il s’agissait du thème le plus beau et le plus poignant au monde, la mort d’une belle femme, relatée par son amant, et d’un funeste oiseau qui joue les mauvais augures.  Ainsi, chaque œuvre renvoyait en quelque sorte à une Beauté que je retrouvais dans la vraie vie, et dans l’imaginaire d’un voisin pris au hasard, qui s’épanche.
J’étais gai avant, dit-il encore.  Mais j’ai fait la guerre.
J’étais gai durant la révolution.  Puis j’ai fait la guerre. 
Nous marchions sur un pont dont la moitié s’est écroulé juste devant moi.
Réchappé, j’eus un instant le désir de me précipiter dans le vide.
 
Il me parle sans regard.
 
Il y a un grand désespoir dans son visage.
 
 
 
L’Homme est un réfugié politique.  Je ne cherche pas à savoir de quel pays (pour ne pas juger ?).
 
 
 
Ensuite, je parle de la mort à plusieurs personnes.  Je suis chez ma mère qui reçoit une visite.
Vieille aux yeux étincelants.
Je lui demande ce qu’elle pense de la mort.
Elle m’en parle, c’est étrange, gaiement - ne s’offusque pas du ton inquisiteur et péremptoire de qui a à peine vécu (j’ai moins de 18 ans, je lis beaucoup en attendant de …).
Elle connaît bien la mort me dit-elle.
Elle n’en a pas peur.  Elle se moque des superstitions.
 
 
Elle parle de ses morts, de ses enfants, de son petit-fils né trop tard pour cette raison elle n’aime pas le voir gronder.
 
« La mort est une libération » dit-elle.
 
 
A présent, je ferme les yeux et j’écris l’interminable suite dans ma tête.