In Libro Veritas

'Zero echec'

Par Christian Epalle

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Table des matières
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'Zero echec'

    5h13.
    Justin insiste sur la sonnette. La porte met quelques minutes avant de s’ouvrir.
    ― Bonjour, je suis recruteur. Vous n'auriez pas une âme à vendre par hasard ?
    L'autre le fixe, le regard vide.
    ― Vous n'êtes pas intéressé, c'est ça?
    Un froncement de sourcil, un raclement de gorge et un gros mollard atterrit au pied du démarcheur.
    ― Putain, c'est quoi ce Bordel ? Je l'ai vendu mon âme. Y'a moins d'une heure !
    ― Ah…
    C'est la première fois que ça lui arrive. Les listings des candidats potentiels sont très fiables d'habitude. L’œuvre d’un stagiaire, à tous les coups ! pense-t-il.
    ― Excusez-moi. Au diable, alors... marmonne-t-il dans sa barbichette grisonnante et impeccablement taillée.
    La porte lui claque au nez. Dépité, il se dirige chez le voisin, le suivant sur la liste.
    Justin est pensif. Depuis quelques mois, ses résultats ont tendance à s’éloigner des objectifs. Il ne peut pas se permettre trop d’échecs.
 
    Toc toc.
    Toc toc.
    Clic clac.
    Un homme mal rasé apparaît :
    ― C'est pourquoi ? Merde ! Z’avez pas vu l’heure ?
    ― C’est pour acheter votre âme.
    Ce signataire potentiel le regarde avec le même air méprisant et morne que le premier.
    ― Vous n’allez pas me dire que vous l'avez déjà vendue ? Hein ?
    ― Ben si… Ça te pose un problème ?     ― Heu, non.
    En fait, si, ça lui pose un problème, un énorme même !
    CLAC ! Une porte de plus sur le nez.
 
    La mort dans l'âme, si on peut dire, il appelle le patron :
    ― Allo… Monsieur Denfer ?
    ― Ah ! Monsieur Justin Duval ! tonne une voix caverneuse. Vous tombez bien… enfin… c’est une expression, parce que vos performances sont minables en ce moment. Vous nous aviez habitués à mieux. Il va falloir vous magner le cul si vous ne voulez pas finir au charbon !
    ― Je vais rattraper mon retard. Je vous en donne ma parole d’honneur ! Le problème, c'est que la liste des prétendants n'a pas été mise à jour...
    ― Comment ça, pas à jour ? Nous l’avons vérifiée ce matin-même ! Vous vous moquez de nos cornes ?
    ― Je ne me permettrais pas…
    ― Vous avez intérêt… Bon, attendez un instant. Nous jetons un œil…
    Justin essaye de patienter en piétinant au milieu de la rue déserte. Il aime travailler le matin de bonne heure. C’est plus calme, plus frais. Lui aime, pas ses clients !
    Au bout de 22 minutes, le patron daigne enfin reprendre le fil :
    ― Monsieur Duval, il y a un problème en effet. Nous avons tout vérifié. Vos deux clients étaient bien sur la liste, mais nous avons perdu toute trace de leur âme. Aucune trace de contrat non plus… Vous n’auriez pas fait une fausse manip ?
    ― Monsieur ! J’ai plus d’un siècle de service à vos côtés ! Comment pouvez-vous pensez…
    ― Holà ! Parlez-nous sur un autre ton, sinon nous vous mutons illico !
    Justin a les nerfs à vif mais il doit à tout prix maîtriser sa rage. Déclencher le courroux du patron est la dernière chose à faire…
    ― Remerciez l’enfer que nous ayons besoin de vous. En fait, nous pensons qu’il s’agit de l’œuvre d’un recruteur pirate… Si vous le neutralisez, nous voulons bien passer l’éponge sur vos résultats minables et votre insolence ! Si vous échouez, par contre…
    ― Et mer… grogne Justin entre ses dents en s’arrêtant juste avant l’irréparable.
    ― Pardon ?
    ― Heu… Je voulais dire… mer… -ci !
    ― Mouais… Ne nous appelez que pour nous dire que le problème est réglé. Compris ?
    Et il raccroche aussi sec.
    Un terrible hurlement résonne dans la rue. Une poignée de pigeons s’envolent affolés.
    ― JE LE HAIS !
 
    Mis sous pression, Justin se dépêche de reprendre son démarchage. Il court de porte à porte, s’en prend des dizaines sur le nez, jusqu'à trouver enfin quelqu'un de la liste qui n'a pas le regard glauque.
    ― Hé ! Ça va pas de réveiller les gens si tôt !
    ― C'était juste pour vérifier si vous aviez toujours votre âme…
    ― Si j'ai toujours quoi ? Mon âme ? Et pourquoi je l’aurais plus mon âme, d’abord ? C’est pour ça que vous me réveillez ? C'est quoi cette connerie ?     Manifestement, cet humain vif d'esprit possède toujours son âme. On progresse. Il ne reste plus qu'à se prendre la porte sur le nez et à se planquer dans le jardinet en attendant l’arrivée du pirate.
 
    Les heures passent et notre recruteur officiel, ne voyant rien passer d’autre, s'assoupit. Il rêve. D’un patron fou furieux, de fourneaux, de mines de charbon…
    Soudain une porte claque. Justin, recouvrant brusquement ses esprits, manque de tomber du banc rouillé. Haletant, les neurones en feu et après s’être rapidement frotté les yeux, il aperçoit un homme sur le perron, bien habillé, grand et blond, plutôt jeune, en train de glisser ce qui ressemble à un contrat dans sa mallette. Pas de doute, c’est le pirate !
    ― Hé vous ! Un instant s'il vous plait !
    Le prétendu pirate s'arrête net. Surpris, mais pas affolé.
    ― Qui êtes-vous ? attaque Justin.
    ― Hi! Mon nom est Whisley. Bill Whisley. Que puis-je pour vous?
    Manifestement, avec son accent, ce faux recruteur-là n'est pas du pays.
    ― Ce que vous pouvez pour moi ? Arrêter de marcher sur mes platebandes !
    ― Sorry, je ne savais pas. Vous etes le recruteur du secteur, I suppose. Nous allons trouver un terrain d'entente, for sure.
    ― Non, pas sûr. Vous savez à qui vous allez avoir à faire ?
    ― Je suppose que vous travaillez pour Monsieur Denfer, yeah?
 
    ― Exactement. Et je peux vous assurer que vous aller passer un mauvais quart d'éternité !
    ― No problem! J’ai une carte officielle, you know. Tenez!
    Justin la saisit et la tourne dans tout les sens. Rien à dire, elle ressemble à une carte tout ce qu’il y a de plus officielle. Sauf qu’il ne connait pas le cachet.
    ― Je suis employe par Mister Hellman. Vous connaissez surement. Il manage les meilleurs recruteurs du monde, you know. Le top du top! Personne ne nous resiste, zero echec! Mais nous avons un big probleme… A cause de notre super efficacite, le potentiel de clients diminue trop rapidement aux States. Mon boss m'a envoye ici pour exploiter de nouveaux marches.
    ― Mais c'est de la concurrence illégale !
    ― No! C’est tres officiel. Vous pouvez verifier aupres du Comite Supreme. You know, nous sommes entres dans une ere liberale. Ils ont accepte d’ouvrir l’Europe a la libre concurrence. Vous pouvez appeler votre boss. Il confirmera, I’m pretty sure.
    ― Denfer ? Il m'en aurait parlé...
    ― Please, appelez-le!
    Justin hésite, troublé. Ça ne se passe pas du tout comme il avait prévu.
    ― Non… Pas maintenant...
    En fait, il se sent piégé et ne voit aucune issue évidente. Soit ce Bill dit vrai, alors Denfer lui a délibérément menti et l'a envoyé au casse pipe pour essayer de se débarrasser d’une concurrence dangereuse, sans se mouiller, et, du même coup, de son minable recruteur qui ne manquera pas de porter le chapeau… Soit l’Américain bluffe, et dans ce cas Denfer lui en voudra à mort de s’être laissé berner comme un bleu !
    ― Pas maintenant? Really? Pourquoi?
    ― Disons que je ne suis pas dans ses petits papiers en ce moment...
    Justin n’ose pas en dire plus. Mais il sent bien que c’est la fin de sa carrière de recruteur.
    ― J'ai peut-etre une solution pour vous, souffle le recruteur anglo-saxon. Mister Hellman sera ravi, you know. Un tres bon deal pour lancer son marche export! En plus, il m'a donne son entiere delegation pour traiter les cas comme le votre...
    Bill fouille dans sa mallette et en tire un contrat.
    ― Il vous suffit de signer la, you know, et vous n'aurez plus aucun probleme avec Monsieur Denfer.
    ― Quoi ? Vous vous foutez de moi ? crie Justin tiré violemment de sa léthargie et passablement outré.
    ― No! Pas du tout! Laissez-moi vous expliquer…
    ― Jamais !
    ― Keep cool! De toute facon, vous finirez par signer... Zero echec, c’est notre devise, you know…
    ― Hé ! Quel culot ! C’est ça la méthode américaine ? Je me marre ! Vous me prenez pour un bleu ! Hein ? J'ai 107 piges de métier, moi ! Vous ne m'aurez pas comme ça !
    Puis, se reprenant, comme si la lumière l’avait subitement frappé, avec un large sourire :
    ― Ah ! Ah ! Bien joué ! Je vous avais vraiment pris pour un recruteur. Vous avez bien failli me bluffer. Joli numéro !
    Bill se fend de son sourire pincé :
    ― I beg your pardon...
 
    Savourant sa victoire, Justin continue :
    ― On ne propose pas de contrat à un recruteur, c'est la base du métier.
    ― But, you, vous...
    ― Ben oui ! Je n'ai plus d'âme depuis belle lurette ! Quelle grossière erreur ! Votre « zéro échec », vous pouvez le mettre où je pense ! Ah ! Ah !
    Justin rayonne à nouveau du feu du diable, comme ça ne lui était pas arrivé depuis des lustres. La fin de son calvaire est à portée de sabot !
    Mais bizarrement, le grand Bill ne bronche pas d'un iota.
    ― Je sais que vous n'avez plus d'ame. Vous oubliez qu’aux States, nous avons la meilleure formation de recruteur du monde, You know. Et je vous le garantis: zero echec!
    Un échange de regards tendus, perplexes, pour un combat immobile et muet.
    ― Alors, pourquoi vous me proposez un contrat ? Sans âme, même si je signe, il ne sera jamais valable ! Ça n’a aucun sens !
    ― All right! J’ai compris! Ce n’est pas un contrat de damnation que je vous propose, you know, c’est un contrat d'embauche! Pour travailler avec Mister Hellman, you know, le meilleur boss du monde!
    Un silence de mort vivant flotte au dessus des deux satanés confrères. Et notre malin Justin recommence à pâlir, plus livide que jamais. Parce qu’il vient de comprendre que son adversaire vient de gagner et que ce putain de contrat comporte aussi une contrepartie. Une putain de contrepartie !
    Non, il n’y perdra pas son âme, il ne l’a plus de toute façon… mais son honneur…
    ― Une petite signature, please.