...
Ça n’aurait jamais dû se passer ainsi.
Si seulement il était possible de revenir en arrière.
De recommencer.
D’effacer la page.
De repartir à zéro.
C’était il y a douze ans. C’est comme si c’était hier. J’ai l’impression que cela restera gravé au fer rouge, là, dans un coin de ma tête. TRAHISON.
C’est un peu comme sur l’écran de la télé, en bas, comme un icône, quelle que soit l’émission. C’est toujours présent, quoi que je fasse. TRAHISON.
J’étais jeune, encore étudiante. Mon avenir, je l’imaginais, je le rêvais, comme lorsqu’on a vingt ans. Je souhaitais faire le tour du monde. J'espérais entrer dans une troupe de théâtre. J’imaginais passer mes soirées au cinéma, ou au café pour deviser avec un cercle d’amis toujours plus étoffé. Je voulais vivre pleinement, intensément.
Aujourd’hui, j’ai un poste d’employée de banque. Mon mari, Loïc, est responsable de l’entretien de la piscine municipale. J’ai deux enfants de 5 et 7 ans. Nos dernières vacances ? 15 jours à Royan, comme tous les ans depuis douze ans, camping Océades, emplacement 37. Mon dernier film au cinéma?
TRAHISON
TRAHISON
J’ai une petite vie tranquille, mon énergie est aspirée par mon travail, les tâches ménagères, les devoirs des enfants. Pourquoi ne vais–je plus au cinéma ? Mon mari préfère louer des DVD de films d’actions pour les regarder à la maison, avec à la main une canette de bière et un paquet de chips. Moi je regarde d’un œil, tout en faisant mon repassage.
Je n’en peux plus de cette existence, où hier ressemble à aujourd’hui et sera semblable à demain. Est–ce une vie, est–ce vraiment cette vie que j’ai choisi ? TRAHISON.
J’avais vingt ans, j’aurais pu poursuivre mes études, avec Paul, Sébastien, Céline et Bruno. On était une sacré équipe, toujours prêts à faire les quatre cents coups. Lorsque Loïc m’a draguée, un soir à l’arrêt du bus, j’ai tout lâché pour lui. Mes amis, mes soirées, mes études, mes projets. J’étais seule et flattée qu’il s’intéresse à moi. Je le connaissais à peine. J’avais si peur de rester seule. De ne pas trouver quelqu’un qui veuille de moi. Très vite nous avons aménagé ensemble.
Nous passions les week–ends en famille, une fois chez ses parents, une fois chez les miens. Un week–end par mois, nous retrouvions ses cousins, dans une maison de campagne. Je ne me suis même pas rendue compte que je ne voyais plus mes amis.
Nous passions les week–ends en famille, une fois chez ses parents, une fois chez les miens. Un week–end par mois, nous retrouvions ses cousins, dans une maison de campagne. Je ne me suis même pas rendue compte que je ne voyais plus mes amis.
De toute façon, Loïc ne l’aurait sûrement pas supporté. Les voir risquait de gripper ces rituels bien huilés. Qui serait lésé : ses parents, les miens, le sacro–saint week–end à la campagne avec les cousins ? Pas question non plus de les voir pendant la semaine. Cela aurait été trop compliqué, trop fatiguant. Dans la semaine, il faut se lever le matin pour aller bosser.
Je l’aimais, nous ne faisions plus qu’un, rien d’autre ne comptait, alors je n’y pensais pas. Enfin pas trop. Ou plutôt chaque fois que j'y pensais, je m'empressais de détourner mon esprit vers une futilité, du linge à repasser...
TRAHISON.
Je l’aimais, nous ne faisions plus qu’un, rien d’autre ne comptait, alors je n’y pensais pas. Enfin pas trop. Ou plutôt chaque fois que j'y pensais, je m'empressais de détourner mon esprit vers une futilité, du linge à repasser...
TRAHISON.
Un jour, j’ai recroisé Bruno. Cela faisait deux ou trois ans que je vivais avec Loïc. Il m’a raconté sa vie avec Céline, leur voyage au Tibet, leur projet de s’installer pour une ou deux années là–bas. Ils s’y étaient fait des amis merveilleux. Il m’a également donné des nouvelles de Paul, qui avait intégré à une troupe de théâtre itinérant, et de Sébastien qu’il avait vu récemment. C'est par hasard qu'ils s'étaient rencontrés, quelques mois auparavant. Sébastien lui avait raconté qu'il avait d’abord cherché sa voie dans la musique. La rencontre d'une équipe de reporters, lors d'un voyage en Australie l'avait incité à s'orienter vers les documentaires animaliers. Il devait partir au Kenya. C’est ce jour–là que le voile qui m'aveuglait c'est déchiré. Je me suis rendue compte que j’avais abandonné mes rêves en chemin. TRAHISON.
J’aurais pu, alors, prendre mon avenir en main. Parler avec Loïc, lui faire partager mes envies de voyage, mes aspirations, mon souhait de changer de boulot. Je n’ai pas parlé.
TRAHISON.
TRAHISON.
Cela c’est soldé par une petite dépression, on a parlé bébé. Il aurait été encore temps, pourtant de vivre autrement, de faire évoluer notre couple ou de le quitter.
TRAHISON.
TRAHISON.
La naissance de Thomas c’est traduite par une rechute. Le baby–blues paraît–il.
TRAHISON.
TRAHISON.
Je me déteste, d’avoir choisi cette vie là, de n’avoir pas eu le courage d'oser mes rêves, quand c’était encore possible. Je m'en veux de m’être résignée, de n’avoir rien fait pour satisfaire mes aspirations et pour n’avoir pas trouvé le moyen de les oublier vraiment. Je me suis trahie. Depuis près de dix ans maintenant, chaque matin, lorsque je me lève, je me hais.