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Carnet d'enfant

- Catégorie : Poésie
- Par Tina Noiret
-
- Date de publication sur In Libro Veritas : 20 avril 2008 à 18h05
-
Relisant l’Alchimiste de P. Coelho, ce petit conte philosophique à grand tirage dont certaines leçons sont tombées sur mon cœur comme des gouttes de rosée, je me prends à rechercher ma Légende Personnelle dans mes carnets d’enfant. Car lorsque l’on est très jeune nous dit-il on sait avec certitude quelle est notre «mission» sur la terre. Ensuite on l’oublie, ou on en est empêché – par le Destin.
Je crois que cette mission peut revêtir de multiples formes dont la déclinaison ne vient à la conscience que progressivement, que le Destin lui-même n’est qu’une fatalité multiforme qui n’empêche rien. Au fil des rencontres et des événements, au fil des tentatives de vivre, car vivre, c’est toujours et encore, forcément, essayer de vivre.
Alors, de ma fenêtre, je me souviens, je n’avais qu’un coin de ciel gris à contempler, entre les nuages et les terrils, et dans le silence et l’ennui oppressants, parmi les yeux sombres sans paroles d’êtres énigmatiques (mon père, ma mère, mes sœurs, mon frère) qui m’entouraient, j’accumulais des carnets. Je me souviens surtout de la longue liste de mes «œuvres». Essentiellement j’avais les titres et la description des ouvrages, classés par genre (je ventilais équitablement le nombre de titres par genre, j’étais un écrivain qui écrivait dans tout), le nombre de pages, etc … Cette liste m’apportait un réconfort, car ainsi, j’existais. Je relisais souvent cette liste, et cela me donnait un peu de courage : il y avait peut-être un futur où les mots se convertiraient en livres. Nous n’étions pas encore entrés dans l’ère digitale, et pour moi, l’œuvre serait forcément un livre de papier ... tout comme mes rêves, mes récits, mes pensées et mes amours imaginaires aboutissaient tôt ou tard sur un petit bout de papier. J’écrivais, j’écrivais sans cesse.
J’avais d’autres carnets où je reprenais laborieusement l’écriture de ces chefs-d’œuvre, un à un. Jamais satisfaite, lorsque je me relisais j’étais furieuse. Le carnet volait en lambeaux, l’œuvre était indigne de mon avenir imaginaire ! Inutile de dire qu’à ce rythme je ne parvins jamais jusqu’au bout du Grand «Œuvre». Je ne parvins même jamais à l’initier, pauvre de moi, pourtant je sais que ce début, que Le Livre était là, irrévocablement perdu. Sans cesse mon œuvre, ce que j’avais à donner au monde m’échappait. J’écrivais, j’écrivais sans cesse et pourtant suprême malédiction, je ne commençais jamais à écrire. J’étais très jeune et je devais écrire pour exister.
Alors je lisais et relisais les poètes maudits, Rimbaud, Baudelaire que je cachais sous mon matelas car ma mère n’aurait jamais toléré la photo de deux femmes énamourées probablement lesbiennes sur la couverture de ce livre de poche. Mallarmé m’avait appris que «fait, étant», l’évidence du texte se suffisait à elle-même. En marche vers l’évidence, je noircissais des pages et des pages, et pourtant je savais que je n’écrivais pas … ou pas encore.
Cherchant mes maîtres dans les livres, j’avais peur du plagiat, ne réalisant pas encore que le plagiat participe à l’œuvre de la création et qu’à moins de trouver une forme qui atteigne le silence absolu, d’une façon ou d’une autre nous plagions tous quelque chose ou quelqu’un, ne serait-ce que le langage d’avant nous.
Relisant L’Alchimiste, j’ai retrouvé l’un des carnets d’enfant et entrepris d’en recopier, petit à petit, une partie sur ILV.
Pour mémoire, je l’offre au réseau – dans le même espoir que ce qui doit s’écrire forcément, tôt ou tard s’écrive, ou du moins que la place de l’absence de Livre soit réservée avec une étiquette (comme la liste des futurs livres d’un enfant) sur un bout de mémoire de l’humanité, sur le disque dur d’un serveur ...
Ma perspective a complètement changé, sur le phénomène littéraire. L’œuvre si elle existe grâce aux technologies de l’information et de la communication n’appartient à personne en particulier. Je ne suis pas seule à parler : des voix me répondent, même inconnues, même de très loin. Ma voix participe ainsi à d’autres voix, en devenir, à la création, en devenir. Je suis, depuis longtemps, convaincue que nous avons créé un nouvel @rt du texte, et nous pouvons aujourd’hui créer ensemble, unir nos forces afin de parvenir à cette création toujours fuyante, hors des tours d’ivoire et des mots anciens.
Comme le mouvement dans les arts plastiques, je qualifie en mon fort intérieur d’@rt pauvre cette parole qui demande ni correction ni perfection car à chaque jour une autre langue.
Art pauvre, car si riche de tous les mots agrégés par le réseau où toutes les voix portent de l’intérieur, à égalité.
Cette voix-ci, fragmentaire et fragmentée, est celle d’un enfant qui écrit …
Non pas la relecture par une vieillarde des mots de l’enfance, mais la voix même de l’enfance, de ses rêves informes, peut-être un peu ridicules, peut-être inconsistants, …(mais qui ne l’est lorsque l’on s’expose à dire ?).
Par chance, le carnet intact me permet de livrer ici la voix nue de l’enfant, la voix même de l’ enfance, et non une relecture, réécriture ou réappropriation par un adulte ou un vieillard.
L’enfant avait intitulé son œuvre : ?
Il posait ainsi ce qu’il nomme la «Question essentielle».
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Carnet d'enfant
Message posté par Tina Noiret le 20 avril 2008 à 18h07
Relisant l’Alchimiste de P. Coelho, ce petit conte philosophique à grand tirage dont certaines leçons sont tombées sur mon cœur comme des gouttes de rosée, je me prends à rechercher ma Légende Personnelle dans mes carnets d’enfant. Car lorsque l’on est très jeune nous dit-il on sait avec certitude quelle est notre «mission» sur la terre. Ensuite on l’oublie, ou on en est empêché – par le Destin.
Je crois que cette mission peut revêtir de multiples formes dont la déclinaison ne vient à la conscience que progressivement, que le Destin lui-même n’est qu’une fatalité multiforme qui n’empêche rien. Au fil des rencontres et des événements, au fil des tentatives de vivre, car vivre, c’est toujours et encore, forcément, essayer de vivre.
Alors, de ma fenêtre, je me souviens, je n’avais qu’un coin de ciel gris à contempler, entre les nuages et les terrils, et dans le silence et l’ennui oppressants, parmi les yeux sombres sans paroles d’êtres énigmatiques (mon père, ma mère, mes sœurs, mon frère) qui m’entouraient, j’accumulais des carnets. Je me souviens surtout de la longue liste de mes «œuvres». Essentiellement j’avais les titres et la description des ouvrages, classés par genre (je ventilais équitablement le nombre de titres par genre, j’étais un écrivain qui écrivait dans tout), le nombre de pages, etc … Cette liste m’apportait un réconfort, car ainsi, j’existais. Je relisais souvent cette liste, et cela me donnait un peu de courage : il y avait peut-être un futur où les mots se convertiraient en livres. Nous n’étions pas encore entrés dans l’ère digitale, et pour moi, l’œuvre serait forcément un livre de papier ... tout comme mes rêves, mes récits, mes pensées et mes amours imaginaires aboutissaient tôt ou tard sur un petit bout de papier. J’écrivais, j’écrivais sans cesse.
J’avais d’autres carnets où je reprenais laborieusement l’écriture de ces chefs-d’œuvre, un à un. Jamais satisfaite, lorsque je me relisais j’étais furieuse. Le carnet volait en lambeaux, l’œuvre était indigne de mon avenir imaginaire ! Inutile de dire qu’à ce rythme je ne parvins jamais jusqu’au bout du Grand «Œuvre». Je ne parvins même jamais à l’initier, pauvre de moi, pourtant je sais que ce début, que Le Livre était là, irrévocablement perdu. Sans cesse mon œuvre, ce que j’avais à donner au monde m’échappait. J’écrivais, j’écrivais sans cesse et pourtant suprême malédiction, je ne commençais jamais à écrire. J’étais très jeune et je devais écrire pour exister.
Alors je lisais et relisais les poètes maudits, Rimbaud, Baudelaire que je cachais sous mon matelas car ma mère n’aurait jamais toléré la photo de deux femmes énamourées probablement lesbiennes sur la couverture de ce livre de poche. Mallarmé m’avait appris que «fait, étant», l’évidence du texte se suffisait à elle-même. En marche vers l’évidence, je noircissais des pages et des pages, et pourtant je savais que je n’écrivais pas … ou pas encore.
Cherchant mes maîtres dans les livres, j’avais peur du plagiat, ne réalisant pas encore que le plagiat participe à l’œuvre de la création et qu’à moins de trouver une forme qui atteigne le silence absolu, d’une façon ou d’une autre nous plagions tous quelque chose ou quelqu’un, ne serait-ce que le langage d’avant nous.
Relisant L’Alchimiste, j’ai retrouvé l’un des carnets d’enfant et entrepris d’en recopier, petit à petit, une partie sur ILV.
Pour mémoire, je l’offre au réseau – dans le même espoir que ce qui doit s’écrire forcément, tôt ou tard s’écrive, ou du moins que la place de l’absence de Livre soit réservée avec une étiquette (comme la liste des futurs livres d’un enfant) sur un bout de mémoire de l’humanité, sur le disque dur d’un serveur ...
Ma perspective a complètement changé, sur le phénomène littéraire. L’œuvre si elle existe grâce aux technologies de l’information et de la communication n’appartient à personne en particulier. Je ne suis pas seule à parler : des voix me répondent, même inconnues, même de très loin. Ma voix participe ainsi à d’autres voix, en devenir, à la création, en devenir. Je suis, depuis longtemps, convaincue que nous avons créé un nouvel @rt du texte, et nous pouvons aujourd’hui créer ensemble, unir nos forces afin de parvenir à cette création toujours fuyante, hors des tours d’ivoire et des mots anciens.
Comme le mouvement dans les arts plastiques, je qualifie en mon fort intérieur d’@rt pauvre cette parole qui demande ni correction ni perfection car à chaque jour une autre langue.
Art pauvre, car si riche de tous les mots agrégés par le réseau où toutes les voix portent de l’intérieur, à égalité.
Cette voix-ci, fragmentaire et fragmentée, est celle d’un enfant qui écrit …
Non pas la relecture par une vieillarde des mots de l’enfance, mais la voix même de l’enfance, de ses rêves informes, peut-être un peu ridicules, peut-être inconsistants, …(mais qui ne l’est lorsque l’on s’expose à dire ?).
Par chance, le carnet intact me permet de livrer ici la voix nue de l’enfant, la voix même de l’ enfance, et non une relecture, réécriture ou réappropriation par un adulte ou un vieillard.
L’enfant avait intitulé son œuvre : ?
Il posait ainsi ce qu’il nomme la «Question essentielle».
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