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«Elle est perdue» pensa-t-il.
Puis il pensa : nous sommes tous perdus.
L’instant d’après, il fit semblant de ne pas penser.
Il tourne les talons et disparaît dans la brume du souvenir.
Sur l’échiquier de l’écriture, l’auteur (il est jeune, sombre et malingre; il est vague) joue à ÊTRE.
D’un coup de pouce, il engage ses pions : l’homme-feuilleton, la femme-passion, prêts à être disséqués sous le scalpel de la poésie.
Reine, l’arlequinade de la vie parade un moment.
Un moment : on n’est pas au théâtre ici. Le public ne sifflera pas. Il ne hurlera pas, n’applaudira pas, ne s’amusera pas : ni larmes ni rire.
Un ennui. Un cri. Le Silence.
Dans son cauchemar décousu, couturé, l’artiste arrache son cœur et le fait frire dans une poêle en inox.
Au matin, il n’est pas tout à fait éveillé.
La nuit, il ne dort plus tout à fait.
Il ferme les yeux, pour voir.
Il ferme les yeux et se regarde : il existe.
Il tourne son regard vers l’intérieur, vers l’alambic sinueux de son âme, de choses qui remuent et palpitent au-dedans.
Dédoublé, dédoublant, il se regarde s’observant.
Dans quelle angoisse satanique ne plonge-t-on pas à se laisser aller à exister ?
Visionnaire aux yeux fermés, son rêve éveillé, il choisit de devoir le traduire, l’écrire ce livre essentiel, même avec du vent, même sans mémoire, et sans histoire. Mais Quoi ?
Il voudrait juste se présenter et dire : «Moi», mais c’est impossible. La vraie question, le chef d’œuvre véritable ne peuvent être. Ou alors - il faudrait pouvoir les poser avec certitude. Narcicisisme, bluff ?
Or ici - ici comme ailleurs - rien n’est sûr et assurément rien ne l’est moins que ce qui
semble devoir l’être absolument.
Ici : ce vouloir-être immédiat, lave du rêve en éveil qui se répand sur la page, surface blanche et solitaire qui recueille, épouse et rejoint - soit en l’apparence soit en lui-même - le fonds véridique, l’essence intime du volcan qui écrit.
Avec son sang, il trace les pattes de mouche qui édifieront une œuvre dérisoire.
Sitôt sortie de son cœur, à peine sevrée, on se ruera sur elle comme le vautour fond sur un quartier de chair sanglant.
Ils la déchiquèteront à la fourchette de leur dentier.
Ruminée, digérée, vomie, re-ingurgitée et expulsée avec soin, ils crieront au prodige ou tireront la chasse. Ce n’est que du papier -
Un véritable artiste, pour sa tranquillité, ne devrait pas écrire. Il est ce qu’il est. De longtemps, il contemple l’Absolu, face à face à la sirène. Pourquoi exposer sa fragilité à l’indifférence, l’inertie ?
Mais comment ne pas tenter de l’atteindre, cette haute note jaune qui hante l’esprit ? cet impossible qui nous hèle vers le ciel ?
Comment ne pas la partager ? Comment s’enfermer avec le Soleil ? elle appartient au monde qui l’inspire autant qu’à son medium, celui qui l’a enregistrée et qui la couve.
Nonobstant, l’estomac ouvert de Prométhée empestera les roulis doux des vierges et tendres colombes tandis que le feu apportera lumière et incendie sur la terre.
De qui se moque-t-on ? De personne.
L’Art tend, non pas tant à faire entendre qu’à essayer de dire.
Point n’est besoin de se cloisonner à quelques idées bancales, à des contours nets et précis, explicites, traditionnels.
Ni héro ni trame factices. Je l’ai dit : pas plus comédie que tragédie.
Pas de drame, pas d’intrigue.
Nul rail. Rien. Personne.
Un long saignement de mots ancestraux, un foisonnement de pensées anonymes, orphelines, sur un support intriguant : l’interrogation, l’étrange question, celle à laquelle précisément nul n’a jamais échappé, dont la réponse ne précède pourtant pas et que personne jusqu’ici (et pour toujours) n’est parvenu à formuler.
Sans plan, sans construction, image après image, comme on avance dans le couloir de la vie, un peu effrayé, avec une cage sur son dos et dans son cœur, suprême effet et ultime cause de soi-même, ainsi s’élève le livre, monument à la gloire de l’esprit.
Ecrire. -
Qu’importe, dés lors, si j’agonise sédentairement une vie durant ?
Traquer , non pas la vérité, non pas la vraisemblance, l’intégral ni le réel - qui sont de vains mots - mais la conscience, cette substance fluide et fugitive, fugace, ondée ondoyante, remou impalpable, aura, halo lumineux, qui est non pas le cœur des choses et de l’être mais leur périphérie (peut-être leur essence), liquide amniotique où baigne le germe de leur naissance.
La conscience du poète est cette fleur fermée et odorante, à l’allégorique parfum, dont il convient d’écarter, un à un, les pétales.
Sur la traversée des apparences, il s’embarque au péril certain d’un naufrage. Ce n’est pas lui, il le sait, qui révélera la Grande Question et pourtant, courageusement, il se jette à l’eau, irrésistiblement envoûté par le gouffre des profondeurs.
Il est la limaille de fer qu’irradie l’aimant.
Courant et contre-courant d’idées, puisées à la source mouvante de la vie même de la pensée s’entremêlent et s’affrontent, s’entrechoquent allègrement. Quelle bouillie ! « Le cerveau est un obus qui éclate ».
Dans les épaisseurs de la nuit du texte, j’assiste au fabuleux spectacle de l’explosion de moi-même. Anarchie. Des milliers d’étincelles se produisent, se détachent puis glissent insensiblement. L’esprit joue au funambule. Sur les crêtes les plus minces, sur les aiguilles de la réflexion, il accomplit des prouesses.
Il en va de l’esprit du poète comme de tout esprit ; il marche ou meurt. Pour ne pas fuir les généralités, les banalités, disons qu’il marche ET meurt. D’un même mouvement ! Qu’il soit donc un créateur amnésique !
Que sans cesse il s’écroule, derrière la phrase qu’il vient d’achever et qu’il tend de nouveau - en vain ! - de recréer.
Graphomanie ? on a tous ses petites manies.
Ecrire, c’est devenu un labeur de Titan, un des prodiges d’Hercule : on prend sa tête entre ses mains et on se la frappe contre les quatre murs. On s’arrache les infinis cheveux.
On se rue par terre et on gratte le ciel de ses griffes.
Il faut tout reproduire, les infinis mouvements, tout recréer. De façon neuve et originale, personnelle. Quelle nouveauté ? quelle originalité ? Quelle personnalité ?
Le Graphomane trouve toujours de quoi souscrire à son implacable appétit d’écrire.
Il n’a rien à dire ?
Il reproduira le vent, le néant, il dira le rien.
Il n’a pas de cœur ?
Il crie avec dégoût sa détresse, son ivresse.
Il se fait signal de larmes.
II
Soudain, l’artiste s’interrompt.
Il n’est qu’au tout début du Nouveau Livre.
Déjà, il se redresse.
Il relève la tête et tend le regard. Au-delà de Soi.
Ses traits amollis par la pensée s’attendrissent.
Harassé, il change de visage.
Il n’a plus la dureté de la pointe taillée dans le diamant.
Il regarde ses mains vides, y enfouit sa tête comme pour la cacher, comme pour les remplir. Il sanglote. Longs chemins de randonnée sous la pluie. Gouttelettes. Ebats de lac qui se redressent. Sources. Sillons. Cascades. Tentacules de jets d’eau. Chutes cristallines. Il pleure. Ses larmes sont le miroir de ses bosses, celles qu’il faudrait sublimer ?
L’Artiste est-il si laid face à la Question essentielle ?
Gouttes de pluie. Chutes de cristal. Fontaines.
Je suis là : un homme faible et pauvre, une âme désespérée.
Je n’ai rien. Je ne peux rien. Tout ça me dépasse.
Qu’attend-on de moi, à la fin ? je ne puis rien : qu’agiter les bras dans un désert sans sable, éperdument.
Qui suis-je ? Qu’y puis-je ?
Quelle est la question ? qu’est-ce que je cherche ici sur cette page blanche, de plus en plus blanche et vide où je suis seul ? qui a besoin de moi ? qui m’a sommé de me lever et de dire « Moi » ? pourquoi pas les autres ?
Pourquoi n’ai-je pas pu ? de qui, de quoi ai-je besoin ?
Qu’est-ce qu’il me fait vivre si je n’existe pas ?
Les mots, mes yeux n’en finiront-ils donc jamais de saigner ?
Regardez : mon âme tremble …
III