In Libro Veritas

Un ange passe

Par Catherine H.

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

Un ange passe

 Tu veux que je t’accompagne ?
 Non.
La réponse est sèche, péremptoire, définitive. Elle monte dans sa voiture et roule, les mâchoires serrées, les muscles du cou comme tétanisés. Elle arrive devant le bâtiment, un vieux bâtiment d’un autre âge, d’un autre siècle qui dégage, par son austérité, une sévérité, comme si, dès l’entrée il vous jugeait. A l’accueil une réceptionniste blasée, songeant sans doute que ce samedi ensoleillé aurait été plus propice à une sortie en famille qu’à la réception de patientes au visage fermé.
 Remplissez le dossier, on va venir vous chercher.
Ses mains tremblent un peu, c’est normal elle est à jeun. De toute manière, elle n’aurait rien pu avaler. La journée va être longue. Une porte s’ouvre, l’infirmière lui sourit. Condescendance ou convenance ? Comment ne pas comprendre, comment ne pas juger ? Est-ce possible de tenir un discours convenu alors même que l’on désapprouve ? L’approbation peut-elle être exempte de jugement ?
« Je fais mal ? Je fais bien ? Ai-je le choix ? Ai-je choisi d’avoir le choix ?  S’il est encore temps de partir, de quitter ce lieu lugubre, ce bâtiment qui incite à la mort, qui au fond est peut-être la mort…le puis-je encore ? » Mais partir ce serait tout remettre en question, tout repenser, tout refondre. Or elle avait déjà pensé et pensé encore, peuplant ses nuits d’interrogations, imaginé maints scénarii, défait et reconstruit sa vie à l’infini. Cette vie qui quelque part ne lui appartenait pas en propre, qui disposait d’elle plus qu’elle n’en disposait, qui décidait à sa place et l’obligeait à suivre. Des comptes, toujours des comptes à rendre, aux autres parce qu’on les aime, qu’on les subit, qu’on les protège ou qu’on s’en défend ; à elle ensuite parce qu’elle se voulait honnête sans toujours y parvenir.
 Installez-vous et enfilez cette blouse, ma collègue va vous apporter les comprimés.
Elle se déshabille lentement, faux moyen de retenir le temps. La chambre est claire, le lit bien fait, la vue déprimante : une rue, des passants, du soleil. Elle attend.
Une autre infirmière, plus jeune, toujours souriante, lui explique la procédure d’une voix douce. Le discours est composé, sobre et clair, policé. Il rassure tout en sachant qu’elle a dû maintes fois le prononcer. Cette fois on y est ! Reculer parait illusoire, idiot voire ridicule. Ridicule à ses yeux, peur de paraître faible, peur d’être jugée, peur de se méjuger.
 C’est une procédure classique et couramment utilisée. Vous rentrez le matin, on vous donne deux comprimés et vous sortez en fin d’après-midi. Si vous êtes décidée, il ne faudra plus jamais y penser.
Comme ça paraissait simple quand le spécialiste avait prononcé ces mots. Un jour de perdu et on oublie tout. Elle avait puisé dans ces paroles l’énergie qui lui avait fait défaut pendant tant de nuits et s’y était accrochée parce qu’elle avait voulu y croire. Et il ne faudra plus jamais y penser.
Elle tire de son sac le roman policier qu’elle avait apporté, sachant que les heures seraient longues à tuer. Tuer, quelle expression déplacée pour celle qui attend la fin. Les mots n’ont pas de sens, elle relit la dernière phrase et ne comprend pas.
« Je déteste ce type, je déteste ce livre, j’ai signé son arrêt de mort. » Devait-elle sans cesse ressasser ce lexique ? Mais quels mots choisir ? Sa tête est vide, elle attend.
Et puis le sang s’est doucement écoulé. Désormais ce ne serait plus long. Liquide fuyant emportant ses nuits sombres, ses interrogations, ses doutes. Elle ne pense plus, elle attend. Dans le bas de son ventre la douleur s’insinue, subtile puis plus forte. Le prix à payer. Dans son esprit, la trace visible du combat qu’elle a choisi de mener seule. Mais est-elle vraiment seule face à sa conscience ?
« Arrête, c’est fini. Tu as choisi, tu l’as fait. N’y reviens plus. »
Ils sont venus pour la conduire au bloc. Elle a honte de se montrer à demi-nue, enroulée dans un drap couvert de sang. Elle a peur de rencontrer d’autres patientes qui partagent ou partageront son expérience. Le médecin est là, souriant, il l’examine satisfait du résultat. Elle crâne :
 Tout va bien ?
 Impeccable, il ne reste rien. Juste une petite cicatrice qui partira avec le temps. Dans quelques temps vous pourrez nous faire une famille nombreuse.
Elle descend de la table, retourne à sa chambre, se rhabille à la hâte pour quitter au plus vite cet endroit. Ne pas se retourner, ne pas le regarder, ne plus y penser.
Elle monte dans sa voiture, roule les mâchoires serrées jusque chez elle, où il l’attend.
 Ca va ?
Elle ne le regarde pas, va à la fenêtre, allume une cigarette, tire une bouffée :
 C’est fait.
Désormais son ventre est sec, ses yeux aussi.