In Libro Veritas

Lise - fragments

Par Pétronille Memphis

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fragment 1

                    Je suis une bûche. Lise Deshoulières est une bûche.  Lise ne bouge pas. Je ne l’ai pas voulu pourtant, je ne m’appelle pas André. Cet homme charmant, qui vivait avec ma tante entière, aurait trouvé ma position fabuleuse d’une classe folle et m’aurait immédiatement imité. Les gens le fuyaient depuis une petite histoire amusante qu’il aimait me raconter en prenant des manières et un rire haut perché de femme. Malgré tous les témoignages contre lui, personne n’a jamais pu prouver qu’il avait bien dépecé sa femme et attendu deux jours avant d'en faire exploser les organes au micro-ondes – un des premiers modèles français. Il était tellement content du résultat, de l’efficacité, de la rapidité de l’innovation, qu’il voulut  partager son enthousiasme dans un journal – la seule erreur qu’il eût jamais faite. Quelques années plus tard, la revue Cuisine Moderne lui fit hommage, « Landru Superstar », dans un dossier Histoire consacré aux nouvelles technologies dévoyées à usage personnel.  Ma famille est très ordinaire, avec  des sœurs qui ne me parlent pas, des parents qui font plein d’autres verbes, des cercueils, et des anecdotes.  Quand la première est née, papa avait acheté un petit manoir adorable. Au milieu des bois avec sa tourelle et ses petites fenêtres, il me plaisait beaucoup. Je rêvais d’y habiter, à la place de sa poupée, la pute. Je clamais partout que je me transformerai en Poucelina à mon dixième anniversaire, « comme les hermaphrodites ». Je racontais, exaltée, la transformation progressive par laquelle je passerai : fonte musculaire, tassage des os, miniaturisation.

                Mon père était un botaniste forcené. J’ai beaucoup appris à son contact. Outre l’intérêt de posséder des plantes carnivores, j’ai compris grâce à lui qu’on ne pouvait décemment pas utiliser ses connaissances sans les mettre en pratique. « Ah ma fille, l’expérience est la meilleure exploration du monde ! »

  C'est comme ça que j'ai commencé à me tester sur ma voisine. J'avais gentiment commencé un traitement par la boule-de-neige, puis ajouté des orties et des ramies, qu'elle pouvait avoir à volonté ; de la buglosse, des hélénies, et de l'aristoloche. L'anémone n'est venue qu'à la fin, bien entendu.

Je me souviens de ma visite à l'hôpital, j'avais apporté des chrysanthèmes. Je pensais la faire rire. Mademoiselle m'a sommé de partir – me menaçant d'appeler une infirmière – quand je lui ai parlé de mon envie de devenir photographe. Je voulais une mise en scène très drôle, où j'aurai joué avec sa blouse, les boutons du mur, ou le bras de perfusion. Allongée, elle était sublime. Toute couverte d'étranges fils et habillée d'un large bracelet de plastique ; et même sous un masque de soufre, elle n'était toujours pas sensible à mes désirs, cette pute. Après sa convalescence, elle m'a accusé d'empoisonnement et elle est partie. Cette fille n'avait aucun humour.

L'avantage d'entretenir un minimum de relations, c'est qu'on peut ménager son mépris. Détester les gens demande de l'endurance. En ce sens, j'ai eu beaucoup de chance que ma mère soit morte en couches. Sa sœur, qui a toujours été tragique, m'avait confectionné ce qui devait être un émouvant trousseau de bébé. Il s'agissait d'une boîte où elle avait rangé des photos de ma mère, et la page jaunie de journal où figuraient son décès et ma naissance.

Pour appuyer sa dévotion, elle me racontait à chaque fois qu'elle avait épluché toute la presse de la région. Notons aussi leurs derniers tickets de cinéma, prospectus et autres sachets crasseux, soigneusement étiquetés. A cause de ce machin, toute l'école murmurait à mon sujet que j'avais une tante folle à lier, une tante en contact avec des forces divines, qu'en tout cas la vérité était ailleurs et surtout pas dans ma bouche.

Rose me raconte encore souvent qu'elle finira par entendre les oiseaux chanter en grec, et par cacher des pierres dans ses poches avant d'avancer lentement dans un lac. Son mari trouvera à sa mort une lettre où elle a écrit les mêmes mots que Virginia Woolf et ajouté un post-scriptum blâmant sa minuscule virilité pointante. Rose a tellement peur d'oublier, dans sa future démence, de cracher sur sa misère sexuelle causée par un amant mauvais et régressif, que la lettre est déjà composée et cachetée d'une cire rouge sang. C'est tellement elle. J'ai hâte.

Ne lui en déplaise, elle n'a toujours pas perdu la tête. Mon père si, par contre. Il a passé ses deux dernières années à répéter qu'il mourrait fou s'il ne trouvait pas le concombre fugitif d'Octave Mirbeau. Effectivement, il est mort. Son jardin était devenu une succursale de l'Enfer, remplie de grenouilles siffleuses en plâtre. Elles m'ont valu un cauchemar récurrent où je le vois désireux de me marier à Syphilis, une grenouille qui détecte les mouvements et bave, bave, bave. La bave se transforme en sang pâteux et lourd qui coule sur ma robe, et les demoiselles d'honneur viennent me la déchirer en poussant des cris essoufflés. Mon père fait le prêtre et prononce d'une voix monotone cette phrase terrifiante : « bonsoir les choses d'ici-bas, puissiez-vous engrosser ma sucrette par la meilleure et la pire des positions ». La messe dite, il part seul en dansant le madison.