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BIP

- Catégorie : Romans / Nouvelles
- Par Catherine H.
-
- Date de publication sur In Libro Veritas : 18 avril 2008 à 16h32
- Il y a parfois des êtres à part.
- L'auteur
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BIP
BIP
T’es nouveau ? Tu viens d’où ? T’es un pédé ?
« Pédé», drôle de mot ! Il cherchait à décrypter ce langage qui, pour lui, n’avait aucun sens. Il chercha à se rassurer en fouillant dans son cartable, vérifiant que ses cahiers étaient bien là, comme il les avait méthodiquement rangés la veille, comptant et recomptant inlassablement la liste des fournitures demandées. Huit, huit cahiers flambants neuf sous des protège-cahiers de couleur différentes, seul moyen de ne pas se tromper. Pour s’en convaincre il relut encore une fois son nom sur l’étiquette. Tout était bien là, il pouvait souffler. Le bruit de la cour fut soudain déchiré par une sonnerie stridente. Sans que rien n’ait été dit, chaque groupe explosait et se rangeait sur un emplacement défini. Mais quelles étaient donc ces règles auxquelles tout un chacun obéissait ? Fallait-il suivre le mouvement ? Vers qui se tourner ? Une ombre couvrit son visage :
Tu ne rejoins pas tes camarades ?
« Camarades », quel drôle de mot ! Pour celui qui avait passé une longue partie de sa vie, dans une chambre d’hôpital où seuls les allers-venues des infirmières et les visites épisodiques de ses parents constituaient son ouverture sur le monde. Un microcosme aseptisé dans lequel les uniques camarades auraient pu surgir de son imagination. Dans les moments où la douleur lui laissait un répit, il avait rencontré ce garçon aux cheveux longs qui prononçait des paroles incompréhensibles. Un discours étrange dont s’échappait une litanie de chiffres qui lui apportait le bien-être.
Ton cartable est bien lourd.
Pas mon cartable ! Qu’il ne touche pas mon cartable, il y a mes huit cahiers dedans.
Maintenant l’homme s’approche et pose sa main sur mon épaule :
Tu vas voir, c’est facile, mets-toi dans ce rang et suis les autres élèves.
Il avait donc obéi, comme chaque fois qu’un adulte lui avait parlé. Obéir aux infirmières qui torturaient son corps, obéir aux médecins qui en demandaient toujours plus, obéir à ses parents qui lui avaient demandé d’obéir. Obéir c’est bien, on ne décide pas, on suit. Il suivit donc le cortège qui s’ébranlait vers l’escalier central dans un brouhaha fait de chuchotements, de rires nerveux, de coups de coude, d’invectives et de regards complices. Le couloir, le rang, la classe, la place. Quelle place ? Quelle table ? J’ai peur, peur de ces êtres qui semblent se connaitre, se parler sans même n’avoir rien à se dire, de leurs gestes attendus que je ne comprends pas.
Tu es seul ? Va t’assoir là-bas. Sortez vos carnets de correspondance, nous allons vérifier vos emplois du temps.
Carnet de correspondance ! Quelle drôle d’expression ! Un cahier pour communiquer, mais communiquer avec qui ? Avec son père, si souvent absent, qui lui rapportait de ses lointains voyages des objets qu’il acceptait en souriant. Sourire pour faire plaisir, pour donner le sentiment que l’on se comprend, alors même que cet homme lui était devenu un inconnu. Avec sa mère, trop occupée avec ses deux petites sœurs, deux étrangères pour lui, ses études tardivement reprises qui envahissaient jusqu’à tard ses soirées solitaires. Cette mère qui ne le regardait que rarement pour ne voir en lui qu’un élément du décor, un extraterrestre, l’image imparfaite d’un garçon injustement idéalisé. Avec ces infirmières dont les visages avaient, au cours du temps, pris les mêmes traits, celles qui, d’une voix égale lui avaient si souvent dit : « Tourne-toi, respire un grand coup. Ca y est, c’est fini ! » Fini, rien n’est fini quand la douleur occupe entièrement l’esprit, les nerfs cisaillés, le dos écrasé.
La sonnerie à nouveau, nouvel exode, nouveaux bruits. Regarder les codes, observer les habitudes, je peux le faire, j’ai huit cahiers. Avant de quitter la salle, j’ai tout recompté : huit cahiers, le cartable et moi, tout y est, je peux partir.
La dame est venue, je ne la connais pas, mais je la suis. Obéir ! Durant deux heures, on l’avait mis face à des phrases qui n’avaient aucun sens, des figures à repositionner, des dessins à exécuter et les chiffres ses amis, ceux qui donnaient un sens à son esprit.
Nous avons les résultats des tests, c’est un BIP ! BIP, quel drôle de mot !
C’est quoi un BIP ? a demandé mon père.
BIP, enfant à Besoins Intellectuels Particuliers, un précoce, un surdoué si vous préférez. Son QI atteint 142, ce qui a son âge est considérable. Cela ne permet pas d’expliquer entièrement ses difficultés d’insertion dans le milieu scolaire et sa lenteur en particulier, mais ça justifie sa présente incapacité à prendre pied dans la réalité environnante. Cette situation doit être prise en compte dans son cursus à venir, afin de réussir son intégration sociale.
J’ai repris mon cartable, dedans il y avait mes huit cahiers, tout était là et j’ai vu le garçon aux cheveux longs :
Je suis BIP, j’ai crié.
La différence s’imposait désormais, le monde tournait vite et les chiffres s’embrouillaient, mais ces trois lettres donnaient un nouveau sens à sa vie.
Qu’est-ce que j’en ai à foutre. Dégage, débile !
Alors il n’avait pas compris, personne ne comprenait. J’ai sorti mon cahier bleu, cherché mon stylo. Poser le stylo sur la première ligne et écrire le mal-être, faire jaillir du papier les angoisses qui depuis toujours avaient cisaillé mon ventre, BIP. Parler des êtres flous qui peuplaient les longues journées de solitude, ceux avec lesquels j’ai vainement cherché à communiquer, BIP. Ecrire pour mon père, pour ma mère, BIP. J’ai formé la première lettre, BIP. L’écriture est appliquée, soignée, en bon élève auquel on a toujours inculqué le sens de la calligraphie, BIP. Mais les mots ne sont pas venus, BIP. Mon esprit est ailleurs, BIP, ailleurs où donner un sens aux choses n’est plus une priorité, BIP, ailleurs où il n’y a pas à obéir, BIP, ailleurs où BIP….BIP…..BIP.
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