Prologue : la déflagration
PROLOGUE
La déflagration
Quand les bombes ont explosé à Bali, le 12 octobre 2002, une porte s’est mise à battre à la volée. Le souffle éteint est remonté du cœur, pulvérisant tout sur son passage. Je croyais la blessure cicatrisée, ensevelie sous les cendres, sous des millions de gestes et de pensées, à jamais enfouie dans les plis de l’oubli. Mais le volcan avait dormi trop longtemps. Et le feu a ressurgi des profondeurs, d’un trait, avec une telle violence.
«Attentat au paradis : 180 morts, des centaines de blessés…» Je suis sur l’autoroute, pas très loin de Paris, une pluie furieuse cingle le pare-brise. «Kuta Beach… Les bombes ont explosé à quelques minutes d’intervalle dans une discothèque et dans un restaurant… Tout le quartier est ravagé… Des visions d’apocalypse… Des torches humaines…» J’entends cette voix, ces mots, je me dis : c’est triste, les nouvelles du monde sont tristes, c’est ainsi. Je tourne le bouton de la radio, je change de poste.
D’abord, c’est ce que je me suis dit : Bali, il n’y a plus rien à voir, circulez ! Le paradis ? Vraiment, je ne me souviens plus. C’était il y a si longtemps, il y a vingt-deux ans précisément. J’ai rangé cela quelque part avec les souvenirs d’enfance, les coups de soleil, les lumières trop intenses, les coudes écorchés, les mots ravalés, les histoires de fantômes. Oublié, fini ! Une pierre qui a dégringolé en bas de la pente et qu’on ne voit plus, qui est si loin. Regarde plutôt la route devant toi, fais ta vie d’homme, trace ta voie. Voilà ce que je me suis dit. Et j’ai roulé cinquante kilomètres comme ça, à écouter du jazz en sifflotant, à tapoter distraitement le volant.
L’autoroute est presque déserte. De temps en temps, j’aperçois des feux de position, des camions branlant sous les bourrasques, puis le reflet mouillé des phares dans le rétroviseur. Cinquante kilomètres à remuer des pensées absurdes, à prendre des tangentes, à regarder mourir ces halos dans la nuit. En réalité, je sais bien que tu es déjà là, toute proche, tout contre moi. Le feu puissant, irrépressible, couve sous le masque. Un étau brûlant me serre la poitrine.
En réalité, je sais bien que la porte est grande ouverte, que je vais devoir m’abandonner au flux des souvenirs. C’était il y a vingt-deux ans… et ça me reprend si fort, si vite. Il y a eu ce bonheur foudroyant, ce soulèvement, cette élévation. Puis le désarroi, respiration coupée, genoux à terre : j’ai vacillé sur mes échasses, empêtré dans mes habits de géant. Avec cet amour étranglé au fond de la gorge. Ce sourire incandescent comme un tison. Ces yeux noirs, si noirs.
L’autoroute est presque déserte. De temps en temps, j’aperçois des feux de position, des camions branlant sous les bourrasques, puis le reflet mouillé des phares dans le rétroviseur. Cinquante kilomètres à remuer des pensées absurdes, à prendre des tangentes, à regarder mourir ces halos dans la nuit. En réalité, je sais bien que tu es déjà là, toute proche, tout contre moi. Le feu puissant, irrépressible, couve sous le masque. Un étau brûlant me serre la poitrine.
En réalité, je sais bien que la porte est grande ouverte, que je vais devoir m’abandonner au flux des souvenirs. C’était il y a vingt-deux ans… et ça me reprend si fort, si vite. Il y a eu ce bonheur foudroyant, ce soulèvement, cette élévation. Puis le désarroi, respiration coupée, genoux à terre : j’ai vacillé sur mes échasses, empêtré dans mes habits de géant. Avec cet amour étranglé au fond de la gorge. Ce sourire incandescent comme un tison. Ces yeux noirs, si noirs.
Tout cela était rangé quelque part, derrière une porte qui a explosé.
Je bifurque vers une station d’essence. Le volant tourne seul entre mes mains, les essuie-glace grincent atrocement. Les yeux noirs papillonnent dans ma mémoire. Je cligne des paupières, pour les chasser, mais ils reviennent inexorablement, assurant leur emprise, tandis qu’autour de mon cou se referme un cercle d’ombre, un voile de tendresse. J’éteins le contact, je claque la portière, la pluie ruisselle sur mon visage. Mon Dieu, et s’il t’était arrivé quelque chose ? Les bombes, Kuta… Nous nous sommes aimés juste à côté, il y a plus de vingt ans. Et maintenant tu es là, près de moi, je sens ta présence. Et si, justement, cette présence était un signe ? Ces yeux noirs qui reviennent croiser ma route. Deux feux de détresse sur la bande d’arrêt d’urgence. Surtout ne pas y penser.
Frissonnant sous les trombes d’eau, je me précipite vers le bâtiment illuminé. Je pousse la porte et titube dans un tourbillon de reflets et de mouvements vertigineux : les silhouettes en rafale, les peaux blafardes, les gosses qui couinent autour des jeux vidéo, la machine à café, le crachotement bleu d’un téléviseur.
L’écran est suspendu au bout d’un bras articulé. Je regarde défiler les actualités en avalant un café qui me brûle la bouche. Soudain, je vois les corps sur les civières, les corps cuits, déchiquetés, les yeux fous, les chairs qui saignent sous le fil tranchant des gyrophares. Le journaliste fixe la caméra, un sourire étrange figé sur son visage. Il parle, mais le mouvement de ses lèvres est imperceptible, le débit est haché, la voix au bord de la fêlure. «On emmène des corps calcinés par sacs entiers, partout des membres sectionnés surnagent dans les décombres. Le travail d’identification des cadavres s’annonce comme une tâche impossible…»
A côté de moi, un petit homme à la face cramoisie me dévisage avec un doux sourire. «Ben tiens, c’est un peu leur tour ! Nous, ça nous fait des vacances, pas vrai ?» Et il me tend une cigarette. «Vous avez l’air pâle, mon vieux. Vous en voulez une ?» Je lui dis que non. Je lui dis que j’ai envie de vomir.
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Il y a eu deux bombes. Elles ont explosé à quelques minutes d’intervalle, au Paddy’s Restaurant et au Sari’s Club, un pub irlandais et une immense discothèque, situés face à face sur la route de Legian. Quand la première déflagration a retenti au Paddy’s, on n’a rien entendu au Sari’s. La sono éructait toute sa puissance, les basses faisaient vibrer les os et les nerfs, les humeurs et le sang, avec l’énergie d’un grand cœur qui cogne.
A côté de moi, un petit homme à la face cramoisie me dévisage avec un doux sourire. «Ben tiens, c’est un peu leur tour ! Nous, ça nous fait des vacances, pas vrai ?» Et il me tend une cigarette. «Vous avez l’air pâle, mon vieux. Vous en voulez une ?» Je lui dis que non. Je lui dis que j’ai envie de vomir.
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Il y a eu deux bombes. Elles ont explosé à quelques minutes d’intervalle, au Paddy’s Restaurant et au Sari’s Club, un pub irlandais et une immense discothèque, situés face à face sur la route de Legian. Quand la première déflagration a retenti au Paddy’s, on n’a rien entendu au Sari’s. La sono éructait toute sa puissance, les basses faisaient vibrer les os et les nerfs, les humeurs et le sang, avec l’énergie d’un grand cœur qui cogne.
Au Paddy’s, il y a dû y avoir un instant de flottement : est-ce bien vrai ? Que se passe-t-il ? Puis les flammes ont déferlé, le souffle a tout emporté. J’imagine la panique, les cris d’effroi, les peaux qui se recroquevillent comme des papiers carbonisés, l’odeur de chair grillée. Une fois dehors, on se touche, on se regarde, on ne comprend pas, on s’assoit, la tête entre les mains, on pleure, on cherche à éteindre les vêtements qui flambent. J’entends les hurlements, les gémissements, le crépitement de l’incendie sur les toits de chaume et de bambou, les embrasements, les écroulements. Dans la rue, les gens s’attroupent, les yeux brillants, frénétiques. Les touristes, les dealers, les putes, les traficoteurs, les vendeurs à la sauvette, les serveurs des bars voisins, les portiers du Sari’s Club… une ruche fiévreuse bourdonne et s’affaire autour des rescapés.
Et c’est la seconde déflagration. Garée au pied de la discothèque, la fourgonnette bourrée de plastic et de nitrate d’ammonium s’est désintégrée. La machine infernale a été réglée pour tuer, pour déchiqueter, pour démembrer, pour exterminer. Au Sari’s et dans la rue où la foule s’était attroupée, c’est le carnage, l’abomination. Un éclair blanc, un spasme ultime, assourdissant, et les ténèbres. Projetés au sol par l’explosion, les tympans fracassés, certains rescapés se souviendront de leur surprise d’avoir flotté dans le silence et d’avoir aperçu le ciel et les étoiles à travers la charpente crevée. Ils diront comment, passé cet étrange instant de torpeur, la réalité leur est revenue en pleine figure, telle une colossale gifle de feu : la fournaise, la ruée vers la sortie, les gens piétinés, la nuit qui bascule… D’autres raconteront ces visions insoutenables : deux
Et c’est la seconde déflagration. Garée au pied de la discothèque, la fourgonnette bourrée de plastic et de nitrate d’ammonium s’est désintégrée. La machine infernale a été réglée pour tuer, pour déchiqueter, pour démembrer, pour exterminer. Au Sari’s et dans la rue où la foule s’était attroupée, c’est le carnage, l’abomination. Un éclair blanc, un spasme ultime, assourdissant, et les ténèbres. Projetés au sol par l’explosion, les tympans fracassés, certains rescapés se souviendront de leur surprise d’avoir flotté dans le silence et d’avoir aperçu le ciel et les étoiles à travers la charpente crevée. Ils diront comment, passé cet étrange instant de torpeur, la réalité leur est revenue en pleine figure, telle une colossale gifle de feu : la fournaise, la ruée vers la sortie, les gens piétinés, la nuit qui bascule… D’autres raconteront ces visions insoutenables : deux
fillettes qui courent en hurlant avec leurs cheveux en feu ; des visages fondus au rouge et dont il ne reste que les prunelles, ardentes et convulsées ; ces corps qu’on écrase, ces os qui craquent sous les pieds. Ce qui se passe alors est terrible, au-delà des mots. Je ne veux plus voir. Je ne veux plus entendre. Je ne veux pas savoir.
Mais je sens ta présence, tes yeux mobiles, inquiets, furtifs. Je capte leur mouvement rapide, affolé, autour de moi. Tu me conduis au milieu des ruines fumantes, des cadavres calcinés, près du corps d’un enfant couvert d’un drap rougi qu’on enfourne dans la gueule béante d’une ambulance. Tu es là dans cette nuit embrasée où hurlent les sirènes, si proche que je sens quasiment ton souffle sur mon cou.
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Pourquoi reviens-tu me me hanter aujourd’hui, si fort, alors que tu étais sortie de ma tête il y a si longtemps ? Ce sentiment impérieux de ta présence me réjouit et me terrifie tout à la fois. Si je te laisse faire, si je te laisse entrer chez moi, je sais ce qui va se passer : je vais respirer trop vite, aimer trop fort, trop mal. Et je vais flamber devant toi telles ces tours crématoires que vous élevez pour vos défunts. Je vais flamber comme de la broussaille et me consumer en sanglots, tout tordu, à tes pieds, en mendiant ton amour.
Mais je sens ta présence, tes yeux mobiles, inquiets, furtifs. Je capte leur mouvement rapide, affolé, autour de moi. Tu me conduis au milieu des ruines fumantes, des cadavres calcinés, près du corps d’un enfant couvert d’un drap rougi qu’on enfourne dans la gueule béante d’une ambulance. Tu es là dans cette nuit embrasée où hurlent les sirènes, si proche que je sens quasiment ton souffle sur mon cou.
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Pourquoi reviens-tu me me hanter aujourd’hui, si fort, alors que tu étais sortie de ma tête il y a si longtemps ? Ce sentiment impérieux de ta présence me réjouit et me terrifie tout à la fois. Si je te laisse faire, si je te laisse entrer chez moi, je sais ce qui va se passer : je vais respirer trop vite, aimer trop fort, trop mal. Et je vais flamber devant toi telles ces tours crématoires que vous élevez pour vos défunts. Je vais flamber comme de la broussaille et me consumer en sanglots, tout tordu, à tes pieds, en mendiant ton amour.
Si tu savais ce que j’étais prêt à faire pour toi. Si tu savais ce que j’ai fait et ce que cela m’a coûté. Ce que j’ai fait ? Foutaises ! Il y a des jours où je crois avoir tout essayé, tout donné, où je m’invente tous les courages. Au fond, je sais bien que j’ai été lâche et faible. Je ne voyais rien, j’ai cru pouvoir t’aimer à tâtons. J’ai bombé le torse, j’ai joué le fier, mais je n’avais pas la carrure. Je me suis effondré. Et j’ai pris la fuite, les mains vides, humilié, tout empli de pleurs, comme un clown entré en intrus au jardin des dieux.
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Si seulement je pouvais te toucher. Effleurer du bout des doigts le contour de ton visage, ton front, tes paupières, tes pommettes, l’arête de ton nez, tes lèvres… J’ai bien une photo de toi, j’essaie de m’en servir comme d’un support, pour t’insuffler la vie, te modeler à la manière d’une figurine vaudoue. Je pose la main sur le papier, puis je ferme les yeux, je cherche la transe. Mais c’est difficile, la photo n’est pas bonne, elle est figée, un peu compassée : tu y prends la pose, deux fleurs d’hibiscus rose et blanche piquées dans les cheveux, le chignon artistiquement défait, la lèvre supérieure un rien frémissante, comme ces jeunes filles modernes sur les photos des magazines féminins de Jakarta, tes yeux sont trop brillants, comme absents à ce monde. Mes souvenirs sont plus fidèles : si je ferme les paupières et plisse les muscles de mon front, si je fais le vide en moi et si je chasse
toutes les pensées parasites en pressant fortement mes tempes entre mes mains, je te vois telle que tu es, avec ces cheveux dénoués que tu balances d’un mouvement gracieux de la tête, ces gestes souverains, cette noble nonchalance et ce sourire qui me tue plus sûrement qu’un poignard.
C’est là, vraiment, quand je ferme les yeux, que je te vois. Là, au plus profond de moi, ton image s’est imprimée, nette et mouvante à la fois, si terriblement mouvante. Si je pouvais me concentrer assez pour l’arrêter, pour la fixer à jamais, alors peut-être pourrais-je franchir le temps et la distance, repasser ces ponts qui s’écroulent derrière nous, ces fleuves qu’on ne traverse qu’une fois, et te toucher, te toucher, te toucher. Je t’ai tellement regardée, tellement observée, des jours et des nuits durant, assis seul au milieu des surfeurs imbibés de bière, des hippies sur le retour, des «beautiful people», des expats blasés et des touristes en goguette. Ils se tapaient sur les cuisses, s’asseyaient, se levaient, buvaient, mangeaient, parlaient, parlaient. Et moi, je ne bougeais pas, je n’avais pas faim : je n’étais là que pour toi, tout à toi. Affectant de lire, d’écrire ou d’écouter, mais épiant par en dessous chacun de tes gestes, silencieux et sombre quand tu m’ignorais, ivre de bonheur et bredouillant quand tu daignais m’adresser un regard ou une parole.
Bien sûr, cette image, ce n’est plus toi. Vingt-deux ans ! Qu’est-il advenu de toi après vingt-deux ans ? Tu dois en avoir quarante-deux
C’est là, vraiment, quand je ferme les yeux, que je te vois. Là, au plus profond de moi, ton image s’est imprimée, nette et mouvante à la fois, si terriblement mouvante. Si je pouvais me concentrer assez pour l’arrêter, pour la fixer à jamais, alors peut-être pourrais-je franchir le temps et la distance, repasser ces ponts qui s’écroulent derrière nous, ces fleuves qu’on ne traverse qu’une fois, et te toucher, te toucher, te toucher. Je t’ai tellement regardée, tellement observée, des jours et des nuits durant, assis seul au milieu des surfeurs imbibés de bière, des hippies sur le retour, des «beautiful people», des expats blasés et des touristes en goguette. Ils se tapaient sur les cuisses, s’asseyaient, se levaient, buvaient, mangeaient, parlaient, parlaient. Et moi, je ne bougeais pas, je n’avais pas faim : je n’étais là que pour toi, tout à toi. Affectant de lire, d’écrire ou d’écouter, mais épiant par en dessous chacun de tes gestes, silencieux et sombre quand tu m’ignorais, ivre de bonheur et bredouillant quand tu daignais m’adresser un regard ou une parole.
Bien sûr, cette image, ce n’est plus toi. Vingt-deux ans ! Qu’est-il advenu de toi après vingt-deux ans ? Tu dois en avoir quarante-deux
maintenant, un mari, des enfants. Regarde-moi : je crois être toujours le même, je suis toujours le même… mais me reconnaîtrais-tu si tu me croisais aujourd’hui, voudrais-tu de cette carcasse empâtée, de ce visage marqué, de ces yeux creusés de cernes ? M’aimerais-tu encore, retrouverais-tu ce feu dans mon regard ? Et suis-je sûr, d’abord, que tu m’aies jamais aimé ? Un petit peu aimé ?
Bien sûr, cette image, ce n’est plus toi… et pourtant elle se rapproche inéluctablement. Un train pas plus gros qu’un point, parti du fond de l’horizon, à travers une plaine immense. Et voilà qu’il grandit insensiblement, que je commence à mieux le distinguer, que je commence à l’entendre : une musique envoûtante, des milliers de fenêtres, et derrière chacune d’elles tes yeux songeurs, qui me regardent sans me voir, et qui passent, qui passent. Je t’ai tellement observée, tellement écoutée, pendant mon second séjour à Bali, alors que nous avions cessé de nous comprendre et que, le cœur contracté, je te voyais t’éloigner de moi. J’étais comme un espion, je notais tout, enregistrais tout, conscient que notre histoire allait s’effondrer, espérant peut-être débusquer chez toi quelque chose que je n’aurais pas aimé, une fausse note, un regard de biais, un sentiment bas, un rire trop aigu, un mouvement de colère… jamais. Jamais tu n’as pu me donner une raison de te détester, de te mépriser. En fait, ce qui m’a toujours frappé chez toi, ce qui reste ancré dans mon souvenir,
Bien sûr, cette image, ce n’est plus toi… et pourtant elle se rapproche inéluctablement. Un train pas plus gros qu’un point, parti du fond de l’horizon, à travers une plaine immense. Et voilà qu’il grandit insensiblement, que je commence à mieux le distinguer, que je commence à l’entendre : une musique envoûtante, des milliers de fenêtres, et derrière chacune d’elles tes yeux songeurs, qui me regardent sans me voir, et qui passent, qui passent. Je t’ai tellement observée, tellement écoutée, pendant mon second séjour à Bali, alors que nous avions cessé de nous comprendre et que, le cœur contracté, je te voyais t’éloigner de moi. J’étais comme un espion, je notais tout, enregistrais tout, conscient que notre histoire allait s’effondrer, espérant peut-être débusquer chez toi quelque chose que je n’aurais pas aimé, une fausse note, un regard de biais, un sentiment bas, un rire trop aigu, un mouvement de colère… jamais. Jamais tu n’as pu me donner une raison de te détester, de te mépriser. En fait, ce qui m’a toujours frappé chez toi, ce qui reste ancré dans mon souvenir,
c’est la justesse profonde de ton être, sa parfaite musicalité. Tout était harmonieux, au diapason : ni trop haut ni trop bas, ni trop faible ni trop fort. Chacun de tes mots était un envol soyeux de colombes, un roucoulement voilé qui naissait au fond de ta gorge et venait se poser sur moi telle une caresse. Et quand tu me parlais, avec cet accent chantant, ces inflexions traînantes, tes mains s’agitaient pour tisser des vertiges, des danses, des musiques, pour me tournebouler les sens. Je n’avais pas besoin de beaucoup pour être le plus heureux des hommes : que ton regard s’arrête sur moi, que tes yeux me choisissent, que tes lèvres me sourient… et que s’envolent les colombes !
J’ai eu cela, j’ai eu plus que cela. Des moments d’euphorie plus profonds que des abîmes, des bonheurs poignants qui irradient l’échine, des sourires ruisselants de larmes, des battements de cœur qui me réveillaient la nuit comme des cris. Si seulement il avait suffi que je tire le rideau à ce moment-là, que je serre les poings et les dents, pour tout arrêter, pour figer là l’image et l’instant. Comme ces joueurs, au casino : ils ont juré de se retirer au bon moment, après avoir raflé la mise sur le tapis. Mais voilà, la roue ne s’arrête jamais de tourner, les joueurs ont les mains qui poissent et la tête comme une toupie, le jeu les tient, le jeu continue, c’est l’amour fou, la roulette russe, c’est banco ou je me brûle la cervelle !
J’ai eu cela, j’ai eu plus que cela. Des moments d’euphorie plus profonds que des abîmes, des bonheurs poignants qui irradient l’échine, des sourires ruisselants de larmes, des battements de cœur qui me réveillaient la nuit comme des cris. Si seulement il avait suffi que je tire le rideau à ce moment-là, que je serre les poings et les dents, pour tout arrêter, pour figer là l’image et l’instant. Comme ces joueurs, au casino : ils ont juré de se retirer au bon moment, après avoir raflé la mise sur le tapis. Mais voilà, la roue ne s’arrête jamais de tourner, les joueurs ont les mains qui poissent et la tête comme une toupie, le jeu les tient, le jeu continue, c’est l’amour fou, la roulette russe, c’est banco ou je me brûle la cervelle !
Un soir, en marchant vers toi, j’ai senti que mes jambes ne me portaient plus, je me suis approché encore, sans oser lever les yeux, et mon ventre était serré, ma gorge nouée. J’avais décidé de te parler, de me déclarer tout entier, sans détour - un amant de théâtre offrant sa poitrine au poignard et ses lèvres à la félicité. Tu étais assise, rêveuse, mélancolique peut-être, devant ta caisse, survolant des rangs de chiffres d’un doigt distrait, tête penchée. Tes cheveux libres flottaient sur tes épaules, il y avait sur toi l’éclairage cuivré d’une bougie ou d’une lampe à huile, et des reflets rouges couraient sur ta peau. [L’électricité était pourtant branchée depuis longtemps au Warung Pantai*… Etait-ce simplement une ampoule usée qui toussotait ? Je revois en tout cas cette flamme vacillante qui allumait sur tes bras nus des ombres vives et tremblantes.] Je suis resté un instant debout à t’observer, dansant d’un pied sur l’autre et humectant mon palais de salive pour que ma voix ne dérape pas au moment fatidique, tandis qu’une procession de dîneurs impatients de payer leur note fourmillait derrière moi. Ai-je raclé ma gorge pour attirer ton attention, ai-je articulé ton nom ? As-tu senti ma présence ou est-ce le trépignement bruyant de cette tribu de Bulé* dans mon dos qui t’a arrachée à ta rêverie ? Je ne m’en souviens plus : de tous ces moments passés près de toi, je n’ai gardé que la quintessence, l’énergie, la fièvre. A la périphérie de cette extase, une bouche a soufflé les lumières contingentes, les petits événements, les réminiscences, nettoyant les circuits de ma mémoire pour qu’elle puisse absorber et emmagasiner tout ton intense rayonnement. Ce que je sais avec une absolue certitude, c’est que tu as levé ton visage
vers moi et que le plus magnifique sourire m’a cloué sur place : le sourire chaud et épanoui d’une amante qui se réveille auprès de son bien-aimé, le sourire ineffable des apsaras sur les bas-reliefs du temple de Borobudur, à Java. Tes yeux aussi semblaient m’accueillir avec bonheur, fouillant mon regard pour y chercher leur reflet. Ta main s’est posée sur la mienne et a traversé mon corps. Je ne savais plus qui j’étais ni dans quel monde je vivais, si j’étais moi ou si j’étais toi, si j’allais vivre encore la seconde d’après.
As-tu jamais eu idée de la puissance du trouble que tu faisais naître en moi ? Tu étais ma souveraine et j’étais ton armée d’ombres, suspendu à ton vouloir, prêt à retourner le kriss étincelant contre mon cœur au premier ordre. Tu étais ma jumelle céleste, lumineuse et sereine dans ses brocarts d’étoiles, et je rampais à tes pieds, implorant ton attention, avide de sortir de ma chrysalide pour prendre forme à tes côtés. Et je devais te parler ! Dieu, parler en ce moment-là ! Mais quelle langue savais-je encore parler ? Celle des statues ? Autour de moi, tout était si brûlant, si vivant, si beau, et j’étais pétrifié, terrassé, foudroyé, incapable d’entrer sur cette scène merveilleuse, bien trop lourd pour voler avec les danseurs et tournoyer dans l’éther sublime dans les bras de ma nymphe sacrée. J’ai respiré très fort, j’ai fermé les yeux, les ai rouverts. Tu étais toujours là, mais il y avait une lueur d’inquiétude dans ton regard. Tes doigts ont effleuré mon poignet, doucement, pour m’apaiser, et tu m’as dit dans ton anglais chantant : «Are you coming to pay me ? You don’t have to pay tonight, you know.»
As-tu jamais eu idée de la puissance du trouble que tu faisais naître en moi ? Tu étais ma souveraine et j’étais ton armée d’ombres, suspendu à ton vouloir, prêt à retourner le kriss étincelant contre mon cœur au premier ordre. Tu étais ma jumelle céleste, lumineuse et sereine dans ses brocarts d’étoiles, et je rampais à tes pieds, implorant ton attention, avide de sortir de ma chrysalide pour prendre forme à tes côtés. Et je devais te parler ! Dieu, parler en ce moment-là ! Mais quelle langue savais-je encore parler ? Celle des statues ? Autour de moi, tout était si brûlant, si vivant, si beau, et j’étais pétrifié, terrassé, foudroyé, incapable d’entrer sur cette scène merveilleuse, bien trop lourd pour voler avec les danseurs et tournoyer dans l’éther sublime dans les bras de ma nymphe sacrée. J’ai respiré très fort, j’ai fermé les yeux, les ai rouverts. Tu étais toujours là, mais il y avait une lueur d’inquiétude dans ton regard. Tes doigts ont effleuré mon poignet, doucement, pour m’apaiser, et tu m’as dit dans ton anglais chantant : «Are you coming to pay me ? You don’t have to pay tonight, you know.»
Derrière moi, je crois que les Australiens ont ri, mais je ne me rappelle plus vraiment. L’instant d’après, je marchais à grandes enjambées sur la route de Legian, essouflé comme un furieux, confus de n’avoir su dire un mot, mais ivre et heureux, heureux à en hurler !
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Si j’avais osé. Si j’avais été plus fort, plus déterminé. J’aurais à mon tour pris tes mains dans les miennes, je les aurais caressées, mes yeux rivés aux tiens, tendrement, sans défaillir. Nous serions restés ainsi de longues secondes : regards croisés, doigts emmêlés, cœurs étranglés, vibrant comme des gongs.
Aujourd’hui, souvent, je me rejoue la scène. Cette fois, je tiens bon, sans flageoler des guibolles, sans perdre haleine, ignorant le piétinement des Australiens dans mon dos, et je charge jusqu’à la gueule ma voix d’amour et de désir. Funambule affamé, je risque tout sur la corde raide, tremblant de trac, blême d’angoisse et bonheur, et je te fais sourire, je te fais rire.
Oh, comme je voudrais ! Comme j’aurais voulu !
Tu m’aurais tapé la main ou pincé la peau du bras en la tordant vivement - tu me pinçais toujours quand tu voulais feindre une remontrance - et j’aurais articulé d’un trait, sans bredouiller : «Si tu
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Si j’avais osé. Si j’avais été plus fort, plus déterminé. J’aurais à mon tour pris tes mains dans les miennes, je les aurais caressées, mes yeux rivés aux tiens, tendrement, sans défaillir. Nous serions restés ainsi de longues secondes : regards croisés, doigts emmêlés, cœurs étranglés, vibrant comme des gongs.
Aujourd’hui, souvent, je me rejoue la scène. Cette fois, je tiens bon, sans flageoler des guibolles, sans perdre haleine, ignorant le piétinement des Australiens dans mon dos, et je charge jusqu’à la gueule ma voix d’amour et de désir. Funambule affamé, je risque tout sur la corde raide, tremblant de trac, blême d’angoisse et bonheur, et je te fais sourire, je te fais rire.
Oh, comme je voudrais ! Comme j’aurais voulu !
Tu m’aurais tapé la main ou pincé la peau du bras en la tordant vivement - tu me pinçais toujours quand tu voulais feindre une remontrance - et j’aurais articulé d’un trait, sans bredouiller : «Si tu
veux, je t’attendrai à la fermeture, sur mon scooter, un peu plus loin.» Tu serais venue longtemps après, embaumant la fleur de cempaka des pieds à la tête, j’aurais vu briller tes dents et tes yeux dans l’obscurité, j’aurais senti tes mains se poser sur mes épaules, ton haleine sur ma nuque, et nous aurions roulé dans la nuit tous les deux en soupirant fort. Toi serrée contre moi, tes cheveux cinglant l’air du soir comme une longue écharpe de songe, tes seins doux écrasés dans mon dos, ou assise en amazone, un bras encerclant ma taille, ta voix claire babillant dans mon oreille. Moi exalté, possédé, happant des nuées d’insectes par ma bouche ouverte, humant à plein nez ces odeurs de fleurs chiffonnées et de terre mouillée que la nuit exhale en rafale, la poitrine secouée par de violents coups de boutoir. Nous aurions filé sans bruit vers les montagnes, en zigzagant entre les rizières inondées, et nos voix et nos respirations se seraient mêlées en un murmure pour se réverbérer au long des escaliers d’eau qui dévalent la pente des volcans jusqu’au lit des rivières.
Parfois, le rêve s’arrête là. Parfois, il se poursuit dans la cour d’un puri en ruines, près d’un lac, ou sur une plage déserte dans la lumière rose de l’aube. Tu me parles d’une voix précipitée et tes yeux s’animent. C’est une histoire de quand tu étais petite fille et que tu dansais le legong* pour la fête du banjar*. Tu étais une bonne danseuse, dis-tu. Tu veux me montrer : je vais voir, moi le géant blanc malhabile, ce qu’est une Balinaise de Badung, une femme tombée du ciel, une princesse des rizières, ombrageuse et fière. Tu
Parfois, le rêve s’arrête là. Parfois, il se poursuit dans la cour d’un puri en ruines, près d’un lac, ou sur une plage déserte dans la lumière rose de l’aube. Tu me parles d’une voix précipitée et tes yeux s’animent. C’est une histoire de quand tu étais petite fille et que tu dansais le legong* pour la fête du banjar*. Tu étais une bonne danseuse, dis-tu. Tu veux me montrer : je vais voir, moi le géant blanc malhabile, ce qu’est une Balinaise de Badung, une femme tombée du ciel, une princesse des rizières, ombrageuse et fière. Tu
me tournes le dos un instant, puis tu fais volte-face, concentrée, lointaine, parfaitement immobile, mains jointes au-dessus de la tête, coudes levés, pour former le triangle des énergies, l’appel à la transe, à la possession. D’un coup, tu es devenue une autre, une créature subtile et hautaine, habitée des orteils jusqu’à la racine des cheveux, palpitant sous la peau, sous l’emprise d’une fièvre sacrée. Sourire irréel, narines tremblantes, le corps tendu comme un arc, tu commences par faire rouler tes pupilles jusqu’au bord des yeux, projetant dans toutes les directions des liens invisibles, des fluides rapides, des circulations d’énergie. Il y a autour de toi des bruits et des musiques que je n’entends pas, des splendeurs que je ne vois pas, des décors inconnus peuplés d’êtres sublimes et terrifiants, et tu es chez eux comme chez toi, chaque parcelle de ta peau, chaque morceau de ton âme s’allume pour eux, s’offre à leur puissance. Tu bouges la tête, les épaules et les bras, en dénouant un à un tous tes muscles, avec des mouvements lents, hypnotiques. Puis, tirant sur ces fils que ton regard a tracés, tu avances en ondulant, en glissant littéralement sur le sol, telle une poupée aux os de caoutchouc, toute en cambrures et en impossibles torsions, les doigts papillonnant au bout de tes poignets désarticulés, les bras repliés, frémissant comme des ailes. Tu t’approches, tu tournes autour de moi, en remuant des éventails imaginaires, déesse virevoltante, abeille ivre venue butiner chez les péquenots de la planète Terre. Et subitement tu t’arrêtes tout contre mon corps, resplendissante, essoufflée, et tu ris, amusée de ma stupeur.
Epouvanté, je fais un pas en arrière. C’est un éblouissement, un mouvement de panique : j’ai peur de toi, peur de cette force qui t’habite, de tes métamorphoses, de ce ballet de masques où se joue ma vie, de ce tourbillon où je dois plonger pour me dissoudre et renaître dans le cycle éternel des fusions premières et des naissances ultimes. Et tu sens cette peur. En un éclair, ton expression change. Ton visage se ferme, tu respires lourdement, tes paupières se rétractent, et je vois un brouillard passer entre tes cils, un fantôme, une ombre de chagrin, cette lueur d’inquiétude que tu avais eue ce soir-là au warung lorsque le seul contact de ta main avait failli me faire basculer de l’autre côté du miroir. Tu t’interroges : sera-t-il capable de me suivre là où je vais ? Saura-t-il être là où je suis ? Faire ce que j’attends de lui ? Aura-t-il la force de franchir pour me rejoindre la barrière de flammes ?
Et, là, je comprends. Je comprends que je t’attends depuis toujours, depuis le début des temps. Que cette île est un leurre, que ces danses et cette magie n’ont pas de sens, que tu étais là avant toute chose, qu’il n’y a ici que toi, qu’il n’y aura jamais que toi, que je dois t’attraper, te capturer, vite, avant que tu ne t’évanouisses et ne disparaisses à jamais. Je t’agrippe par le bras, je plaque ton corps contre le mien. Tes ongles s’enfoncent dans ma peau, nos lèvres se mélangent, nos bouches se mordent, et l’étreinte est si brûlante, si fulgurante que tout se brouille, que tout vacille.
Une fois, nous avons marché ensemble sous les cocotiers, derrière la plage de Kuta. Une fois, pour de bon, je t’ai tenu la main en marchant à ton côté. Et j’ai cru qu’on ne pouvait pas aimer davantage, qu’on ne pouvait pas aller plus loin. Plus tard, dans l’avion qui me ramenait vers Paris, j’en ai pleuré. Vingt-deux ans après, j’en pleure encore. Je t’aimais plus que tout… et je t’ai si mal aimée. Tu m’as donné ton désir en offrande, il était de braise, il crépitait, il scintillait, rougeoyant tel un soleil, ardent comme la lave des volcans, et au lieu de m’en saisir avec jubilation pour m’enflammer à vif et m’éteindre glorieusement entre tes bras, j’ai pris peur, j’ai détourné le regard. J’étais un enfant. Les enfants croient toujours qu’ils auront une seconde chance. Les enfants se rassurent comme ils peuvent. Moi, je sais bien, aujourd’hui, qu’il n’y aura pas de seconde chance. J’espère simplement que tu m’as pardonné.
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Aujourd’hui, il y a des trous, des blancs aveuglants entre les images, des points suturés qui ne veulent plus s’ouvrir. Il y a des instants poignants que le temps a éteints, des souvenirs qu’il mélange et réarrange, bat et rebat comme une vulgaire jeu de cartes, de sorte que je ne sais plus précisément dans quel ordre ces événements se sont déroulés ni s’ils se sont bien produits de la manière que j’imagine. S’il n’y avait ces lettres et cette photo de toi - avec cette
phrase griffonnée sur le revers : «I hope you like it» - s’il n’y avait ces poèmes épouvantés écrits dans l’autocar qui me ramenait vers Jakarta et entre deux avions, à Bangkok, lors de ma fuite éperdue à l’automne 1980 après mon second séjour à Bali, s’il n’y avait ces pauvres vestiges d’un amour immense que je conserve précieusement au fond d’un tiroir comme une midinette ses trésors, je pourrais même me dire : cela n’est jamais arrivé, cela n’est pas croyable, c’est une hallucination, passe à autre chose. Mais n’est-ce pas ce que j’ai essayé de faire à mon retour en France, lorsque j’ai compris que tout était fini ? Je me suis arraché le cœur de mes propres mains, je l’ai enfoui sous un mètre de terre et j’ai continué à respirer et à vivre comme si de rien n’était. J’ai cru pouvoir reconstruire ma vie en assassinant patiemment mes souvenirs, j’ai cru que le temps guérirait la blessure en m’offrant des recommencements, de nouveaux horizons - comme s’il suffisait d’aimer encore pour ne plus t’aimer, comme s’il suffisait de courir vite pour ne plus te voir.
Et c’est ainsi que je me retrouve aujourd’hui à bout de souffle, avec cette mémoire en nœuds, condamné à tâtonner dans ma nuit pour y redessiner les contours de ton visage, m’efforçant de réunir d’un seul bloc ton front, tes cheveux, tes sourcils, tes yeux, ton nez, tes joues, ta bouche, ton cou, pour les relier à l’attache si fine de tes épaules, m’escrimant à faire coïncider chaque détail, assemblant fil à fil les faisceaux de muscles et de nerfs, arrachant chaque parcelle de ton corps aux ténèbres pour le reconstituer et le faire respirer, lui donner une voix, une chair, une substance, me concentrant désespérément pour me rappeler le grain de ta peau, pour effleurer encore tes lèvres du bout de mes doigts et rêver que je les possède à pleine bouche, pour me souvenir à toute force de ces moments
Et c’est ainsi que je me retrouve aujourd’hui à bout de souffle, avec cette mémoire en nœuds, condamné à tâtonner dans ma nuit pour y redessiner les contours de ton visage, m’efforçant de réunir d’un seul bloc ton front, tes cheveux, tes sourcils, tes yeux, ton nez, tes joues, ta bouche, ton cou, pour les relier à l’attache si fine de tes épaules, m’escrimant à faire coïncider chaque détail, assemblant fil à fil les faisceaux de muscles et de nerfs, arrachant chaque parcelle de ton corps aux ténèbres pour le reconstituer et le faire respirer, lui donner une voix, une chair, une substance, me concentrant désespérément pour me rappeler le grain de ta peau, pour effleurer encore tes lèvres du bout de mes doigts et rêver que je les possède à pleine bouche, pour me souvenir à toute force de ces moments
d’exaltation infinie où il me semblait que mon cœur serait toujours trop petit pour contenir ce que tu y faisais entrer.
Maintenant, je ne veux plus oublier. Je veux revenir dans ce monde où toi et moi étions tout ce qui existe. Je veux me souvenir de tout : de chaque seconde passée près de toi, de chaque inflexion de ta voix, du geste que tu faisais pour me héler lorsque je passais dans la rue - bras droit tendu, tu repliais tes doigts sur la paume de ta main comme pour m’attraper au passage - ou de celui-là, quand tu réarrangeais ton chignon avec ce regard lointain, ce jour où, fâchée pour je ne sais quelle raison, tu affectais de m’ignorer ; de cette mimique encore, de ta moue adorable lorsque tu souriais, assise face à moi, le dos cambré, la tête bien droite, et que ce sourire semblait jaillir de toutes les fibres de ton être pour me faire monter au ciel et me donner jusqu’à plus soif le sentiment de mon existence, de mon irréductible réalité.
En fait, pour retrouver la pleine substance de ces émotions, pour parvenir à embrasser et fixer dans une unique pensée toutes les composantes d’un seul moment de toi, je dois renoncer à assembler un à un les fragments du puzzle - car il est impossible de se remémorer avec exactitude chacun des milliards de points qui constituent la trame serrée d’un instant ou d’un visage, de prétendre étreindre dans un même mouvement le spectre infini des intensités, des respirations, des sentiments et des couleurs qui submergent la conscience en une seconde d’amour - mais chercher plutôt à identifier la vibration précise produite dans mon âme par la résultante de toutes ces sensations et impressions simultanées, ou
Maintenant, je ne veux plus oublier. Je veux revenir dans ce monde où toi et moi étions tout ce qui existe. Je veux me souvenir de tout : de chaque seconde passée près de toi, de chaque inflexion de ta voix, du geste que tu faisais pour me héler lorsque je passais dans la rue - bras droit tendu, tu repliais tes doigts sur la paume de ta main comme pour m’attraper au passage - ou de celui-là, quand tu réarrangeais ton chignon avec ce regard lointain, ce jour où, fâchée pour je ne sais quelle raison, tu affectais de m’ignorer ; de cette mimique encore, de ta moue adorable lorsque tu souriais, assise face à moi, le dos cambré, la tête bien droite, et que ce sourire semblait jaillir de toutes les fibres de ton être pour me faire monter au ciel et me donner jusqu’à plus soif le sentiment de mon existence, de mon irréductible réalité.
En fait, pour retrouver la pleine substance de ces émotions, pour parvenir à embrasser et fixer dans une unique pensée toutes les composantes d’un seul moment de toi, je dois renoncer à assembler un à un les fragments du puzzle - car il est impossible de se remémorer avec exactitude chacun des milliards de points qui constituent la trame serrée d’un instant ou d’un visage, de prétendre étreindre dans un même mouvement le spectre infini des intensités, des respirations, des sentiments et des couleurs qui submergent la conscience en une seconde d’amour - mais chercher plutôt à identifier la vibration précise produite dans mon âme par la résultante de toutes ces sensations et impressions simultanées, ou
par un détail insolite, incongru, qui les contient toutes, comme parfois il suffit d’une fragrance fugitive, d’une fêlure inattendue de la voix, du feu singulier d’un regard ou d’une qualité spéciale de l’air en un moment particulier pour nous faire revivre avec une acuité terrifiante, et un pincement violent au cœur, des expériences aussi vitales que l’heure de notre naissance, nos premiers sanglots, ou d’autres, plus convulsives, plus profondes encore, dont on ne sait au juste si elles s’abreuvent au souvenir d’existences antérieures ou si elles relèvent d’une sorte de préscience de notre mort.
Si je pouvais choisir de ressusciter un de ces instants précieux, ce serait celui, sacré entre tous, où ta main a effleuré pour la première fois mon épaule, ouvrant en moi cette faille secrète où couvaient les braises les plus sensibles, exaltant mes virtualités, mes craintes et mes espérances pour attiser mon désir. C’est dans cette première rencontre que réside le mystère de notre histoire ; là aussi, peut-être, que se cache le malentendu. Si je fixe la scène avec toute l’énergie de ma mémoire - en m’efforçant de stabiliser le reflet changeant, vacillant, qu’elle y a laissé - je vois ton visage penché sur moi, et, au milieu de ce visage, l’irradiant d’un flot de lumière, tel un fluide infrangible, indélébile, illuminant de son éclat tout ce qui l’entoure, je vois ce sourire, cet irrésistible sourire, qui, pour une raison que j’ignore mais que je pressens, fait résonner en moi des voix familières que je croyais endormies depuis longtemps, et des émotions d’une puissance qui me dépasse, surgies du tréfonds de mon être, mais qui semblent provenir aussi d’une autre vie, d’un autre temps. Et puis, il y a tes yeux : tes yeux qui m’offrent tout de
Si je pouvais choisir de ressusciter un de ces instants précieux, ce serait celui, sacré entre tous, où ta main a effleuré pour la première fois mon épaule, ouvrant en moi cette faille secrète où couvaient les braises les plus sensibles, exaltant mes virtualités, mes craintes et mes espérances pour attiser mon désir. C’est dans cette première rencontre que réside le mystère de notre histoire ; là aussi, peut-être, que se cache le malentendu. Si je fixe la scène avec toute l’énergie de ma mémoire - en m’efforçant de stabiliser le reflet changeant, vacillant, qu’elle y a laissé - je vois ton visage penché sur moi, et, au milieu de ce visage, l’irradiant d’un flot de lumière, tel un fluide infrangible, indélébile, illuminant de son éclat tout ce qui l’entoure, je vois ce sourire, cet irrésistible sourire, qui, pour une raison que j’ignore mais que je pressens, fait résonner en moi des voix familières que je croyais endormies depuis longtemps, et des émotions d’une puissance qui me dépasse, surgies du tréfonds de mon être, mais qui semblent provenir aussi d’une autre vie, d’un autre temps. Et puis, il y a tes yeux : tes yeux qui m’offrent tout de
toi mais ne me concèdent rien de leur secret ; tes yeux profonds comme deux lacs où scintille une nuit piquée d’étoiles et où un nageur s’est noyé, à la recherche d’un reflet. Il y a longtemps que ces yeux-là séjournent dans une sphère occulte de mon inconscient, grands ouverts, écarquillés comme au premier jour, flottant entre mes songes, miroitant dans mon sommeil.
Notes
* Warung : un warung est une échoppe à la fois épicerie, café et où l’on cuisine aussi pour les clients. Certains sont devenus de vrais restaurants. Warung Pantai veut dire «warung de la plage».
* Bulé : «Blanc» en indonésien. Nuance péjorative.
* Legong : danse traditionnelle de cour, dansée aujourd'hui dans tous les villages.
* Banjar : conseil de quartier, quartier.
Notes
* Warung : un warung est une échoppe à la fois épicerie, café et où l’on cuisine aussi pour les clients. Certains sont devenus de vrais restaurants. Warung Pantai veut dire «warung de la plage».
* Bulé : «Blanc» en indonésien. Nuance péjorative.
* Legong : danse traditionnelle de cour, dansée aujourd'hui dans tous les villages.
* Banjar : conseil de quartier, quartier.