daniel debut - dans les griffes de satan - texte intégral

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dans les griffes de satan

Par daniel debut

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Table des matières
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Chapitre 1

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans les griffes de Satan.

 

 

 **

 

 

 

6 juin 2006 quelque part dans Paris.

 

Le volet du confessionnal s’ouvrit d’un coup sec, émettant un léger écho dans l’église presque vide à cette heure de la matinée.

– Mon père...

Un silence s’instaura dans ce réduit qui sentait la cire. Un fin grillage de séparation, aux mailles très denses, faisait respecter  l’anonymat parfois tant recherché par certains pénitents.

Fixée Au plafond, une faible ampoule tamisait cet espace clos au reste du monde.

– Oui je vous écoute mon fils.

– Mon père, accordez–moi le pardon, j’ai rencontré Satan...

Nouveau silence.

– Expliquez–moi ça mon fils. Mais avant, souhaitez–vous pour vous libérer me donner votre identité ? Bien sur, vous en êtes libre.

– Je m’appelle Norbert Lebatelleur.

– Vous n’êtes pas un habitué de cette église n’est–ce pas ? Votre nom ne me dit rien...

– Non en effet... Mais, Avant tout, veuillez prendre en considération que mon récit pourra vous sembler... hors norme, hors de la réalité objective !

– Dieu est prêt à tout entendre mon fils.

– Et bien, je suis chercheur indépendant dans le domaine des ondes depuis maintenant pas mal de temps. Certains scientifiques pensent de moi que je suis brillant, certains autres que je suis fou...

– Et vous où vous situez–vous ?

– Qui peut dire où commence la folie et où fini la raison ? où commencent les atomes et où fini le monde corpusculaire, où commence la vie et où termine la mort ?

– Vous voulez dire où commence la mort et ou fini la vie ?

– Non non, où commence la vie et où termine la mort.

Un nouveau silence, voulu, de la part du prêtre, s’instaura.  Il lui laissait le temps d’essayer de comprendre le sens de cette phrase encore obscure.

– Voila mon père, tout commença ce soir précis lors d’une conférence de presse que je donnai à Paris afin de trouver de nouveaux crédits.

*

 

Novembre 2005.

 

– Monsieur Lebatelleur ? Enchanté, je suis Blandine Lemarcier, chargée de l’organisation de votre réception, certains de vos invités sont déjà là, je pense que les autres ne devraient plus tarder s’ils n’ont pas eu peur d’affronter la pluie...

Depuis plusieurs jours des trombes d’eau tombaient sur Paris lui donnant un air hivernal et blafard.

– Bonjour, je vous remercie, auriez vous une pièce adjacente où je pourrai premièrement me sécher et faire une dernière lecture de ma présentation ?

– Oui bien sur suivez–moi.

Novembre 2005.

 

– Monsieur Lebatelleur ? Enchanté, je suis Blandine Lemarcier, chargée de l’organisation de votre réception, certains de vos invités sont déjà là, je pense que les autres ne devraient plus tarder s’ils n’ont pas eu peur d’affronter la pluie...

Depuis plusieurs jours des trombes d’eau tombaient sur Paris lui donnant un air hivernal et blafard.

– Bonjour, je vous remercie, auriez vous une pièce adjacente où je pourrai premièrement me sécher et faire une dernière lecture de ma présentation ?

– Oui bien sur suivez–moi.

Blandine Lemarcier longeât le couloir sur quelques mètres et ouvrit une porte donnant sur une pièce plongée dans l’obscurité. Le néon clignota un instant et la lumière fit apparaître quelques chaises placées autours de tables formant un arc de cercle. Dans un coin un vieux projecteur et de hautes fleurs en soie finissaient ce décor plutôt spartiate.

– Je vais vous chercher de quoi vous sécher.

– Je vous remercie !

– De rien.

Norbert Lebatelleur posa sa sacoche usée par le temps puis, se sépara de son imperméable détrempé qui lui collait au dos. Dans la pièce à coté le son assourdi des invités s’amplifiait. Il était bientôt l’heure d’entrer dans la fosse aux lions. Cette conférence était cruciale pour le déroulement du  programme L.U.X. Norbert savait qu’il jouait gros ce soir.

– Voila je n’ai pas trouvé mieux pour vous sécher, je suis désolée...

Blandine était apparue souriante avec à la main un essuie main tout neuf et encore plié.

– Ho! merci ce n’est pas grave cela ira merci...

Norbert se frotta vigoureusement la tête puis sortit un peigne pour se recoiffer. Il se regarda dans le reflet de la vitre.

– Voila ça va mieux ! Puis–je encore abuser ?

– Dites toujours !

– Auriez–vous une tasse de café ?

– Oui il y en a dans la salle, j’y vais.

– Merci.

Je suis là pour cela !

*

A peine Blandine avait elle disparu dans l’entrebâillement de la porte que Norbert sentit soudainement une angoisse lui monter au creux de l’estomac. Cette peur indescriptible, il la côtoyait maintenant depuis à peu près trois ans. Un frisson lui parcouru la colonne vertébrale, son cœur accélérait et la moiteur soudaine de ses mains ne le trompait pas.

 D’une main fébrile, il ouvrit sa sacoche, sortit un tube et en sortit fébrilement ce qu’il appelait : ses abrutissants.

– Çà va ? Vous êtes tout blanc ! demanda Blandine la tasse de café à la main.

– Oui  seulement un petit coup de fatigue, je dors mal en ce moment.

Norbert goba les cachets et bu la tasse d’une gorgée. La chaleur du café lui fit du bien.

– Désirez–vous autre chose ?

– Merci c’est parfait. J’arrive d’ici une dizaine de minutes...

– Parfait à tout de suite, je suis dans la salle si besoin.

 

*

Norbert prit son dossier. Tout était prêt depuis déjà quelques jours. Il avait répété et répété encore son intervention afin de pouvoir pallier à toutes questions délicates. Rapidement, il feuilleta les pages de son manuscrit attendant  que la boule au creux de son estomac disparaisse.

– Pourvu que cela ne revienne pas ce soir...  pensa t il.

Il regarda sa montre, il était l’heure. Gardant son dossier sous le bras, il saisit son imperméable et sa sacoche. Il franchit les quelques pas qui le séparaient de la foule déjà installée puis, prit une dernière inspiration et entra. D’un air faussement décontracté, il regardait la salle de biais. Une cinquantaine de personnes l’y attendait. La salle était plutôt bigarrée et à coté de la travée, une femme essayait tant bien que mal de faire tenir un parapluie sur le bord de sa chaise. A coté, un homme distingué se lissait les moustaches tout en lisant distraitement le programme de la conférence. Un peu plus loin un autre homme regardait dans le vide. Sa femme lui décocha un léger coup de coude.

– Tiens c'est lui !

Norbert continuait sur sa lancée. Les cachets commençaient déjà à faire effet et la boule d’angoisse disparaissait.

Il se dirigea vers le pupitre, posa négligemment son imperméable, sa sacoche, puis posa méthodiquement son dossier sur le fin pupitre d’acajou et se pencha vers le micro.

– Bien... merci à toutes et tous d’être venu ce soir malgré les intempéries, c’est la preuve que j’intéresse quelques personnes sur terre...

Il s’essayait à une plaisanterie afin de décontracter la salle et d’amener ses propos.

– Comme  vous le savez pour certains, je voudrai vous présenter ce soir le fruit de mes recherches. Depuis maintenant plusieurs années, je travail en toute indépendance sur les ondes et notamment  sur les très hautes fréquences pouvant amener une modification de la configuration cérébrale d’un patient.

Reprenant des pistes ouvertes dans les années 1900 je vous présente aujourd’hui mon système que j’ai appelé L.U.X.


*

 

– Vous savez mon père cette invention me tenait tellement à cœur... C’était pour moi la possibilité inespérée d’offrir au monde un nouveau regard sur notre psychisme, sur une nouvelle façon de le soigner mais aussi sur le regard que l’on porte sur l’énergie des ondes et j'étais la, devant cet auditoire prêt à tourner ce que je croyais une page désuète du monde, tel le découvreur d’un nouveau continent...

– je comprends, c’est tout à fait louable mais poursuivez...

 

*

 

Après près d’une heure d'une longue présentation, Norbert n’avait fait aucun faux pas. La mise au point et ensuite la mise sur le marché d’un système novateur de stimulation magnétique transcranienne, utilisant les ondes THF, semblait intéresser l’auditoire. Il y avait d'ailleurs reconnu certains visages du monde scientifique assis dans les premiers rangs.

Il se posa un instant, s'appuyant du bras sur le pupitre. Une personne au fond de la salle éternua assez bruyamment. Il reprit le cours de son exposé comme ci rien n'était.

– Ainsi, La stimulation du lobe temporal du sujet pourrait provoquer des hallucinations positives et calmantes, voire peut–être l’accès à un autre niveau de réalité ou sorte de « double conscience », l’une éclipsant l’autre à volonté suivant la nécessité perçue par le thérapeute.

Norbert fit une pause afin de respirer et de reprendre :

– Ces hallucinations peuvent être visuelles : apparitions de séquences visuelles calmantes, magnétophosphènes, flashs lumineux, … sonores, olfactives, gustatives ou tactiles avec une  hausse ou une baisse possible de la température interne afin d’amener le patient dans une sensation néo–natale.

Il regardait la salle.
– Notons qu'un effet hallucinatoire peut bien sûr être aussi obtenu par administration de drogues ou par hypnose comme c'est parfois le cas de nos jours... mais, vous conviendrez qu’il est de la science de proposer une nouvelle voie thérapeutique pour les patients... La voie d'un nouveau millénaire !

Norbert nota quelques chuchotements. Un deuxième éternuement ponctua le silence des invités.

– A vos souhaits !

La personne opina du chef et sortit un mouchoir. Elle se moucha et lança un :

– Merci.

Le reste de la salle se tourna vers elle.

– Désolé... dit la personne en replaçant son mouchoir dans sa poche.

Norbert reprit appui des deux mains sur le fin pupitre. Blandine se tenait debout dans la travée de gauche, un micro à la main.

– Avez vous des questions ? lança t il à la salle.

Il balaya lentement du regard l’assemblée de gauche à droite, à la recherche d’une main tendue. Son regard s’arrêta sur le visage d’une femme d’une trentaine d’années à droite de la salle.

Elle se trouvait assez loin, sur la dernière chaise de sa rangée et pourtant, c’était comme si une parenthèse s’était ouverte dans l’espace et dans le temps. Norbert percevait avec une étrange acuité, les traits parfaits de son visage. Elle avait des cheveux mi longs mais c’était surtout ses yeux qui l’attirait irrésistiblement. Il sentit sa glotte se serrer légèrement.

 – S’il vous plaît ! lança une voix au milieu de la salle.

– Oui pardon je vous écoute !

Norbert sentit une difficulté presque physique à revenir à ses pensées. Un homme barbu et bedonnant se leva. Il avait le col de sa chemise ouvert et portait de fines lunettes. Blandine s'avança d'un pas prête à tendre le micro. Il se raclât la gorge et dit :

– Le courant qui est induit par les rayonnements électromagnétiques dans le corps humain interfère parfois avec les courants endogènes et vient ainsi perturber le fonctionnement du cerveau. Pensez–vous qu’une paralysie temporaire de type « akinésie » ou au contraire, les contractions musculaires spontanées de  « fasciculation » que pourrait subir un patient  ne puissent être rémanentes ?

Norbert tourna une feuille de sa présentation.

– A priori non... pas de rémanence. Du moins pas chez mes souris... mais cela reste bien sur à être testé sur un homme.

Quelques rires retenus se firent entendre dans la salle. C’était un bon point pour Norbert qui se savait, attaquer la partie la plus difficile de sa présentation à savoir ses résultats et son besoin d’argent frais pour terminer ses travaux.

Une autre main se leva. Norbert jeta un rapide coup d'œil vers la droite comme pour s’assurer que la femme brune était encore là.


– Bon OK... admettons que votre système fonctionne. Quelles retombées économiques pour un investisseur ?

Le costume sombre de cet homme ne trompait personne sur sa qualité. Sans aucun doute, il avait à faire à un investisseur potentiel.

– Et bien... disons avant tout que je vois cela pour le bien de l’humanité et pour le bien des millions de patients atteints de schizophrénie et de troubles du comportement. Une telle possibilité de contrôle sur le psychisme prendrait des parts de marchés importantes voir majoritaires sur les médicaments employés actuellement. J'en profite d’ailleurs pour préciser que le L.U.X n’en est qu’a un stade pré–expérimental et qu’il m’est nécessaire de recourir à un appel de fond pour pouvoir pousser plus loin les tests. Je fais donc appel à vos bonnes âmes...

– De combien avez–vous besoin pour terminer ?

Norbert marqua un silence.

– Si vous le permettez, je préfère discuter de cela en privé. Je demeure ouvert à toutes propositions même les plus énormes !

L’homme sourît avec un léger mouvement  approbateur des lèvres. Norbert posa ses deux mains à plat sur la table afin de se donner un peu de contenance. Dans les premiers rangs, une femme d’un certain age se leva sans lever la main. Les autres invités la regardait médusés. Ses traits et cheveux blancs et courts lui donnaient un aspect un peu masculin.

– Tout cela me semble être pure science fiction, je me vois mal appliquer une telle chose sur mes patients.

Norbert se frotta le plat de la main.

– Je  comprends aisément qu’une personne peu familiarisée avec l’électromagnétisme sera facilement impressionnée par le caractère non conventionnel du L.U.X. Mais, cela est à deux pas d’entrer dans l’histoire. Prenez par exemple... le téléphone... Qui aurait prévu il y a deux cents ans le téléphone portable ?

De nouveaux chuchotements se firent entendre dans l’assistance et les têtes opinèrent. Norbert avait le sentiment qu’il venait de marquer points sur points. Il se détendit d’un coup.

Une autre main se leva dans le fond de la salle. C’était un homme d’une vingtaine d’années, boutonneux et à la chevelure ébouriffée. Il était plutôt petit et Norbert avait du mal à le voir clairement.

– Oui...

– Dites nous en plus sur le mode de propagation des ondes s’il vous plaît !

– Norbert leva le doigt et dit :

– Voila une question de première importance !

Il prit de son dossier un transparent et s’approcha d’un projecteur situé à sa droite. Il appuya sur le bouton et son regard se figeât sur le visage de la belle brune.

Une fois de plus il se sentait hypnotisé comme lorsque l’on regarde les yeux d’un chat.

Le projecteur ronronna et Norbert plaça son transparent tout en continuant de fixer les yeux de la femme. Elle sourit. Norbert sentit un frisson lui monter le long de la colonne.

– Calme toi pensa t il, calme toi bon Dieu !

Il se tourna d’un mouvement assez rapide et se plaça sur le coté afin de ne pas gêner les regards.

– L.U.X repose sur le principe d’un tube à vide. Un générateur couplé à  un amplificateur de courant de très haute fréquence 6666 cycles dont le flux d’électrons est régulé par une puce de mon invention et ayant en elle un émetteur intégré. Le tube, lui, est commandé à la fois par un champ électrique et par un champ magnétique.

Avec son doigt, il montrait les différentes parties du système.

– Je ne peux vous en dire plus mais, il est à noter que l’on peut extrapoler un système encore plus sophistiqué et plus vaste...

Il fit une pause d'une seconde.

– Cela à base d’implants récepteur neuronaux qui maintiendraient un contrôle à distance plus éloigné.

Une voix coupa net Norbert.

– 6666 c’est le nombre du diable que vous nous promettez là !

La jolie jeune femme brune n’avait pas bougé la tête depuis le début de la soirée. Elle semblait ignorer le reste de l’assemblée comme ci elle n’existait pas. Soudain, elle tourna la tête d’un coup et regarda en direction de la voix qui avait pris la parole.

Devant cette répartie, Norbert se sentit désemparé. Que répondre à une telle remarque ? Il sentait bien à travers le ton de la voix qu’il risquait d’entrer sur un territoire miné.

Il esquissa un large sourire de vendeur de voiture et demeura dans un mutisme entretenu laissant bien comprendre qu’il ne répliquerai pas.

Il se rappela en un éclair un passage de sa jeunesse où son grand père paternel lui avait dit :

*

– Fiston, rappelle toi toujours de cela : méfies toi des gens qui veulent toujours garder les mains propres, ça cache quelque chose...

– C'est à dire grand père ?

– Contrairement à ce que l'on veut laisser croire aux ignorants, rien n'est jamais aussi simple et aussi tranché dans la vie.

– Je ne te comprends pas.

– Rien n'est tout blanc ou tout noir tu comprends ?

Il hochait le menton d'un regard gourmand d'apprendre la vie.

– Au commencement ils arrivent, tout gentil avec leur air de saint puis petit à petit avec le temps, tu t'aperçois que derrière ce masque de Saint il y a le Diable en personne...

– Et ?

– Et après c'est trop tard, tu es déjà entré dans cette ronde sans fin qui te pousse toujours de plus en plus bas. Celle du mensonge...Envers toi même.

Le grand père s'était assis à l'ombre d'un grand arbre cherchant un peu de frais en cette chaude après–midi d'été. La campagne environnante était bercée d'une chaleur pesante. Norbert s'assit à coté de lui, il regardait ce spectacle magnifique de la nature. Il leva les yeux et son regard se perdit dans le ciel bleu.

– Souvent, les gens se terrent derrière le rideau de la morale, pfft... elle à bon dos !

– Donc nous avons tous en nous une part de négatif ?

– Oui mais il est  très difficile de savoir ou cela commence...

Il se grattait la tempe où perlaient quelques gouttes de sueur.

– Après tout, C'est quoi la morale si ce n'est des règles arbitraires édictées par quelques uns pour le reste du peuple ?

– Mais on ne peut pas tout faire, tout se permettre !

– Non tu as raison, mais certains ne s'encombre pas de ce genre de réflexion !

Norbert jouait avec une paille.

– Et c'est souvent ceux qui donnent le meilleur visage d'eux même.

 

*

 

Personne ne semblait vouloir casser le silence puis, un homme d’une soixantaine d’années se leva. Il portait un complet veston et de fines lunettes cerclées.

– Monsieur, je ne vais pas y aller par quatre chemins, j’appartiens à la communauté scientifique depuis maintenant assez longtemps pour pouvoir reconnaître une idée viable et cartésienne d’un projet farfelu. Votre introduction semblait intéressante mais je crois là que l’on sombre comme le Titanic. Vous pensez vraiment pouvoir contrôler des dépressifs notoires à distance ? et quant à vos ...puces neuronales... ça ressemble  trop à 1984 de George Orwell. Avouez que tout cela est tiré par les cheveux !

L’homme se rassit regardant autours de lui de parts et d’autres afin d’accrocher une opinion similaire.

Norbert baissa les yeux se concentrant au maximum pour trouver une parade et surtout pour ne pas exploser de rage.

Il était si près du but qu'il ne fallait pas laisser ces personnes le détruire en vol.

– Monsieur... vous semblez en effet représenter la science. Cette science qui, il y a quelques années, nous disait que la vie hors de notre système solaire était totalement impossible. Je ne vous parle pas de petits hommes verts mais simplement de briques de vie primordiales...

– Or, on sait maintenant avec certitude qu’il existe des centaines, voir des milliers d’exo–planètes hors de notre système.

– Ça ne prouve rien quant à votre théorie ! Répondit l’homme fortement sans prendre la peine de se lever.

Norbert décroisa les mains et pointa l’homme d’un doigt vengeur. Il sentait monter en lui une sorte de fureur qu'il essayait tant bien que mal de canaliser.

– Monsieur, croyez–vous qu’il puisse exister une énergie libre et gratuite, produite par des transformateurs à hautes fréquences capables de générer des forces électromotrices de plusieurs millions de volts ?

– Si cela existait ça se saurait !

Il demeurait assis le dos collé a son siège.

– Monsieur, cette énergie a été découverte en 1898 par Nikola Tesla ! et pour votre mémoire, ce Monsieur a été  Prix Nobel, auteur de plus de 900 brevets traitant de nouvelles méthodes pour aborder la conversion de l'énergie.

 Il détenait aussi quatorze doctorats des universités du monde entier et maîtrisait à ses heures perdues plus de 12 langues... Vous faites mieux ?

L’homme se sentit immédiatement vexé et dans un dernier baroud d’honneur lança :

– Oui et elle est où votre énergie aujourd’hui ?

Il se leva.

– On dit que J.P. Morgan qui le subventionnait jusqu’à là, lui coupa les fonds et fit obstacle à tout nouveau financement. Morgan  fonda alors la General Electric Company avec pour but de s'assurer le contrôle de la future électrification payante, elle, de l'Amérique.

Il marqua un temps d'arrêt comme pour donner plus de poids à ses paroles.

– Un jour, le FBI débarqua et on lui confisqua tous ses plans avec interdiction de retravailler dessus sous peine de prison à vie !

– C’est grotesque on est dans X files. Les ragots internet, voici vos sources !

Plusieurs personnes parlèrent en même temps et la conversation devint une mêlée ouverte.

Norbert prit une règle qui traînait prêt du tableau et tapa sur le pupitre.

– Allons! allons ! reprenez votre calme !

– S'il vous plaît !

Le silence reprit mais déjà certaines personnes quittaient la salle.

Norbert avait maintenant du mal à rester calme. Il regarda sur la droite et vit la femme lui faire un très léger signe d’acquiescement de la tête.

– Bien avez vous d’autres questions ?

D'autres questions furent lancées à la cantonade. Norbert tentait de rattraper le dérapage. Il sentait en lui comme un goût amer. Pourquoi fallait il qu'il y ait toujours quelqu'un pour empêcher le monde de tourner en rond ?

Il répondait aux questions comme mu par une force extérieure mais au fond de lui, il demeurait emmuré dans une rage folle.  Il regarda la jeune femme. Elle le regardait aussi, sans bouger et cela le réconforta. Elle était si jolie...

  

*

– A ce moment là mon père, je cru sentir le monde se dérober sous mes pieds. J’avais tout préparé. Tout sauf cela ! D’abord attaqué par cette personne qui voyait en moi le Diable puis par un empêcheur de tourner en rond, aussi stupide que servile. Je senti en moi et pour la première fois, cette sensation étrange de vouloir les faire disparaitre.

– Voulez vous dire de les dominer dans une joute verbale ?

– Non ... de les tuer mon père... de les tuer.

 

*

 

–Alors d’autres questions ?

– Non pas une question mais une interrogation ! si votre projet venait à se concrétiser ne pensez vous pas que vous seriez dans la même position que ce  Monsieur Tesla ? en effet, vos idées d’implants ou tout simplement d’ondes pouvant contrôler les comportements schizophrènes pourrait tout aussi bien être récupérées par des gens peu scrupuleux. De là à passer à un asservissement de masse il n’y a pas loin.

Norbert posa la règle avec laquelle il jouait nerveusement.

– Évidement on ne peut écarter tout dérapage et je compte ne travailler que sur un système à portée restreinte. Limiter les effets dans l’espace et dans le temps ! Disons un ou deux mètres autour de l’appareil et environ deux à trois jours pour ce qui est de l’effet.

 

Un coup de tonnerre fit vibrer les vitres et surpris tout le monde. Dehors, la pluie redoublait de violence et la chaussée devint détrempée en quelques secondes. Sous les pieds des premiers invités qui sortaient de la conférence, un tapis d’eau rendait la rue presque impraticable.


A l’intérieur, les rangs étaient maintenant clairsemés et bon nombre de personnes s’était levé afin de discuter à battons rompus avec Norbert Lebatteleur.

La jeune femme attirait toujours le regard de Norbert et celui ci n’arrivait plus à s’en détacher. A chaque fois que son regard croisait le sien, il se remémorait inconsciemment ses premiers rendez–vous avec sa femme mais tout cela s’était arrêté si brusquement trois ans plus tôt.

*

 Assise en silence, la jeune femme scrutait  d’un regard amusé les personnes qui papillonnaient autours de Norbert. Blandine proposait du café à qui en voulait.

– Café ?

Une personne leva la main et Blandine lui servit un gobelet de café fumant.

– Bravo mon cher Norbert, je suis sur que vous êtes la révélation scientifique des années à venir !

Norbert Lebatteleur se tourna et se trouva nez à nez avec une femme d’une cinquantaine d’années.

Son visage rond et ses cheveux à la limite de l’orange ne lui disait rien et il essayait rapidement de mettre un nom dessus. Pourtant, le ton enjoué de sa voix semblait indiquer une certaine familiarité.

– Merci... merci beaucoup. Bredouillât Norbert.

Blandine s'était rapprochée.

– Vous vous rappelez de moi n’est ce pas ? non ?

Norbert essaya de lancer un grand sourire afin de meubler.

– L’année dernière à la conférence de San francisco sur les bio–composants...Marlène, Marlène Larzac du journal sciences alternatives !

Norbert feint de se remémorer son nom. Il claqua des mains dans un air soucieux.

– Oui ça y est j’y suis. Excusez moi mais je rencontre tellement de monde.

– En fait, si peux en réalité... pensa t il,

Blandine lui servit un gobelet.

– Bravo encore bravo. Enfin quelqu’un qui ose dire tout haut ce que les autres disent tout bas !

Quelques personnes intriguées par le ton haut perché de cette femme s’agglutinèrent et formèrent un petit groupe.

Tentant tant bien que mal de jeter un coup d'œil du coté de la jeune et intriguante brune qui n’avait toujours pas bougé, Norbert jouait des épaules faisant sans blanc de chercher quelqu’un au fond de la salle. Un homme enfilait un imperméable et s'apprêtait à sortir. Un nouveau coup de tonnerre gronda dans le ciel Parisien. Marlène Larzac se dressa sur la pointe des pieds et dit :

– Vous avez vu comment il a mouché ce prétentieux !

Les têtes alentours opinèrent. C’était toujours au moins quelques personnes ralliées à la cause.

– Quel trou du cul !

Norbert  regardait goguenard cette furie sortie de nul part et qui lançait à qui voulait l’entendre ce que lui pensait de certains scientifiques décrépis.

– Comme vous y aller ! après tout c’est un peu normal les réactions de ce soir !

Blandine passa prêt du groupe en lançant un :

– Café ?

Quelques mains se tendirent.

– Vous savez c’est toujours difficile pour ces personnes représentantes d’une institution, d’accepter que quelques chercheurs de fortune ne rament pas dans le même sens.

– Oui et c’est pour cela que l’humanité en est là où elle en est !

Une personne, tasse en main,  prit la parole.

– Je suis d’accord avec vous, il est temps de donner l’impulsion qui nous ferra basculer vers une ère nouvelle !

La conversation tournait doucement au New age et Norbert sentit la nécessité de recentrer les propos.

– Oui...O.K... mais c’est avant tout pour le présent que je vois les choses, après...

On entendait la pluie s'abattre dans la rue.

Un homme lança :

– Dommage que je n’ai pas d’argent je serrai partant !

Norbert se tordit les lèvres. Cela lui rappela que les crédits étaient sa seule solution s'il ne voulait pas mettre la clé sous la porte.

– Écoutez si vous ne pouvez rien donner alors faites circuler l’information. Il doit bien y avoir un mécène sur terre ! non ?

La jeune et ténébreuse brune s’était levée, se plaçant face à Norbert comme pour lui envoyer une invite secrète. Elle le regarda droit dans les yeux et d’un coup se tourna, se dirigeant d'un pas nonchalant vers la porte.

– Excusez moi une urgence ! dit Norbert.

Abandonnant  le petit groupe et peut être des crédits, Norbert Lebatelleur n’y tenait plus. Il devait parler à cette femme.

D’un pas rapide il se dirigeât vers la porte, posant au vol son gobelet de café. Elle venait de passer la porte battante. Son cœur accélérât. Il y était presque.

Elle n’avait que quelques mètres d’avance.

D’une main il poussa la porte et arriva dans le couloir non loin d'où il avait révisé quelques heures auparavant.

Prêt à lancer un appel à cette jeune femme. Il esquissât un son mais, personne ne se trouvait dans le couloir et sa voix ne trouvât que la réverbération du couloir vide.

– Bon dieu ! où est elle ? Grommelât il soudainement énervé.

Il courut vers la porte principale et regarda dehors. La pluie tombait toujours et formait un rideau masquant les enseignes du fond de la rue.

Il se retournât vers le couloir, pantois.

– Blandine, Blandine !

Elle venait d’apparaître au fond du couloir une feuille à la main.

– C’est pour certaines personnes qui voudraient vous laisser leurs coordonnées !

– Blandine n’avez–vous vu personne ?

Elle fit une moue ne comprenant pas ce qu’il voulait dire.

– J’aurai due ? non personne la bas!

Norbert ne comprenait plus. Tel un automate, il lâcha un merci et ouvrit de nouveau la porte donnant sur la rue. Il sortit d’un bon mètre et au milieu du trottoir, sous une pluie serrée, il se tourna dans les deux sens afin d’apercevoir cette silhouette fugitive. Il n'y avait personne.

– Vous allez attraper la mort ! lança Blandine se cachant de la pluie et dont seulement la tête passait dehors.

Norbert se tourna vers elle.

– C’est déjà fait... c’est déjà fait... murmura t il.

 

*

 

Il retourna, trempé, dans la salle de conférence maintenant fortement clairsemée à cette heure qui commençait à être tardive.

Marlène Larzac réapparut.

– Alors on vous cherchait partout !

– Excusez moi  me voici...

Norbert parlait tel un robot, tellement obnubilé par cette disparition fugitive. Il avait beau essayer de trouver une explication, rien n’y faisait. Où était donc passé cette femme ?

Marlène Larzac le tira par la manche.

–Voulez–vous un papier dithyrambique dans notre prochain hors série ?

– Oui bien sur !

D’un coup Norbert était revenu à la réalité. Les crédits, toujours la chasse aux crédits.

Les autres personnes déjà enfilaient leurs manteaux, se préparant à affronter la tempête qui semblait faiblir un peu.

Une personne renversa un peu de café sur le sol. Blandine s'approcha rapidement une serviette en papier à la main.

– Ce n'est pas grave !

Elle commença à essuyer le sol d'un geste vif.

Marlène Larzac posa sa main sur l’épaule de Norbert.

– Ne vous en faites pas pour les crédits je suis sur que vous allez être entendu !

– J’espère car pour l’instant...

Une moue finie sa phrase.

– Allons croyez–moi, je sens pour vous le début d’une aventure extraordinaire !

Elle lui sera le bras.

– Croyez–moi, les ondes !  dit elle dans un clignement d'œil.

– Voici ma carte ne la perdez pas cette fois !

– Promis lança Norbert ragaillardi.

 

*

 

Alors que cette furie, calmée d’avoir craché son venin, s’empressait de gagner le couloir presque désert, Norbert ferma son dossier perdu dans ses pensées.

– Crédits : zéro. Pensa t il. Et cette fille, triple zéro absolu...

Le clic de sa sacoche le fit revenir quelques années dans le passé. C était sa femme qui lui avait acheté cette sacoche. Il passa la main sur le cuir usé.

– Comme ça tu ressembleras à un vrai savant ! lui avait elle dit.

Il soupira avec un léger rictus au bord des lèvres.

– Putain de destin murmura t ’il.

La salle était vide et Blandine arriva d’un pas rapide.

– Vous êtes la ! voici la feuille de contacts. Je ne suis pas une spécialiste, mais certains titres pourraient bien vous emmener au pinacle ! Lança t elle d’une voix réellement heureuse.

– Merci beaucoup vous avez été top !

– Merci c’est gentil !

Non je le pense !


Un instant passa. Il se retint de ne pas demander si elle n’avait pas vu la mystérieuse brune. Mais au dernier moment sa voix s’étrangla.

– Bon bien j’y vais !

– O.K. peut être à une prochaine fois Monsieur Lebatelleur.

 

La pluie avait cessé d’un coup. Malgré la nuit qui couvrait Paris, on sentait de gros nuages couvrir la capitale d’un manteau opaque.

Norbert regarda sa montre elle marquait minuit quarante.

– Trop tard pour prendre le métro !  pensa t il.

Il se dirigea vers l’artère principale où il savait pouvoir y trouver un taxi, même à cette heure.

Le trottoir formait d’immenses flaques dans lequel se reflétaient les rares néons qui décoraient jours et nuits le quartier. De l’autre coté de la rue, un chien levait la patte sur des poubelles et continua son chemin comme si de rien n'était.

– Après tout, cela ne s'est pas trop mal passé...

Norbert était seul dans la rue. Instinctivement il se retourna sentant comme une présence le regarder. Il ne vit personne, la rue était désespérément vide.

– Pfft... il fait pas chaud...Pensa t il.

Il évita de justesse une flaque d'eau qu'il n'avait pas vu. Encore quelques pas le séparait de l’autre rue. Une voiture passa rapidement éclaboussant par gerbes les poubelles du quartier.

– Il ma raté de peu celui la !

Il s'arrêta devant une boutique ou un livre avait attiré son attention dans la vitrine. Il en nota l'auteur et le prix bien décidé de se l'acheter dans les prochains jours.

Il reprit sa marche le cœur joyeux.

L’artère principale était, elle, bien éclairée contrairement aux petites rues transversales. De larges trottoirs la bordaient et quelques magnifiques lampadaires la décoraient. A cette heure de  la nuit, Il trouva étrange de voir autant de personnes sur les boulevards détrempés de la capitale.

– Remarque, je suis bien là aussi moi...

Un peu plus loin, un feu rouge immobilisait une traîne de voiture dans lesquelles on pouvait y voir des visages mornes et à moitié endormis. Norbert pris vers la droite en direction d’une station de taxi qui se trouvait à une centaine de mètres. Ses pas résonnaient sur le bitume détrempé. Un klaxon le réveilla de ses rêveries. Il tourna la tête. Peut être était–ce la jeune femme dont il ne connaissait même pas le prénom. Malheureusement son attente se solda par une déception. Ce n’était qu’un conducteur  qui avait déboîté sans regarder. Une volée d’injures  ponctua l’incident et la circulation reprit ses droits.

Il accéléra le pas car quelques gouttes recommençaient de tomber. La station ne se trouvait plus qu’a quelques pas. En tête de station une berline Allemande attendait le touriste. Norbert se pencha en avant et colla son nez à la vitre du taxi. A l’intérieur, le chauffeur s’était endormi. Son menton barbu reposait contre sa poitrine. Norbert frappa plusieurs fois sur le carreau avant que le conducteur ne se réveille. Il ouvrit un œil, grommela une phrase courte qui devait être une injure, et appuya sur un bouton au centre du véhicule. La vitre s’abaissa et le conducteur se pencha légèrement sur le coté.

– Ouais...

– Bonjour, pouvez–vous m’emmener ?

– Ouais où ?

Devant le ton de ce personnage, Norbert faillit prendre un autre taxi mais, à bien regarder, il n’y en avait pas d’autre.

– Rue Lacépede 5eme.

– Ouais je sais, montez...

Manifestement le conducteur ne souhaitait pas travailler ce soir. Norbert  ouvrit la porte et se cala dans la banquette.

Le conducteur lança le moteur et la berline s’engagea dans la file de véhicules nocturnes. Arrivé à la hauteur de la place de la Concorde, le taxi prit à gauche pour longer les quais.

– Ça ne sent pas très bon dans ce taxi...Pensa t il.

Norbert ouvrit sa sacoche et sortit la liste que Blandine lui avait donné. Il parcouru les noms avec attention afin d’y trouver des gens connus.

 Il reconnu bien deux ou trois noms qui lui évoquaient quelque chose mais cela allait il être suffisant pour le tirer d’affaire? Le taxi ralentit au feu. Le conducteur lâcha :

– Fait moche hein ?

Norbert leva la tête et répondit d’un ton absent :

– Oui moche...

– Vous faites quoi dehors à cette heure ?

Norbert trouva le conducteur vraiment désagréable et rustre mais c’était sûrement le seul moyen de rentrer et de dormir car il ne tenait plus. Vu de trois quarts arrière, le chauffeur avait le crâne proéminent d’un Néandertalien ce qui lui tira tout de même un sourire.

 Toujours d’un ton absent, et tout en gardant un œil sur sa liste il répondit :

– Rien de spécial, une conférence...

– Ah je vois...Dans quoi ?

– Les ondes T.H.F !

Il souhaitait ainsi lui clouer le bec et avoir la paix pour le reste du chemin.

– Connais pas !

– Cela ne m’étonne pas... Ne put il  pas s'empêcher de répliquer.

Un instant passa. Le taxi accéléra.

– Et pourquoi ça ?

– Pourquoi quoi ?

– Que je ne connaîtrai pas vos ondes V.H.S

– T.H.S ! reprit Norbert, V.H.S c’est la télévision !

– Mouais T.H ce que vous voulez...

Un scooter doubla imprudemment la limousine. Le conducteur lança un juron.

– Parce que peu de personnes connaissent ces ondes.

– Ouais c’est sur...Remarquez, moi, mon fils il fait dans l’électronique. Moi j’y comprends rien !

Norbert se dit qu’il pourrait déjà commencer par apprendre à parler correctement et de se remémorer une phrase de la Bible : heureux les simples d’esprit.

Il rangea sa liste, sortit son Palm et l’alluma. Une alerte clignota, il avait un message sur sa messagerie.

 

 Il fallut quelques secondes pour pouvoir lire le message. C’était une information d’un site scientifique auquel il était abonné :

 

Découverte d’une nouvelle exo planète par une équipe Américaine. Trois clichés ont été pris, l’un au Very Large Telescope de l’ESO (Chili), La planète, dont la masse serait environ deux fois celle de Jupiter, tourne autour d’une étoile jeune...

 

Norbert repensa au scientifique de sa conférence. Il effaça le message et appuya sur off.

Le taxi s’arrêta. Les quais étaient bouchés même à cette heure de la nuit. A la gauche de la limousine une petite voiture Japonaise attendait elle aussi avec à son bord un homme d’une quarantaine d’années. Norbert tourna la tête vers l’avant de la voiture. Au loin un feu était passé au rouge et bloquait la file de véhicules.

– Font chier ! lança le conducteur.

Une moto s’arrêta au niveau des places arrières de la limousine. Norbert pouvait lire la marque tant elle était prête. Il leva les yeux et vit que derrière sa visière teintée, le motard le regardait. Norbert détourna les yeux  faisant mine de regarder la voiture Japonaise. Après quelques instants, machinalement, ses yeux se posèrent de nouveau vers le motard. Il n’avait pas bougé et le regardait toujours.

Norbert sentit un frisson parcourir son épine dorsale. Un sentiment de malaise l’assaillait.

Au loin le feu passa au vert. Le motard passa d’un coup sec sa vitesse du pied. Il  tourna la tête et accélérât d’un coup. Un bruit assourdissant se fit entendre et la moto disparue loin devant.

Le motard l’avait regardé avec trop d’insistance. Tout cela lui semblait louche.

– Peut être un voleur à la tire se dit il.

Le conducteur enclencha la première. La limousine démarra, changea de file pour se préparer à sortir après le feu. Dehors, la pluie retombait. Une sirène d’ambulance se fit entendre loin derrière et se rapprochait, Norbert se retourna pour voir. Une lumière bleu tournoyait à une cinquantaine de mètres.

– Manquait plus que ça ! lança le conducteur  en se serrant pour laisser passer l’ambulance.

– Vous avez vu cette moto ?

– Et alors ?

– Il parait qu'il y a de plus en plus de vol à la portière.

– Oh vous savez ça fait plus de dix ans que je fais ce métier, j'en ai vu de toutes les couleurs !

Norbert, sans trop savoir pourquoi, se sentait nerveux.

– Tiens il y en a un, un jour, qui voulait me payer pour faire de cochonneries à l'arrière...

Norbert regardait loin devant afin de voir si la moto était encore là.

– Remarquez, c'est aussi ce qui est bien dans ce métier, on ne sait jamais qui on prend en charge !

Norbert ne l'écoutait que d'une oreille. Il avait lu quelques jours auparavant dans le journal que des motards suivaient les taxis. Ils attendaient que les touristes descendent pour les attaquer et les voler puis, repartaient aussi vite qu'ils étaient apparus.

– Regardez...vous par exemple, si cela se trouve, vous êtes un homme en fuite !

– Vous regardez trop de films...

Il passa une vitesse et la limousine accéléra progressivement. Norbert regardait les immeubles de Paris défiler. D'une main, le conducteur ouvrit un sachet qui se trouvait à coté de lui. Tout en regardant la route, il tira une poignée de cacahuète qu'il happa goulûment.

– Z'en voulez ?

– Non merci...C'est gentil.

– L'autre jour, j'ai un collègue qui s'est fait molester...Tout ça pour quelques billets.

– Merci de me remonter le moral.

– Oh moi je dis ça mais il parait que les statistiques sont formelles...

Norbert regarda son crâne proéminent.

– Il y a pas plus de risque en taxi qu'ailleurs.

– Alors tout va bien.

– Oui des motos, vous savez, j'en croise des centaines par jours. S'il fallait que je me pose des questions à chaque fois...

– Oui en effet.

La  grosse main boudinée, replongea dans le  paquet de cacahuètes. Norbert suivait le geste du regard et ne manquait pas un instant de ce spectacle surréaliste.

La circulation était redevenue assez fluide et le taxi semblait glisser sur l'asphalte.

Le taxi arrivait dans le quartier de L'Odéon. Norbert se sentait fatigué. Il se laissa aller contre la banquette  la tête en arrière. Quelques instants il se sentit partir. Il se releva et ouvrit plusieurs fois les yeux afin de ne pas s'endormir. Le visage de cette jeune femme flottait devant ses yeux. Comment avait elle pu disparaître si rapidement ?

– Fatigué ?

Le conducteur faisait une pause entre deux bouchées pour parler.

– Oui...

Plusieurs minutes étaient passées. Le conducteur tourna et s’engouffra dans la rue Monge. Il y avait beaucoup moins de passants dans ce quartier beaucoup moins touristique.

– Enfin je serai au lit dans quelques minutes. Pensa Norbert.

Le conducteur accéléra. Le feu venait de passer au vert. Norbert tendit la main pour saisir sa sacoche. Au même moment un crissement de pneus se fit entendre. Norbert leva la tête et n’eut que le temps de placer sa main devant son visage dans un reflex qu’il n’aurait jamais imaginé.

Une petite voiture venait de griller le rouge et dans une glissade incontrôlée, vint s’encastrer dans un bruit effroyable à l’avant de la limousine. Malgré son poids, la lourde voiture fit un bond de coté. Norbert fut projeté sur le coté et sa tête vint frapper la vitre qui fort heureusement résista au choc.

Il y eu soudain un silence total. Norbert était sonné. Dehors, quelques voitures s’arrêtaient en catastrophe afin de porter secours aux occupants des deux véhicules.

–Aie putain ça fait mal ! hurla le conducteur qui était courbé en avant.

Une main ouvrit la porte du conducteur et une tête se pencha à l’intérieur de l’habitacle.

– Ça va Monsieur ? demanda un jeune homme.

– Mes cotes ça fait mal ! rétorqua le conducteur dans un râle.

– Et vous ? demanda t il à Norbert.

– Oui ça va...Enfin je pense.

D’autres personnes s’affairaient autour de l’autre véhicule. Manifestement cela semblait plus grave. Norbert ouvrit la portière et sortit. Sa tête lui faisait mal et il titubait. Il fit le tour de la limousine par l’arrière et s’appuya sur le coffre. A trois mètres de là, une personne était allongée à terre, la tête ensanglantée et deux personnes l’entouraient, essayant de lui prodiguer des secours.

– Venez vite c’est très grave ! lançait une des personnes au téléphone.

Un climat de panique générale apparu et déjà d’autres personnes arrivaient  autour du lieu de l’accident. Norbert vit des fenêtres s’allumer non loin de là. Il se tourna et vit non loin, dans une zone sombre d’une porte cochère, une personne de haute stature, qui regardait la scène sans intervenir.

Déjà un véhicule de Police arrivait. Les portes s’ouvrirent à l’unisson et des policiers sortirent. Alors que trois policiers se dirigeaient vers la personne allongée au sol, un des policiers s’avança pour s’arrêter prêt de Norbert.

– Vous étiez à bord du véhicule? demanda le policier.

– Oui.

– Bien ne bougez pas attendez les secours.

– L’homme la–bas sous le porche dit Norbert sans se retourner.

– Mais il n’y a personne ! asseyez–vous par terre Monsieur vous avez prit un méchant coup à la tête.

Norbert se retourna pour scruter le porche. Il n’y avait personne.

Le SAMU arriva toute sirène hurlante. Des médecins habillés de blanc sortirent et très professionnellement prirent en main les secours alors que les policiers établissaient leur rapport en mesurant les traces de freinage sur la chaussée détrempée.

Norbert profita de la confusion générale et des gens qui témoignaient pour reprendre sa sacoche à l’intérieur du taxi. Son conducteur avait été emmené dans le camion. Il en était pour plusieurs cotes fracturées. Norbert paniqua.

 D’abord cette moto sur les quais puis cet accident et finalement cet homme posté sous le porche. Non, il ne pouvait pas avoir rêvé !

Rien de tout cela n’était dû au hasard.

Sans demander son reste il s’éclipsa discrètement. Il ne voulait pas apparaître sur le rapport de police. L’agitation du moment et les personnes qui s’étaient agglomérées lui permirent de traverser la rue sans être aperçu.

De l’autre coté de l’avenue, un des médecins dépliait un drap blanc pour recouvrir la personne allongée. Il était trop tard.

Rapidement Norbert s’enfuit d’un pas rapide et chancelant. Par chance il n’était pas loin de la rue Lacèpede. Une autre ambulance arriva sur les lieux. De ce coté de l’avenue, il n’y avait personne. Il accéléra le pas. Le bruit sourd de ses talons sur le trottoir résonnait. Prit comme d’une peur panique, il se retournait tous les dix mètres. Qui était cet homme caché sous le porche et pourquoi n’avait il pas bougé ? Tout cela était il prémédité ?

Les questions affluaient dans sa tête  comme une rivière tumultueuse et tout semblait s’accélérer.

 

*

 

Norbert avait froid. Sans doute le contre coup de l’accident. Il tira sur le col de son imperméable et courba l’échine.

Une des phrases de la soirée lui revint de plein fouet.

«  Et si votre projet venait à se concrétiser ne pensez–vous pas que vous seriez dans la même position que ce Monsieur Tesla «. 

Se pouvait  il que le L.U.X dérange certaines autorités ? Dans ce cas qu’allait  il advenir ?

Norbert se sentit alors seul au monde. Il arriva au coin de sa rue et parcouru les quelques mètres qui restait. Arrivé à sa porte, il tapa son code et le buzz de la gâche retentit à ses oreilles comme un son salvateur.

L’escalier lui paru interminable, il s’arrêta encore une dernière fois entre deux étages pour être sur que personne ne le suivait.

– Ça ne va pas tu débloques ! se dit il a voix basse.

Il ferma sa porte et souffla c’en était trop pour une seule journée.

Il jeta son imperméable et sa sacoche sur un fauteuil et alla se servir un verre d’eau fraiche.

 Il se dirigea directement vers la salle de bain, alluma, ouvrit son armoire de toilette et sorti un tube de somnifère. Il avait décroché depuis quelques semaines mais ce soir sa résistance s’effondrait.

– Tans pis... se dit il.

Il éteignit la lumière d’un geste mécanique, se déshabilla et alla se coucher. Près de sa lampe de chevet, comme un rituel immuable depuis près de trois ans, il saisit un petit cadre dans lequel se trouvait la photo de sa femme et de sa fille.

– Bon Dieu pourquoi ?

Un instant passa.

– Pourquoi n’êtes vous plus là ! Aidez moi j’en ai tellement besoin...

Il posa le cadre et sentit les larmes arriver.

– Allons cela ne sert à rien, il faut dormir maintenant.

Il se glissa sous les draps, éteignit la lumière et essaya de trouver le repos. Même si les cachets commençaient leurs effets, les images de cette journée défilaient sans cesse dans une danse frénétique.

 

*

 

– Mon fils, pensez–vous vraiment avoir été suivi cette nuit là n’était ce pas le fruit de votre fatigue journalière qui aurait perturbé votre perspicacité ?

– Norbert sentit la colère monter.

– Vous insinuez que j’ai eu des visions ?

– Non je m’interroge simplement. Rien de plus, rien de moins.

On entendit dans un bruit sourd et feutré la porte de l’église se refermer. Dehors le bruit d’une mobylette déchirait le calme de cette matinée. Le petit parc qui jouxtait l'église était le lieu de réunion des pigeons du quartier qui allaient et venaient, cherchant un peu de chaleur lors des courtes apparitions du soleil. Un peu plus loin, la rue était presque encore déserte, les commerces n'ouvrant que dans une bonne heure. Quelques personnes promenaient leurs chiens ou faisaient leur jogging matinal.

 

Le prêtre tenta de calmer le jeu.

– Comment était cet homme sous le porche, vous en souvenez–vous, n’y a t il pas un détail qui vous aurait échappé ?

– Non mon père, ce moment et cette histoire je me les suis repassés en boucle depuis et rien...

Un silence glaça l’atmosphère.

– Je vous avais dit que tout cela vous paraîtrait bizarre mais ce n’est que le début écoutez plutôt cela :

 

*

 

Le réveil marquait sept heures. Les rayons d’un soleil discret passaient à travers les persiennes. Le téléphone sonna. Perdu dans son sommeil, Norbert mis plusieurs secondes à émerger. Ses somnifères faisaient encore effet et il avait l’impression d’être noyé dans du coton. Il tourna difficilement la tête pour regarder le réveil.

– Bon Dieu je suis en retard, le réveil n’a pas sonné, je l’ai oublié hier.

Il lança les draps sur le coté  et s’assit sur le bord du lit. Enfin la sonnerie lui sembla réelle. Il se leva en soupirant.

– Oui oui j’arrive !

– Sans doute un faux numéro mais bon, cela me permet au moins de sortir du lit ...pensa t il.

Il décrocha gardant les yeux à moitié fermés.

–Allô!

Un léger temps passa.

 – Monsieur Lebatelleur ?

– Oui en personne !

– Vos travaux m’intéressent Monsieur Lebatelleur.

La voix était dans les tons graves, calme, et avait quelque chose d’inquiétant.

– Ah il y a donc au moins une personne...

– Vous avez dit pareil hier.

Cette phrase coupa net Norbert. Il se rappela en effet qu’il avait tenté de décontracter l’assemblée lors de sa conférence avec cette même phrase.

– Ah vous étiez dans la salle !

– Non...

Mais alors comment...

La voix le coupa une seconde fois.

– Comment, cela n’est pas important !

Norbert resta médusé.

– En êtes vous réellement où vous prétendez en être dans vos recherches ?

– Si vous m’appelez pour me dire ca, vous perdez votre temps. Je n’ai rien à démontrer de plus et ne comptez pas sur moi pour une interview...

– Je ne veux pas d’interview.

– Alors que voulez–vous ?

– Faire avancer la science, comme vous... Répondit la voix avec un zeste d’ironie.

Un nouveau blanc ponctua la conversation.

– Qui êtes vous? demanda Norbert, légèrement agacé. Il avait toujours cette sensation d’être sur un bateau qui tangue. Il se leva tout en calant son téléphone sur son épaule et se dirigea vers la cuisine.

– Pour l’instant moins vous en savez et mieux c’est.

Il ouvrit son pot de café  et en tira une cuillère pleine qu’il avança en direction de sa cafetière.

– Hier vous vous rappelez ? rue Monge...

Norbert renversa la cuillère et reprit son téléphone à la main.

– C’était vous sous le porche ?

– Qu’importe.

– Qu’importe quoi ? ce n’est pas vous qui y étiez, qui êtes vous ?

– Je vous le répète je préfère garder l’anonymat pour l’instant. Combien de temps vous faut il pour terminer vos tests ?

– Je ne sais pas quelques mois, un an au plus, mais qu’est ce que cela peut vous faire ? Que faisiez vous sous le porche, vous vouliez me tuer !!

– Disons plutôt que je vous protégeai.

– En nous regardant mourir, sans intervenir !

– Vous n’êtes pas mort, c’est le principal dit la voix d’un ton lugubre.

– Moi non mais l’autre personne oui !

– Une personne de plus ou de moins sur terre...

 Norbert explosa.

– Comment cela, une personne de plus ou de moins sur terre ! Vous pensez à sa famille, à ses proches ?

D'où il était, Norbert pouvait voir le cadre et la photo près de son lit. Son cœur se serra et la rage lui vint.

– Écoutez qui que vous soyez, je ne veux pas travailler avec vous.

– Vous n’avez plus le choix répondit la voix mystérieuse.

– Et pourquoi ?

– Ce n’est pas moi qui ai provoqué l’accident, d’ailleurs il était fortuit. Un autre groupe s’intéresse de prêt à vos travaux.

– Arrêtez vos mystères !

– Connaissez–vous un ancien projet nommé MK ultra.

– Certaines personnes disent que la CIA faisait des expérimentations de dédoublement de la personnalité sur des humains dans les années 70...

– Pas la CIA, un groupe très secret nommé Monarque. Le fait que cela ait été attribué à la CIA n’est qu’un tour de passe passe médiatique pour se faire oublier.

– Terminez–en qui êtes vous, qui représentez vous ?

– Je suis... disons... un industriel.

– Et que venez vous faire avec tout ce micmac de théâtre ?

– Vous éviter de mourir et rallier ma cause.

– Voulez–vous que je vous dise, vous me paraissez aussi dérangé qu’eux, s'ils existent... ce qui reste à démontrer.

– Croyez–vous que vos recherches ne paraissent pas « dérangés » aux yeux du peuple qui se complaît de se gaver de programmes télé débiles ?

Norbert s’assit. Il marquait un point.

– Bon je vous écoute grand manitou ! répondit Norbert ne trouvant rien d’autre pour garder de la contenance.

Cette voix lui semblait vraiment étrange. Elle demeurait continuellement d’un ton monocorde, sans réelle texture ni émotion. Pestant, il se releva pour tenter de remettre une nouvelle cuillère de café dans le filtre de la cafetière.

– Voila donc ma proposition Monsieur Lebatelleur, réfléchissez–y bien car votre futur en dépend. Soit vous acceptez de travailler pour moi moyennant une rondelette somme d’argent qui pourrait vous mettre à l’abri pour vos vieux jours soit vous choisissez de demeurer la proie des Monarques.

– Et qu’aurai–je à perdre avec ce groupe ? qui me dit que vous ne bluffez pas ?

– Rien ! c’est à vous de prendre la bonne direction mais, sachez que tous les chercheurs ayant été dans le giron des expériences MK ultra sont morts... de mort naturel.

– Vous insinuez que leurs morts étaient maquillées ?

– J’en ai la preuve.

Norbert ne savait trop quoi répondre. Même dans ses délires les plus fous, il n’aurait jamais imaginé être contacté de cette façon. La cafetière commença à faire du bruit et il changea de pièce. Il se cala dans un canapé qui se trouvait dans un angle du salon et posa ses pieds sur une table basse ou traînaient quelques vieilles revues.

– Combien proposez–vous ? s’étonna t il de demander.

– Ne vous inquiétez pas, plus que vous ne pouvez imaginer. Sans compter la gloire et la renommée.

La respiration de Norbert s’était imperceptiblement accélérée. Ses mains devinrent moites.

Un nouveau silence qui dura un peu plus longtemps, lourd comme une chape de plomb, sembla suspendre le temps.

– Elle vous à plut ?

– Qui ?

– Ne faites pas l’innocent où alors peut être l’avez vous déjà oubliée... A la droite de votre auditoire, hier...

– Comment ? elle fait partie de votre société ?

– Je ne peux vous en dire plus pour l’instant réfléchissez et si le parie vous tente  vous serrez contacté de nouveau dans quelques heures.

Le mystérieux correspondant avait raccroché. Il ne lui avait laissé aucune réponse possible ni aucun numéro à rappeler.

Le bip du téléphone agaça Norbert qui pesta tout en allant raccrocher l’appareil sur sa base.

– Mais oui j’y pense !  Se dit il.

Reprenant son combiné il appuya sur une touche afin de voir quel numéro l’avait contacté.

6666666 apparu sur l’écran.

– Encore en panne ! bravo !

Il raccrocha et alla se servir un café. Ce matin, ses souris de laboratoire pouvaient bien attendre un peu.

– Qui cela peut il bien être ?

Il essayait de se remémorer les personnes présentes hier, mais cela était tout bonnement impossible. Quel lien pouvait il y avoir avec cette brune au corps et au visage si parfait ?

Intrigué, Norbert se dirigea vers son ordinateur. Il tapa « mk ultra » et 27 000 réponses furent disponibles sur la page du moteur de recherche.

– Mouais ! dit il à voix haute.

Au bout de quelques pages net, il tomba sur un site qui parlait de ce projet. Il lut :

  

De 1944 à 1963, en Suède, 4 500 pensionnaires des asiles psychiatriques ont été lobotomisés sans leur consentement ou celui de leur famille, mais on ignore combien de malades mentaux ont été castrés, en Norvège, pendant la guerre froide, après avoir servi de cobayes à des expériences sur la radioactivité.

En 1945 quelques jours avant le débarquement sur les plages de Normandie, certains dignitaires du Reich Allemand ainsi que plusieurs médecins impliqués dans les expérimentations sur humains, quittèrent l’Europe sous une fausse identité pour être récupéré par la CIA afin de continuer leurs programmes.

 

– Tout cela commence joyeusement. se dit il et il continua.

 

Depuis, la CIA eu l’ occasion de faire parler d'elle. On a récemment découvert l'existence de programmes secrets consacrés à des expériences de contrôle mental, connus sous le nom de code  MK (pour  Mind Kontrol). Le plus connu d'entre eux, " MK–Ultra ", impliquant l'usage de L.S.D. et de stupéfiants.

 

De mieux en mieux... Norbert bu une gorgée de café en secouant la tête. Tout cela était tellement incroyable.


 

Une femme aurait aussi témoigné avoir passé près de trente ans, soumise au contrôle mental, comme esclave sexuelle pour le Gouvernement des États–Unis et cela  pour le plaisir de quelques dirigeants  d’un ordre mondial caché, secret et sataniste. Le père aurait livré sa fille sous la pression d’un groupe inconnu pour qu'elle devienne une esclave soumise au contrôle mental, dans le cadre du " Projet Monarch ", " émanation du célèbre MK Ultra de la CIA .

 

– Là on nage en plein délire... se dit il.

 

 Il reprit une gorgée de café et cela le réchauffa un peu. Dehors la température était plutôt basse pour la saison et de fréquentes rafales de vent  faisaient vibrer les carreaux. Il se replongea sur le texte.

 

Les états altérés sont des personnalités différentes qui sont crées indépendamment les unes des autres dans le même corps. Ces personnalités, « alter », peuvent être réactivées à volonté pour faire effectuer des tâches spécifiques à la personne programmée. Les déclencheurs de ces alter peuvent être des tonalités téléphoniques, des comptines, des dialogues de film ou des signes de la main.

 Lorsque le déclencheur est perçu par la personne programmée, cette dernière se met à exécuter le plan qu’on lui aura préalablement inséré dans l’esprit à l’aide de drogues ou d’hypnose. D’une seconde à l’autre, un citoyen inoffensif préalablement programmé va inconsciemment changer de personnalité grâce à un déclencheur, et pourra devenir un assassin en puissance. K. Sullivan pouvait être soit au service sexuel d’hommes et de femmes, garde du corps, assassin ou encore utilisée pour libérer des otages selon le déclencheur employé.

 

Et l’auteur du site de continuer :

 

 C’est pourquoi vous entendez si souvent dire que l'assassin était  "un fou isolé" : ainsi, pas de conspiration !

 Je suis convaincu, d'après les preuves que j'ai vu, que Thomas Hamilton, le tueur de Dunblane, était l'un d'entre eux, ainsi que Martin Bryant, le tireur devenu fou en Tasmanie peu après la tragédie de Dunblane.

Meurtre rituel, séquestration et expérimentations sur d'innocents citoyens, implication de " hauts personnages de l’état ", intervention d'une officine gouvernementale secrète incontrôlable, allusions à de mystérieux " supra–dirigeants " nommés " l’Elite du Nouvel Ordre Mondial "… L'histoire de cette femme est un véritable condensé de la plupart des témoignages des rescapés.

 

– Pfft Comment peut on croire à cela ?

Il cliqua sur le haut droit de la page qui disparu. Il ne pouvait croire en toutes ces conspirations sans doute écrites par des étudiants en mal d’aventure.

Il se tourna de nouveau vers le téléphone qu'il décrocha vigoureusement. La petite base émit un bip qui lui indiquait qu'il pouvait appeler.

Il composa un numéro qu'il connaissait par cœur. Deux où trois sonneries le firent attendre.

– Oui !

– Arnaud ?

 *

 

L’église était toujours plongée dans un silence quasi complet. Un rayon de soleil éclairait les vitraux et projetait quelques couleurs  blafardes sur les portes du confessionnal.

– Aviez–vous pris conscience de la portée de votre invention ?

– Pas véritablement avant cet épisode de mon histoire.

Le prêtre croisa les jambes et tenta de s’installer plus confortablement. Il se préparait à un long entretien. Des confessions, le Prêtre Constant en avait entendu depuis son arrivée. Il sentait là qu’il était en face de quelque chose qui risquait de marquer sa vie. C’était comme le calme avant la tempête.

Cet homme l’intriguait, il semblait désespéré et profondément touché par ce qu’il annonçait. Mais peut être était ce simplement une personne dépressive qui tentait de s’accrocher désespérément  à quelques fabulations pour attirer l’attention. Cependant, des clignotants s’étaient allumés. Il se rappelait des bribes d’enseignement reçu maintes années plus tôt au séminaire. Pour l’instant, il lui fallait encore attendre pour voir si ses doutes s’avéraient exacts.

 

*

 

Midi sonnait à la petite pendule du minuscule laboratoire. Le laboratoire ressemblait plutôt à une chambre de bonne. Ici pas de matériel hautement sophistiqué juste le minimum nécessaire. Une simple fenêtre donnait sur une cour intérieure de laquelle parfois remontait l’odeur de poisson grillée ou de recettes exotiques. Il fallait bien faire des économies en attendant des jours meilleurs.

Refusé de la plupart des laboratoires ayant pignon sur rue, Norbert avait décidé de prendre le taureau  par les cornes et de s’installer ici pour travailler seul ou presque. Il y avait bien quelques fois la précieuse aide d’Arnaud, jeune informaticien plein de talent mais, la plupart du temps il était plongé dans la solitude de ses pensées et de son rêve.


Norbert posa son fer à souder. Il lui restait à tester les dernières modifications apportées à la puce mère de son circuit. Depuis plusieurs semaines, il faisait face à un problème de poids. Les ondes une fois propulsées ne suivaient pas un faisceau stable mais déviaient et se perdaient. Arnaud pensait qu’il fallait modifier des paramètres de la programmation mais, Norbert persistait à penser que le problème provenait de la puce.

Une sonnerie de téléphone se fit entendre de l’autre coté de la cour. Sans doute cela venait il de chez Madame De maria, la gardienne. Il se leva et éteignit le fer. Il plaça la carte dans son logement et rebrancha le tout.

– Le moment fatal ! pensa t il.

Il appuya sur ON puis, sur deux autres boutons lançant le champ magnétique. L’aiguille de l’oscilloscope changea de sens et se colla sur la droite. Le champ magnétique était à son maximum. Norbert alla de l’autre coté de son laboratoire et alluma le récepteur. Le cadran marquait 56 %.

– C’est presque ça ! c’est presque ça ! Lança t il en claquant des mains.

Norbert se sentait pousser des ailes. Il éteignit ses appareils prit sa veste il était l’heure d’aller se restaurer.

 

La rue était bruyante à cette heure de la journée. Les banlieusards se ruaient sur les petits bistrots du quartier.

– Où vais aller ? se demanda t il.

Il se dirigea vers un petit restaurant Italien où il avait l’habitude d’aller. Malheureusement pour aujourd'hui, il était bondé. Il regarda sa montre.

– Me voila bien et quitte pour aller dans un fast food.

Il fit demi–tours et reprit le boulevard à contre courant. Une femme le bouscula  légèrement et disparu aussi vite, noyée dans le flux des passants en lui lançant de loin un signe de la main.

Il passa devant un marchand de journaux et jeta un œil sur les tabloïds. On y voyait encore une fois les sombres histoires de cœur d’un chanteur à succès. Il sourit.

Si la chaussée était prise d'assaut par les passants, la route n'en était pas moins encombrée. Les voitures étaient pratiquement à l'arrêt et un concert de Klaxons ponctuait régulièrement cette nuée.

– C'est l'enfer...

Il tira un journal d'une pile et sortit quelques pièces de monnaie.

Si les dernières histoires des tabloïds ne l'intéressaient pas, par contre les dernières révélations scientifiques ne le laissaient pas indifférent.

Le journal titrait : Bientôt de la vie hors de notre système solaire.


Rapidement, il regarda les quelques premières lignes tout en essayant de ne pas percuter quelqu'un. mais il du se rendre à l'évidence. marcher en lisant était tout bonnement impossible. Il plia le journal à la couverture glacée et le passa sous son bras. Une jolie femme passa à coté de lui. Il ne put se réprimer de se retourner pour la regarder.

– Aie caramba ! se dit il.

– Hé faites attention où vous marchez !

Une main l'avait arrêté. Il se tourna. il faisait face à un vieil homme ridée par le temps.

– Ah... A votre age j'étais pareil !

Norbert sourit.

– Excusez–moi !

Le vieil homme reprit sa marche, s'appuyant sur une canne de bois foncé. Il disparu rapidement dans la foule.

Le fast food était tout aussi bondé. Il lui avait fallu attendre plusieurs minutes avant de pouvoir être servi. Norbert s’était installé près de la fenêtre. Il n’avait pas eu le choix. C’était une des seules places libres. Autours de lui des étudiants mangeaient goulûment tout en riant. Le bruit était à la limite du supportable et une musique hip hop relevait encore d’un cran le niveau de décibels. Il planta sa paille dans son verre de jus d’orange alors que ses pensées étaient  tournées sur ses problèmes de financement qui lui revenaient en tête. Fallait il accepter l’offre de ce mystérieux mécène ?

Ce qu'avait dit cet homme, après tout était–ce un homme ? Était pour le moins dérangeant. La forme et le fond semblait laisser croire qu'il ne possédait pas beaucoup de compassion pour ses contemporains. Et ces histoires de Monarque...

Il sentit un nœud se former au creux de l’estomac. Tentant de maîtriser le stress, il mangea son hamburger en quelques bouchées. Le bruit semblait s’amplifier au fur et à mesure que le temps passait dans ce fast food. Il avait chaud, trop chaud et commençait à suer. Son col de chemise le gênait maintenant. Il but d’une traite son verre alors qu’une jeune femme se plaça à coté de lui. Elle ouvrit son téléphone portable afin de relever de possibles messages. Instantanément il repensa à cette jeune femme lors de la conférence. Avait t ’elle été envoyée ?

Peut être ce mystérieux mécène avait il simplement remarqué ces regards échangés et profitait t'il d’un énorme coup de bluff pour donner plus de poids à sa proposition.

La jeune femme, sans doute une étudiante de l’école de médecine toute proche, le regarda et esquissa un très léger sourire poli du coin de la lèvre. Les gens entraient et sortaient en permanence, se bousculant pour certains avec leurs plateaux. Un mal de tête pointa d’un coup. C’était comme un étau puissant qui lui vrillait  les neurones. Il avait encore plus chaud et les murs commençaient à bouger autours de lui. Son champ de vision s’était réduit et semblait flotter devant lui.

D'un coup il se leva, suffocant, ne prenant même pas la peine de débarrasser son plateau. Jouant des coudes, il poussa sans ménagement les quelques personnes qui bloquaient la sortie en attendant dans les files.

Il poussa la porte mais déjà ce qui l’entourait semblait disparaître. La rue, le bruit, tout disparu comme aspiré dans un entonnoir géant. 


*


Le quartier avait fait une pause et les devantures de certains magasins étaient fermées pour l'heure du repas. Un antiquaire tirait son rideau.

Une femme vêtue d'un imperméable léger, passait avec un chien en laisse. L'animal s'arrêta un instant flairant les pieds d'un banc. A la vue de cet homme assis comme hébété, ses chaussures délassées et posées sur le banc à coté de lui, elle s’approcha sans trop savoir que faire. A son costume ce n’était pas un sans domicile fixe. Elle s’approcha lentement ne sachant pas exactement comment l’aborder.

Sur le trottoir, quelques pigeons rodaient autours attendant qu’on leur jette du pain. Elle fit encore deux pas en avant, tout en tirant d’un coup sec sur la laisse. Le petit chien fit un bon en arrière ce qui fit fuir les oiseaux.

– Monsieur ça va ?

L’homme demeurait les yeux dans le vague comme perdu dans un mystérieux pays d'où il ne semblait pas revenir.

– Monsieur ça va ? répéta t ’elle.

Il ferma les yeux puis les rouvrit secouant la tête.

Il la regarda comme si elle était sortie d’outre tombe. Ses traits étaient tirés et son visage livide.

– Oui je pense...

Il regarda autours de lui.

– Où suis–je ?

La femme était étonnée de cette question.

– Vous êtes rue Soufflot.

Norbert était à trois ou quatre rues du boulevard Saint Michel où il avait déjeuné.

– Ça va mieux, merci, bredouilla t il.

Elle tendit la main.

– Ce sont vos chaussures ?

– Oui répondit il.

Elle demeura interrogative. Le petit chien continuait de tirer sur la laisse.

D'un geste sec elle le tira vers elle. L'antiquaire passa à quelques mètres d'eux sans y faire attention.

– Je pense avoir eu un malaise !

– Voulez–vous que j'appelle un médecin ?

– Non merci répondit Norbert en levant la main, ça va aller merci !

La femme ne trouva pas de réponse elle murmura un :

– Bon !

Elle tourna les talons. D'un doigt elle lâcha du leste à la laisse et le chien  fit quelques mètres en avant. Cela faisait longtemps que Norbert n’avait pas vécu un tel moment de solitude.

– Pfft...

Pendant plusieurs minutes, il demeura là après avoir remit ses chaussures et de vérifier que ses papiers demeuraient toujours dans sa poche intérieure. Sa main fouilla l'intérieur de sa poche à la recherche de ses médicaments. Il avait oublié qu'il les laissait maintenant chez lui depuis quelques mois.

 Les voitures formaient un long chapelet sans fin. Une brise souffla soudainement faisant voleter quelques papiers gras qui étaient sur le sol alors que de nouveaux pigeons arrivèrent dans un bruit d’ailes.

Norbert regarda sa montre. Une demi–heure était passé, une demi–heure de blanc complet.

Trois ans auparavant, il avait eu à s’expliquer de ces blancs qu’il vivait parfois.

 

*

 

– Monsieur Lebatelleur faites un effort ne vous rappelez–vous de rien ? c’est quand même étrange !

– Non Monsieur le procureur je ne me rappel de rien !

Norbert, seul, assis sur son banc revivait un très mauvais moment de son existence. Plus de trois ans auparavant, il avait été mis en examen pour le meurtre  de sa femme et de sa fille.

 

– Monsieur le Juge, Mesdames, Messieurs, la cour. Mon client s’est expliqué maintes et maintes fois depuis maintenant  trois jours sur ce «  temps manquant ». Je tiens à vous rappeler que l’analyse du psychiatre montre clairement que Monsieur Lebatelleur est certes  parfois sujet  à une sorte de déconnexion avec ce qui l’entoure. Cela sans doute dû à une sorte de dépression chronique. Cependant, il n’a été prouvé à aucun moment de l’instruction de la présence de mon client sur les lieux du crime, ni d’une possible interaction de ces « déphasages » avec le crime précédemment cité.

Le procureur se leva visiblement excédé après trois jours d’instruction qui piétinait. Il mit en avant un doigt accusateur.

Monsieur l’avocat. Je tiens à mettre en avant qu’aucun, je dis bien aucun mobile n’est ressortit clairement de cette affaire. Ni crime crapuleux, ni vol, ni vengeance alors que devons nous penser si ce n’est in–fine un crime familial maquillé sous le sceau de «  moments de consciences altérés » c’est en effet bien pratique pour dissimuler n’importe quel fait !

– L’avocat se leva d’un bond.

– Mon client a dit la vérité ! il ne va quand même pas avouer un crime qu’il n’a pas commis !

– Très bien alors donnez nous un mobile !

Un silence pesant tomba sur la cour. Norbert sentait le piège se refermer. Il n’avait aucun souvenir. Était il vraiment coupable ? Comment aurait il pu tuer sa femme et sa fille qu’il aimait tant.

 Il ne comprenait plus rien à cette histoire  et sentait le temps comme s’accélérer autours de lui. Dans la salle, il voyait les gens le regarder comme une bête féroce prête à la mise à mort. Le tribunal était plutôt vieillot avec ses dorures et ses bancs de bois. Norbert regardait autours de lui. En quelques heures, sa vie avait basculé sans qu'il ne comprenne pourquoi. Le destin avait parfois un sens ironique de l'humour. L'avocat se rassit, compulsant son mince dossier.

Il y eut un temps de flottement dans le tribunal. A coté de Norbert, le policier chargé de veiller sur lui, ne bougeait pas.

– Je demande un complément d’enquête et un report de l’audience !

Un silence puis un coup de maillet  du président  fendit l’air.

– Accordé !

 *

 

Norbert se leva, lentement, de peur de refaire un nouveau malaise. Ses jambes tremblaient encore un peu et il se sentait faible. Il fallait trouver une cabine téléphonique rapidement car il s’aperçut qu’il avait oublié son portable sur son bureau. Ce qu’il avait à dire ne pouvait attendre.

Reprenant la rue Soufflot en direction du Boulevard Saint Michel, il était comme ressortant d’un monde parallèle. Qu’avait il bien pu faire pendant cette demi–heure, pourquoi ses chaussures étaient posées à coté de lui ? C’était de nouvelles questions qui ne rencontraient qu’un vide sidéral de réponses.

Plus il se rapprochait du boulevard et plus la foule se faisait dense. Il vit de l’autre coté de la rue une cabine téléphonique. Une voiture freina et Norbert en profita pour traverser. Il n’était plus qu’à quelques mètres.


Il s’enferma dans la cabine et sortit son calepin. A l’intérieur sur la première page était noté un numéro qu’il composa fébrilement.

– Pourvu qu’il soit là ! pensa t il.

Au bout de quelques sonneries, on décrocha.

– Allô Monsieur Tazi ?

– Oui c’est moi !

– C’est Norbert Lebatelleur au téléphone !

– Oui Norbert !

– Il faut que je vous vois, ça recommence !

– Bien... calmez vous et venez tout de suite, je vous recevrai sur mon temps de déjeuner.

– Merci, merci docteur.

Il raccrocha, regardant passer les voitures à quelques mètres de lui. Il poussa la porte et une brise le rafraîchit. Sur son cou, perlaient encore quelques traînées de sueur. Le cauchemar semblait se réveiller de nouveau.

 *

Un groupe de touristes Japonais s'était arrêté devant l'Opéra.

– Rippana desu ne ?

Une petite femme avait à la main un appareil photo dernier cri. Elle montrait du doigt l'immense édifice se dresser devant eux.

Un homme assez vieux ayant une paire de lunette noir et épaisse s'approcha la main en avant. Il cadra le bâtiment et fit un signe du haut du corps indiquant qu'il était content de son cliché.

La femme fit de même, imitée par le reste du groupe.

Quelques hommes en costumes s'écartaient afin de laisser le petit groupe photographier un des monuments les plus beaux de la capitale.

Norbert s'était fait poser un peu plus loin. Il avait préféré prendre un taxi qui passait à portée. Son état ne lui disait rien qui vaille et de plus, il se sentait complètement épuisé.

Il traversa la place après avoir prit soin de regarder de biais les véhicules qui cherchaient à forcer un ralentissement. Une mobylette passa de l'autre coté de la rue zigzaguant entre les véhicules à l'arrêt.

Norbert arriva près de la bouche de métro. Le petit groupe de Japonais était planté en plein milieu.

– Ai soo desu !

Il ne comprenait pas le sens des mots qu'il entendait mais, il déduisait que ces touristes appréciaient l'endroit.

Au centre de la place, deux policiers étaient arrivés afin de fluidifier la circulation. Un concert de klaxons les accueillit.

– Pardon !

Il essayait de se frayer un chemin à travers les touristes. Il regarda sur sa gauche. Les escaliers menant aux portes de L'opéra étaient surchargés de personne qui attendaient un rendez–vous.

Quelques touristes étaient assis, le sac à dos à porté de main et le plan sur les genoux.

Norbert aimait bien ce quartier. S'il avait été plus riche, il aurait aimé ouvrir son laboratoire dans les environs. Il se consola en se disant que son cagibi n'était déjà pas si mal.

– On ne peut pas tout avoir... Se dit il.

Il continua sur sa lancée, laissant l'imposant opéra derrière lui. Il était presque arrivé. Il souffla un instant s'arrêtant.

– Il va falloir reprendre...

Quelques moments déplaisants lui revinrent à l'esprit.

– Oui...

Il était maintenant arrivé. L'immeuble était cossus, il appuya sur la sonnette et la porte s'ouvrit.

– Allez il faut y aller...

Il entra. 

*

 

Une épaisse moquette rouge foncée paraît un escalier d’un immeuble bourgeois du quartier de l’Opéra. En face de la porte, se trouvait un minuscule ascenseur ou l’on pouvait à peine entrer à deux.

Il entra. Il referma la veille porte grillagée et appuya sur le bouton. D’un bond, l’ascenseur monta, faisant défiler les étages.

Il se regarda dans la vitre, il était blanc et fatigué comme s'il avait dû fournir un effort surhumain.

L’ascenseur s’arrêta dans une secousse. Il ouvrit la porte et se trouva sur un palier totalement silencieux.

Il poussa la porte de gauche. A coté de la sonnette brillait une plaque de cuivre sur laquelle était marqué:

 Docteur Tazi Psychiatre

  sur rendez vous uniquement

 Entrez sans sonner.

 Norbert ne connaissait que trop bien la salle d’attente. Trois ans avant il y passait presque tous les jours afin de pouvoir survivre à la terrible épreuve qu’il avait dû affronter.

Il passa un pied à l’intérieur et aussitôt la porte qui jouxtait la salle d’attente s’ouvrit.

– Monsieur Lebatelleur !

Le docteur Tazi était un homme de grande taille, les cheveux courts, et une bonne quarantaine d’années. Il portait comme assez souvent un pantalon de velours et une chemise à carreaux dans les tons neutres. C’était sans doute pour lui comme une image qu’il voulait donner à ses patients.

– Entrez !

Le cabinet n’avait pas changé. En face se trouvait un vieux bureau avec une lampe de type Empire. Sur la droite, une bibliothèque fournie faisait un angle avec un canapé et deux chaises en toile. Sur le sol au centre, un tapis qui avait déjà un peu vieilli. Une table basse avec dessus un chandelier avec cinq bougies et une boite de mouchoirs en papier.

– Asseyez vous. Dit il avec un grand sourire.

– Je vous écoute !

Il s’assit sur un des sièges tout en ouvrant un fin dossier cartonné dont il lut les quelques premières lignes. Norbert se plaça sur l’autre siège, croisa les mains, regardant le sol.

– Voila cela a recommencé ! une demi–heure.

Le docteur Tazi referma le dossier après en avoir prit une feuille déjà utilisée. Il croisa les jambes et prit appui dessus pour écrire.

– Où étiez vous?

– Prêt de mon labo, Boulevard Saint Michel lors de ma pause.

Le docteur Tazi fit un geste de la tête et nota une ligne.

– Vous sentez vous stressé en ce moment ?

– Oui pas mal en ce moment.

– Comment cela s’est il déclaré cette fois ?

– Le bruit, le monde.

– Cela faisait assez longtemps que vous étiez stabilisé.

Incroyablement, les bruits de l’extérieur parvenaient que très faiblement et cela donnait au cabinet un calme constant. Norbert ne répondit pas, empli de culpabilité.

– Vous rappelez–vous de quelque chose cette fois ?

– Non rien comme d’habitude.

– Vous avez réduit les anxiolytiques. Quand en avez vous pris la dernière fois?

– Il y a quelques jours lors de ma conférence.

Le docteur Tazi leva les yeux sans bouger.

– Est–ce que cela s’est bien passé ?

– Oui même si pour l’instant je n’ai eu que l’appel d’un cinglé qui m’offre de continuer mes recherches moyennant finance.

– C’est plutôt positif alors !

– Oui mais cela reste à se concrétiser.

– Bien je pense que nous devrions reprendre nos investigations pour déterminer les interactions entre vos pertes de conscience et certains moments de votre vie.

Norbert comprit qu’il parlait de ce qui s’était passé trois ans avant.

– Pourquoi... pourquoi ressasser les mêmes histoires ?

– Vous savez que je me suis toujours demandé s'il n’y avait pas une corrélation entre vos décrochages et certains passages fâcheux de votre vie.

– Insinuez–vous que je suis le meurtrier de ma famille ?

– Non je n’ai jamais dit cela ! seulement, pour demeurer purement objectif, ce jour là, il vous manque plusieurs heures  à votre emploi du temps et vous savez que vous  vous êtes retrouvé  plusieurs fois dans des situations incongrues suite à ces déphasages.

Il appuya sur le bout de son stylo afin de faire rentrer la mine.

– Vous savez que je ne partage pas complètement les opinions du psychiatre qui était chargé de votre dossier lors de l’instruction. Cela à toujours été clair entre nous n’est–ce pas ?

– Oui.

– Monsieur Lebatelleur, comprenez–moi bien. Je ne suis pas là pour vous dénoncer à la justice mais pour vous soigner. Ce qui s’est passé auparavant ne me regarde que par rapport à mon rôle de thérapeute.

– Bien et imaginons que nous découvrions que je suis le meurtrier.

– Est–ce que cela changerai quelque chose pour vous ?

– Un peu oui !

Norbert se leva excédé et mal à l’aise. Il secoua la tête de gauche à droite, plusieurs fois. Il ne pouvait imaginer ce qu’il ferait s'il découvrait cette ignoble vérité. Il alla à la fenêtre, regarda d’un geste machinal à l’extérieur. Il ne voyait rien tant il était perdu dans sa détresse. Un instant passa puis, d’un mouvement lent et à pas mesurés, il vint se rasseoir.

– Vous laisseriez, vous, médecin, un tueur en liberté ?

– Monsieur Lebatelleur, je crois vous savoir suffisamment intelligent pour que vous, vous preniez seul la bonne décision de vous livrer, cela pour le bien de la société. Mais nous n’en sommes pas là !

Il appuya de nouveau sur la mine et nota encore quelques mots.

– Que peut il marquer ? se dit Norbert.

– Je pense que vous devriez reprendre vos médicaments de façon stable disons pendant quelque temps. Vous me paraissez nerveux et cela semble être le ou un déclencheur.

Norbert opina de la tête dans un silence. Le thérapeute regarda sa montre.

– Nous allons devoir arrêter pour aujourd’hui. Je vous ai pris entre deux portes et je dois avoir un patient dans quelques minutes. Voila ce que je vous propose :

– Réfléchissez encore et si, vous voulez aller plus loin avec l’hypnose par exemple, prenons rendez–vous...

Il se leva.

– En attendant, voici une ordonnance pour vos médicaments.

Il lui tendit le papier.

– Combien vous dois–je ?

– Rien on verra plus tard, on ne peut pas dire que cela ait été une séance, non ?  gardez votre argent pour vos découvertes.

Norbert sourit. Derrière son aspect froid et rude ce médecin avait bon cœur.

La porte de l'ascenseur se ferma sur Norbert. Il appuya d'un geste machinal sur le bouton. Dans quelques instants il allait retrouver la ville et sa peur.

– D'abord, passer à la pharmacie...

Il poussa la lourde porte et le bruit de la ville l'enserra. Il sortit les mains dans les poches et le regard tourné vers le trottoir.

– Peut être a t il raison...

Il marchait perdu dans ses pensées. Ce qui l'intriguait était le fait que ses crises semblaient se réveiller depuis la conférence. Une fois de plus il se revoyait, regardant cette si étrange jeune femme à la droite de l'assemblée. Il se surprit à découvrir qu'elle revenait à sa conscience très souvent.

Un enfant passa à coté de lui, des écouteurs dans les oreilles. Il dodelinait de la tête.

La journée lui semblait longue. Il s'arrêta un instant devant une large vitrine qui vendait des montres.

– A cette heure là c'est râpé pour le labo...

L’après midi était passé à une allure folle. Il engagea la clé dans la serrure.

– Enfin de retour dans ce havre de paix.

Il posa sa veste et ses affaires et se dirigea vers la cuisine pour savourer une bière bien fraîche. Repassant devant le miroir il vit épinglé une invitation.

– Je l’avais oublié celle là ! c’est ce soir !

Quelques jours avant il avait reçu une invitation pour un cocktail mondain où pouvaient se trouver des mannes de crédits importants. Il avait décidé, même s'il n’y était pas très à son aise, d’y aller pour voir.

– Après tout ça te ferra du bien de lâcher prise pour un soir.

Il se regarda dans le miroir et se fit un petit sourire. Il avait du mal à reconnaître cet homme abimé par ces dernières années. Il avait des poches sous les yeux et ses traits étaient tirés.

Il tapota plusieurs fois le carton d'invitation sur le bord du meuble.

– Je dois trouver de l'argent...

Se tournant, il s’aperçut que le téléphone clignotait. C’était le signe d’un message. Il se dirigea vers l’appareil et appuya sur le bouton du répondeur.

Norbert écoutait mais il n’y avait rien.

– Premier message...

Le silence était complet sur la bande.

– Génial... Voyons maintenant le deuxième.

Instinctivement il monta le son en faisant glisser la petite molette. Un nouveau silence régnait sur la bande cette fois entrecoupé d’une sorte de respiration rauque.

– Sans doute un bruit de fond d’anciens messages déjà effacés...

Il remit la bande sur le premier message et tourna encore la molette de son au maximum. Il ne l’avait pas entendu la première fois mais, là aussi, on pouvait entendre une respiration présente.

Norbert appuya sur le bouton de retour et remis la bande à zéro de nouveau prête pour un nouvel emploi. C’était sans doute un plaisantin, rien de plus.

Il se lova dans le canapé et alluma la télévision sur la chaîne d’informations continues.

 

« le prix du pétrole a atteint de nouveaux records, lundi. En raison des craintes des investisseurs sur l'approvisionnement du marché, le baril de brut a franchi le seuil des 58 dollars à New York, avant de se replier légèrement après des propos rassurants de l'OPEP ».

 

Norbert se sentait fatigué. Il se coucha sur le coté continuant à écouter les différentes informations du monde, il s’endormit.

 


*

Il rêvait. Des silhouettes virevoltaient dans une rue. Une cabine téléphonique avec un chien à coté. Des phrases qui n’avaient aucun sens. Un cri, un corps allongé souillé de sang. Une paille plantée dans un verre en carton. Un sourire. Une respiration.

Il se réveilla d’un coup. Une pénombre naissante avait rempli la pièce.

– Je me suis endormi dit il... mais personne ne pouvait l’entendre.

Il regarda l’heure sur son magnétoscope il était vingt heures huit.

– Je vais être en retard... Lança t il a voix haute.

Il se leva d’un coup.

– J’ai juste le temps de me préparer, investisseurs tremblez ! j’arrive !

Il se dirigea d’un bond dans la salle de bain, ouvrit les robinets. Un jet d’eau apparu du pommeau de douche. Rapidement il se dévêtit et plongea sous l’eau chaude.

– Tu es mal rasé...  se dit–il.

Le miroir sur le mur lui renvoyait son image.

– Ça ne fait pas sérieux !

Il tendit une main pressée pour saisir son rasoir, son blaireau et son savon.

– C’est pas top mais je vais me raser ici !

Laissant couler l’eau à grand jet il recula d'un pas pour pouvoir se savonner le visage.

– Petit cocktail E... j'arrive E...

Il chantonnait et déjà son esprit était à ce cocktail.

– Que vais–je mettre ce soir ?

Refaisant mécaniquement  un mouvement qu’il avait fait des milliers de fois, il se rasa à l’aveuglette, après avoir repoussé le rideau de douche.

 La lame du rasoir retirait à chaque mouvement un peu de mousse de savon.

– Vite.. Active toi tu vas encore être en retard ! se dit il.

Il accéléra la cadence. Arrivé sous le menton, la lame entailla la chair dans un geste trop rapide.

– Aie ! bon dieu ! jura t il.

Le sang coula et se mêla à l’eau qui formait une spirale dans le fond de la baignoire blanche.

– Fait chier !

Norbert regarda vers le bas tout en posant son rasoir pour prendre le pommeau de douche et de se passer un peu d’eau sur la blessure. Le jet propulsa encore plus de sang formant une surface rougeâtre et mouvante.

Il s’immobilisa d’un coup, regardant le sang tomber à grosses gouttes dans l’eau tourbillonnante. Il était comme fasciné, comme devant un kaléidoscope.

Mais déjà sa pensée faisait un flash back trois ans plus tôt.

 

*

 

Ce jour là, il avait poussé la porte de l’entrée étrangement restée entre–ouverte. Un couloir déservait les quelques pièces de ce pavillon de banlieue. Il appela sa femme. Il n'eut pas de réponse.

– Que j'ai mal à la tête...

L'orage gronda d'un coup, faisant vibrer les carreaux.

Il s'avança penaud prêt à se faire pardonner. Son cœur s'arrêta un instant. Pris d’une terreur subite et  indescriptible, il se trouvait devant le corps gisant de sa femme, assassinée.

– Non...

Le corps était là comme un fétu de paille qui aurait été projeté par la force d'un cyclone. Les membres inférieurs étaient à moitié pliés sous eux même, les bras pendants de chaque coté du corps, la tête rejetée en arrière, la gorge maculée d’une énorme tache de sang brunâtre.

A quelques pas de là, un couteau de cuisine taché de sang se trouvait sur la moquette claire.

– C'est pas possible ! cria t il.

D’un seul mouvement, désespéré, il se pencha vers elle. Il n’y avait plus rien à faire. Elle avait la gorge tranchée net. Doucement il reposa la tête sur le sol.

– Pourquoi n'ai– je pas été là ? Pensa t il en jurant.

Il pleurait.

D’ailleurs, où était il pendant ce temps ?  Il ne s’en rappelait plus.

– NON !

Se relevant d’un coup il courra vers la chambre de sa fille. Son cœur battait à tout rompre. Il monta quatre à quatre l’escalier qui menait à l’étage du pavillon. Dans sa course, il rata une marche et se fit mal au tibia sur le bord d'une marche mais rien ne pouvait l’arrêter. Il poussa violemment la porte qui claqua contre le mur.

– NON, NON !

Sur son lit, une petite fille blonde, sa fille, était allongée elle aussi dans un bain de sang.

L’odeur âcre lui donnait envie de vomir et il plaça une main sur la bouche retenant ses spasmes nerveux. Il ne pouvait soutenir ce qu’il voyait. C’était comme si le monde se repliait sur lui, l’écrasant à tout jamais. Détournant le regard, il tomba sur les genoux. Les larmes se déversaient comme un torrent en cru tant et si bien qu’il ne voyait plus qu’une image brouillée. Il hurla.

– Qu'est ce qu'il se passe ?

Il s’était disputé quelques heures avant pour une broutille et, excédé il était parti dans une colère noire. Il n’avait pas fait quelques mètres dans la rue que déjà son champ de vision s’était rétréci et qu’une sorte de voix ou de sifflement strident résonnait dans sa tête.

*

Le téléphone sonna, couvert en partie par le bruit de l’eau qui résonnait dans la petite salle de bain. La conscience de Norbert mit un certain temps à revenir à la réalité du moment. Il cligna des yeux puis tourna le robinet et le son se fit net cette fois. Il tira d’un geste nerveux le rideau de douche pour aller répondre. Cependant, ayant mis un pied à terre, il sentit un long frisson lui parcourir le haut du dos. Son cœur s’emballa d’un coup. Ses tempes furent comme broyées instantanément et ses mains commencèrent à trembler d’un mouvement incontrôlable et saccadé. Comme dans un geste désespéré il se jeta sur l’armoire de toilette.

– Il faut aller répondre. Se dit il à haute voix comme pour demeurer conscient de ses actes.

Les divers flacons tombaient de la petite armoire de toilette et ses mains tremblantes mirent un certain temps à saisir le tube de médicaments. Sa lotion d’après rasage venait de se répandre sur le sol dans un lourd bruit de verre cassé.

Il goba les cachets et bu de l’eau directement au robinet. Dans la pièce à coté, le téléphone continuait de sonner. Norbert comprit qu’il avait oublié de mettre son répondeur en marche.

– Le téléphone, je dois répondre...

Il se tourna d’un coup. Saisissant l’encadrement de la porte, il se tira de la pièce. Il était dégoulinant d’eau. Sans prendre la peine de se couvrir, il avança nu en direction du téléphone. Les murs du couloir semblaient tanguer autours de lui.

Un sifflement assourdissant lui vrillait les oreilles, il voulait décrocher ce téléphone qui n’était plus qu’à un mètre ou deux de lui.

–Allez encore un pas !

La sonnerie cessa alors que sa main touchait le combiné. Il décrocha tout de même mais il demeura seul, face à la sonnerie. Les médicaments faisaient déjà leurs effets. On lui avait prescrit des médicaments sur dosés afin de leur faire jouer le rôle d’interrupteur. Il fallait maintenant attendre quelques minutes que le principe se dissolve dans le sang pour ressentir un calme stable et profond.

Il raccrocha et se dirigea de nouveau vers la salle de bain afin de voir l’étendue des dégâts que sa crise cette fois ci stoppée de justesse, avait faite.

 

*

 

Une demie heure était passée et le calme était revenu. Norbert se posait maintenant des questions sur ce mal lancinant qui semblait revenir en force après quelques mois d’accalmie.

Il avait placé un sparadrap sur sa coupure et la peau lui tirait à cet endroit comme pour lui rappeler qu’une crise pouvait revenir n’importe quand. Il essayait bien de ne pas se focaliser sur ces deux crises qu’il avait eu en seulement quelques heures mais, une peur viscérale lui prenait le ventre. Tout pouvait arriver dans ces moments et il redoutait le pire.

– Après tout, le docteur Tazi a peut être raison...

Il nouait sa cravate tout en se regardant dans la glace. Si ce cocktail n’avait pas été si important pour trouver des crédits, il se serrait couché tout de suite.

Pour s’y rendre il devait prendre son véhicule et il ne se sentait pas courageux. Une fois de plus c’était une fatigue générale qui s’était abattu sur lui.

– Je suis crevé...

Il arrangea son col de chemise tout en essayant de se rappeler ce qu'il vivait dans ses moments.

– C'est incroyable, je ne me rappel de rien...

Il saisit sa veste et l'enfila d'un geste totalement mécanique.

– Le carton...

Il le saisit et le plaça dans la poche intérieure de sa veste.

Une nouvelle fois le téléphone sonna. Il courut cette fois pour être sur de ne pas rater l'appel. Il décrocha d'un coup.

– Allô ?

– Salut...

C'était Arnaud.

– Ah... c'est toi...

Arnaud prit une voix déçue.

– Ben oui tu attendais peut être l'appel d'une jolie minette...

Le visage de la jeune et jolie brune passa dans la conscience de Norbert.

– Cela aurait pu !

– Et non ! ce n'est que moi. Dis–moi, j'ai repensé au programme.

Norbert écoutait avec attention.

– Je pense qu'il faut changer la façon dont nous avons approché le problème.

– Dis m'en plus !

– Pour l'instant, nous avons eu une approche très " appareil " de la chose...

– Et ?

– Il faudrait changer la structure des algorithmes.

– Pourtant j'ai eu plus de 50 %...

– Oui mais, en changeant la façon de calculer de la puce, on pourrait gagner du temps dans " l'execute prog ".

– Oui je te suis...

– Ainsi, on pourrait peut être canaliser de façon optimale le flux et cela sans perte...

– Oui en effet, c'est une piste...

Norbert essayait de visualiser la chose.

– Bon je dois te laisser mais je vais y réfléchir !

– Tu as un rencard ?

– Faut bien trouver des pépettes ! allez à plus !

Il raccrocha, et se dirigea vers la porte.

 

*

 

– J’avais peur mon père, peur d’être devenu un monstre, ce monstre.

Le père constant fit le signe de croix en implorant la paix des âmes des deux personnes décédées. Il priait de tout son cœur pour que cet homme, là, à quelques centimètres de lui, puisse trouver le salut divin.

Norbert rejeta la tête en arrière prenant appui sur le fond du confessionnal. Il ressentait un dégout profond de tout ce qu’il avait vécu.

 

*

 

Il avait la main sur la poignée de la porte alors que le téléphone sonna de nouveau. Norbert poussa la porte rapidement et couru une nouvelle fois vers le téléphone qu’il décrocha promptement.

– Allô !

– Bonsoir Monsieur Lebatelleur.

Norbert reconnu immédiatement la voix grave et monocorde.

– Alors, avez–vous réfléchi ?

– Oui et non. Répondit il.

– Allons, vous savez comme moi que vous avez besoin de cet argent.

C’était vrai. La voix reprit.

– Demain, à 14 heures au café « le bourbon » qui se trouve dans la rue de votre laboratoire, un homme prendra contact avec vous et vous donnera plus de détails compris ?

La voix s’était faite plus autoritaire.

– Et si je ne viens pas ?

– Vous passerez à coté d’un financement plus que conséquent...

– O.K.

– Alors rappelez–vous demain 14 heures café « le bourbon ».

L’inconnu raccrocha, laissant une fois de plus Norbert sur sa faim.

Il raccrocha et saisit les clés de son véhicule, il était en retard.

Il dévala les escaliers et aboutit dans le parking. Il appuya sur l’interrupteur et les néons s’allumèrent, formant comme une vague de lumière.

– Fiat LUX ! dit il à haute voix.

Il ouvrit la porte de son box et entra dans son véhicule.

– Vraiment étrange ce gars la !

Il tourna la clé de contact et le moteur démarra.

– Il doit prendre son pied à jouer la voix mystérieuse...

La voiture se dirigeait vers la rampe menant à la rue. Il s'arrêta et plaça sa clé électronique devant la cellule.

la porte  s'ouvrit lentement.

– C'est parti !

 

*

 

Norbert avait eu un peu de mal à trouver l’adresse du cocktail et surtout de se garer dans le quartier. Il avait dû laisser son véhicule deux rues plus loin et franchir cet espace à pieds.

Il réfléchissait à la mystérieuse voix et à son offre.

– Après tout pourquoi pas ! il est peut être timbré mais il a l’argent.

Il décida donc de se rendre le lendemain au fameux rendez–vous et de laisser venir les choses.

Un petit parc se trouvait au milieu des immeubles, offrant ainsi un peu de verdure dans cette partie de la capitale. De belles voitures assez luxueuses étaient garées dans cette rue légèrement en pente. Un peu plus loin, un homme était de corvée. Il promenait un chien de grande taille. Un léger vent faisait bouger les branches des vieux arbres de la place verte.

Une grosse voiture Japonaise passa non loin de Norbert, qui peinait à monter la rue.

Enfin il arrivait à l’adresse. Une lourde porte de bois, peinte en vert jardin, fermait l’entrée. Il appuya sur la sonnette et la porte s’ouvrit.

La personne qui lui avait envoyé l’invitation faisait partie d’un réseau d’industriels et de capitaines d’industrie. Il se pouvait ce soir de rencontrer des personnes déterminantes pour la suite de ses projets.

Dans l’ascenseur, il en profita pour rectifier sa cravate. Il arriva sur le palier et une musique de fond l'accueillit alors que la luxueuse porte s’ouvrait.

Un major d’homme, un Indien d’une cinquantaine d’année à la barbe blanche, ouvrit la porte.

– Monsieur. Dit il dans un léger mouvement de tête.

– Bonjour  je suis attendu. Norbert sortait son invitation.

L’homme regarda rapidement le carton sans vraiment s’arrêter dessus et ouvrit en grand la porte.

– Entrez Monsieur, soyez le bienvenu.

Le hall d’entrée était digne d’un film des années cinquante avec ses statues Rococo. On aurait put y placer plusieurs piano à queue. Le major d’homme tendit la main pour montrer le chemin.

Dans le hall plusieurs personnes discutaient de façon feutrée, comme soucieuses de ne pas être entendues. Norbert passa devant eux en esquissant un petit sourire de circonstance. Le hall donnait sur un magnifique loft à étages asymétriques. Les lumières étaient tamisées et plongeaient la pièce dans une semi obscurité maîtrisée avec brio. Sur les murs quelques spots éclairaient quelques tableaux de maîtres. Une musique lancinante et jazzy sortait de hauts parleurs haut de gamme disséminés dans la pénombre. Il y avait une cinquantaine de personnes qui semblaient souriantes et avenantes.

On lui tendit un verre.

– Cocktail ?

Norbert lâcha un grand sourire.

– Merci !

– Je ne vous ai jamais vu auparavant ?

La femme qui était devant Norbert avait une trentaine d’année. Elle était blonde et grande. Sa robe de soirée lui galbait parfaitement les hanches quelle avait fines.

Il ne distinguait pas vraiment la couleur de ses yeux.

– Non c’est la première fois que je viens.

– Ah je vois... je suis la petite amie de Samson.

Samson Touti était la personne qui l’avait invité.

Il avait fait fortune dans l’import export. Homme maintenant d’un certain âge pour ne pas dire d’un âge certain, il dépensait son argent dans des œuvres humanitaires en subventionnant des associations.

– D’ailleurs il ne doit pas être loin !

– Qui ?

Elle rit à haute voix.

– Samson bien sur !

– Oh, oui pardon... répondit il les yeux noyés dans le décolleté de la jeune femme.

Elle se tourna, se mis sur la pointe des pieds et leva la main. Samson  accouru.

C’était un homme plutôt petit. Il devait faire une tête de moins que sa petite amie. Il avait le col de la chemise ouverte et une grosse chaîne en or parait son torse velu.

– Norbert ! dit il de façon théâtrale en levant les deux bras au ciel.

– Norbert mon ami !

Il saisit Norbert dans une accolade.

– Vous êtes venu !

– Non je suis resté chez moi ... répondit il mi figue mi raisin.

La jeune femme rit.

– Blagueur avec ça ! j’aime ! répondit le playboy boy d’opérette.

– Venez je vais vous présenter !

Il le tira par le bras et disparurent tous deux dans la foule.

– Ça va Norbert ?

– Disons que j'ai eu une journée difficile...

– Oui je vous comprends, je connais...

– Oh comme cela, ça m'étonnerait.

– Que voulez–vous dire ?

Un homme tira le bras de Samson Touti qui délaissa Norbert un instant. Cette intervention le sauva d'une explication qu'il ne voulait et qu'il ne pouvait donner.

 

*

Un long canapé se trouvait dans un coté de la pièce. De chaque coté, se trouvaient un vase en obsidienne, posés sur une table basse en bois brun.

Des femmes y discutaient de leurs dernières vacances dans une île paradisiaque.

Derrière, sur le mur, un tableau de maître était éclairé. C'était dans ce coin de la pièce, la seule et unique source de lumière.

Norbert s'en approcha et le regarda avec attention.

– C'est vraiment magnifique, chaque œuvre est une surprise... se dit il.

– Et tes vacances au Guatemala ?

Une des femmes posait son verre à coté d'un des vases.

– J'y ai vu les plus beaux bijoux de jade que tu ne puisses imaginer ?

– Il t'a fait un petit cadeau j'espère ?

Elle lui avait prit le coude d'un regard complice.

– Pas un, des cadeaux !

Elles rient.

Norbert restait là à regarder le tableau, entendant la conversation.

– Il parait que cette jeunette est la nouvelle poule de Samson ?

– Oui.

– Il ne manque pas d'air...A son age !

– Il n'est pas si vieux...

– En tout cas il à de quoi en séduire plus d'une...

– Ça doit en faire des colliers de jade !

Norbert se dit que cette jeune blonde ne laissait personne indifférent. En tout cas il semblait qu'elle n'ait pas que des amies...

– tu sais que pendant la période pré hispanique, certains s'incrustaient des éclats de jade dans les dents, c'était un signe de pouvoir et de richesse.

– Tu sais ce qu'il te reste à faire.

Elle ressaisit son verre.

– Tu repars quand ?

L'autre femme réfléchit un instant.

– Nicolas doit nous emmener à Los Angeles pendant une semaine, il y a un symposium de je ne sais plus quoi...

Elle but son verre.

– J'en profiterai pour faire les musées.

Norbert tourna les talons pour aller voir un autre tableau sur un autre mur du loft.

Un serveur lui proposa un verre qu'il saisit.

– Merci !

L'homme dans un geste élégant, bascula légèrement le haut du corps comme l'avait fait l'Indien à son entrée. La musique était plutôt lente et il était difficile de définir son genre. Norbert se sentait fatigué et prêt à abréger sa soirée si aucune piste ne s'ouvrait à lui. Il but son verre et le posa sur un plateau vide qui se trouvait à coté de lui.

*

La femme de gauche qui se trouvait près du bar tira la manche de son amie.

– Regarde il est pas mal celui là la–bas.

– Non pas mon genre !

La musique jazzy avait laissé place à une musique plus disco.

La femme la plus âgée dandinait de la tête tout en gardant sa coupe de champagne à la main.

Un homme s’approcha.

– Excusez moi !

Elle se poussa sans vraiment le regarder et l’homme se plaça contre le bar. Il montra du doigt un plateau de victuailles à l’employé de maison qui lui tendit.

 – Et lui avec son sparadrap sous le menton ?

– Non plus.

– hum il est pas mal...

Elle lâcha son amie sans même la regarder et se dirigeât en direction de cet homme.

– Bonsoir !

Elle se sentait un peu partie.

– Bonsoir !

– C’est quoi votre petit nom ?

 Après un très court moment de stupeur, il répondit :

– Norbert !

– Moi c’est Stéphanie, Steph pour les intimes !

– Pour les intimes... reprit Norbert.

– Je suis reporter international et vous ?

– C’est à croire que toutes les femmes que je rencontre en ce moment travaillent dans la presse... Pensa t il.

Il se tourna vers elle.

– Disons que je travail,... Dans la recherche.

Il n’avait pas envie de s’ouvrir plus à cette femme qui arrivait sans ménagement. Il la trouvait assez grossière.

– Vous venez souvent à ces petites sauteries ?

– Non c’est la première fois répondit il en cherchant Samson du regard.

– Moi c’est la deuxième.

Un employé passa avec un plateau à la main. Un slow commença et Norbert se dit qu’il allait être bon pour une danse mais la femme ne bougea pas.

– Vous ne semblez pas très causant !

– Excusez–moi mais je suis fatigué de ma journée.

– Oui on dirait que vous arrivez de l’autre coté de la terre...

– Oui, vous n'en êtes pas loin...

Il se remémorait les deux crises de la journée. Stéphanie n’avait même pas écouté sa réponse elle lança :

– Moi, j’arrive de Rome où j’ai fait un reportage assez intéressant sur les magouilles de certaines banques.

– Ah ...

La petite amie de Samson était de retour dans son champ visuel. Elle lui rappela cette fabuleuse brune qui ne quittait plus son esprit. Il se sentait comme envoûté par cette femme qu’il ne reverrait sans doute jamais.

– Steph !

Un homme d’une vingtaine d’année était apparu de nul part. Brun avec une mâchoire carrée, il arborait un costume sombre et une chemise à la dernière mode. Il avait les cheveux plaqués et un teint bronzé.

Norbert mis un certain temps à le reconnaître. Il passait régulièrement à la télévision dans une émission de télé réalité. Cependant, il n’arrivait pas  à mettre un nom sur ce visage.

– Nico ! Répondit la femme en se jetant dans ses bras. Norbert détourna le regard le temps des effusions.

La femme prit le bras de Norbert au niveau de la jointure du coude.

– Je vous présente Nico Larizza !

– Enchanté ! répondit il.

– Alors Nico que fais tu en ce moment ?

Manifestement ils devaient bien se connaître.

– Oh... je prépare une émission de divertissement.

Il semblait plutôt sympathique. Il regarda Norbert dans les yeux.

– Vous êtes dans le business ?

– Non chercheur...

– Dans quel domaine ?

Cette fois, il ne pouvait plus botter en touche.

– Dans le domaine des ondes je mets au point un appareil qui pourrait soigner les patients atteints de maladie schizophrène.

Stéphanie pressa encore le bras de Norbert qu’elle n’avait pas lâché.

– C’est génial !

– Oui mais cela coûte cher... répondit il.

– Et vous venez ici chercher un peu de monnaie !

Il était gêné de répondre à une telle question.

– Non simplement invité par Samson...

– Allez ! on ne me la fait pas !

– Bon disons que si je trouve quelqu’un qui puisse me subventionner, ça serrait bien.

Nico prit un verre au passage d’un employé, et se tourna vers Norbert.

– Demandez aux invités de Samson, n’hésitez pas, ça se passe comme cela ici !

– Bon si vous le dites.

Au même moment, un réalisateur de cinéma entra dans l’immense pièce du loft. Nico qui avait déjà engagé le pas, lança dans un sourire carnassier :

– Voila quelqu’un que je ne dois pas manquer à plus...

D’un pas rapide, il se faufila à travers les personnes et se retrouva rapidement en face du réalisateur à qui il s’adressait en lui faisant la bise.

Stéphanie qui tenait toujours le bras de Norbert s’approcha doucement de son oreille et lui dit :

– Et oui ça se passe comme ça, lâchez–vous !

Le sous entendu était explicite.

– Je ne suis pas très en forme en ce moment.

Elle le tira vers le bar.

 

*

 

– Si on se tutoyait ? lança t ’elle brusquement.

– Pourquoi pas.

Elle l’avait enfin lâché pour saisir une nouvelle coupe et un petit four. Norbert l’imita. Il n’avait rien avalé depuis midi et son ventre commençait à faire des nœuds. Les petits fours étaient délicieux et provenaient d’une maison de haute renommée Parisienne.

Il se pencha vers Stéphanie car la musique était montée d’un ton.

– Et toi sur quoi as tu travaillé dernièrement ?

Norbert se dit qu’après tout il ne perdait rien à ouvrir le dialogue. De plus, cette femme semblait connaître du beau monde.

– Je suis arrivée hier de Rome, on a fait une excellente enquête sur un scandale qui couve entre une banque et plusieurs personnes du gouvernement. Un sacré sac de vipères !

– Et ?

– Ils sont impliqués bien sur ! comme d’habitude !

Il sourit. Le monde lui semblait parfois bien bas. La cupidité semblait bien diriger le monde et soudain, il lui apparut comme un jeu de dupe derrière lequel certains tiraient les ficelles du pouvoir.

Ce qu’il avait lu sur internet concernant le projet MK ultra  lui revint à l’esprit.

– MK ultra ca te dit quelque chose ? demanda t il d’un coup comme attendant implicitement une réponse qui l’éclairerait sur la direction à prendre.

Elle resta un moment interrogative et dans ses pensées.

– Attends un instant. Répondit elle à voix basse.

– Ce n’est pas un projet sensible que la CIA avait testé ?

Il opinât du menton.

– Je ne connais pas bien l’histoire, j’en ai simplement entendu parler.

Il grimaça. Son espoir venait de s’évanouir.

– Mais je connais quelqu’un qui s’intéresse de près à ce genre d’histoire, il est au Brésil en ce moment.

– Demandes lui à son retour.

– Oui mais pour cela...

– Pour cela ?

– Il faudrait que l’on se revoie. Donne moi tes coordonnées, je te donne les miennes. Elle fit un signe à un employé, se pencha en avant au–dessus des plats et lui dit quelques mots.

Norbert pensa qu’il venait de se faire attraper comme un petit poisson.

L’employé revint en un instant avec un bloc de papier et un stylo.

Elle le remercia et nota ses coordonnées qu’elle lui tendit.

– A toi !

Ses yeux étaient malicieux et il sentit un regard plus pressant.

 

Il prit le bloc et nota son adresse et son téléphone. D’un coup sec elle arracha la feuille et la fit disparaître dans son corsage.

– Près du cœur ! dit elle en clignant de l'œil.

Norbert tenta de calmer le jeu.

– Bien, il faudrait quand même que je fasse connaissance avec le reste de l’assemblée.

Il décocha un sourire et chercha Samson du regard. Par chance il était là, à quelques pas. Samson parlait à forte voix de sa nouvelle voiture de luxe. Il était entouré d’un petit auditoire de six personnes qui buvaient ses paroles. Norbert s’approcha.

– Ah ! voici le génie des temps modernes ! regardez ce Monsieur et rappelez–vous de son nom, il figurera bientôt dans le dictionnaire !

Norbert fut surpris que l’on parle de lui ainsi. Il sentait le pourpre lui monter aux joues.

Samson l’agrippa par l’épaule et le secoua d’un geste fraternel. Malgré sa nouvelle image de flambeur mondain, il le trouvait plutôt sympathique.

Une femme lui demanda :

– Et que faites–vous grand génie ?

– Je suis chercheur indépendant, je travail sur les ondes T.H.F et sur un système de programmation neuronal pouvant modifier les états dépressifs.

– Très bien!

Il profita de cette perche pour lancer :

– Et je cherche des mannes pour continuer et concrétiser mon projet.

Un homme qui faisait partie de l’assemblée s’avança d’un pas en lui tendant la main.

– Jean–Luc Sauveur enchanté !

Norbert lui serra la main qu’il avait moite.

– Je ne suis pas, malheureusement pour vous, dans le business, mais dans le milieu politique... votre projet semble intéressant et pourrait améliorer la cité ! Dites nous en plus !

Norbert retraça l’exposé qu’il avait encore partiellement en tête et galvanisa l’assemblée. Il sentit en lui une sorte de pouvoir hypnotique.

– Je vous l'avais dit c’est un génie ! je l’ai rencontré où déjà ?

Norbert lança d’un air entendu :

– Lors d’une conférence bien sur !

– Oui, lors d’une conférence ! répondit il en riant.

L’homme sorti une carte de visite et lui tendit.

– Voici ma carte, si vous avez besoin n’hésitez pas. On ne sait jamais, peut être qu’un coup de pouce du politique pourra vous venir en aide le jour venu...

– Et bien merci.

Norbert but une gorgée. La musique changea pour un tube à la mode. Un peu plus loin, la jeune blonde se déhanchait en dansant, imité par un groupe de personne dont quelques autres jolies femmes.

Norbert la regardait du coin de l'œil. Il essayait de demeurer le plus neutre possible. Derrière elle, vint se placer Stéphanie qui regarda Norbert fixement comme pour le mettre en garde. Manifestement il avait une touche.

Elle dansait aussi de manière lascive le regardant avec sensualité.

Il leva son verre en sa direction comme pour lui dire qu’il avait bien reçu le message.

Samson posa sa main sur l’épaule de Norbert.

– Demain j’appellerai pour voir si je peux vous brancher avec des amis qui peuvent être intéressés.

– Merci c’est gentil !

– Mais non, maintenant vous faites partie de la famille !

Et dans une pirouette, Samson rejoint sa petite amie sur la piste de danse improvisée.

– Permettez–moi de me présenter !

La voix d’un homme d’une cinquantaine d’années sonnées l’avait tiré de son spectacle car spectacle il y avait. Samson avait enchaîné une salsa endiablée, remuant de son ventre proéminent devant sa jeune protégée. Norbert se disait que c’était ça la magie de l’argent et des gens qui vous aime pour ce que vous n’êtes pas...

– Martial Goureau !

L’homme lui tendait la main. Il avait les cheveux un peu fous et était habillé d’une veste avec une ancre de marine sur la poche tout cela assortit d’un pantalon gris. Il avait au revers un petit pin's dont Norbert ne connaissait pas la signification.

– Enchanté. lança Norbert d’un ton amusement mondain.

– Félicitation votre recherche est passionnante, voici ma carte. J’aimerai pouvoir vous revoir afin de développer tout cela et il m’est possible de vous introduire dans certains cercles...

Il se pencha vers l’oreille de Norbert et dit à voix basse :

– Mais ici, je ne peux vous en dire plus...

Devant cet homme intriguant, Norbert se tenait sur ses gardes.

– Bien... Merci je n’y manquerai pas.

Il avait à peine terminé sa phrase que déjà l’homme avait tourné les talons dans un air entendu pour discuter avec une autre personne.

– Permettez–moi de me présenter ! entendit une nouvelle fois Norbert qui ne put s’empêcher de soupirer.

Un nouveau slow baignait la pièce. Samsom avait enlacé sa partenaire et avait les mains baladeuses.

Norbert regarda sa montre, il était bientôt minuit. Il décida de s’éclipser. Passant non loin de Samson, il lui fit un petit signe de la main.

Samson leva la main sans quitter son amie du regard, bien trop occupé ...

 

*

 

Norbert était dans le hall et seul. Il allait poser la main sur la poignée de la porte quand soudain, une voix l’interpella.

– On part sans dire au revoir ?

C’était Stéphanie un sac à la main. Norbert bredouilla une excuse incompréhensible.

– Je pars aussi, dit elle d’une voix neutre et dédaigneuse.

Norbert avait ouvert la porte et elle s’engouffra pour arriver sur le palier.

Elle appuya sur le bouton d’appel de l’ascenseur. Norbert ne savait que dire.

Ils entrèrent et elle en profita pour regarder sa coiffure dans la glace.

– Si je comprends bien je n’ai aucune chance... lança t elle d’un ton ironique.

– Pour ?

– Et en plus il me prend pour une idiote !

– Non !

– De toute façon c’est toujours la même chose !

Elle n’avait pas bougé et continuait de replacer ses cheveux.

– Appels moi si tu changes d’avis !

La porte s’ouvrit. Ils sortirent et se retrouvèrent en un instant à l’extérieur. Une légère brise revigorante à cette heure s’était levée.

Elle se planta devant lui.

– Bon peut être à une autre fois alors !

Norbert n’avait pas envie de la peiner et botta en touche.

– Je t’appellerai car j’ai quelques infos à te demander, si tu le permets bien sur !

Il essayait de recadrer les élans de la jeune femme à un cadre purement professionnel.

– O.K...à plus !  répondit elle visiblement déçue.

Elle tourna les talons et se dirigea par chance dans la direction opposée de celle que Norbert devait prendre pour récupérer son véhicule.

 

Après s'être éloigné d'une bonne cinquantaine de mètres, Il ralentit la marche.

La petite place d'arbre était maintenant complètement déserte.

Il marchait presque pas à pas regardant le ciel étoilé.

– Tiens, ça fait longtemps que je ne les avais pas regardé...

Il passa à coté d'une haute poubelle verte.

– Après tout, s'était plutôt sympa cette soirée.

Il traversa et se retrouva sous les hautes branches du parc. Il y vit un banc sur lequel il s'assit quelques instants. Il avait envie de respirer un peu après une telle journée.

Il posa ses bras de chaque coté du dossier, prenant ainsi toute la largeur du banc. D'où il était, il pouvait voir l'entrée qui menait chez Samson Touti.

Il respira. Tout était calme.

Un bruit léger parvint à ses oreilles et c'est presque avec difficulté qu'il tourna le regard vers la rue.

Martial Goureau venait de sortir. Il attendait, debout le téléphone collé a son oreille.

– Encore en train de magouiller je ne sais quoi...

Norbert demeurait assit, bien décidé de ne pas bouger tout de suite.

Il regardait cet homme qui rangeait son portable dans sa poche.

Un chat passa non loin de Norbert. Il tendit la main mais, l'animal s'enfuit dans les hautes herbes qui bordaient le banc.

Le bruit d'un moteur attira de nouveau l'attention de norbert. Il tourna le regard vers le haut de la rue et dut attendre quelques instants pour voir arriver une moto qui s'arrêta au niveau de Martial Goureau.

Le motard posa un pied à terre et Martial s'approcha de lui. Le motard leva sa visière d'un geste souple et se pencha en avant.

Norbert plaça ses mains sur ses jambes tout en décalant la tête vers la droite pour mieux voir.

Le motard n'avait pas éteint son engin. Après quelques phrases échangées, le motard acquiesçât et baissa sa visière. Il passa sa vitesse et démarra très lentement. L'autre homme regarda des deux cotés de la rue comme pour voir s'il avait été vu. Il se dirigea rapidement vers le haut de la rue. Norbert se leva mais préféra attendre un instant, dissimulé par les arbres.

Une voiture passa à quelques mètres de lui, C'était Martial Goureau occupé à téléphoner une nouvelle fois.

Norbert trouvait cette encontre avec le motard assez étrange. Il ne semblait pas avoir demandé son chemin. C'était comme s'ils se connaissaient.

Il traversa le parc et se dirigea vers son véhicule. La nuit était toujours aussi étoilée.

Je deviens parano...



 

*

Assis dans sa voiture, prêt à démarrer, son téléphone lança un bip lui indiquant qu'un message était arrivé. Il lâcha la clé de contact et sortit l'appareil de sa poche. Il appuya sur le bouton et après quelques secondes un message de sa liste de diffusion s'afficha.

 

PHYSIQUE : une nouvelle fois, des chercheurs ont déclenché dans le ciel d'Alaska un phénomène visible à l'œil nu avec des ondes radio.
L'armée américaine a de nouveau crée une aurore boréale. Deux scientifiques américains ont réussi à provoquer les premières aurores boréales artificielles visibles à l'œil nu, grâce à l'utilisation d'un puissant système militaire dédié à l'étude de l'ionosphère, la plus haute couche de l'atmosphère. L'instrument Haarp qui a servi à cette expérience fait l'objet de nombreuses polémiques car certains l'accusent d'être capable de modifier le climat à des fins militaires, voire d'interrompre toute forme de communication radio sur la planète.

 

*

 La nuit avait été courte et son sommeil avait été arrêté par le bruit d’une perceuse dans le béton. Il y avait des travaux dans l’escalier. Après un long petit déjeuner, il avait prit la décision de rester dans son appartement en attendant l’heure du mystérieux rendez–vous, et il était l’heure.

Il marchait dans la rue et quelques mètres le séparaient du café « le Bourbon ».

– Cela pourra au moins me donner une idée de ce groupe, si groupe il y a...

Un homme au complet gris le croisa rapidement.

– Ca ne devait être qu’un homme de seconde main...

Il arriva dans une sorte de brasserie où plusieurs personnes terminaient leur repas.

Il s’assit du coté café, près de la vitre. Ainsi, il pouvait voir qui entrait, qui sortait mais aussi qui se trouvait aux alentours sur la petite place adjacente.

– Qui se trouvait derrière cet appel ?

Il était sur ses gardes. Il n’aimait pas cette façon intrigante de prendre contact pour un projet pour lui sommes toutes banal.

Il jeta un œil à la pendule qui se trouvait plus loin au–dessus du bar. Il était à l’heure.

– L'importance de ma création me dépasserait elle ?

Il regardait, impatient, l'intérieur puis l'extérieur de la salle.

Quelques personnes passaient en traversant la place. Elles discutaient entre elles, apparemment autours d'un sujet qui les enflammait. Une d'elles faisait de grands gestes afin d'essayer de convaincre.

– C'est fou ce que l'homme peut s'investir dans des concepts...

Un homme assez jeune entra dans le café.

– Est ce lui ?

 

*

Le temps passait et cela faisait déjà une demie heure que Norbert attendait. Il commençait à réellement perdre patience. Un clochard arriva à proximité de la vitre du café. Il était déguenillé avec un vieux pantalon taché, noué par un bout de ficelle. Sa veste était rapiécée grossièrement de bouts de tissus. Il portait un sac dont une des hanses était coupée. Il s’approcha encore et regarda Norbert en collant presque son visage sur la vitre.

Norbert se recula et son sang ne fit qu’un tour. Il sentit la peur lui prendre le ventre. Instantanément, tout ce qu’il avait lu sur MK ultra lui revenait. Le clochard, apparemment dans un état second tapa du plat de la main sur la vitre qui le séparait. Norbert fit un bond en arrière comme prit d’une panique inexplicable.

Le cafetier sortit un balais à la main et chassa sans ménagement le s.d.f. L'attention de Norbert était complètement accaparé par la scène qui se déroulait devant lui. Une main se posa d’un coup sur son épaule et il sursauta, il crut que son cœur allait s’arrêter.

Il se tourna d’un coup levant la tête. L’homme était grand et habillé de noir.

– Monsieur Lebatelleur ?

– Vous êtes en retard !

– Je suis arrivé avant vous, je vous observai.

Il tira une chaise et s’assit. Le cafetier s’approcha.

– Deux cafés s’il vous plaît. Dit il d’une voix neutre et froide.

– J’ai regardé toutes les personnes ici présentes et je peux vous affirmer que je ne vous ai pas vu.

– En effet... J'étais dehors et j’ai profité de l’altercation pour entrer.

Norbert était soufflé. En effet il s’aperçut qu’il avait complètement relâché sa vigilance un moment.

– Vous seriez une proie facile...

Le cafetier amena les tasses qu’il posa ainsi que la note. L’homme sorti un billet et le cafetier rendit la monnaie. L’homme attendit que le cafetier soit partit pour reprendre.

– Avant de tout vous révéler sur le financement et ce que nous attendons de vous, je dois vous mettre en garde.

Norbert rapprocha ses mains sur la table.

– Je représente une société internationale qui investit dans le domaine scientifique. Cette société préserve un caractère totalement secret et est à ramifications multiples avec des sociétés écrans afin de perdre les curieux.

– Un vrai roman...

– Pensez–vous que des inventions pouvant changer le cours de l’histoire doivent être livrées en pâture ?

– Bien sur que non... Mais de là à sombrer dans la paranoïa...

L’homme saisi sa cuillère et tourna son café sans quitter Norbert des yeux.

– Connaissez–vous feu Monsieur Claderman chercheur de son état et mort dans un accident de ski il y a deux ans environ ?

– Je ne le connaissais pas mais j’en ai entendu parler dans les journaux.

– Ce n’était pas un accident.

Norbert prit un sucre emballé avec lequel il jouait fébrilement.

– Monsieur Claderman travaillait pour nous.

– Qui la tué ?

– Disons qu’il avait trop parlé...

– Vous ?

Un silence passa.

– Moins vous en savez, mieux c’est pour vous. Vous avez le choix, soit vous travaillez pour nous, soit pour eux, c’est une guerre sans pitié.

– Pensez–vous que j’ai envie de travailler pour vous ?

– La question ne se pose pas en ces termes. Vous êtes, maintenant, que vous le vouliez ou pas, impliqué dans cette course à l’énergie T.H.F.

Il but une gorgée et regarda dehors d’un air détaché.

– Si vous menez à bien vos travaux vous recevrez un montant de 15 millions d’euros payable en plusieurs fois. Ce montant vous serra viré sur un compte à numéro dans une banque de renommée Suisse.

– Bien sur...

Norbert leva la main afin de commander une seconde tasse.

– Le même s’il vous plaît !

Le cafetier hocha la tête et en un instant il apporta sa tasse.

– C’est pour moi dit l’homme en noir.

Il glissa une pièce.

– Gardez la monnaie...

– Merci Monsieur !

Le cafetier disparu derrière son bar.

– Si je refuse ?

– Monarque vous le proposera aussi...

– Et ?

– Si vous refusez vous serrez éliminé.

Son sang se glaçait. Il se sentait prit comme un poisson dans une nasse.

– Nous croyons en la lumière. dit l’homme en noir.

Norbert comprit que son invention était devenue un monstre pouvant changer la destinée du monde si elle tombait dans de mauvaises mains.

– Qu’est ce qui me dit que vous en ferez bon usage ?

Nous avons des gens au gouvernement qui garantiront que votre invention ne sorte qu’avec restriction dans le domaine public. Disons une version très très soft.

– Et si le LUX est repris par l’armée ?

– Elle le serra assurément !

Un homme passait près de la vitre sans lever la tête. L’homme en noir le regarda fixement, soudainement sur ses gardes.

La petite place était calme et peu de voitures circulaient. La majorité des clients étaient partis et la salle était bercée par une douce musique sortant d’une radio posée à même le comptoir.

– La seule façon de garder un contre pouvoir et de vendre votre âme au diable...

 

*

– L’avez –vous vendu mon fils ?

– Oui mon père je l’ai vendu.

Le père Constant secoua la tête dans un signe de consternation désemparée. Personne ne pouvait le voir, pas même cet homme qui lui racontait cette si étrange histoire.

 

*

L’homme se tenait presque immobile. Norbert demeurait extrêmement gêné et commençait à s’en vouloir d’avoir mené si loin ses expériences. Il suffoquait mentalement. Quelle décision allait il prendre. De toutes les façons il se trouvait coincé. Soit il acceptait l’offre de cet homme et de son mécène, soit il attendait d’être contacté par cet autre mystérieux groupe Monarque. Au vu de ce qu’il avait lu sur internet  il préférait encore donner son accord à ce messager du diable...

Comme devinant ses pensées, l’homme en noir passa sa main à l’intérieur de sa veste et sortit une enveloppe blanche de petit format. Il la glissa sur la table, regardant alentours pour s’assurer que personne ne le regardait.

– Voila ce qui pourrait vous amener à dire oui...

Norbert prit enveloppe discrètement. Il sentait son cœur s’accélérer.

Il ouvrit l’enveloppe.  Ses doigts rencontrèrent un papier qu’il sortit, c’était un chèque.

Son regard se porta sur le montant. Il était de plus de 15000 euros.

– C’est un bonus... dit l’homme qui pour la première fois souriait.

Le regard de Norbert tomba sur les mains de l’homme qui étaient restés sur la table. Il remarqua une étoile sombre comme tatouée entre le pouce et l’index de la main droite. Elle n’était pas bien grande peut être un centimètre tout au plus.

Le regard de Norbert revint sur ce chèque. C’était ce qu’il espérait tant. Il se sentait prêt à faire le grand saut et peut importe ce qui pouvait arriver.

Soigner la maladie dont il souffrait demeurait son objectif principal dans la vie. D’ailleurs, il avait tout perdu trois ans plus tôt, plus rien n’avait d’importance maintenant.

Par curiosité il regarda la provenance du chèque. Il lut: Tsaeb Taerg ltd, il provenait de la Banco Vatinaco.

– Ne vous en faites pas, nous vous enverrons une facture en bonne et due forme afin de vous couvrir. Officiellement vous avez effectué une recherche pour nos services en France, Pas de problème.

La trappe venait de se refermer. Comment faire marche arrière ?

– Nous attendons de vous, de mener à bien votre projet que vous nous vendrez. Vous recevrez un autre chèque officiel, plus les versements sur le compte à numéros. Le voici.

– Il tendit une feuille pliée en deux. Norbert l’ouvrit il y figurait une adresse à Genève et un simple numéro de neuf chiffres.

Il reprit :

– Vous ne pourrez pas nous joindre. C’est nous qui entrerons en contact avec vous régulièrement. De plus, votre sécurité serra assurée contre Monarque.

Un homme aux cheveux longs entra dans la salle et vint s’asseoir à deux tables d’eux. Il portait un béret dans les tons jaunes et avait le teint légèrement bronzé.

Il commanda un café. L’homme en noir se pencha légèrement en avant afin d’atténuer le son de sa voix.

– Évidemment pas un mot à qui que ce soit, vous devez garder un silence absolu.

– Bien...

Le cafetier passa entre les tables et l’homme garda le silence, se contentant de le regarder en détail.

Dehors, la petite place demeurait exempte de foule et il était assez facile de distinguer qui y passait.

Quelques nuages passaient dans le ciel faisant des ombres sur le trottoir. De temps en temps une légère bourrasque secouait l’avancée de toile du café.

Une jolie femme passa et Norbert ne put s’empêcher de la suivre des yeux. Il se remémorait toujours cette incroyable brune rencontrée lors de la conférence.

Sans doute, ne la reverrait il jamais et cela provoqua en lui une certaine amertume.

Son téléphone portable vibra dans sa poche de pantalon. L’homme le remarqua instantanément comme s'il possédait une sorte de sixième sens.

– Excusez–moi j’ai oublié de l’éteindre...

Il ouvrit le clapet de l’appareil et regarda l’émetteur de l’appel.

– C’est mon ami et co–chercheur !

Sans demander à l’homme en noir, il décrocha.

– Allô !

Un instant passa, Norbert écoutait avec attention.

– Ne t’en fais pas j’ai avancé la dessus.

L’homme en noir regardait Norbert fixement sans le moindre mouvement de visage.

– OK... OK... bon je dois te laisser je suis en rendez–vous, je te rappel !

Il raccrocha, prenant soin d’éteindre son portable.

– Excusez–moi... où en étions nous ?

– Cet homme est votre co–équipier ? demanda t il visiblement gêné.

– Oui maintenant depuis quelques années.

L’homme se donna un moment de réflexion.

– Vous devrez maintenir le secret avec lui, entendu ?

– Entendu.

Nous ferrons en sorte de trouver un moyen de le payer aussi afin qu’il ne se doute de rien. Proposez lui une somme d’argent sous forme de remerciement lorsque vous nous vendrez les plans. Vous lui ferez croire que ce contrat arrivera dans votre vie par hasard. En attendant ne changez pas votre style de vie, pas de dépenses déplacées...

Norbert opina de la tête, acceptant sans dire un mot. Il prit la balle au bond :

– Le chèque vient de la banque du Vatican... Avez–vous un rapport avec le Vatican ?

– L’homme répondit toujours impassible :

– Je vous l’ai dit, le système est fait de manière à nous protéger des indiscrets.

Un très court instant passa.

– Disons que ce sont, des concurrents...

– Des concurrents ?

– Je ne peux vous en dire plus... Je dois y aller maintenant.

Il se leva tout en faisant un léger signe de tête, se tourna, regarda une dernière fois autours de lui et se dirigea vers la sortie.

Norbert restait assis ne sachant trop quoi penser.

Il avait l’impression de tourner dans une mauvaise série de science fiction.

L’homme avait déjà disparu au coin de la rue quand Norbert poussa la porte du café en saluant l’assemblée. Il avait placé son chèque au fond de sa poche, son téléphone dessus comme pour s’assurer qu’il ne disparaîtrait pas. Il monta son col de veste, il ne faisait pas chaud.

Il regarda sa montre, son entretien n’avait duré qu’une demie heure mais, cela lui avait parut être une éternité. Étrangement, il décida de ne pas courir à sa banque pour encaisser le chèque, mais de le garder et d’attendre. Sa banquière allait encore attendre.

 

Il prit le chemin de son laboratoire comme poussé par une force invisible. Tout en marchant, Il regardait les gens qui l’entouraient.  Il avait cette étrange impression de vivre en décalage. Ces personnes s’activaient dans leurs activités mondaines, inconscientes de ce qui se tramait dans les coulisses.

– La roue tourne...

Cela lui rappela une des cartes du tarot.

 

*

Le laboratoire était plongé dans l’ombre même à cette heure de l’après midi. La cour intérieure empêchait la lumière de rayonner. Il fallait sortir la tête par la fenêtre pour pouvoir  regarder le ciel.

Norbert alluma. Il jeta négligemment sa veste sur le dossier d'un fauteuil à roulettes, sorti son téléphone portable et son chèque qu’il garda à la main. Il n’en revenait toujours pas. Un détail lui revint en mémoire, c’était cette étoile tatouée sur la main de cet homme qui manifestement n’était qu’un homme de main. Il n’en était pas certain mais  il  pensait avoir vu une étoile à cinq branches. Il ouvrit la première page de son bloc de papier et dessina cette étoile. Il n’arrivait pas à mettre un nom sur ce qu’il avait dessiné. Où avait il entendu parler de la signification de ce symbole ?

Le téléphone sonna. Il décrocha. C’était une nouvelle fois son ami Arnaud.

– Ça y est tu es rentré ?

– Oui tu vois !

– Cela c’est bien passé ?

Norbert avait du mal à ne pas vendre le morceau.

– Bof moyen, à suivre...

– Dis–moi, j’ai une où deux heures à tuer. Je peux passer pour re–parametrer le lancement de programme. J’ai eu une idée lumineuse cette nuit !

– O.K. passes... A tout de suite !

– Je suis là dans cinq minutes !

D’accord.


La communication coupa. Arnaud, ami zélé de longue date, devait déjà être sur son scooter.

Norbert cacha son chèque dans sa poche. Il appuya sur les divers boutons du L.U.X et alluma l’ordinateur sur lequel il gardait toutes les informations concernant ses recherches. Le ventilateur de l’ordinateur ronronna et la page d’accueil apparut. Il cliqua sur un fichier et la page apparut.

C’était le plan de sa machine infernale. Il se sentait proche de la réussite. Seul un petit grain de sable bloquait les rouages. Carte mère, logiciel ou puce ?

Il fit défiler les pages. Des plans de plus en plus précis apparaissaient.

– Dieu, donne moi de la chance... Pensa t il.

Mais il ne trouvait rien. Les pages demeuraient muettes.

Il se rejeta en arrière, la tête posée sur le fond de son fauteuil. Il regarda le plafond dont la couleur avait commencé à virer au gris.

On frappa. Au même temps la porte s’ouvrit. C’était Arnaud avec son casque sous le bras.

– Salut !

Norbert se leva dans un geste pataud. Il vint saluer son ami.

– J’ai réfléchi et j’ai eu une idée !

– OUAAA !

– Tu as de quoi écrire ?

– Oui prends mon bloc !

Arnaud fouilla dans sa poche et sortit un stylo de marque.

– Tu as vu ?

– Monsieur ne se refuse rien !

– Non c’est un cadeau, tu sais la fille de la Bibliothèque !

– Monsieur à un ticket ! dit il dans un clignement d'œil complice.

Arnaud s’approcha du bureau et prit un bloc laissé là négligemment. Il dévissa le capuchon du stylo et s’arrêta net.

– Tiens... tu verses dans le Satanisme maintenant ? Lança t il un sourire narquois ,

C’était cela. La phrase d’Arnaud était comme un éclair dans un ciel d’été. Il se rappelait avoir vu ce signe sur des sites internet lors de sa recherche sur MK ultra.

– Arrêtes tes conneries ! tu me vois la dedans ?

– Tremble pauvre mortel ! dit Arnaud amenant sa main vers le front de Norbert.

– Tu t’y connais dans le Satanisme ? J’ai lu des trucs plutôt déjantés la dessus...

Arnaud qui avait retiré la feuille pour pouvoir y faire son croquis répondit :

– Non que dalle... tout ça c’est pour les neuneus.

Un très court moment passa. Norbert plaça sa main sur l’épaule de son ami et lui dit d’une voix basse :

– Tu sais si ça marche, je te remercierai... avec une belle somme d’argent.

Un instant passa.

– Laisses tomber, regardes plutôt.

Et il commença de noircir sa feuille à grands traits.

 

*

 

– Mon dieu...Aviez vous déjà entendu parler du Satanisme ?

– Non, pas vraiment. Je n’en connaissais que ce que j’en avais lu ici ou là. Mon ami Arnaud continuait de lancer ses idées sur le papier mais moi, j’étais là, regardant comme de façon obsessionnelle cette étoile griffonnée sur cette feuille de papier.

– A bien y regarder après coup, cet homme qui m’avait contacté, non  pas l’homme en noir, l’homme au téléphone... avait...une voix tellement magnétique.

Le père Constant sorti son chapelet et commença nerveusement à faire défiler les grains sous ses doigts. Une porte se ferma dans l’église et le son résonna mollement dans les voûtes en berceau.

Un courant d'air passa dans les allées de la vieille église. Dans la verrière du cœur, une légère fente  faisait siffler le vent donnant parfois un aspect lugubre à la bâtisse.

 

*

– Alors ?

– Alors je ne t’ai pas écouté !

– Voila! Cela fait un quart d’heure que j’explique et Monsieur n’écoute pas ! tu as gagné à la tombola ?

– Arnaud sans le savoir n’était pas tombé loin.

Norbert survola les feuilles noircies.

– O.K. vas–y si tu y crois. De toute façon, nous n’avons rien à perdre.

– C’est toujours aussi lugubre ici on peut allumer la radio ?

– Oui bien sur !

Arnaud se dirigea vers l’appareil qui était de l’autre coté de la pièce. Une musique rythmée remplie la pièce qui devenait un peu plus chaleureuse.

– Bon c’est parti.

Il revenait vers l’ordinateur.

– Tiens au fait je ne t’ai pas dit...

– Quoi ?

– Il y avait une superbe brune dehors à l’entrée tout à l’heure quand je suis arrivé.

Presque sans attendre la fin de la phrase Norbert avait déjà quitté la pièce en courant. Arnaud fini de s’asseoir en soufflant.

– Ben... Qu’est ce qu’il te prend ?

Norbert était déjà dehors.

– Il est timbré ! dit il à voix haute, regardant l’entrebâillement de la porte.

Norbert couru le plus vite possible, comme possédé par une force démoniaque.

Il tira d’un coup la porte cochère puis se jeta littéralement dehors. Il n’y avait personne.

 Il lança un juron et tapa du poing sur le montant de la porte. Seuls quelques passants le regardaient, l’air interloqué.

Le soleil laissait passer quelques rayons à travers un ciel nuageux.


 *


Arnaud leva les yeux et vit son ami rentrer dans le local.

– Tiens voila Tarzan, qu’est ce qu’il t’a prit ?

– Oh rien, ça serrait trop long à t’expliquer.

Depuis quelques jours, Norbert était un peu étrange. Arnaud préféra ne pas poser plus de question.

On frappa à la porte. Norbert ouvrit d’un coup. Dehors, la personne sursauta.

– C’est vous Madame De maria ?

– Oui ! tout va bien ? je vous ai vu courir...

– Oui tout va bien ! lança Arnaud goguenard.

– Il s’entraîne pour les prochains jeux olympiques !

La concierge rit à haute voix.

– Alors ça va Monsieur Lebatelleur.

Elle marqua un temps d’arrêt.

– Qu’y a t il Madame De maria ?

– Savez–vous que vous portez le nom d’une des cartes du tarot ?

Elle se grattait le menton. Elle reprit :

 – Je n’y avais jamais pensé...

– Rassurez–vous, moi non plus !

– Bon je vous laisse, je crois que cela sonne à la loge.

– Oui merci Madame De maria.

Elle ferma la porte doucement, sans un bruit, et Norbert regarda son co–équipier.

– C’est vrai cela, il y a une lame qui s’appelle le bateleur !

Norbert fit une grimace entendue et s’activa à ses expériences.

– Allez, assez perdu de temps pour cet après midi !

 

*

 

Le soir était arrivé et les deux hommes qui n’avaient pas décollé de leurs sièges ne s’en étaient même pas aperçus.

Un flash d’information tira Arnaud de sa programmation.

– Bon Dieu déjà !

Il se leva.

– Il faut que j’y aille, je vais être en retard à mon rancart !

– Avec qui ? peut on savoir ?

Pour toute réponse, Arnaud leva son stylo en l’air.

– Ah, je vois...

– C’est quoi son petit nom ?

– Nathalie !

– Tiens donc... il à l’air mordu le jeunot !

Arnaud rougit un instant. Il sauvegarda son travail et lança :

– Je verrai la suite demain, à chaque jour sa peine !

– Mais oui, court Don Juan, court !

Il posa son classeur.

– j’y vais aussi.

Ils se saluèrent et Arnaud disparu dans l’ombre de la cour intérieure.

Norbert éteignit les appareils, c’était assez pour la journée. Norbert fut attiré par un reportage à la radio.

– D'après une étude, en France, 600 000 personnes seraient schizophrènes. La schizophrénie est caractérisée par la dissociation avec la réalité. Cette maladie est très douloureuse pour ces personnes. Ses symptômes peuvent apparaître assez rapidement et demande dans un premier temps une hospitalisation en hôpital de jours...

Norbert sentit une pulsion l'envahir. D'un geste nerveux, il lança son classeur contre la radio qui fut projetée à terre.

– La ferme ! Lança t il dans un juron.

Il se sentait soudainement mieux d'avoir fait taire la radio.

 

*

 

Le retour à son appartement s’était passé sans encombre. Il posa la tonne de papier trouvé dans sa boite aux lettres sur la commode de l’entrée. A coté était placé le numéro de Stéphanie.

Il lança du pied sa paire de chaussure qui traversa le couloir. Il mit sa main à sa poche et sorti le chèque. Il n’en revenait toujours pas. Il dit :

– Ça vaux bien un petit verre ça non ?

Il se dirigea vers la cuisine, jetant de loin un œil en direction de son répondeur. Il n’y avait pas de message.

Son verre fut une délectation. Il revint vers le salon et alluma son ordinateur. Il se demanda toujours qui pouvait être la personne qui subventionnait aussi grassement ses recherches. Peut être était–ce la mafia.

Sur sa page d’accueil, il tapa : étoile satanisme. 958 pages incluaient ce mot.

Le téléphone sonna. D’un clic, il ferma sa connexion internet comme dans un réflexe de culpabilité.

Il décrocha. C’était Stéphanie.

– Salut beau gosse !

Norbert mit un instant à reconnaître la voix.

– Bonsoir !

– Je voulais m’excuser d’avoir été un peu pressante hier soir, j’avais un peu abusé du champagne.

– Ce n’est pas grave, de plus, j’étais plutôt crevé et d’assez mauvais poil.

– On s’excuse ?

– Mais oui pas de problème.

– Je tiens à me faire pardonner, n’y voit pas des avances mais je t’invite !

– Où ?

Norbert demeurait néanmoins sur ses gardes et redoutait une approche dissimulée de cette tigresse.

– Je connais un excellent restaurant, cela te dit ce soir ?

Norbert pensa que cela ne pouvait que le relaxer d’une journée pour le moins à rebondissements.

– O.K. ça marche !

– Je passe te chercher !

Au moins c’était direct pensa t il. Il semblait que cette fille ne se perde pas en conjectures. Elle ajouta un rapide :

– A tout de suite, j’ai ton adresse !

Elle raccrocha. Norbert avait juste le temps de changer de chemise.

 

*

La petite voiture arriva au coin de la rue déserte. Stéphanie tourna et prit la rue Lacepède vers le haut. Norbert était déjà sur le pas de la porte, faisant les cent pas pour tuer le temps.

– Désolé, je suis un peu en retard, ça roulait mal !

– Pas de problème puisque tu ne m’avais pas donné d’heure !

Elle rit. Norbert contourna la minuscule voiture pour se glisser à l’intérieur.

– C’est petit mais pratique pour se garer !

Norbert bouclait sa ceinture, cherchant l’encoche au milieu des sièges. Stéphanie, elle, avait déjà lancé la voiture qui avait véritablement bondit sur la route. Norbert encaissa la secousse tout en continuant de chercher où placer le bout de sa ceinture de sécurité.

– Cherches tu vas trouver !

– Oui mais on risque d’être déjà arrivé !

Elle rit de nouveau.

– Quand on te connaît mieux, tu fais moins ours ! tu deviendrais presque fréquentable !

Il leva la tête et dit d’une voix complice

– Merci !

Les rues de Paris défilaient et les néons commençaient leurs étranges valses de nuit à travers les vitres. Norbert se sentait bien. Ses terreurs et ses passages à vide semblaient avoir disparu aussi vite qu’ils étaient arrivés.

– Reparle–moi de tes recherches.

– L’idée est de proposer une nouvelle voie thérapeutique pour les patients schizophrène avec un appareil utilisant certaines ondes.

– Qu’est ce qui t’a fait t’intéresser à cela ?

Norbert tourna le regard vers la rue, visiblement gêné par la question.

– Cela te gêne de me le dire ? ne me le dit pas...

– Je préfère en effet.

La voiture ralentit, une nouvelle fois coincée par les bouchons Parisiens.

– C’est bête on est presque arrivé !

Elle tapota sur le volant pour passer le temps.

– Regarde c’est beau non ?

De l’index, elle lui montrait une devanture brillamment éclairée.

– Cela ferrait une belle photo ... J’aime la photo ! tu aimes ?

– Oui.

– Au moins un point commun ! Dit elle dans un sourire lourd de sous entendu.

Un gros camion barrait la rue un peu plus loin en avant. Il y eut quelques coups de Klaxons et un homme descendit rapidement. Il leva la main dans un grand geste pour indiquer aux autres véhicules qu'il devait décharger quelque chose mais que cela n'allait pas prendre longtemps.

Il y eut d'autres appels, mais l'homme continuait sans s'en occuper. Il ouvrit le panneau arrière  de son camion et en tira une boite en carton.

– Il ne va pas rester là celui la !

Norbert  regardait la scène alors que Stéphanie semblait perdre son calme.

– Ce n'est rien il en à pour quelques instants...

– Tu as raison, on est toujours à courir dans cette ville de fous.

Elle se tourna vers lui.

– Et puis c'est pas mal de se retrouver coincé ici non ?

– Tu m'avais dit...

– Oh ne soit pas aussi rabat–joie !

Un homme en vélo passa du coté conducteur de la petite voiture, manquant de peu d'arracher le rétroviseur extérieur.

– Au fait, tu n'es pas marié ?

– Je l'ai été...

– Elle est partie ?

– Ah la..tu peux le dire.

Il marqua une pause.

– Dans un accident.

– Oh excuse moi je ne pensai pas...

– Non ce n'est rien.

L'homme revint en courant vers son camion.

– Il y a longtemps ?

– Trois ans.

La voie s’était ouverte de nouveau et Stéphanie repassa la première. La rue était assez animée et il y avait pas mal de restaurants par ici.

– Ça y est ça roule...

Le gros camion avança jusqu'au carrefour et lentement, il tourna.

– Allez...

– Tu replonges !

Elle sourit.

– Déformation professionnelle... toujours le cul entre deux avions...

Norbert tapotait sur ses genoux. Il lui revenait en tête un air entraînant.

– Tu connais la Floride ?

Il trouva cette question étrangement venue.

– Non pourquoi ?

– Cela me dirait bien d'y aller faire un tour, pas toi ?

– Oui, pourquoi cette question ?

Tout en roulant, elle tourna son visage vers lui.

– Parce que l'on vient de passer devant une agence de voyage, gros bêta ! rien de plus...

 Elle tourna deux fois et par chance, une place se libéra juste devant eux. Stéphanie dans une manœuvre adroite, rangea sa minuscule voiture noire.

– C’est à deux pas !

En effet, au bout de quelques mètres, le néon d’un restaurant, le seul de la rue, apparaissait comme un phare à l’horizon.

Norbert décrocha sa ceinture et il s'extirpa non sans mal du minuscule espace intérieur. Stéphanie était, elle, déjà sortit la main sur la poignée de la porte.

– Allez encore un petit effort !

Norbert avait les genoux qui touchaient le tableau de bord.

– Il arrive, il arrive !

Il pivota tant bien que mal sur le siège tout en se tirant par la structure du véhicule.

– Si je veux rentrer, je ne vais peut être abuser du dessert...

Elle le regardait avec tendresse.

Une voiture passa toutes vitres ouvertes, laissant échappée un air disco.

– j'irais bien en boite après ?

elle l'avait pris par le bras.

– Hum pourquoi pas...

Norbert n'y avait pas mis les pieds depuis une éternité. Inconsciemment, il avait besoin de vivre de nouvelles choses et d'exorciser son triste passé. C'était d'ailleurs ce que lui avait dit le docteur Tazi.

– Sortez, faites–vous de nouveaux amis !

Il se revoyait assis devant lui dans ce cabinet qu'il ne connaissait que trop bien.

– Mais c'est comme ci ma vie s'était arrêtée !

– C'est normal, vous devez faire votre deuil mais, ne restez pas cloîtré.

– C'est pas facile...

– Qui à dit que cela était facile, personne !

Il revoyait le docteur Tazi, assit dans son fauteuil. Il avait même l'impression de se rappeler des odeurs qu'il y avait sentit. A coté d'eux brûlait de l'encens dans une petite coupelle.

Norbert sourit quand il revint à l'instant présent. Stéphanie le guidait par le bras, son corps près du sien.

– Et toi tu vis seule ?

– Oui même pas un poisson rouge !

Il ne put s'empêcher de rire.

– Monsieur de déride !

– C'est pas facile en ce moment...

– Oublie donc le passé !

– Tu as sans doute raison...

Ils arrivèrent prêt de la porte du restaurant a coté de laquelle se trouvait un chat.

Norbert se pencha pour lui faire une caresse. Lorsqu'il se releva, il s'aperçut qu'une ombre semblait entrer sous un porche à quelques mètres de là de l'autre coté de la rue.

– Qu'y a t il ?

– Non rien...

 *

 

La salle était éclairée de simples bougies et une musique jazzy donnait une ambiance feutrée. Ils en étaient au milieu du repas et la conversation avait tourné autours des derniers reportages que Stéphanie avait fait au moyen Orient. Soudain, une association de mots donna à Norbert l’idée de lui poser une question.

– Dis–moi, dans un tout autre registre tu connais quelque chose sur la Banque du Vatican ?

Elle le regarda, intriguée par cette question.

– Oui j’ai fais un papier dessus il y a quelque temps.

Elle posa sa fourchette.

– Comment es tu au courant ?

– je ne le suis pas, c'est un pur hasard...

Elle le regarda intriguée.

– La Banque du Vatican a été accusée par le passé d'héberger des fonds spoliés par les Nazis et a aussi été soupçonnée d'entretenir des liens avec le milieu du crime organisé. En 1980, elle prenait plus de 17 % des actions de la banque Ambrosiano alors que cette dernière lancait en même temps une série d'emprunts par l'intermédiaire de ses sociétés écrans offshores : Bellatrix, Manic, Enin, Belrosa, Marbella...

– Une sacrée histoire...

– Oui et difficile de démêler le vrai du faux tellement la piste était brouillée.

– Bref, tous ces emprunts internationaux transitent de places financières en places financières; rapportent de confortables bénéfices au passage et sont finalement placés sur des prêts à court terme sans risque. Au bout du compte, il semble que ces sommes étaient destinées à acheter des hommes politiques et des groupes de presse en rapport avec la mafia. L’affaire s’est terminée par au moins trois morts violentes dont le président de l’Ambrosiano pendu sous un pont de Londres...

– Elle est encore sur pieds après tout cela ?

– Les partis politiques Italiens ont été largement «  aidés » ce qui explique la lenteur des procédures. Le secret bancaire rend impossible la traçabilité de l'origine des fonds qui y ont été déposés.  On dit aussi que la banque du vatican avait un très grand Contrôle sur la bourse de Milan.

 



Norbert n’en revenait pas. Elle reprit:

 – La banque avait une telle capacité d’intervention dans les finances du pays que le premier ministre de l’époque l’appela un jour le sauveur de la lire... Tout un programme...

Un serveur passa près de la table, un plateau à la main.

– Est–ce que la société Tsaeb Taerg te dit quelque chose ?

– Elle regarda le plafond, plongée dans ses souvenirs.

– Non rien.

Norbert repris son repas, il s’aperçut qu’il était en apnée depuis quelques secondes.

– Elle finit comment ton histoire ? demanda t il entre deux bouchées.

– La Banque à été la cible d’une  nouvelle controverse  au milieu des années 80. Elle s’est retrouvée sur le devant de la scène après quelques divulgations de dettes et à cause des accusations de corruption qui recommençaient à courir.

Elle happa une bouchée et reprit.

– La banque Ambrosiano fit faillite et finalement le Pape aurait donné l’immunité diplomatique à certaines personnes impliquées dans le scandale et la gestion à un groupe privé laïc.

Norbert finit son verre.

– Et elle est encore solvable ?

Il demandait cela de peur de voir son chèque n’être qu’une mauvaise plaisanterie.

– Oui de ce coté là pas de problème. Les sociétés de ce type ont encore un bel avenir devant elles...

elle rit, d’un rire qui en disait long.

 * 

Le père Constant serra les dents. Ce scandale était des plus dur à admettre pour un homme de foi intègre comme lui. Il arrêta de faire défiler son chapelet et posa les mains sur ses genoux.

– Comment expliquez–vous cela mon père ?

La voix de Norbert avait pris une étrange intonation. Elle faisait ressortir une agressivité latente qui ne demandait que d’exploser.

– Comment j’explique quoi mon fils ?

– Comment expliquez–vous que votre religion qui se devrait d’être intègre et annonciatrice de lumière soit impliquée comme cela dans de telles histoires ?

Le père Constant sentait que Norbert allait à l’affrontement.

– Je ne l’explique pas je ne suis pas là pour cela.

Alors vous acceptez sans rechigner sous le dogme de la foi ?

où est votre libre arbitre ?

 – Vous savez mon fils, dans la Bible, il est écrit qu’un ange s’était révolté contre la volonté de dieu il s’appelait...

– Satan. Répondit Norbert. Et c’est pour cela que je suis là ce matin...

 

*

 

Norbert avait passé une assez agréable soirée en compagnie de Stéphanie. Son apparence de tigresse mangeuse d’homme s’était estompée et Norbert avait pu à maintes reprises voir en elle finalement une amie fidèle.

Après réflexions, elle avait préféré remettre à un autre jour leur sortie en boite de nuit. Elle avait le lendemain un papier à boucler et voulait être un minimum productive.

– Alors cela serra pour une autre fois ?

Il revoyait son sourire.

– Entendu.

Il alluma l’escalier de son immeuble et grimpa deux par deux les marches qui menaient à son appartement.

Il s’arrêta net sur son palier. Sa porte était entrebâillée. Il ressentit la peur lui prendre le ventre. Il déglutit. Doucement, très doucement, sa main tremblante s’avança vers la poignée.

Poussant la porte centimètres par centimètres il glissa la tête à l’intérieur pour voir si des cambrioleurs étaient encore là. Le silence régnait en maître. Il poussa encore un peu le battant et se glissa de coté à l’intérieur de l’appartement. Le salon était désert mais la lumière était restée allumée.

 Il se dirigea doucement vers la cuisine. S'il y avait quelqu’un, il se trouvait dans la chambre à coucher.

Longeant les murs, prêt à s’élancer contre un adversaire, il prit dans la cuisine un couteau qui se trouvait sur l’évier.

La main en avant, il avança vers la chambre dont la porte était demeurée presque fermée.

Il fit un effort considérable pour se souvenir s'il l’avait laissé comme cela avant de partir. Son cœur battait la chamade et il avait l ’impression que son sang allait exploser de ses veines tellement la tension était forte.

Il n’y avait qu’une seule solution : entrer d’un coup en hurlant afin de gagner par la surprise et de lancer une attaque sans réfléchir.

Sa main trembla encore plus, il en avait du mal à la contrôler. Un éclair lui passa devant les yeux. Il revit sa femme allongée dans la flaque de sang, trois ans plus tôt. Ce fut comme un déclencheur et une haine indescriptible et inconnue jusqu'alors arriva d’un coup. Son adrénaline explosa en lui et une envie d'un meurtre vengeur le prit. Reculant d’un pas il lança son pied dans la porte et se rua à l’intérieur en poussant un cri, la lame en avant, prêt à larder.

La porte claqua contre le mur.

La chambre était dans l’obscurité. Lançant un coup horizontal au hasard, il appuya immédiatement après sur l’interrupteur d'une main rapide.

La pièce était vide.

Il s’appuya le dos au mur, ses jambes commençaient à défaillir.

 

*

 

Norbert avait fait le tour de son appartement, inspectant chaque recoins. Étrangement, Rien n’avait été volé. Même son chèque demeurait sur la commode du couloir. Il ne comprenait pas.

Après quelques minutes son regard s’arrêta sur son ordinateur. Il pressentit quelque chose. Il fit six pas et tout en demeurant debout, il le mit sous tension.

La page d'accueil s'ouvrit. Il cliqua sur l'icône de messagerie. Il restait debout, penché en avant.

 Il n'y avait aucun doute. Quelqu’un avait lu sa messagerie internet. Les messages étaient ouverts alors qu’il ne les avait pas lu avant de partir... il ouvrit le tiroir qui se trouvait dans le meuble en dessous de l'ordinateur. Rapidement, il remarqua une disquette qui n'était plus à sa place habituelle. On avait fait certaines copies, peut être de son travail sur le L.U.X.

 

– Était–ce le groupe Monarque ?

 Pour la première fois, il sentait le risque et la mort rôder autour de lui. Fébrilement, il éteignit son ordinateur et se dirigea vers la porte. Il se plaça à hauteur de la serrure. Elle n’avait pas été fracturée mais simplement ouverte avec un pass.

Assurément ce n’étaient pas  le travail de simples voleurs. Norbert décida de ne pas appeler la police, il aurait bien été incapable de leur donner une raison valable à cette visite et de plus, rien n’avait été volé. Il valait mieux se faire oublier de la justice après ce qu’il avait vécu. On l’avait déjà traité comme un fou délirant, il ne voulait pas recommencer.

Il prit son téléphone portable et composa le numéro de Stéphanie.

Elle décrocha après deux sonneries. Elle était encore dans sa voiture, coincée sur le périphérique.

– Steph ?

– Oui, tu as de la chance, j’allai éteindre mon portable.

– Écoute moi, peux tu me dépanner pour une nuit j'ai perdu mes clés ?

Il n’avait pas trouvé d’autre mensonge pour pouvoir passer une nuit hors de chez lui. Demain il ferrait changer la serrure.

Elle regarda sa montre.

– D’accord je suis là dans dix minutes !

– OK Tu es géniale!

– Attention, tu vas y prendre goût !

– Ah tu n'en rate pas une !

– La vie est courte, il fait en profiter vivant !

Il marqua un temps d'arrêt.

– Oui... Tu as raison...Fait vite.

*

 

Quelques jours plus tard...

 

La souris s’était placée sur ses deux pattes, reniflant l’air autour d’elle. Cela faisait deux jours qu’elle n’avait pas été nourrie et cela commençait à agir sur son comportement. Au fil des heures qui s’égrenaient, elle devenait de plus en plus nerveuse, tenaillée par la faim.

Arnaud n’aimait pas cela mais, c’était la seule solution pour tester les réactions psychiques de l’animal.

Norbert venait de lancer le L.U.X pour une nouvelle tentative. Arnaud était là, lui aussi. Il avait reprogrammé une bonne partie du logiciel de contrôle à partir d’une toute nouvelle structure informatique. Norbert, lui, se sentait énervé. C’était un de ces jours où tout lui semblait lourd, électrique et source d’explosion.

Arnaud demeurait derrière l’ordinateur. Il appuya sur une touche et le programme défila.

– Phase 1 lancée. dit il.

Norbert alluma les derniers boutons. Dans sa cage, la souris tournait fébrilement en rond à la recherche de nourriture.

Il dirigea l’antenne de l’appareil vers la cage et braqua l’animal à travers un viseur.

– Attention j’enclenche la phase 2 !

Un léger ronronnement se fit entendre, le L.U.X montait en puissance. Les aiguilles de l’oscilloscope, montait petit à petit vers la droite. Norbert s’approcha de la cage, un morceau de fromage à la main.

Il ouvrit le clapet faisant office de toit et déposa le morceau à l’intérieur.

La souris bondit dessus et commença à grignoter goulûment. Arnaud leva la main et la baissa d’un coup en lançant :

– Maintenant !

Il appuya sur la touche F5 de son clavier.

La souris, d’un coup, fit un bond en arrière totalement effrayée par le morceau de fromage. elle se plaquait de coté contre la grille de la cage, tournant et se retournant, essayant de trouver une sortie. Manifestement l’animal était effrayé.

Arnaud qui ne voyait pas la cage, demanda à son ami :

– Alors ?

– Elle a peur du fromage, les ondes font effet !

Les aiguilles continuaient de se déplacer vers la droite, elles étaient presque entrées dans la zone rouge.

L’animal commença de lancer des cris plaintifs. Arnaud qui n’aimait pas voir souffrir les animaux se sentait mal à l’aise. Ils avaient programmé le L.U.X afin de projeter des images effrayantes de prédateurs directement dans la conscience de l’animal.

– Elle vie un véritable cauchemar...

Il se sentait de plus en plus mal.

– Je pense que l’on peut arrêter.

Arnaud ne supportait pas les couinements de la bête.

– Non continu ! lança Norbert sans se retourner.

Arnaud souffla. Sur son ordinateur, son indicateur de niveau continuait de monter. L’animal devenait fou et se tapait le nez contre la cage, prit d’une totale hystérie.

– Arrête c’est bon maintenant... lança Arnaud en montant la voix.

Il regarda rapidement l'indicateur qui montait rapidement. Il sentait la sueur pointer au col de sa chemise.

– Continu...

D’un geste brusque, Norbert tourna la tête vers son ami, Il le regarda avec un étrange sourire du coin des lèvres.

– On continu...

Norbert regarda de nouveau la cage. Il semblait être obnubilé par la scène qui se déroulait devant lui.

– Arrête écoute !

Il avait les mains complètement trempées devant les cris de l'animal.

– On continu !

N’y tenant plus, Arnaud arrêta le programme. Les aiguilles partirent d’un coup vers la gauche. Le ronronnement s’arrêta. Dans la cage, après un très léger moment de flottement, la souris se précipita de nouveau vers le morceau de fromage.

– Ça ne va pas non ? mais qu’est ce qu’il te prend ? Lança Arnaud en se levant, les mains posées sur la table.

– Il fallait continuer ! aboya Norbert, les yeux méchants.

– C’est inutile Dieu seul sait ce qu’il aurait pu se passer !

– Laisse ton Dieu hors de la cage ! ce n’est qu’une souris...

Pour la première fois depuis qu’il le connaissait, Arnaud ressentait une étrange impression de perversité dans la personne de Norbert.

– Tu es devenu bizarre ces derniers temps, il y a quelque chose qui ne va pas ?

Norbert tournait le dos regardant fixement dehors.

– Écoute c'est bon, si j’ai besoin d’une nounou, je t’appellerai.

Arnaud, vexé, prit sa veste qui se trouvait sur le dossier de son fauteuil et sortit sans dire un mot. Norbert demeura un long moment sans bouger. Cette voix dans sa tête lui avait commandé de continuer l’expérimentation jusqu’au bout. Elle venait de se taire.

 

*

 

Norbert se sentait penaud en fermant la porte de son appartement. Il ne comprenait pas son attitude lors de l’expérience. Il ressentait en lui comme une vibration continuelle, comme une énergie prête à le faire basculer dans un autre monde, effrayant. Il appela son ami sans prendre le temps de retirer sa veste. Il tomba sur le répondeur.

– Écoute... excuse–moi pour cet après midi, je ne sais pas ce que j’ai eu, je ne me sens pas trop bien en ce moment... disons que... le passé refait surface  de temps en temps. On est pote non ?

–Excuse–moi Arnaud... Rendez–vous comme d’habitude en fin de semaine au labo bye !

Il raccrocha, la mort dans l'âme.

 

*

 

Une demie heure était passée. Norbert avait troqué ses habits de ville contre un survêtement et un maillot à manches courtes. Allongé de tout son long sur son lit, les bras en croix, il tentait de se relaxer et de gommer les mauvais événements traversés ces derniers jours. Il y avait eu tellement de choses d’un coup.

Son corps se relaxait et il sentait chaque muscle du dos se détendre les uns après les autres. Il avait l’impression de devenir lourd et de s’enfoncer a travers le sommier.

– Ne plus penser...

– Ne plus penser...

Quelques pensées continuaient malgré tout et il lui était difficile de trouver un calme stable. Comme s'il se trouvait devant un écran géant, les yeux fermés, les dernières scènes lui apparaissaient comme des éclairs traversant son esprit.

– Ne plus penser...

Les pulsations de son cœur se firent de moins en moins pressantes, la fréquence baissait, il se relaxait.

Une vague de chaleur lui parcouru la colonne vertébrale et il lui semblait que le monde disparaissait autours de lui, même si, il gardait les yeux fermés.

– Ne plus penser...

Il perdit la notion du temps, cinq minutes ? quinze minutes ? une heure ? Tous ses repères disparaissaient. Il percevait seulement quelques bruits de la ville de plus en plus feutrés.

Son attention se fixa sur le tic tac très léger de l’aiguille de son réveil, d’habitude presque inaudible. Il lui semblait que le son s’amplifiait et que son esprit rentrait à l’intérieur de la petite boite. Il était dans un calme qu’il n’avait pas ressentit depuis longtemps. La tension qu’il ressentait en lui disparaissait. Il était bien.

– Ne plus penser...

 Un bruit déchira le silence de l’appartement. Il mit plusieurs secondes à revenir à la réalité et de réaliser d'où il venait. C’était le bruit d’un des tiroirs de la cuisine. Le bruit des fourchettes et des couteaux qui s’entrechoquent. Une fois, deux fois, comme si l’on ouvrait et refermait à la suite le tiroir.

Norbert se leva d’un coup, son coeur fit un bond dans sa poitrine. En un instant la tension revint et la peur lui reprit le ventre. Était–ce les cambrioleurs qui revenaient ?

Les pulsations de son coeur étaient à leurs maximums, ses mains étaient moites.

Un nouveau bruit de tiroir apparut.

Une fois, deux fois, trois fois...

 

*

 

Il poussa la porte de la chambre qui était demeurée à moitié entre–ouverte. Au fond du petit couloir, la porte d’entrée  principale était fermée et cela plongea Norbert dans une perplexité sans borne. Qu’étaient–ce que ces bruits dans la cuisine ?

Il avança à pas comptés se plaçant par réflexe dos au mur et se déplaçant de coté. Il avait maintenant vue sur la cuisine. Il n’y avait plus aucun bruit et personne non plus. Avait il rêvé ?

Il nota une odeur acre qui lui prenait les narines. Cela ressemblait à l’odeur du sang. Il s’approcha de la cuisine et arriva non loin des fameux tiroirs. Il ouvrit la fenêtre et le bruit de la rue emplie l’appartement.

Il se dirigea vers le salon pour faire de même et il se retourna d’un coup. Le bruit avait recommencé une fois dès qu’il avait le dos tourné. Il retourna dans la cuisine et d’une main décidée, il ouvrit le tiroir pour en avoir le coeur net.

Il n’y trouva que ses ustensiles de cuisine habituels. Il se demanda un instant s'il devenait fou. Prit de rage, il décida de vider complètement son meuble et de le vérifier sous toutes les coutures. Après tout, peut être essayait on de l’effrayer grâce à un quelconque gadget dissimulé dans le meuble. Cela expliquerait son mystérieux cambriolage où rien n’avait été volé. Il vida son meuble en proférant des insultes.

– Vous voulez ma peau bande de charognes ! vous croyez que je n’ai pas compris votre jeu ?

Il continuait, vérifiant assiettes après assiettes, couteaux après couteaux comme pris de folie compulsive mais il ne trouvait rien.

Quand il eut vidé  l’intégralité du meuble il s’assit par terre au milieu des ustensiles épars.

Peut être était ce le groupe Monarque  qui tentait de le manipuler psychiquement...

Il se leva et tira le meuble de toutes ses forces pour vérifier l’arrière. Il suait car le meuble pesait un bon poids. Il passa la main derrière afin de s’assurer que rien était caché.

Sa main ne trouva que la surface lisse du bois. Il jura et de toutes ses forces, faisant appui avec son épaule, il repoussa le meuble qui grinça sous ses pieds de bois. Dépité, il se plaça à la fenêtre et regarda la rue plongée dans l’obscurité. Seules quelques personnes passaient avec pour certaines des sacs de courses. L’odeur acre s’atténuait. Elle semblait venir du conduit d’évacuation de l’évier.

Il se dirigea vers le salon, prit son téléphone et composa le numéro du docteur Tazi. La voix d’une secrétaire coupa la sonnerie. Il prit rendez–vous pour le lendemain, il n’y avait plus une minute à perdre.

La voix qui apparaissait à sa conscience, les sifflements, les bruits d’objets et ses déphasages semblaient revenir plus puissamment. Le docteur Tazi l’avait mis en garde sur un possible retour de bâton encore plus fort que ce qu’il avait connu à ses plus sombres heures, trois ans plus tôt.

 

*






Le lendemain.

 

 Pour une fois, le docteur Tazi avait changé sa chemise à carreaux contre une chemise blanche et une cravate rouge.

– Asseyez–vous.

Norbert se posa doucement sur le fauteuil, croisant les jambes et les bras dans un geste de prostration. Le psychiatre se plaça en face de lui avec son éternel bloc sur les genoux.

A cette heure de l’après midi, la lumière du dehors était éclatante et passait à travers les fentes des rideaux translucides qui avaient été tirés. Norbert se lâcha et raconta en détail les événements de la veille.

– A mon avis, votre psychisme est encore précaire. C’est peu être dû à la baisse du dosage de vos médicaments. Cependant, vous semblez traverser de plus en plus de crises et cela de plus en plus fort...

Norbert avait abandonné toute résistance. Il avait décidé de se livrer complètement et d’accepter enfin sa maladie.

– Vous sentez–vous observé, ou être la cible d’un complot, d’un danger ?

Norbert baissa le regard comme un enfant qui se fait disputer.

– Oui de plus en plus...

Son vis à vis hocha la tête et nota une phrase ou un mot sur son cahier.

– Je vous propose de faire une séance de régression hypnotique afin de déterminer si oui ou non vous êtes l’auteur des faits qui vous poursuivent.

Les dernières barrières tombaient et Norbert accepta.

– C’est pour votre bien.

Une bruyante voiture passa dans la rue cassant un instant l'atmosphère feutrée du cabinet.

Le docteur Tazi posa son bloc de façon à ne pas révéler ce qu'il avait marqué. Il se leva  et se plaça à coté d'un canapé après avoir poussé quelques livres et une petite table.

– Venez, allongez–vous ici.

Norbert obtempéra.

Le docteur Tazi s'assit lui aussi.

– Bien, vous allez écouter ma voix...

 

*

 Norbert se sentait comme dans de la ouate. Il suivait les paroles du psychiatre à travers des images, visant à le faire passer d'états de consciences de plus en plus subtils.

– Maintenant vous allez vous projeter hier. Vous vous voyez arriver dans votre appartement.

Norbert revoyait en effet son arrivée comme si quelqu'un projetait un film devant ses yeux.

– Que voyez–vous ?

– J'entre, je suis fatigué, je me change.

Un instant passa.

– Je suis sur mon lit, je me décontracte, je suis bien.

Le docteur Tazi remarqua à ce moment une activité des muscles de la face chez Norbert.

– Poursuivez, que ce passe t il ?

– Du bruit dans la cuisine...

– Quelle sorte de bruit ?

– Tiroir, bruit de couverts dans tiroir.

Le psychiatre était étonné de cette réponse. Son patient semblait bien avoir vécu ce qu'il lui avait raconté quelques minutes auparavant.

– Que faites–vous ?

– J'ai peur.

– De quoi ?

– Je ne sais pas.

Les poings de Norbert se serrèrent comme prêt à frapper.

– J'avance.

– Que voyez–vous ?

– La porte du couloir.

– Comment est elle ?

– Fermée ! elle est fermée, il y a quelqu'un mais la porte est fermée.

– Quelqu'un où ça ?

– Je ne sais pas, là, dans la cuisine.

– Comment est ce quelqu'un ?

– Bizarre...

L'activité musculaire de Norbert semblait s'accélérer.

– Calmez–vous, tout va bien, respirez, donnez–moi des détails.

– Une ombre... ça sent mauvais...

– Vous sentez quoi ?

– Odeur... de sang.

– Cette ombre où est elle ?

– Derrière le meuble.

– Concentrez vous, où est cette ombre ?

Un instant passa.

– Derrière le meuble.

Le docteur tazi était soufflé. Soit son patient était d'un type délirant profond soit il avait réellement vu ce qu'il racontait et dans ce cas, cela le dépassait complètement. Pourtant, dans la vie, son patient ne lui semblait pas particulièrement délirant.

Il n'avait jamais eu de telles conclusions avec ses patients. D'habitude, ce type de régression mettait à jour la vérité en dissociant réel et irréel fantasmagorique. C'était d'ailleurs le propre de cette méthode.

– Comment est cette ombre.

– Je ne sais pas, je ne la vois pas c'est comme si je la sentais.

– Une odeur ?

– Non physiquement. Elle est là.

– Recentrez– vous... que faites–vous ?

– Je vide mon meuble puis je le bouge de place pour attraper l'ombre.

Le docteur croisa les jambes, notant chaque réponse à toute allure pour ne rien manquer.

– Où est l'ombre maintenant ?

Un instant passa.

– Disparue.

Immédiatement l'activité de Norbert se calma, il retournait dans une situation de calme profond.

Le docteur Tazi continua de suggérer ses visualisations afin de ramener son patient à la normale. Petit à petit, Norbert revenait à sa conscience ordinaire.

– Voila çà y est c'est terminé.

C'était un peu comme si Norbert sortait d'une longue nuit.

Alors ?


Le docteur Tazi était manifestement gêné de diagnostiquer son patient. Il lui fallait du temps pour faire le point. Il dessina un point d'interrogation.

– Disons que pour l'instant c'est un peu tôt pour donner une réponse sûr.

– Cela n'a pas marché ?

– Si, mais vos réponses sont pour le moins, déconcertantes.

Il tourna les pages de son cahier puis, relut à haute voix et en quelques mots la séance de régression.

Norbert écoutait avec toute son attention. Il était pendu aux lèvres du docteur. C'était pour lui comme d'entendre un jugement qu'il redoutait. Le docteur finit sa phrase et saisit son stylo.

Norbert le regarda.

– Je n'ai pas rêvé, j'en suis sur maintenant. La seule chose est... Que je n'ai pas été conscient de cette ombre, de cette chose, qui était devant moi au moment où cela s'est passé...

– C'est bien ça qui me dérange, je vous l'avoue...

 

*

 

Norbert avait trouvé une petite enveloppe dans sa boite à lettres. Il avait faillit la jeter la prenant pour une nouvelle publicité. Il n'y avait pas de timbre, juste son nom. Intrigué il se dit :

– Ça y est, que va t'il encore me tomber sur la tête ?

Il ne put s'empêcher de l'ouvrir. Il lut :

 

J'étais à votre conférence, rappelez vous,  je vous donne rendez–vous à l'Evil walks   rue des Lombards ce soir 22 h venez.   

     Lilly

Ps Habillez vous tout de noir.

 

C'était pour le moins une étrange invitation et c'est surtout la dernière phrase qui attirait l'attention de Norbert. Il se demandait qui cela pouvait être.

Il monta l'escalier et entra chez lui sans vraiment en être conscient tellement son esprit était obnubilé par ce petit bout de papier.

Il poussa la porte et remarqua l'odeur qui émanait de la carte en carton. Cela sentait un parfum qu'il n'arrivait pas à définir. Il était envoûtant.

Plusieurs fois il fit bouger la carte devant son nez pour s'en imprégner.

– Quelle drôle d'odeur...

Il continuait son mouvement tout en fermant les yeux.

– J'ai déjà senti cela mais où ?

Il cherchait mais ne trouvait pas.

– Énervant de ne pas se rappeler...

Il posa la carte sur la commode et se regarda dans le miroir.

Il ne lui restait que deux heures avant de savoir qui lui avait envoyé cette missive.

 

*

 

La voiture tourna dans le Boulevard Sebastopol, La circulation était plutôt calme pour un soir de semaine. Norbert appuya mollement sur le clignotant et regarda dans son rétroviseur. Il changea de file. La rue des lombards se trouvait sur la droite. Il fallait maintenant trouver une place pour se garer, ce qui représentait déjà un défi de taille dans ce quartier.

Il continua et tourna de nouveau à droite pour s'engager dans une rue plus calme que ce grand boulevard. Il n'était pas loin des dix heures. Étrangement, il se sentait attiré comme un aimant par cette invitation.

Il trouva enfin à se garer dans la rue Saint Merri. Il avait de la chance, cela allait il continuer ?

Il franchit à pieds les quelques rues le séparant de la rue des Lombards et enfin, il arriva à son croisement avec la rue Saint Martin.

Il entendit quelqu'un appeler  derrière lui. Il n'en était pas sur mais il avait crut entendre son prénom.

– Tiens...

Il se tourna afin de voir qui pouvait l'appeler dans un tel endroit.

– Il n'y a personne...

Il demeurait planté au milieu de la rue.

– Ca ne va vraiment pas en ce moment, voila que je commence à entendre des voix...

Il se tourna vers le club et reprit sa marche.

 

*

 




L'Evil walks était un club privé, fermé par une porte au milieu de laquelle se trouvait une minuscule petite fenêtre grillagée. Norbert s'arrêta devant, se demandant s'il allait sonner. Qui pouvait bien l'avoir invité dans un pareil endroit en plein centre de Paris ? Peut être était–ce un piège ?

Les noctambules commençaient à affluer dans cette rue où se trouvaient plusieurs cafés à la mode dans le milieu Gay.

Son coeur s'accélérât sous le coup de l'émotion et il sonna. Un instant passa, il ne pouvait plus faire demi tour après avoir traversé la capitale.

La petite fenêtre grillagée s'ouvrit et un homme barbu apparu dans l'encadrement, au même moment qu'une musique se faisait entendre en fond.

Il le regarda d'un œil interrogateur.

– Oui ?

– Je suis invité... Bredouilla Norbert qui ne savait que dire.

La fenêtre grillagée se fermât d'un coup et cette fois la porte de la boite s'ouvrît. L'homme était de forte taille, tout de noir vêtu avec une grosse chaîne dorée lui descendant sur la poitrine. Sa carrure occupait la largeur de la porte. Norbert n'aurait pas eu le moindre interstice pour s'y glisser.

Il croisa les bras le regardant effrontément.

– Vous avez une invitation, Ce soir c'est Gothique, juste sur invitation !

– Gothique juste sur invitation... Murmura Norbert.

Il tira son carton et le tendit au monstre.

L'homme décroisa les bras et prit le carton qui semblait minuscule dans ses mains.

– O.K. entrez... Bienvenue !

Il fit un pas de coté entrant de nouveau dans l'entrée de la boite.

– C'est en bas, il y a un vestiaire si vous voulez !

– Non merci je garde ma veste.

Norbert avait trouvé  avec du mal de quoi s'habiller tout de noir comme cela était mentionné sur la carte. Le noir était une couleur qu'il souhaitait oublier.

Il avança dans le couloir. Une épaisse moquette rouge sombre donnait un cachet particulier à ce lieu. Une drôle d'odeur indéfinissable flottait.

En Face, se trouvait un escalier en spirale donnant sur une salle qui se trouvait apparemment en dessous. Il s'avança et le son de la musique augmentait.

– Hum...

Sur les murs divers sous–cadres étaient accrochés. Ils représentaient pour l'un, une femme avec un diadème, agenouillée, portant des ailes tel un ange. Pour l'autre un portrait de femme portant des oreilles pointues et ayant des tatouages sur le visage. Pour d'autres encore, des paysages morbides plongés dans le noir.

Norbert s'arrêta un instant regardant tout cela.

– Pas joyeux la compagnie...

La musique avait changé et le rythme accélérait. Cela le tira de ses rêveries et il descendit l'escalier de fer qui résonnait sous ses pas. L'escalier en colimaçon donnait sur une très grande salle voûtée en pierres de taille. Toutes les personnes étaient habillées de noir et cela donnait une ambiance de catacombes.

Il marqua un léger arrêt à la moitié des marches.

Sur certaines tables, au milieu des verres, étaient posés des cranes en os qui d'où il était lui semblaient vrais et quelques bougies dans des verres fumés.

Il finit de descendre. Une femme rousse aux cheveux courts portant un haut de forme passa devant les yeux écarquillés de Norbert. Ou se trouvait il donc ? Comment sa vie avait elle basculé pour qu'il se retrouve dans cet endroit ?

Une autre jeune femme qui devait avoir une vingtaine d'années portant une mini jupe moulante et des cheveux violets dansait les bras vers le ciel. Un point commun rassemblait cette étrange communauté : Les femmes avaient un maquillage outrancier avec les yeux comme deux taches noir au milieu de visage livides, blanchis artificiellement. Un homme dansait lui aussi moulé dans un pantalon de cuir et portant un maillot sur lequel était dessinée une représentation du diable à tète de bouc et où Norbert reconnu l'étoile à cinq branches renversée. Il ne se sentait pas à l'aise. Quelqu'un lui tendit une coupe d'une mixture rougeâtre qui donnait l'impression de voir les invités boire du sang. Il prit le verre et continua de regarder la scène qui se déroulait devant lui.

La femme aux cheveux violets se reprocha de cet homme et commença à se frotter sensuellement à lui. La pièce était plongée dans une quasi–obscurité seulement éclairée par des flashs saccadés.

Il était difficile de reconnaître quelqu'un à plus de trois mètres. Norbert pensa que cela lui changeait de sa soirée mondaine de chez Samson.

A droite sur le coté, un groupe de jeunes adolescents était assis en discutant et en riant sous le poster d'un homme, jeune, possédant les cheveux longs. Il avait la bouche et les yeux aussi maquillés de noir. En dessous était écrit en grosses lettres gothiques : GOD EAT GOD.

Une femme ayant un collier avec des pointes passa devant Norbert. Elle était habillée en soubrette et portait un plateau sur lequel se trouvaient des coupes. Un homme de petite taille se trouvait au bas des marches il possédait une énorme bague à la main droite. Manifestement il semblait une figure importante de la soirée car beaucoup de personnes venaient lui baiser la main dans une révérence.

Norbert se tourna vers une femme qui se trouvait à coté de lui. Il se pencha à son oreille et lui demanda :

– Qui est cet homme ?

– Elle le regarda narquoise.

– Vous êtes nouveau ici ?

– Oui répondit il.

– Cela se voit !

– A quoi ?

– A votre façon de vous habillé, c'est ringard...

Norbert se regarda.

– Et puis vous ne connaissez pas Eckart...

Elle se trémoussait au son de la musique.

– C'est l'abbé pour la France.

– L'abbé ?

– Oui l'abbé ! du quatrième cercle. Celui qui initie les enfants du  juste, persécutés par Dieu.

Norbert ne comprenait pas ce qu'elle essayait de lui expliquer. Il fit un sourire et hocha la tête.

– D'accord...

– Vous êtes seul ?

– En fait j'ai rendez–vous avec Lilly.

Elle fut étonnée.

– Oh Lilly vous tapez haut !

– Est elle là ce soir ?

– Elle ne devrait pas tarder !

– Très bien.

La musique avait embrayé sur un rythme très saccadé de guitares électriques grinçantes et avec en fond un chœur de chanteurs. Cela donnait une touche  psychédélique à la cave.

– Dansez donc, faites la fête vous êtes là pour ça !

Il regarda les mains de cette femme qui interpellait des personnes descendant l'escalier. Elle portait des ongles très longs d'au moins un quart de la longueur de la main. Il bu une gorgée de sa coupe qu'il n'avait pas encore touché.

Il faillit s'étouffer tellement ce breuvage était fort et alcoolisé.

– Et douillet avec ça ! cela se voit que vous n'avez pas passé l'initiation !

Il allait lui demander de quoi elle parlait mais déjà elle s'était éloignée pour saluer les nouveaux arrivants.

Une jeune blonde passa devant Norbert, elle tendit la main et tira Norbert vers la piste de danse. Ses yeux étaient comme légèrement vitreux et ses pupilles dilatées comme celle d'un chat. Elle dansait. Sa blondeur se démarquait de ses habits noirs. Norbert se laissa aller, peut être était–ce son verre qui lui faisait tourner la tête.

Il perdit un peu la notion du temps enchaînant musiques sur musiques. La jeune blonde ne lui avait pas décoché un mot. Elle continuait de danser le regard dans le vague, comme ailleurs.

 

*

 

 Une main douce et ferme se posa sur l'épaule de Norbert. Il se retourna et se fut comme s'il recevait une claque sur le visage. Une femme, brune, les cheveux  raides le regardait en souriant. C'était l'inconnue de la conférence.

Il sentit son coeur s'emballer. Au coté de la mystérieuse inconnue, une autre femme la tenait par l'épaule.

– Elle se pencha vers lui et il découvrit des yeux encore plus magnétiques que ce qu'il avait pu voir lors de la conférence.

– Bonjour je suis Lilly.

Norbert mit un instant à répondre tellement il était soufflé, il sentait ses jambes trembler sous l'émotion.

– Vous venez ? dit elle.

Ils fendirent la foule pour se diriger vers une table se situant dans le fond de la cave voûtée. L'autre femme tenait Lilly par la main.

A leur approche, les personnes qui se trouvaient à cette banquette, quittèrent leurs places immédiatement sans même qu'on ne leur demande.

Norbert se laissa tomber sur la moelleuse banquette de cuir, les deux femmes de l'autre coté en vis à vis.

Immédiatement un serveur s'approcha et se pencha vers Lilly. Elle lui dit quelques mots rapides. Il acquiesça et s'éclipsa.

– Vous vous rappelez de moi ?

Ici la musique parvenait moins fortement et il était possible d'avoir une conversation.

– Qui pourrait vous oublier ?

La seconde femme le regarda méchamment et avec dédain.

– Ou en sont vos expériences ?

– C'est plutôt en bonne voie.

– Et vos crédits en avez–vous trouvé ?

– Cela aussi semble en de bonnes mains.

Le serveur revint avec des coupes. Norbert n'osait pas boire de nouveau de peur de tomber dans un coma immédiat.

Lilly remercia le serveur d'un signe de main. Elle saisit sa coupe et la porta à son front.

– Alors à vos crédits et... à la lumière !

Norbert fit de même portant les lèvres dans le fort breuvage. Lilly et l'autre femme burent d'un coup sans sourciller. Norbert n'en revenait pas mais, peut être buvaient elles autre chose. Comme si elle avait lu dans ses pensées, Lilly reprit :

– Vous vous y habituerez, Vous vous y habituerez, comme d'autres choses...

– Alors Pourquoi ?

– Pourquoi vous contacter de nouveau ?

Elle souriait et Norbert avait maintenant du mal à la lâcher du regard. L'autre femme ne disait mot. Elle était plutôt élancée avec une faible poitrine et portait une robe avec un décolleté profond qui ne s'arrêtait qu'à quelques centimètres du nombril.

– Oui...

– Et pourquoi pas ?

– En effet c'est une bonne réponse.

L'homme à la petite taille apparut et s'arrêta au niveau de leur table.

– Lilly !

– Monseigneur.

Il regarda Norbert et tendit la main baguée en sa direction. Étonné de son geste, Norbert se surprit à embrasser le dos de la main de son interlocuteur.

– Laissez–moi vous présenter Eckart ! dit Lilly.

– Monseigneur,...Norbert Lebatelleur !

Elle tourna le regard vers Norbert.

– C'est cela ?

– Oui.

L'homme de petite taille se pencha dans une courbette.

– Igor est il ici ce soir ?

Lilly secoua la tête d'un geste négatif. Il regarda Norbert et ses yeux se firent pressants.

– Je suis sur que nous nous reverrons !

Il tourna sur lui même et disparu au milieu de la foule.

– Qui est Igor ? demanda il.

La femme passa un bras autours du cou de Lilly posant sa tête sur son épaule.

– Un ami...

– Si on allait danser ?

– Pourquoi pas ! répondit Norbert pour rappeler le ton et la réponse de Lilly quelques instants avant.

Ils se levèrent et se dirigèrent vers la piste de danse encore plus occupée qu'au début de la soirée. Toutes ces personnes semblaient plus ou moins se connaître et l'ambiance était pour le moins planante.

A coté de Norbert se déhanchait un homme chauve portant un barbe effilée comme les sages Chinois de l'antiquité.

Au bout de quelques instants un stroboscope saccada la lumière de la pièce. Un hurlement de joie quasi général des participants se fit entendre tellement fort qu'il couvrait presque la musique. Les personnes dansaient la main droite en l'air, les doigts repliés ne laissant  raide que l'index et le petit doigt.

La musique se déversait dans la boite, rebondissant contre les murs. Il y faisait chaud comme en enfer.

Lilly regarda Norbert visiblement amusée de le voir ne rien comprendre à ce qui se tramait autours de lui.

Ils regardaient tous l'escalier où un homme entièrement habillé de rouge était apparu. Il portait une sorte de cape, des gants, et un gilet avec des boutons en or.

Il fit un signe à l'assemblée des deux mains, comme si il leur adressait une bénédiction et continua de descendre l'escalier de fer.

 L'abbé se courba devant lui et lui baisa la main. Norbert en conclu que cet homme en rouge était éminemment plus important.

– Qu'est ce que cette communauté d'allumés ? se demanda t 'il.

– Une secte c'est ça cela doit être une secte... Pensa t il alors que Lilly se tournait de nouveau vers lui. L'homme en rouge se dirigea vers un coin reculé de la cave, suivi par l'homme de petite taille et d'une femme portant les cheveux presque raz et blonds.

– C'est Igor !

Norbert regretta de ne pas avoir bien vu son visage. L'homme et sa suite avaient déjà disparu dans une pièce attenante.

– Vous êtes étonné ?

– Plutôt...

Elle rit. A coté d'elle, demeurait l'autre femme qui elle aussi dansait. La lumière revint à la normale et on changea de musique.

Elle se pencha vers Norbert et lui dit à l'oreille :

– Elle s'appelle Emma, elle est très jalouse.

Norbert commençait à comprendre les relations qu'entretenaient les deux femmes. Il sentit un désarroi mêlé à de l'excitation.

Il sentit son parfum, puissant mais raffiné, sensuel et obsédant. elle s'approcha encore de lui, tellement près qu'elle le touchait du corps tout en dansant. Cela fit comme un éclair dans le corps de Norbert. Il avait envie d'elle.

Une sorte de rumba commença et elle se déhanchait de plus en plus avec des gestes plutôt explicites. Cette musique coupait avec ce qu'il avait entendu jusqu'alors. Il se sentit basculer.

Il était comme emporté dans un tourbillon sans fin. Le monde semblait tourner tout autours de lui comme si il en était le centre.

Il essayait de résister, de se faire force mais il n'y arrivait pas. Quelque part, l'ambiance de cette cave où tout pouvait arriver lui plaisait. Il lui semblait qu'il pouvait oublier tout ces interdits de la vie ordinaire.

Un slow interrompit la rumba. Lilly l'attrapa par la ceinture et le colla contre elle. L'autre femme dansait seule.

Au bout de quelques mesures, elle l'embrassa langoureusement comme si il vivait là son dernier jour.

 

*

 

Norbert n'y tenait plus. Il accentua la pression sur son corps et ses mains descendirent à la naissance des reins de la jeune femme. Il pria pour que ce moment ne s'arrête jamais. Un autre slow enchaîna. La pièce était dans une quasi–obscurité et seuls les bougies des tables dardaient leurs lumières falotes.

Il s'aventura encore un peu plus loin et la jeune femme le laissa faire. Il sentait la pression de ses tempes augmenter. C'était comme quand il amorçait ses passages à vide. Il tournait et tournait encore, comme un papillon autours de la lumière, mais quelle lumière ?

Le slow finit. La lumière revint et Emma attrapa l'épaule de Lilly en la tirant vers elle sans ménagement. Elle lui prit la nuque et l'embrassa à pleine bouche, devant tout le monde. Elle regarda ensuite Norbert dans un geste de provocation.

– Retournons nous asseoir je pense que c'est préférable... Lança Norbert.

Arrivé à la table, il but une gorgée de sa coupe. La boisson lui brûla la gorge et il se força de continuer.

Les deux femmes reprirent leurs places initiales.

– Il y avait du beau monde à votre conférence lança Lilly pour désamorcer la bombe.

Il posa son verre n'osant pas affronter le regard de la tigresse.

– Oui il semble en effet.

– Mais toi pourquoi y étais tu ?

Il employait le tutoiement.

– Pour certaines raisons...

– Monarque ?  lança t il en la fixant afin de voir sa réaction.

– Quoi ?

– Non rien.

Il avait bien regardé le visage et la réaction de la jeune femme. Elle semblait ne pas connaître ce nom. Il posa une main sur la table et regarda la piste de danse qui se trouvait au centre de la salle voûtée. Cette pièce était de toute beauté et Norbert avait toujours aimé les vieilles pierres.

– Alors pour quelles raisons ?

Soudain Lilly porta d'un geste bref ses deux mains au niveau de ses tempes. Visiblement elle éprouvait une forte douleur. Elle se pencha en avant, la tête entre les mains à quelques centimètres de la table. Emma posa sa main sur l'épaule de la jeune femme.

– Ça ne va pas ? demanda t il avançant la main vers elle.

– Je dois y aller.

Emma se leva d'un bond et Lilly fit de même gardant la tête entre ses mains.

– Mais !

– Non, je dois y aller !

Dans un effort considérable, elle lui dit :

– Ne cherches pas à sortir maintenant et à me suivre on se reverra !

 

Spontanément, Norbert se leva et s'avança vers elle pour l'aider. Emma se plaça entre eux deux et d'une main ferme lui attrapa l'épaule pour l'empêcher d'aller plus loin. Jamais, il n'avait sentit une telle force dans les mains d'une femme. C'était comme une pince qui lui bloquait le haut du corps. Elle le regarda un bref instant fixement dans les yeux avec un regard vengeur puis le lâcha d'un coup, alors que Lilly avait déjà fait quelques mètres en direction de l'escalier.

Norbert baissa son bras et vit en haut de l'escalier une cape rouge disparaître vers la sortie.

 

*

 

La rue fut comme une bouffée d'air frais. Norbert se retrouvait au milieu de la rue des Lombards comme projeté d'un autre monde. Les néons rosâtres des bars de la rue se reflétaient sur les pavés. Il n'avait attendu qu'un court instant avant de regagner la sortie. Il espérait secrètement pouvoir suivre Lilly pour en savoir plus et surtout pour ne plus la quitter.

A son arrivée à la porte de la boite de nuit, il n'y avait personne. Une fois de plus la belle avait disparu. Il était dépité et commençait à refaire surface. Il regarda sa montre elle marquait deux heures du matin. Tout en regagnant sa voiture, Il essayait tant bien que mal  de faire le point. Il sentait qu'il avait mis les pieds dans un étrange système mais lequel ?

L'image de Lilly demeurait dans sa conscience.

Il claqua la portière et engagea sa clef dans le démarreur. La rue était vide. Il démarra et sans mettre son clignotant, déboîta, et il rentra chez lui.

 

*

 

Le père constant se gratta le dessus de la main. Il avait, toujours posé sur ses genoux, son chapelet de bois.

– Je sentais que cette femme avait une emprise sur moi mais je ne pouvais pas m'en empêcher !

– La chair est faible mon fils...

– Jamais je n'avais connu une pareille attirance.

– Revenons à ces événements que vous aviez vécus dans votre appartement. pouvez vous maintenant définir s'ils ont réellement existé ?

– Bien sur qu'ils ont existé !

– Mais tout ce que vous me racontez semble tellement...

– Tellement impossible ?

Norbert croisa les mains et dit :

– Pensez–vous que le réel ne s'arrête à ce que vous vivez chaque jour ?

Le prêtre répondit :

– Non j'ai déjà vu des cas de possession que je ne m'explique toujours pas !

– Je sais, c'est pour cela que je viens vous voir.

– Pour la possession ? vous vous sentez possédé ?

– Je vous l'ai dit mon père, j'ai connu le Diable.

– Le Diable c'est l'illusion en personne...

– L'illusion ou la réalité ?

– Comment le Diable pourrait être toute la réalité de notre monde ?

– Regardez autour de vous mon père... Croyez–vous que le monde soit la résultante de la bonté d'un père céleste, miséricordieux et d'amour !

– Bien sur ! Dieu notre père nous offre chaque jour l'amour et la joie !

– De voir les gens mourir et souffrir... Avez–vous déjà fermé les yeux d'un enfant qui meurt du sida mon père ? Comment acceptez que Dieu ne change pas le cours des choses s'il est si puissant ?

– Mais il y a aussi le mal ! qui œuvre sans relâche !

– Tout dépend du coté dont vous regardez l'illusion. C'est comme regarder une pièce de monnaie. Chaque face à sa raison d'être. Si une disparaît alors l'autre disparaît aussi...

Le père constant ne savait quoi répondre. En effet, si le mal disparaissait d'un coup, le bien disparaîtrait aussi par manque de contraire et d'existence propre. Les opposés œuvraient depuis la nuit des temps et cela déterminait le monde dans lequel nous vivions. Comment imaginer un monde sans mal, sans souffrance, sans mort ?

Un bruit de pas résonna autours du confessionnal.

– Mon père ce bruit !

– Il n'y a rien mon fils...

– Écoutez !

Les pas s'approchaient. Norbert sentit ses mains devenir moites. Ils ne pouvaient pas venir le chercher ici...

Le père constant tendit l'oreille. Il venait de repérer un bruit de talon non loin d'où ils se trouvaient. Ce pas s'était soudainement arrêté.

– Regardez mon père ça doit être lui !

– Lui qui ?

– Satan.

Le père Constant sentit un frisson lui parcourir le dos. Jamais il n'avait émis l'hypothèse de se retrouver réellement en face de ce qu'il combattait. Il se signa, serra son chapelet qu'il tenait par la croix devant son visage comme d'une protection. Il sentit soudainement une sueur froide lui parcourir le dos.

 D'un coup, il ouvrit la porte de bois. Il se trouva pratiquement nez à nez avec une vieille femme portant un cierge à la main. Le claquement de la porte résonna dans toute l'église. La femme prise de peur sursauta en criant. Le père constant resta bouche bée.

– Excusez moi... Continuez ma fille, continuez !

Il rentra dans la petite pièce de bois et se laissa tomber le dos contre la paroi. Il était en sueur.

 

Norbert s'approcha du grillage qui le séparait du prêtre et à voix basse dit :

– Ils sont partout.

– Mon fils ce n'était qu'une paroissienne !

Le père constant se sentait ridicule et d'un coup tout cela lui semblait n'être qu'une douce farce. Pour la première fois, il avait monté le ton, commençant a être excédé par l'homme qui lui racontait des histoires à dormir debout.

– Vous me prenez pour un fou n’est–ce pas ?

– Mais non... bien sur que non...

– Dans quelques instants après vous avoir raconté la fin de mon histoire, je vous montrerai la preuve  irréfutable que je dis la vérité.

il s'arrêta un léger instant.

– Le démon existe je lui ai parlé et je l'ai approché !

Dans une grande compassion et aussi par curiosité, le père Constant écouta la suite du récit. Après tout, il n'avait pas de tâches importantes à faire ce matin.

– Vous me dites avoir côtoyé le Diable alors racontez–moi.

– Je vais vous le raconter...

On sentait que Norbert pesait ses mots.

– Ainsi vint le jour de la première rencontre. dit il.

 

*

 

On frappa à la porte. Norbert était plongé dans un livre. Il regarda la petite pendule du magnétoscope, elle marquait vingt et une heures. Il plaça un marque page à la hâte et se leva. On frappa de nouveau trois coups secs et brefs. Il regarda dans l'œilleton. Un homme était là.

– C'est pour quoi ? dit il d'un ton peu engageant afin de faire reculer tout vendeurs à domicile.

– Je suis Igor...

– Je ne connais pas d'Igor.

– Il y a une semaine au Evil walks.

Sans trop savoir pourquoi il ouvrit.

Comme un roi qui entre dans sa cours, Igor passa le seuil de la porte. Il était cette fois habillé de sombre.

–Vous n'avez pas mis votre cape lança ironiquement Norbert. Il avait prit le temps de réfléchir et tout cela lui semblait maintenant une sorte de mascarade grotesque ou une secte de pacotille essayant d'impressionner les gogos.

– Sans même se retourner, Igor répondit.

– J'aime votre humour !

Norbert referma la porte en s'assurant sur le palier que l'inconnu était seul.

Comme un animal, il était maintenant sur la défensive.

Dans la rue, une voiture passa, éclairant ainsi les rideaux de l'appartement.

– Je tiens à vous dire que votre secte ou disons, groupe, ne m'intéresse pas !

Igor demeurait debout face au mur, il pivota et Norbert pu le voir mieux. Il était difficile de lui donner un age. Norbert pensait qu'il devait avoir une bonne quarantaine passée. Il mesurait dans les un mètre quatre –vingt et portait une barbe de trois jours. Il avait un pull à col roulé dans les tons gris sombre.

Il ricana.

– N'ayez peur je ne viens pas vous démarcher... vous travaillez déjà pour moi.

Il leva la main, l'index en avant comme pour bien montrer qu'il parlait bien de Norbert.

– Tsaeb Taerg, vous connaissez ?

Norbert s'assit, l'homme aussi.

– Laissez–moi me présenter. Je m'appelle Igor.

– Igor ?

Norbert essayait de tendre une perche pour que l'homme dévoile son nom de famille.

– Igor, cela suffit non ?

– Avouez qu'il est normal de connaître le nom de famille de son patron, non ?

– On vous l'a dit, notre système est fait pour...

– Pour éviter de remonter à la source j'ai compris !

L'homme marqua un temps d'arrêt visiblement énervé d'avoir été coupé net.

il se contenta d' hocher le menton.

– Vous voulez boire quelque chose ?

– Non je vous remercie.

– Pouvez vous m'expliquer alors votre rôle l'autre soir ?

– Disons que le Evil walks m'appartient.

– Disons le en effet !

Norbert croisa les bras.

– Il y avait de drôles d'invités dans votre club.

Il sourit.

– Et le nain ?

– Il est mon bras droit.

– Pourquoi se fait il alors appeler Abbé ?

On sentait un certain embarras.

– En effet, notre groupe n'est pas uniquement financier mais aussi à portée spirituelle.

– Spirituelle ?

– Oui mais pour l'instant et pour votre sécurité il est préférable de ne pas vous en dire plus.

– Si vous ne m'en dites pas plus, je jette l'éponge.

– Et Monarque ?

Norbert s'énerva d'un coup il sentait le sang monter à ses tempes.

– Je m'en fous ! il arrivera ce qu'il arrivera !

L'homme posa son dos contre les coussins du fauteuil.

– J'en ai marre de toutes ces simagrées !

L'homme regardait fixement derrière Norbert.

– Qu'est–ce qu'il y a ?

Norbert cherchait du regard ce qu' Igor regardait.

– C'est votre famille ?

– Oui, je l'ai est perdu il y a trois ans.

– Je sais, ils ont été tués.

– Comment ça, vous le savez ?

– Croyez–moi une bonne information est primordiale sur le marché.

Il s'interrompit et croisa les jambes.

– Bien, je vais vous en dire plus.

Il décroisa les jambes et se repositionna en avant.

– Imaginez un monde de lumière dégagé de tous dogmes. Dégagé de toutes ces religions qui tiennent le monde d'une main de fer depuis toujours, Dégagé du pouvoir de la politique, de l'argent, de la jalousie .

– Le monde s'écroulerait... Répondit Norbert goguenard.

– Cela fait maintenant longtemps que mon groupe effectue des recherches. Le 20 mai 2012 il y aura une Éclipse du Soleil, le 6 juin 2012 ce sera le Second et dernier transit de Vénus du siècle, le 13 novembre 2012 nous pourrons voir une Éclipse totale de Soleil, visible dans le nord de l'Australie et dans le Pacifique sud  puis le 21 décembre ce sera la fin du grand cycle.

Il fit une pause pour reprendre sa respiration. Norbert ne bougeait pas.

Au lever du Soleil du 21 décembre 2012 et pour la première fois depuis 26.000 ans, le Soleil se lèvera pour se joindre à l'intersection de la Voie lactée et du plan écliptique. Cette croix cosmique est considérée comme une incarnation de l' Arbre Sacré, l' Arbre de la Vie, un arbre reconnu dans toutes les traditions spirituelles du monde.

A ce moment–là notre planète est censée enregistrer de très violents séismes, terriblement dévastateurs...

– Vous essayez de me vendre la fin du monde ? je vous préviens ça ne marche pas !

– Pas la fin du monde, une transformation du monde, la libération du monde par la lumière. Cette lumière que l'on m'a volée, que l'on vous a volé.

Norbert l'écoutait toujours sans bouger. Il hasarda :

– Mais les hommes ont le choix d'accepter ou non les règles qu'on leur propose.

L'homme rit.

Vous croyez ainsi à la démocratie. Le sentiment d'exercer son libre arbitre est parfois une illusion qui nous force à suivre un chemin tracé à l'avance par d'autres...

– Soit et que vient faire la lumière la dedans ?

– Votre appareil, le L.U.X.

– Et bien ?

– Ce matin du 21 décembre, nous lancerons une onde qui se répercutera dans les hautes couches de la ionosphère.

– Je vois, cette onde formera comme un parapluie autours de la terre. Tesla l'avait déjà envisagé !

– Bravo ! vous êtes en effet brillant.

– Normal, on parle de lumière...

– Je vous l'ai dit, j'aime votre humour.

L'homme se leva et continua son exposé de façon théâtrale.

– Monarque détient certains plans. Ils sont en avance ! seulement eux, veulent diriger le monde à mauvais escient. Je vous ai trouvé et je crois en vous !

Il s'était approché et avait posé sa main sur l'épaule du chercheur.

– Et si cette prédiction n'était qu'une erreur, qu'une fabulation ?

– Si ça ne l'est pas, nous passerons à coté de cette occasion et il faudra que j'attente encore plus de 10 000 ans !

Il rit d'une voix forte en tapotant l'épaule de Norbert. Soudain il revint grave.

– Si j'avais pu lancer cette onde avant, votre femme et votre fille serraient encore en vie, réfléchissez...

Il sourit, laissant montrer ses dents.

– Un monde lavé des problèmes psychiques...

– Puisqu'il est trop tard, si vous ne le faites pas pour votre famille, alors... faites–le pour l'humanité.

– Mais c'est un contrôle total ou presque de la population mondiale.

Il se tourna.

– Croyez–vous que toute cette souffrance que nous avons expérimenté pendant tous ces millénaires est mieux ?

Il pointa son index vers Norbert.

– Monarque n'hésitera pas, c'est eux où nous, choisissez !

Norbert se prit la tête dans les mains, recroquevillé sur lui même.

– Disparaissez de mon esprit, tout cela ne peut pas être réel !

– Où commence le réel et l'irréel ?

– Le réel, je le vois. Vous êtes tous une bande d' allumés qui pensez changer le monde !

– N'est ce pas le but des religions ?

– Vous vous considérez comme une religion ? dit il ironiquement.

– Plutôt une société secrète.

Igor se pencha encore plus en avant. Il ressemblait à un faucon fonçant sur sa proie.

– Je dois encore vous mettre en garde. Monarque comme je vous l'ai dit est en avance. Il se pourrait qu'ils essayent de vous manipuler psychiquement.

– Comment ça ?

– Une sorte d'hologramme. Vous croyez voir quelque chose de réel mais... c'est irréel.

– C'est de la science fiction !

– N'est ce pas ce qu'un intervenant vous a dit lors de votre conférence, que votre L.U.X n'est que science fiction ?

L'expérience des bruits dans la cuisine lui revint à l'esprit, mais il préférait garder le silence. Son regard se posa sur la main d'Igor qui s'était immobilisée sur ses genoux. Au creux du pouce et de l'index, se trouvait une petite tache en forme d'étoile.

Igor reprit la parole.

– Je dois y aller maintenant...

Il décroisa les mains.

– Demeurer ici trop longtemps est dangereux, Monarque...toujours eux. De plus, je dois encore traiter quelques affaires avant de repartir.

Il se leva.

– Où cela ?

– Vous le saurez en temps et en heures !

Il se dirigea vers la porte. D'un dernier mouvement il se tourna vers Norbert qui était resté prudemment derrière.

– Croyez en moi !

Il disparut dans l'escalier, laissant Norbert seul avec son appréhension.

 

*

La température se faisait fraîche voir froide dans la petite église Parisienne. Le soleil était caché derrière les nuages. Les quelques vitraux ne diffusaient plus qu'une lumière pale se reflétant sur les bancs.

Une ou deux personnes étaient entrées et à chaque fois, Norbert avait fait une pause dans son récit pour scruter chaque son. Il était visiblement agité.

Il reprit :

– Le lendemain je décidai d’en avoir le coeur net, et j'ai fait des recherches à la  bibliothèque.

– Qu'avez vous trouvé ?

– L'étoile représente les 5 éléments décrit anciennement par Pythagore avec homme coincé au centre. Les éléments représentent les désirs et les pulsions.

– Bien...

– L’étoile de Satan est aussi appelée pentagramme. Elle est constituée d'une étoile à 5 branches renversée avec une tête de bouc. Ce symbole de reconnaissance est principalement utilisé au cours des rites d'incantation et de conjuration.

Le diable possède une étoile à 5 branches renversée sur le front, le nombre "666" marqué sur la poitrine, une croix renversée dans la main droite vers le sol et lève sa main gauche vers le ciel avec le signe cornu. Ses ailes rappellent qu'il est un ange déchu.

– Après vous être informé, vous n'aviez pas compris dans quel milieu vous tombiez ?

– Si, je commençai à comprendre.

– Pourquoi n'avez vous pas disparu de la circulation ?

– Il n'est pas possible d'échapper aux griffes de Satan, ils sont partout. Dans les milieux politiques, économiques et même infiltré dans les religions comme la votre, ils sont partout...

Norbert se leva et ouvrit la porte.

– Mon fils vous partez ?

– A quoi bon mon père, à quoi bon ?

– Je vous en prie mon fils, restez ! il faut croire en la grâce de Dieu pour vous sortir de là.

Norbert ferma la porte après un moment de réflexion.

– Même Dieu ne peut plus rien maintenant, mais je vais vous livrer la fin de l'histoire.

– Encore une question !

– Oui.

– Que vous avaient ils promis ?

– Je ne vous ai pas tout dit mon père...

Norbert souffla et reprit.

– La fille.

 *

Arnaud était là depuis le début de la matinée. Le téléphone avait sonné mais en décrochant il n'avait eu que le vide pour interlocuteur. Il s'était remis au travail, patiemment, afin de peaufiner les derniers réglages. Norbert arriva.

– Salut !

– Tu n'es pas très en avance.

– Désolé, de plus, je dois partir de nouveau.

Norbert posa sa veste.

– Alors ?

– Ça avance ! il ne me reste plus qu'a modifier quelques lignes de programmes et se sera parfait.

– Dis–moi...

– Oui.

– N'as tu jamais pensé au pouvoir destructeur de notre machine ?

Arnaud leva la tête, très interrogatif.

– Tu veux dire ta machine, je te rappel que je ne suis là qu'a titre amicalement intéressé par une petite cagnotte si ça marche !

– Ne t'en fais pas pour la cagnotte.

Arnaud regarda la machine à quelques pas de lui.

– En effet, dans de mauvaises mains...

Le téléphone sonna et Norbert bondit dessus.

– Igor ?

– Non ce n'est pas lui, c'est Eckart mon cher ami.

Norbert se figea.

Igor ma transmit un message. Il vous a préparé une nouvelle conférence afin de donner le change à Monarque. Préparez donc de quoi les satisfaire sans dévoiler pour autant le résultat de vos recherches. Entretenez un flou artistique... Il y aura sans doute des représentants de Monarque ce soir là alors, attention. N'entrez et ne partez pas seul de cette réunion.


Norbert écoutait sans répondre. Arnaud trouva cela plutôt louche. A l'autre bout du fil, l'abbé continuait de l'informer.

– Au fait, il m'a aussi demandé de voir avec vous pour vous initier !

– Euh je ne peux vous répondre... dit il à voix basse, se tournant vers la fenêtre ouverte.

– Igor m'a dit que Lilly vous plaisait...

– En effet.

– Alors réfléchissez, nous rejoindre c'est rejoindre Lilly.

– Bien, j'y réfléchirai.

– Très bien... Très bien...

Norbert s'approcha encore de la fenêtre. La concierge passait poussant une lourde poubelle grise à roulettes.

Il la salua de la main et elle répondit de même. L'abbé reprit la parole.

– Je suis sur que vous nous rejoindrez !

– De toute façon c'est vous ou Monarque...

– Vous avez tout compris, vous n'avez plus la main.

Norbert essaya de s'imposer.

– On à toujours la main.

L'homme rit.

– Oui même pour finir au cimetière ! vous avez déjà perdu votre famille, il serrait dommage pour nous et pour l'humanité de perdre un ingénieux chercheur.

Norbert marqua le coup, il déglutit.

Arnaud d'où il était, ne comprenait que des bribes de mots. Intrigué, il avait arrêté de travailler pour mieux écouter discrètement.

– Bon, je dois vous laisser très cher, à bientôt ?

– Oui à bientôt.

Il raccrocha.

– Et bien tu n'as rien de mieux à faire que d'écouter ce que je dis ?

D'un coup son moral s'était assombris et il parlait de façon belliqueuse.

– Ne le prends pas mal mais...

– Mais quoi ?

– Tu es vraiment pas clair en ce moment, tu es sur que ça va ?

– Oui je t'ai dit, oui, lâche moi !

– Et c'est quoi ce Monarque ?

– Laisse tomber je te dis !

Il regarda la pendule.

– Je dois y aller !

– Où ?

– J'ai un rendez–vous. Je ne repasserai sans doute pas cet après midi...

Arnaud haussa les épaules. Norbert avait déjà sa veste à la main.

– Et fais–moi plaisir arrête de jouer les jeunes filles effarouchées, finis le programme que le cauchemar finisse !

– Quel cauchemar ?

Norbert se reprit, il en avait trop dit.

– Le cauchemar de voir ta trogne ! dit il en riant.

Il sortit.

Le soleil était revenu. Norbert ressassait cette proposition d'initiation. Qu'est ce que cela pouvait bien être ?

Tout en marchant, Il leva la tête un instant, fermant les yeux vers le soleil. La chaleur lui était agréable.

– Eh attention !

– Il ouvrit les yeux. Il était nez à nez avec une vieille dame portant un sac d'où sortaient quelques poireaux.

– Oh pardon, c'est bon pour la soupe ça !

Il fit un pas de coté en riant et continua son chemin perdu dans les nimbes de l'initiation. Une société secrète prônant la lumière perdue, un abbé, sauver le monde par un contrôle mental. Pourquoi pas...

 

*

 

La rame de métro arriva au quai. Lentement elle s'arrêta et les portes s'ouvrirent d'un coup, laissant s'échapper les utilisateurs. Norbert suivait le pas. Il prit les escaliers roulant et bientôt arriva dehors.

Le métro sentait toujours aussi mauvais et il fut soulagé d'en sortir. Le boulevard lui semblait plus animé qu'à l'habitude, peut être plus de monde, peut être plus de bruit.

Il marchait d'un pas régulier, sans se presser outre mesure. Regardant de temps en temps les vitrines, il se voyait dans la glace.

– Qui suis–je ?

Pour sans doute, la première fois de sa vie, il se posait cette question.

Il se sentait glisser dans cet autre monde, sans vraiment en comprendre la finalité et sans vraiment résister. Cela l'étonnait d'autan plus qu'il n'était pas homme à se laisser mener par le bout du nez. Peut être ses passages à vide le fatiguaient suffisamment pour que ses habituelles défenses tombent.

Il se tourna pour reprendre son chemin. Un peu plus loin sur la droite se trouvait une pauvre femme en haillons qui demandait la charité dans une langue qu'il ne connaissait pas.

– Pourquoi l'humanité en est elle arrivée là ?

Il s'approcha d'elle et lui tendit une pièce. Elle fit un geste de la tête pour le remercier et lui fit un sourire édenté.

– Puisiez–vous bientôt connaître la lumière !

Norbert se demanda alors ce que pouvait représenter la lumière pour ce groupe dans lequel il entrait malgré lui. Bien ou mal, il ne savait pas.

Il se détourna et reprit son chemin, toujours absorbé par ses pensées.

Quelques voitures klaxonnaient un peu plus loin sur l'artère. Un camion de pompier arriva toute sirène hurlante. Les conducteurs essayaient de faire aussi vite que possible pour dégager le chemin, ce qui provoqua un bazar encore plus conséquent.

Un petit enfant jouait à chasser les pigeons en courant après. Cela lui rappela sa jeunesse, cette jeunesse qu'il passait dans une ferme du centre de la France. Quelques souvenirs d'odeurs et de sensations lui revinrent à la mémoire, lui décrochant un sourire nostalgique.

– C'est déjà si loin tout ça...

Il continua se retournant plusieurs fois pour regarder cette course perdue.

Continue et profites en mon enfant... A l'heure des regrets, la vie est sans pitié.


*

 Il arriva chez le Docteur Tazi.

Comme d'habitude il entra dans la salle d'attente. Il patienta quelques minutes, il y avait du retard. La porte s'ouvrit.

– N'hésitez pas à m'appeler si besoin.

Une femme les yeux rougis par les larmes passa sans même lui décocher un regard. Il se dit que ça ne devait pas être tous les jours évidents de faire un tel travail.

Le docteur Tazi accompagna la femme à la porte puis introduit Norbert dans le cabinet.

– Asseyez–vous je vous en prie.

Le téléphone portable de Norbert sonna.

– Excusez–moi un instant.

Il le sortit de sa poche et l'éteignit.

– Bien, la dernière fois que nous nous sommes vu, nous avions tenté une régression hypnotique.

– Oui. Avez vous trouvé quelque chose ?

– Je dois vous avouer que pour l'instant, je ne peux en tirer aucune certitude. Votre cas semble assez complexe.

– Docteur je dois vous expliquer...

Norbert lui raconta sa rencontre avec Lilly, son attirance, ses crédits, son chèque, la boite de nuit et les autres choses.

Le Docteur Tazi notait.

– Une société secrète rien que cela ?

 Norbert n'avait pas de réponse.

– Je sais cela semble incroyable...

– Peut être plutôt un groupe sectaire non ?

Norbert haussa les sourcils.

– Je tiens à vous rappeler que vous êtes encore très fragile et une proie pour les sectes de tous poils. Celle là me semble plutôt Sataniste...

– Pour vous, mes histoires sont délirantes, c'est ça ?

– Ne prenez pas mal tout ce que je vous dis, j'essaye simplement de vous faire prendre conscience de certaines choses...

– Que j'ai vécu et pas vous.

– Soit, mais...

Il se gratta l'oreille avec son crayon à papier.

– Rien ne dit que vous ne perceviez les choses de façon juste, c'est courant en post–traumatologie.

Norbert fit un signe de main approuvant la dernière phrase du Docteur.

Le Docteur Tazi notait encore quelques phrases quand soudain son regard revint sur ce qu'il avait marqué quelques lignes plus haut.

  

Sté  tsaeb taerg

Sans sourciller, il marqua  en dessous :

Tsaeb taerg = Great beast =  le Diable.

Il continua d'écrire sans parler :

Possibilité de délire persecutif.

Norbert s'étonna du silence un peu long de son interlocuteur.

– Il y a un problème ?

Il leva le nez.

– Non, mais il se pourrait que cela nous dépasse...Je vais y réfléchir.

– A propos  de ce chèque, l'avez vous ?

– Non bien sur ! pas sur moi !

– Vous l'avez encaissé ?

– Non.

– Pouvez vous me dire pourquoi ?

– Je l'ai caché...

 

*

 

L'entretien n'avait pas de donné grand chose et Norbert se trouvait assez désemparé et nerveux. Assis au milieu de la banquette du métro, il regardait distraitement à travers la fenêtre.

La fin d'après midi était calme, peut être trop même. Il aurait préféré que le Docteur Tazi le mette une fois pour toute au pied du mur par un argument que l'on ne pouvait contredire. Depuis trois ans, il se sentait entre deux mondes. Celui de la réalité conventionnelle qu'il vivait tous les jours comme tout le monde et ce qu'il expérimentait lors de ses passages à vide. Il voulait trancher une fois pour toutes quitte à être maintenant totalement sur d'être malade et dangereux pour les autres. Il y a des réalités auxquelles on ne peut s'extraire.

 Il y avait malgré tout un point sur lequel il avait progressé : ce qu'il percevait lors de ses crises. Cela lui était revenu d'un coup comme l'on se rappel parfois d'un rêve oublié depuis des années. L'esprit dans le vague, il regardait les stations défiler à travers la vitre du métro et il ne voyait reflété que son regard.

Soudain il se projeta lors d'un de ses derniers moments à vide. C'était un paysage onirique. Il y marchait les pieds nus et il s'y sentait bien. Une légère brise le calmait d'une course effrénée qu'il l'avait emmené loin d'un point dont il était parti et dont il ne se souvenait pas. Il s'était assis là sur une pierre au milieu d'un champ alors qu'un chien venait lui renifler les pieds.

Une femme était apparue habillé en bonne sœur et tenant le chien en laisse. Au loin il entendait un grondement mais il ne savait pas de quoi. Il avait cru reconnaître une trompette dans le lointain. Quelques feuilles d'arbres lui tombaient dessus mais elles tombaient doucement, tout doucement comme tombent les flocons de neige.

 Il était là, assis, comme étant le point vernal du monde qui l'entourait. Il était d'un coup revenu à la réalité, assis les pieds nus sur un banc de Paris.

 


La rame arriva et Norbert sortit, marchant comme un automate. Il était toujours en train de refaire le chemin de son dernier déphasage. Pour la première fois il revoyait exactement les impressions qu'il avait vécues.

Enfin l'escalier mécanique l'amena sur la place qui se trouvait à quelques mètres de chez lui. Il regardait les arbres et il se revoyait encore plus fortement dans son espèce de rêve éveillé.

 Le téléphone sonna ce qui le tira de ses pensées. Il décrocha, c'était Stéphanie.

– Salut beau gosse !

– Bonsoir ça va ?

– Bonsoir, n'abuses pas ce n'est que la fin d'après midi !

– Que me vaut ton appel ?

– Je voulais prendre de tes nouvelles, ca roule de ton coté ?

– Oui, moyen et toi ?

– Je pars demain pour quelque temps au Brésil pour un reportage.

– Génial sur quoi ?

– Sur des personnes qui semblent avoir des hallucinations collectives !

– Ah ?

– Oui tout un village voit depuis quelques jours le visage du Christ dans le ciel, ils m'ont l'air assez allumé !

Immédiatement Norbert repensa à son entretien avec " l'abbé ". Monarque expérimentait peut être son arme.

– N'y vas pas !

– Comment ça ?

– Je ne sais pas, un mauvais pressentiment...

– Allons c'est trois fois rien... quelques heures d'avion je te l'accorde, deux trois interviews, quelques photos, et hop le tour est joué !

– Tu ne peux pas annuler ?

– Arrête tu vas me porter la poisse ! et puis va expliquer ça à mon boss... Si je n'y vais pas il enverra l'autre gourde de Monique et moi j'aurai un beau placard !

– Bon alors promet moi d'être prudente.

– Prudente pour quoi ?

– On m'a dit qu'un groupe ferait des essais sur le psychisme des personnes.

– Arrête c'est n'importe quoi !

Un instant passa.

– Tu as sans doute raison...

– Bon je te laisse je pars tôt demain !

– O.K. appel moi si tu en as besoin !

– O.K. mais ça ne serra sans doute pas pour tes sornettes !

Norbert avait bien compris le message. Il avait la cote.

– Bye !

– Bye...

Elle raccrocha le laissant seul au bout du fil.

– Je prie pour toi ! pensa t il.

 

*

 

Il avait décidé de dîner ce soir dans un petit restaurant animé du quartier. Ce soir il se sentait seul, trop seul.

– J'ai tant besoin de toi. Pensa t il.

L'image de sa femme lui revenait et il se sentait coupable des pulsions qu'il éprouvait pour Lilly, mais il n'arrivait pas à les canaliser.

A son contact, c'était comme s'il devenait électrisé, incapable de résister. Il se rappela la boite de nuit et cela le mettait mal à l'aise avec sa conscience. Il désapprouvait mais se sentait en même temps attiré par l'interdit. L'ambiguïté des rapports que cette jeune femme entretenait l'émoustillait. Était il chasseur où chassé ?

Il commanda alors qu'un groupe de six personnes entra assez bruyamment. C'était l'heure du défoulement après le stress d'une journée de travail. Par association d'idées, il se remémora les personnes rencontrées lors de cette nuit au Evil walks. Le caractère noir et un peu lugubre de cette soirée trouvait un certain écho dans sa façon d'être du moment.

 

It 's never too late, you'r my desire, Heavens can wait...

 

C'était une chanson qui passait dans le restaurant.

– Oui le divin peut attendre...

Il fut tiré de ses pensées par un serveur habillé en noir et blanc qui lui apportait sa commande.

– Merci.

Il goûta le plat et le trouva fameux. Ce n'était pas la première fois qu'il venait ici. Il aimait l'ambiance décontractée, la douce musique qui filtrait des hauts parleurs mais aussi et surtout ses spécialités.

Le patron passa et le salua.

– Ça va, ça vous plaît ?

– Il s'essuya les commissures des lèvres et ponctua sa réponse d'un signe de la main éloquent.

– Génial !

– Tant mieux, bonne soirée !

– Merci.

La musique enchaîna sur un air léger et vif de Vivaldi. Norbert regardait autours de lui l'agitation bon enfant des clients à la table d'à coté. Il pensa qu'il aurait pu inviter son vieil ami Arnaud. Il avait des remords à mal le traiter mais, là aussi, il n'arrivait pas à se contrôler. En ce moment n'importe quoi déclenchait en lui une rage qui lui montait à la tête sans trop qu'il ne sache pourquoi.

Il termina son entrée et posa son couteau. Il se dit que cette foule autour de lui ne se doutait pas de ce qui peut se tramer dans les coulisses du pouvoir.

– Oui...Ils sont loin de se douter.

Cela lui faisait peur. Il avait de plus en plus l'impression d'avoir crée un monstre qui, une fois lancé, ne pourrait plus être contrôlé. D'ailleurs, qui pouvait arrêter la machine une fois lancée ?

– Qui ?

Il se surprit de découvrir qu'une fois lancé, même celui qui avait appuyé sur le bouton deviendrait contrôlé par le L.U.X. Cela projetterait donc l'humanité dans un système auto–entretenu, une sorte de rêve éveillé permanent.

– L'enfer ou le paradis ?

La seule sortie à cette ronde sans fin serrait un arrêt de la réverbération dans la ionosphère, ce qui semblait pour le moins plutôt improbable avant longtemps. Peut  être alors, un jour, les hommes et les femmes de cette planète reviendraient à la réalité qu'il existe aussi la douleur et la souffrance. Cela, quelque part lui rappela la Bible et son jardin d' Eden. Lui, Norbert Lebatelleur, allait faire disparaître le serpent pour toujours ou presque.

Il se dit que peut être l'humanité avait déjà connu une telle chose et que les versets de la Bible n'étaient en fait que la narration de ces temps anciens.

 Il se rappela d'ailleurs que tout ou presque avait été pris aux anciens mythes des Sumériens. C'était quelque part pour les religions une bonne façon de s'attribuer des faits anciens et de réécrire le passé. Pour la première fois il douta. Il douta des enseignements religieux qu'il avait reçus. Pour la première fois il se sentait sombrer du coté opposé, celui des adorateurs de la lumière.

Il se rappela le résultat de ses recherches :

Quand Dieu créa les anges, il nomma l'un d'entre eux, un séraphin, dont le nom était Lucifer, nom qui signifie " porteur de Lumière " au sommet de la hiérarchie angélique. Devant sa cour qui le regardait sans comprendre, Dieu continuait son œuvre : L'homme.

Les Anges s'étonnaient et doutaient de la survie de  l'homme mais Dieu n'en tint pas compte.

Le plus gêné d'entre eux, Lucifer, se révolta. Il lui vint à l'idée que la science de Dieu, était  incomplète, voire inexistante.

– Et si Dieu était dans l'erreur, et si lui, Lucifer, était dans la vérité ?

Près de lui, un autre Séraphin, Michaël, son frère, s'interrogea aussi, mais il projeta vers son frère des images d'apaisement, de confiance et d'abandon, il lui ordonna de ne pas chercher à comprendre mais d'accepter.

 Lucifer rejeta cette idée, et se révolta contre Dieu. Il fut chassé et décida de se venger et de retrouver la lumière perdue. Ainsi, sombrant dans les ténèbres, il devint Satan.

Il posa un bout de pain et sauça son assiette.

– Mais, vers quel destin suis–je entrain de me projeter ?

Il aurait voulu arrêter ce train en marche mais il n'en avait plus la possibilité.

Le mal, le bien, le noir, le blanc, il n'arrivait plus à placer une frontière précise  entre les deux.

Il se sentait seul dans la foule, dépositaire d'un terrible secret, celui de la fin des temps. L'avènement du retour de l'ange déchu.

 

*

 

Il rentra chez lui flânant en pleine nuit à travers les rues presque désertes de la capitale. Il n'y avait rien à voir et de toute façon il ne regardait rien. Il demeurait  dans ses pensées et tout semblait se précipiter comme dans un tourbillon sans fin. Il arriva chez lui et sans prendre la peine de retirer ses chaussures, il s'échoua dans le canapé. Il eut d'un coup mal au crane peut être était–ce le vin rosé qu'il avait bu dans le petit restaurant de quartier.

Il se leva pour prendre de l'aspirine. Un choc violent le fit tomber sur le sol. C'était comme si quelqu'un l'avait bousculé d'un coup d'épaule. il n'eut que le temps de se réceptionner sur le sol, les mains en avant.

Le choc fut rude. Il se retourna, allongé de tout son long, il n'y avait personne. Seuls des mouches couraient sur le plafond alors que les fenêtres étaient restées fermées toute la journée. Il y en avait plein.

Il s'appuya sur les coudes regardant le plafond dans une position de défense car il savait que tout cela n'était pas normal.

Soudain une revue qui traînait sur la petite table se mit à traverser la pièce comme si une main invisible l'avait projeté.

Il recula en rampant en arrière.

Dans la cuisine, le meuble se remit à vibrer comme quelques jours auparavant.

Norbert suait à tel point que ses mains glissaient sur le sol. Un pot de fleur fut projeté contre le mur d'en face dans un bruit épouvantable. Il atterrit sur quelques cadres posés sur un meuble bas et sur lesquels on le voyait plus jeune à la sortie de l'université. La terre se répandit partout, il recula d'effroi. Rampant maintenant sur un coude, il tenta de gagner la porte et de s'enfuir. Il se retourna dans un geste de dernière chance.

Il se leva et plongea sur la porte de l'entrée. Il tourna la poignée mais elle demeurait irrésistiblement fermée comme si quelqu'un la bloquait de l'extérieur. Il frappa à grands coups de poing sur la porte criant :

– Au secours ! Ouvrez !

Il essaya de nouveau de tourner la poignée mais toujours sans résultat. Il se retourna car d'autres objets continuaient de voler à travers la pièce. Une ombre était apparu, comme un halo informe devant la porte de la chambre.

– Monarque, c'est le Monarque... Pensa t il.

– Ils essayent d'entrer dans mon esprit !

L'ombre demeurait flottant à quelques centimètres du sol. Elle avait vaguement la forme d'un corps humain.

Il avança, un parapluie à la main comme pour se protéger. Il rassembla son courage et fit deux pas en avant pas plus. Il fut une nouvelle fois fortement poussé en arrière. Sa jambe heurta le coin de la table basse et il sentit une douleur intense, sans doute une forte éraflure.

Il arriva la tête dans les coussins du canapé, essayant de reprendre une position défensive.

– Tu m'appartiens !

 Une voix résonnait dans sa tête.

– Disparaît bon Dieu, disparaît !

– Tu m'appartiens !

Sur le plafond les mouches formaient dans une danse frénétique une sorte d'étoile mouvante. Norbert avait l'impression qu'il y en avait encore plus.

Sur le mur, face à la fenêtre, le nombre 666 était  apparu. Cela mesurait une bonne cinquantaine de centimètre de haut et avait une coloration brunâtre.

– C'est pas possible ! cria t il.

La grandeur du nombre semblait osciller passant parfois plus petit, parfois plus grand. Parfois il se déplaçait vers la droite, parfois vers la gauche. Il lui semblait que quelqu'un projetait cette image comme avec une lampe électrique ou un laser mais,

ce n'était pas possible. D'un coup d'œil, il regarda dehors pour s'en assurer. Il ne vit personne derrière les fenêtres de l'immeuble d'en face.

– Fous le camp ! hurla t il.

– Fous le camp !

L'ombre s'était légèrement déplacée vers la gauche, fermant ainsi le passage vers la cuisine.

– Mais qu'est ce que tu veux bon Dieu ?

Soudain il lui vint une idée. Se déplaçant d'un geste bref et rapide, il ouvrit le tiroir du  meuble de l'entrée et saisit un appareil photo dont il le savait chargé.

Il visa le mur où se trouvait le 666 mais au moment ou il voulu appuyer sur le bouton, le nombre disparu d'un coup ainsi que l'ombre.

– Incroyable...

Le silence le plus complet était revenu, laissant l'appartement sans dessus dessous.

Apeuré et hébété, il demeurait dans le coin de son appartement, l'appareil en main, prêt à photographier. Cela pourrait lui servir de preuve pour le Psychiatre mais c'était aussi et avant tout pour se prouver à lui même qu'il n'était pas fou.

Si cet Igor avait dit vrai, le groupe Monarque avait fortement développé le contrôle mental ou la projection holographique. C'était aussi une autre possibilité.

Il demeura plusieurs minutes à guetter le moindre bruit, le moindre frémissement. Dans la rue, les phares des voitures formaient des vagues de lumière sur les carreaux.

Posant l'appareil photo à terre, il leva la jambe de son pantalon. Une balafre saignante d'une dizaine de centimètres zébrait son mollet.

– Saloperie !

Il n'osait pas bouger et sa main revint instinctivement sur le déclencheur de l'appareil. Son coeur se calma et seul une lourdeur dans son crane demeura.

Il regardait mur après mur comme un animal pris au piège. Il commença à se dire qu'il valait peut être mieux de changer d'appartement ou de disparaître de la circulation pendant quelque temps. Mais aller où ?

Monarque devait avoir les moyens de le retrouver assez facilement.

Il appuya sa nuque sur le mur et s'endormit harassé par la fatigue.

 

*


Quelques heures passèrent et c'est sa position inconfortable qui le réveilla. Il crut  d'abord qu'il avait rêvé puis, petit à petit, les souvenirs lui revinrent. Douloureusement, il se leva. L'appartement était dans un bazar indescriptible. Il regarda l'heure sur le magnétoscope. La pendule clignotait comme lorsqu'il y a une coupure de courant.

Cela intrigua Norbert. Cela pouvait conforter l'idée d'une projection magnétique ayant amené une perturbation électrique dans l'appareil. Il la remit à l'heure.

Il était déjà très tard dans la soirée. Le téléphone sonna, le faisant sursauter. Il saisit de nouveau son appareil, le doigt sur la gâchette. Il n'osait pas répondre. La sonnerie tranchait le silence. Norbert demeurait à quelques pas regardant l'appareil sur sa base brune.

Au bout de quelques sonneries, il se força à décrocher.

– Norbert ?

– Oui.

– C'est Igor.

– Vous tombez bien...

– Pourquoi ?

– Monarque vient d'essayer sa panoplie sur ma personne.

– Que voulez vous dire.

Le timbre de la voix de l'homme était grave. Norbert lui raconta en détail sa soirée. L'homme pour toute réponse lui dit :

– Monarque est puissant, je vous l'avais dit. Il ne sert à rien de fuir...

– Ils sont comme moi en mesure de vous retrouver n'importe où sur cette planète, c'est une simple question de temps après...

– Que fait on alors ?

Un silence très lourd ponctua la conversation.

– Vous initier, ainsi, vous aurez choisi votre camp !

– Mais vous m'aviez dit que vous vouliez investir les politiques de notre projet afin qu'ils soient des gardes fous, voire l'armée...

– Disons que les paramètres ont changé, Monarque toujours eux...

Il reprit :

– Le où les gouvernements seront bien en possession du L.U.X, mais d'une version à faible rayonnement. Nous garderons la version capable de projeter le rayon dans la ionosphère. Le temps qu'ils trouvent à améliorer ce qu'il possède, le grand jour sera arrivé !

– Et si les recherches de l'armée vont plus vite que prévu ?

– Ne vous en faites pas... j'ai, nous avons, quelques personnes infiltrées au plus haut niveau qui se chargeront de faire prendre le retard nécessaire !

– Et si...

– Non, ne vous en faites pas ! je tiens la situation bien en main !

– Fallait il comprendre entre ses griffes ?

 

 

*


Ô Jésus Sauveur,
mon Seigneur et mon Dieu
mon Dieu et mon Tout,
qui nous avez racheté par le sacrifice de la Croix
et vaincu le pouvoir de Satan,
je Vous prie de libérer cet homme de toute présence maléfique
et de toute influence du malin.
Je Vous le demande par Votre nom,
Je Vous le demande par Vos plaies,
Je Vous le demande par Votre sang,
Je Vous le demande par Votre croix,
Je Vous le demande par Vos souffrances,
Je Vous le demande par Vos mérites,
Je Vous le demande par l'intercession de Marie,
Immaculée et Douloureuse
Que le sang et l'eau qui jaillissent de Votre côté
descendent sur cet homme pour le purifier,
le libérer et le guérir. Amen.

 

Le père constant s'était mis à réciter à voix haute, les mains collées tenant son chapelet entre deux doigts.

– Cela ne servira à rien mon Père.

– Dieu sait entendre et pardonner.

Il reprit la fin de sa prière et l'accompagna d'un nouveau signe de croix.

 

Je Vous le demande par Votre nom,
Que le sang et l'eau qui jaillissent de Votre côté
descendent sur cet homme pour le purifier,
le libérer et le guérir. Amen.

 

– Pourquoi mon fils ?

– Pourquoi mon père ?

– Pourquoi avez vous sauté le pas ?

– Il y a parfois des courants dont on ne peut réchapper.

Le prêtre posa de nouveau ses mains sur ses genoux.

– Il y avait Monarque et le danger que cela pouvait provoquer pour l'humanité.

– Et vous pensiez pouvoir changer le cours de l'histoire ?

– Oui je l'ai cru comme le papillon prend pour le soleil la faible lueur dans l'obscurité.

– Racontez–moi encore ces apparitions.

– Je vous ai tout dit, c'était effrayant. Quand vous vous retrouvez face à l'inconnu comme je l'ai connu, comment réagir ?

L'ampoule du confessionnal grésilla un instant.

– Avez–vous en tant que prêtre, déjà vu un poltergeist ?

– Non jamais Dieu m'en préserve !

– Puisse t il vous entendre...

Le père constant sourit. Il dit :

– Baudelaire, au XIX ème siècle, a fort bien décrit sa tactique : " La plus belle ruse du démon, c'est de nous persuader qu'il n'existe pas".

Norbert écoutait. Le prêtre continuait.

– Le mot « diable » vient du grec diabolos qui signifie : le diviseur. Le démon a bien des tours dans son sac pour diviser, à tous les  niveaux : familles, entreprises, nations, et même les Églises... Ses tentations y font lever avec nos complicités humaines la division, la haine, la guerre, la destruction, les perversions qui désintègrent l'Homme et la Société. Satan n'a pas d'amis, il n'a que des esclaves...

 

*

 

La salle était pleine à craquer. Norbert n'avait jamais vu cela dans le passé. Des scientifiques, des curieux, et surtout des journalistes. Il y avait même Marlène Larzac au fond de la salle, reconnaissable à sa chevelure orange.

Malgré un climat plutôt calme et décontracté, Norbert se sentait un peu sous tension.

Après un bref exposé, récapitulant les débuts du projet L.U.X, il en était venu assez rapidement à exprimer les conditions actuelles des recherches.

– Depuis notre dernier rendez–vous, j'ai réussi à trouver des personnes qui croient en moi et les recherches avancent.

Il préférait éluder le fait qu'il n'y ait qu'une personne derrière ces fonds en la qualité d'Igor.

– Voila donc où j'en suis. Où nous en sommes... Il se tourna vers son ami Arnaud le désignant de la main.

Il plaça un transparent et un diagramme apparu sur le mur blanc.

– Comme vous pouvez vous en rendre compte, le flux demande encore a être maîtrisé, nous travaillons en ce moment à développer un logiciel qui amplifierait et stabiliserait l'onde.

La foule demeurait silencieuse. Les journalistes notaient. Une main se leva.

– Oui !

– A quelle distance se propagent les ondes pour l'instant ?

– Une cinquantaine de centimètres, je vous l'accorde c'est encore léger...

Norbert mentait et quelque part, cela l'amusait. Il avait inventé une histoire à dormir debout pour que Arnaud garde le silence. Contre toute attente, cela avait fonctionné et Arnaud n'avait pas bronché.

– Mais pensez–vous pouvoir réellement  allonger la distance des ondes ?

– Oui assurément.

Une autre main se leva.

– Quand pensez–vous pouvoir tester votre programme ?

– D'ici quelques mois tout au plus !

La foule était pour le moins bigarrée et Norbert la passait en revue, balayant des yeux les rangées. Si des représentants de Monarque s'y trouvaient, qui et où étaient ils ?

Une femme un bloc à la main le va la main.

– Oui.

– Bonsoir, Jocelyne Barut du journal Avenir. Vous nous avez dit que vous aviez eu des crédits, je vous en félicite... Mais pouvez vous nous dire qui est derrière cela ? quel est ce ou ces généreux donateurs ?

Norbert ne pouvait pas esquiver la question. Il avait eu pour consigne de ne le dévoiler qu'en dernier recours.

– Donateur... je dirais plutôt investisseur...

Il tira quelques rires des rangs.

– C'est la société Icam...

En fait, Icam faisait partie de la trame des sociétés offshores de la Tsaeb Taerg. C'était une société fusible de plus dans la longue liste d'Igor.

Elle nota rapidement. Elle reprit.

– On dit dans le milieu qu'une société, Monarquia, vous aurait aussi contacté.

Norbert sentit sa pomme d' adam se serrer. Ce nom ne pouvait pas être dû au hasard. Il posa ses mains sur le pupitre et tenta de prendre un air le plus décontracté possible.

– Je suis désolé de vous dire que vos informateurs se sont trompés...

La foule qui ne se doutait pas un moment de ce qui se tramait dans l'ombre de l'humanité, souriait de cette répartie.

Il scruta la foule à la recherche de quelqu'un qui réagissait. La porte du fond s'ouvrit. Son coeur accéléra. C'était Lilly toujours entièrement de noir vêtue avec un large chapeau à franges.

Dans une démarche sexy, elle s'avança jusqu'aux premiers rangs ne laissant pas les hommes présents insensibles. C'était comme si elle électrisait les regards.

Elle s'arrêta non loin de Norbert et se posta devant lui, le regardant fixement. Un léger sourire apparu et Norbert lui adressa un petit signe de la main. A l'intérieur, il se sentait une fois de plus bouleversé. Elle s'assit aux traditionnelles premières places que personne ne veut occuper. Dans un geste très sensuel et calculé, elle croisa les jambes et cela découvrit ses jambes galbées. Il y eut un moment de flottement dans la salle.

– Pensez–vous que l'armée ne serait pas intéressée pour traficoter cela et s'en servir dans une optique de guerre ?

– J'en avais déjà parlé, nous signerons, si un jour il y a signature, un contrat international entre les gouvernements, afin que le L.U.X demeure dans cette version uniquement thérapeutique car je vous le rappel, c'est sa destination.

L'homme opina mais visiblement, cette réponse ne lui convenait pas.

Soudain Lilly leva la main. Norbert feint de ne pas la connaître.

– Oui...

– Jusqu'où êtes vous prêt à aller ?

Il l'a regarda dans les yeux et avec un sourire malicieux, il répondit :

– Avec vous, jusqu'au bout du monde !

La foule rit aux éclats.

– Plus précisément, rien ne pourra arrêter mes recherches, je suis persuadé d'être aux portes d'une nouvelle ère.

On entendit un : Bravo ! au fond de la salle.

– Quelqu'un a t il encore des questions ?

Le silence régna sur les bancs.

– Je vous invite donc à un rafraîchissement dans la salle à coté ! merci.

Les journalistes pour certains rangeaient leurs blocs. Norbert sourit à Lilly qui s'était levée.

Il s'approcha d'elle, toujours faisant mine de ne pas la connaitre. C'était pour lui un jeu.

– Ne disparaissez pas ce soir !

Elle le regardait avec des yeux gourmands et lui, se sentait fondre comme neige au soleil.

– Jusqu'au bout du monde ? dit elle.

– Tu le sais.

– Mais les choses ne sont pas aussi simples...

– Une fois le L.U.X terminé, nous partirons...

Un homme le coupa.

– Excusez–moi.

Norbert ne put terminer sa phrase. Il tourna le regard vers l'homme en question. A l'approche de la cinquantaine, il avait les cheveux d'un noir de geais et un costume marron. Il portait une grosse chevalière.

– Jean–Luc Sauveur !

– Ah oui, l'autre jour chez Samson Touti !

– Oui c'est cela ! félicitations vous êtes prodigieux !

Norbert rougit légèrement.

– Ah...

Lilly le prit par le bras.

– Et je suis sur qu'il a encore pleins d'autres qualités !

L'habitude de Lilly était cinglante et sans détours.

– Je n'en doute pas !

– Avez vous gardé ma carte ? en voici une autre...

Il fouilla dans un vieux portefeuille en cuir et en tira une carte.

– Comme je vous le disais,  pour ma part je suis dans la politique, et oui personne n'est parfait...

Norbert garda le silence.

– Samson me disait que je pourrai peut être vous présentez aux responsables du gouvernement pour votre invention. Il faut absolument placer une protection sur le développement de votre appareil.

– Une protection ?

– Excusez–moi je me suis mal exprimé, je voulais dire un garde fou ! imaginez un gouvernement mal intentionné, une dictature voir même un fou qui s'emparerait de vos plans... Il faut absolument le faire classer top secret par le département de la défense et engager une action diplomatique de non utilisation au niveau de l'O.T.A.N.

– Comme MK ultra pensa t il...

Lilly lâcha le bras de Norbert. L'abbé était là, lui aussi à quelques mètres. Norbert ne l'avait pas vu entrer.

– Je dois en parler avec mon "mécène" qui j'en suis sur serra d'accord et lui garantir un retour subséquent sur ses investissements.

L'abbé était maintenant à quelques centimètres.

– Monsieur !

Norbert fut surpris de sa présence.

– Félicitation ! notre ami Igor sera enchanté !

Il se tourna vers Jean luc Sauveur.

– J'ai entendu dire que vous étiez dans la politique ?

– Oui... Répondit t 'il avec une certaine fierté.

L'homme de petite taille regarda Norbert dans un clignement d' oeil que personne ne pouvait voir à part lui. Il regarda ensuite Jean–Luc Sauveur.

– Puis–je vous entretenir d'un problème politique très important.

Il lui avait attrapé le coude et déjà le tirait à l'écart. Jean–Luc Sauveur, emporté, sans qu'il s'en aperçoive, se tourna vers Norbert.

– N'oubliez pas, contactez–moi !

– Promis !

Une femme s'approcha timidement.

– Excusez–moi j'ai une question.

– Oui.

– Je ne suis pas sur d'avoir bien compris comment des ondes pouvaient jouer sur la santé mentale de quelqu'un...

Elle était rouge pivoine.

– Ce n'est pas grave je vais faire un cours rien que pour vous !

Elle rougit encore, ses oreilles tournant au violet.

– Respirez fort dit il.

– Elle prit une grande inspiration en riant nerveusement.

– L'organisme, sur ordre du cerveau, possède en lui de quoi corriger tous les désordres possibles. Ces capacités de défense et de régénération sont, pour le moment, quasi inexploitées. Les ondes THF ont la particularité d'affecter certaines aires du cerveau, comme un aimant sur un bout de fer.

il la regardait.

– Vous me suivez ?

– Oui.

– Bien... En modifiant la fréquence des ondes on active différemment ces aires. En fait, on recrée artificiellement des connexions électriques entre les synapses du cerveau. Vous me suivez toujours ?

– Moui...

– Ces synapses, interprètent les signaux électriques et les restituent sous forme d'images à la conscience.

Elle opinait.

– Et voila le tours est joué !

– Ça y est je pense avoir compris !

– Bon et bien pour vous récompenser je vous invite à passer au cocktail dans la salle à coté !

– Merci, merci beaucoup de vos explications.

– De rien...

Elle se dirigea, les oreilles complètement violettes, vers le buffet qui se trouvait à quelques mètres de là. Au passage, elle faillit bousculer une autre personne qui se levait.

Lilly se tourna vers Norbert.

– Pas futée la petite et en plus pas jolie...

Il posa sa main sur la sienne.

– On repars ensemble ? demanda t il, fébrile.

– Je ne pense pas je dois y aller...

– Aller où ?

– Tout expliquer à Igor.

– Igor toujours lui ! répondit t il visiblement énervé.

– Viens avec moi ! reprit t il.

– Pour aller où ?

– N'importe où, au bout du monde !

Elle soupira.

– Notre mission doit passer avant tout, c'est la seule façon pour nous de nous libérer ! et puis entre toi et moi ce serrait,... trop compliqué.

Elle restait volontairement évasive, les yeux dans le vague de la salle presque déserte.

– Pourquoi ?

Elle tourna le menton en sa direction, le regardant maintenant avec une intensité qu'il n'avait jamais vue auparavant.

– Te le dire signifierait ta perte immédiate, et la mienne...

– Monsieur Lebatelleur !

Une voix l'avait hélé du fond de la salle.

– Venez prendre un verre, tout le monde vous attend !

Lilly lui murmura :

– Vas y...

Il regarda en direction du buffet.

– J'arrive !

C'était Marlène Larzac.

– Lilly prit la main de Norbert.

– Tu dois y aller, tes fans t'attendent.

– Oui.

Elle tourna les talons et dans une démarche souple et chaloupée, elle quitta la pièce laissant un goût d'amertume dans la gorge de Norbert.

Il la regarda jusqu'à ce qu'elle ait franchit la porte. Rapidement et sans prendre le soin de les classer, Il rangea ses papiers.

– Pourquoi disparaît elle toujours comme elle est venue ?

Une feuille coinça et énervé, il la força à l'intérieure de sa sacoche. La feuille fit une boule. Il s'énerva encore en pestant. Il la sortit et tenta de la défroisser pour la remettre à sa place.

Il ferma sa sacoche. Son regard ne put s'empêcher de se tourner une dernière fois vers la porte et il rejoint les convives.

  

*

 

– Ah le voila !

Marlène Larzac s'était improvisé l'ambassadrice de la soirée. Elle était enveloppée dans une robe verte à la façon des saris Indiens. Autours d'elle, quelques personnes, un verre à la main, attendaient de voir de plus près ce génial inventeur qui ne proposait pas moins que de changer la face de l'humanité. Certains avaient les yeux qui brillaient, tellement fier d'approcher cet homme. Ils pensaient peut être ainsi, eux aussi, faire partie de ce futur raz de marée annoncé et de dire un jour : j'y étais...

Elle tendit les bras pour l'accueillir tel un héros.

– Me voici !

– Un verre ?

– Oui je veux bien !

On lui tendit une coupe.

Elle leva son verre.

– A notre inventeur de génie !

Il y eut quelques applaudissements.

– Merci.

Le buffet était de toute beauté, payé intégralement par la société d'Igor.

Il y avait un panneau à l'arrière accroché au mur. ICAM.

– Monsieur Lebatelleur une photo s'il vous plaît !

Norbert avait été brifé. Il se plaça devant le panneau qui allait servir de support pour une  campagne de publicité gratuite. Le flash crépita.

– Demain vous ferez la une de notre journal entendit il.

– Ah très bien...

– je vous le ferrais parvenir !

– Merci.

Il but une gorgée, le champagne était frais. Quelques serveurs, eux aussi engagés par ICAM, faisaient circuler des coupes. Sur le buffet, on y retrouvait des mets de choix et des canapés des meilleurs artisans de Paris.

– S'il vous plaît !

– Oui...

– Puis–je prendre une photo de vous et de moi ensemble.

Une jeune femme s'était approchée de Norbert.

– Oui bien sur...

Elle tendit l'appareil a une tierce personne. D'autres personnes sortirent aussi leurs appareils.

Il se tourna et d'autres flashs illuminèrent la pièce. Malgré son sourire de circonstance, il se sentait amère comme à chaque séparation d'avec Lilly.

 

*

 

Le banc en bois du confessionnal craqua alors que le prêtre changeait de position. Il se sentait engourdit mais avait envie d'en savoir plus. Même si de prime abord ce récit lui semblait pour le moins intrigant, voir limite, certains éléments ne le laissaient pas indifférent. Il avait eu l'occasion lors de ses premières années de séminaire, d'avoir reçu une formation sommaire sur les possessions démoniaques.

– Aviez–vous fait des recherches concernant le nom de cette société au nom imprononçable la... Tsaeb Taerg ?

– Oui bien sur...

– N'aviez vous pas trouvé que c'était l'anagramme de great beast ? signifiant le diable ?

– Non pas au commencement, de toute façon, tout était fait pour que je ne puisse quitter le bateau...il était trop tard.

– Norbert se gratta le menton d'un geste nerveux. Il sentait l'anxiété lui monter au creux de l'estomac.

– Tsaeb Taerg était une simple société, enregistrée dans un paradis fiscal comme il en existe des milliers...

– Bien sur.

Le père Constant dit pour détendre l'atmosphère :

– Remarquez, ils ont de l'humour ! c'est un sacré clin d'œil !

– Oui en effet ! l'Evil walks aussi !

Le père constant reprit en soupirant :

– Dans les pas du Diable...

Il posa son chapelet sur le banc.

– Finalement quel était le rôle de cet Abbé ?

– J'y viens...

 *

 

Cela sentait horriblement mauvais. Une odeur d' oeuf pourri empestait l'appartement et cela commençait  à se faire sentir dès le palier. Norbert ouvrit les fenêtres en grand. Il trouvait cela plutôt étrange et peut être annonciateur d'une nouvelle manifestation d'objets bougeant tout seul. Il décida donc de se munir de son appareil photo qu'il gardait toujours à portée de main et cela, jusque dans les toilettes. Cela devenait comme obsessionnel et il s'était promis de déménager dès le L.U.X terminé.

On sonna à la porte. Il n'attendait personne.

Regardant par l'œilleton, il vit une femme au teint blafard. Elle avait les cheveux courts.

– Après tout...

Il ouvrit gardant l'épaule prête à repousser la porte voilement en cas de coup dur.

– Norbert ?

– Oui.

– Je suis envoyée par Eckart !

– Entrez.

– Non je dois simplement vous remettre ça...

Elle tendait une large enveloppe de papier brun.

– Bon... Merci.

Elle fit un geste de la main et se dirigea vers l'escalier. Norbert ferma sa porte et ouvrit immédiatement l'enveloppe à l'aide d'un crayon qui traînait sur la commode de l'entrée.

Il en sortit un mot écrit sur une feuille de papier.

 

Nous vous convions à votre initiation.

Vous trouverez ci joint un billet de train

Quelqu'un' un vous prendra à la sortie de la gare.

A bientôt

Signé Eckart.

 

 Norbert replongea la main dans l'enveloppe et en sorti un billet de train en première classe.

Du pied, il prit appui sur le mur et lu entièrement le billet. Il ne s étonnait que de moins en moins des apparitions théâtrales des membres de la communauté d'Igor.

Une fois de plus, il se demanda où il avait mis les pieds.

– Voyons cela...

TGV

 

Départ  Gare de Lyon 08h04 quai 3  voiture 11.

 

Changement

Gare Milano centrale 14h47   quai 1 voiture 6.

 

Arrivée Venezia Mestre 17h56

 

Il hésita un instant en replongeant le billet dans l'enveloppe. C'était peut être là, la seule façon d'approcher plus intimement la si jolie Lilly. Le billet était pour le lendemain...

Il retourna dans la cuisine et se servit un grand verre de scotch. Il en but une gorgée et cela lui brûla le fond de la gorge. Il n'était pas un habitué de ce genre de boisson, mais il avait besoin d'y trouver la force de prendre la décision qu'il redoutait.

Sans doute l'effet de l'alcool aidant, il décida de faire sa valise. En un tour de main, il rassembla quelques vêtements ne sachant absolument pas quel temps il allait trouver la bas.

Il appela son ami Arnaud pour lui dire. Il en prétexta l'éventuelle signature d'un juteux contrat. Une fois de plus il l'avait envoyé dans les cordes lorsque celui ci avait posé des questions plus précises sur la nature du rendez–vous. Vraiment il s'en voulait mais il ne pouvait pas mettre le lancement du L.U.X en échec.

– Rien ne doit filtrer. Lui avait dit Igor.

Norbert avait bien compris les enjeux et n'avait  pas envie de finir retrouvé pendu sous les ponts de Paris...

 

*

 

Le père constant se remémora une pensée de Blaise PASCAL.

"Il y a assez de lumière pour ceux qui ne désirent que de voir, et assez d'obscurité pour ceux qui ont une disposition contraire".

 

*

 

Norbert avait plutôt bien dormi, gardant son appareil photo à portée de main sur la petite table de nuit. Il devait maintenant se hâter de peur de rater son train.

– Ils auraient pu me prendre un billet d'avion... Pensa t il.

Il ferma sa valise et décida d'emporter son appareil, faute de pouvoir accumuler des preuves de manifestations étranges, il pourrait au moins faire des photos de Venise, quoi que...

– C'est parti !

Il n'avait aucune idée de ce qui l'attendait la bas et c'était pour lui cette drôle d'impression que l'on a avant son premier saut à l'élastique, quand on se demande si l'élastique tiendra bon.

– Allez zou !

Il n'était jamais allé dans cette ville. D'ailleurs, il trouvait pour le moins étrange de le convoquer la bas alors que cela aurait sans doute pu être fait à Paris.

La valise à la main, il ferma la porte, vérifiant une dernière fois qu'il n'avait rien oublié. Il eut une pensée pour Stéphanie qui devait être au Brésil à cette heure.

Il se surprit dans la rue d'avoir le coeur léger, fredonnant une rumba.

Il s'arrêta au coin de la rue comme prévu. Un taxi déboula presque au même moment. Il s'arrêta et la vitre coté passager descendit alors que le chauffeur se penchait sur la banquette.

– Monsieur, c'est vous que je viens chercher ?

– Oui ça doit être moi.

– Vous voulez mettre votre valise dans le coffre ?

– Non ce n'est pas nécessaire, je la garde à coté de moi.

– Bien.

Norbert entra dans le taxi et la lourde voiture démarra direction de la gare de lyon.

– Il fait beau, c'est une chance !

– En effet !

– Gare de lyon c'est ça ?

– Oui en effet !

C'est fou la technologie regardez.

Il lui montra un petit écran un peut plus grande qu'une carte postale.

– Toutes les coordonnées apparaissent sur l'écran LCD. C'est entré par la centrale de réservation : votre nom, le lieu de prise en charge, la destination, enfin tout !

– Oui c'est génial.

Les rues défilaient et Norbert se laissa aller en arrière dans la confortable banquette de cuir.

– Belle voiture ! dit il.

– Merci, vous savez il faut ça pour les clients.

Norbert fit un léger signe de la main que le conducteur ne pouvait voir.

– Remarquez, certains ne le méritent pas il faudrait mieux une bétaillère !

Norbert rit a haute voix, il trouvait cet homme très sympathique.

La voiture freina légèrement pour laisser passer un bus.

Norbert regardait les rues de Paris défiler, se disant que c'était là une bien belle ville.

 

*

 

Par chance, le taxi n'avait pas eut à attendre dans les embouteillages. La gare de Lyon se dressait là, majestueuse.

– Bon vous voila arrivé.

– Ou plutôt prêt à partir !

Norbert paya et il sortit de la grosse limousine qui déjà à la quête d'un nouveau client. Il s'engouffra dans le hall de la gare. Il y avait foule en cette matinée. Il voyait le restaurant " le Train bleu ", situé au–dessus de l'entrée principale. Il regarda sa montre. Il était à l'heure.

Le train partait dans quelques minutes. Il chercha son quai et pour être sur de ne pas le rater. Il tira un trait sur un café qui lui aurait fait du bien avant le grand départ.

Sur le quai, il tirait sa valise à roulettes, regardant les hanches d'une très belle femme qui se trouvait a quelques mètres devant. Il arriva à la hauteur de sa voiture et manqua de la rater. Il s'arrêta brusquement, tira son billet de train, vérifia le numéro sur son titre de transport et monta.

Il fit rentrer les roulettes de la valise qu'il plaça à coté de lui. Par chance, il se trouvait près de la fenêtre. La valise était assez petite pour tenir entre deux sièges.

Il se cala dans le fauteuil. Enfin il y était.

Il y avait encore quelques minutes à attendre. Il appuya sa nuque contre la banquette et prit d'une fatigue soudaine il s'endormit, ne sentant même pas le départ du train.

 

*

 – Excusez–moi...

 Une main se posa sur son avant bras et cela le réveilla. Sans s'en apercevoir, il s'était endormi, continuant d'être bercé par le bruit des rails qui défilaient. Depuis quelque temps il avait accumulé pas mal de fatigue et soudain son corps s'était relâché. C'était peut être aussi un moyen de se préparer à affronter l'inconnu.

En face de lui, une femme d'une bonne cinquantaine d'année, les cheveux blonds et courts, la bouche finement maquillée se penchait vers lui. Elle portait une sorte de tailleur noir avec un fin liseré jaune pointillé autour du col.

– Excusez–moi...

Norbert mit un instant à se réveiller confondant encore rêve et réalité.

– Je m'excuse de vous réveiller comme cela mais pourriez–vous m'aider ?

Il se releva afin de reprendre une assise décente.

– Oui... Comment ?

– Je viens de m'apercevoir que j'ai oublié mon portable. Auriez–vous de quoi me dépanner pour appeler mon bureau, c'est en France j'en ai juste pour quelques secondes, juste un ordre à passer.

– Un ordre...oh oui, pardon, voila !

Il fouilla dans sa poche et tendit son téléphone.

– Merci vous me sauvez !

– Rien que ça ?

Elle composa le numéro et quelques secondes plus tard, elle se mit à parler dans une langue qu'il avait du mal à reconnaître.

La conversation ne dura en effet que quelques secondes et elle lui rendit le téléphone avec en plus, un large sourire découvrant une bouche très sensuelle.

– Je m'appelle Anita Delacastrelato.

– Enchanté, moi c'est Norbert Lebatelleur.

Dehors, le paysage défilait à toute allure. Elle sortit une revue qu'elle posa sur la tablette devant elle.

– Je vous remercie je devais appeler mon bureau mais j'ai oublié mon portable à la maison.

– Ah... pas de chance !

– Pas de tête plutôt !

Il rit.

– C'était quelle langue ?

– Du Finnois ! je travail pour une société Finlandaise.

– Le climat y est rude...

– Je n'y vais que de temps à autre. Le reste du temps, je le passe dans les avions et les trains.

– Et que fait une si jolie femme dans les trains et les avions ?

Il s'étonna d'être si directe lui qui était d'un naturel si réservé.

– Je suis acheteuse et vendeuse pour une galerie d'art.

– Et ce n'est pas trop dur de passer son temps dans les correspondances ?

– Au commencement c'est exaltant puis avec le temps ça devient une routine.

– Et vous achetez quel genre d'art ?

– L'art khmers.

– Je dois avouer que je n'y connais rien...

– L'art  Khmer fait preuve d'un exceptionnel génie plastique. Un instinct infaillible pour la forme, une sûreté de goût admirable dans le décor, servi par une habileté manuelle hors pair, il a fait du plus modeste objet une chose belle.

Norbert buvait les paroles de cette femme.

– Vous êtes passionnée !

– Comment endurer une telle vie si on ne l'est pas ?

– Continuez je vous en prie !

Elle se tourna vers lui.

– Je suis spécialisée dans les statues du VIIe et VIIIe siècles, elles comptent parmi les plus belles de tout l’art khmer.

Il la regardait avec une attention soutenue.

La plupart des idoles ont été exécutées en pierre mais le bronze a été aussi largement utilisé dès le VIIe siècle. Le bois, lui, semble avoir été réservé à certaines images du Bouddha...


 – Puis–je savoir où vous descendez ? demanda t il, attendant une pause pour ne pas la couper dans sa narration.

– Venise, je vais rencontrer un grand collectionneur.

– Alors nous allons sans doute faire route ensemble !

– J'ai donc le temps de vous perfectionner dans l'art Khmer ! vous allez tout savoir sur le sujet !

– Comme ça je paraîtrai moins bête !

– C'est impossible ! dit elle en riant.

Il rit aussi.

 *

 

Une bonne heure était passée et Norbert n'avait pas vu le temps passé. Le paysage défilait toujours à grande vitesse, l'amenant irrésistiblement vers son destin. Ils avaient discuté de choses et d'autres et la conversation était revenue sur l'art Khmer.

– Mais au fait j'ai un livre avec des photos !

Elle fouilla dans son sac de marque et en ressorti un petit livre assez épais.

– C'est mon outil de travail !

Il sourit.

– Voila regardez !

Elle lui tendit le livre ouvert sur des pages où se trouvaient des photos accompagnées de références et de prix.

– Cela me sert lorsque que j'ai à faire des enchères !

Norbert tournait les pages en regardant avec attention les images d'une infinie beauté.

– Je vous laisse un instant un petit besoin...

– Pas de problème, j'enchérirai pour vous ! dit il d'un ton humoristique.

– Pas trop cher tout de même !

Elle s'éclipsa traversant la voiture en direction des toilettes. Norbert continuait de tourner les pages et de voyager à travers les innombrables œuvres d'art. Une feuille pliée en deux servait de marque page. Par simple curiosité il ouvrit le papier. C'était une copie de mail.

 






–––––Message d'origine–––––
De : Bob@ATS–groupes.fr [mailto:bob@ATS– groupes.fr]

Envoyé : dimanche 8 mai 2005 08:31
À : delacastrelato@lindenberg.fr 
Objet : Étrange qu'en penses tu ?

 

Voici le contenu d'un document conservé à la Bibliothèque Nationale de Paris, lequel contient certains conseils que les cardinaux donnèrent au Pape Jules III lors de son élection en 1550 :

"La lecture de l'évangile ne doit être permise que le moins possible surtout en langue moderne et dans le pays soumis à votre autorité. Le très peu qui est lu généralement à la messe devrait suffire et il faudrait défendre à quiconque d'en lire plus. Tant que le peuple se contentera de ce peu, vos intérêts prospéreront, mais dès l'instant qu'on voudra en lire plus, vos intérêts commenceront à en souffrir.
Voilà le livre qui, plus qu'aucun autre, provoquera contre nous les rebellions, les tempêtes qui ont risqué de nous perdre.
En effet, quiconque examine diligemment l'enseignement de la Bible et le compare à ce qui se passe dans nos églises trouvera bien vite les contradictions, et verra que nos enseignements s'écartent souvent de celui de la Bible et, plus souvent encore, s'opposent à celle–ci. Si le peuple se rend compte de ceci, il nous provoquera jusqu'à ce que tout soit révélé et alors nous deviendrons l'objet de la dérision et de la haine universelles.
Il est donc nécessaire que la Bible soit enlevée et dérobée des mains du peuple avec zèle, toutefois sans provoquer de tumulte."

Source : Feuille Bibliothèque Nationale 1089. Vol II ; P.641–650 – Références Fond Latin N° 12558. Année 1550

 

Le message s'arrêtait là et cela plongea Norbert dans des réflexions. Il regardait par la vitre, son esprit tourné vers ce texte. Rapidement, il le relit alors qu'Anita revenait au bout du couloir. Il replaça le papier à sa place et tourna d'un coup quelques pages afin qu'il disparaisse de nouveau entre les pages.

– Alors à combien ?

– Je ne me suis pas senti assez de courage pour enchérir, on l'a perdu !

Elle rit tout en en se laissant tomber sur son fauteuil.

– Ah ca va mieux !

– C'est vraiment très beau.

Il ferma le livre et lui tendit.

– Non continuez si cela vous intéresse.

– Merci.

Il ouvrit de nouveau le livre évitant de tomber sur la feuille...

 

*

 

Enfin le train arrivait en gare. Il était 18 heures 06. Norbert et Anita se sentaient complètement harassés de fatigue.

– Bon et bien nos chemins se séparent. Dit Norbert tout en tirant sa valise à roulette.

– Et oui peut être à une autre fois, pour un autre cours sur l'art !

– Normalement quelqu'un m'attend... répondit il en scrutant le quai.

Ses yeux tombèrent tout de suite sur un homme portant une pancarte à son nom. C'était un homme de couleur avec les cheveux teints en blond et une barbe coupée rase. Il portait un très élégant costume gris sombre, une chemise blanche et une cravate rouge.

Norbert fit une pause et s'arrêta à coté d'Anita Delacastrelato.

– Ça doit être moi ! Au revoir et merci pour cet agréable moment qui aurait été d'une longueur insoutenable sans votre présence.

Les joues de la jeune femme rougirent un peu.

– Cela l'a été aussi pour moi. Elle plongea la main dans sa poche et lui tendit une carte de visite.

– On ne sait jamais si vous vous décidez à devenir collectionneur.

– Entendu !

L'homme à la pancarte demeurait impassible, les regardant de loin.

Elle gagna le coté gauche du hall de gare alors que Norbert la regardait s'éloigner.

– Monsieur Lebatelleur ?

L'homme avait un accent Italien. Norbert ne l'avait pas vu franchir les quelques mètres qui les séparaient.

– Oui !

– Je suis chargé de vous accompagner.

Norbert regarda la pancarte qu'il tenait encore à la main.

– Oui on dirait.

– Veuillez me suivre !

Il tourna les talons et Norbert s'aperçut alors de la différence de taille entre eux, il était incroyablement grand et fin.

 


Dehors, il faisait encore un soleil éclatant. A leur arrivée près du trottoir, une luxueuse limousine avança et s'arrêta près d'eux.

Un homme en livrée sorti et ouvrit le coffre dans lequel on aurait pu y coucher quelqu'un.

– Si Monsieur veut me donner sa valise.

– Non je vous la prête, S'essaya Norbert pour faire de l'humour.

 L'homme ne broncha pas et il mit la valise dans le coffre. Il ouvrit la porte arrière dans un geste parfaitement calculé et Norbert prit place. L'autre homme fit le tour puis, après avoir jeté un coup d'œil alentours, s'assit lui aussi.

La limousine démarra, se jetant dans une foule dense de véhicules. Après plusieurs dizaines de mètres, l'homme sans bouger lui dit :

– Je m'appelle Alexandro.

– Ah... moi c'est Norbert ! où allons–nous ?

Il ne répondit pas.

– Pas causant le gars... se dit il.

La limousine parcouru plusieurs rues, traversant parfois de petites ruelles dans lesquelles une seule voiture pouvait passer.

– Nous sommes presque arrivés !

Le conducteur stoppa près d'un embarcadère. Il sortit alors que le chauffeur descendait pour retirer sa valise du coffre géant.

– En tous cas, ils ont de l'argent...

L'homme leva la main d'un geste rapide et un homme avec une casquette de cuir, un chinois, approcha. D'une main puissante il souleva la valise qu'il plaça dans un vaporetto privé. L'homme, de la main, lui fit signe de monter à bord.

Norbert n'avait pas spécialement le pied marin. L'engin à moteur tanguait au gré des vagues. D'un Bond, Alexandro sauta dans l'embarcation, faisant fit du roulis.

Le chinois embarqua aussi et d'un geste il alluma le moteur.

Le nez de l'embarcation se cabra et l'appareil accéléra encore, laissant derrière lui  un fin sillage. Les maisons défilaient, les pieds plantés dans la lagune.

Après quelques minutes, ils arrivèrent dans le grand canal.

– Voici le Molo...

Une vedette de la police fluviale les doubla rapidement.

Sur l'embarcadère se trouvaient amarrées de nombreuses gondoles et vaporetti.

Ils arrivèrent et accostèrent. Une petite vague frappa le bord. Norbert était assez soulagé de mettre pied à terre.


Ils marchèrent quelques mètres et se trouvèrent au centre d'une première place où se trouvaient deux colonnes sur lesquelles étaient représentés les deux emblèmes de Venise : le lion de St Marc et la statue de St Théodore, ancien patron de La ville.

– C'est la Piazzetta... dit l'homme d'un ton solennel. Ils continuèrent leur chemin et Norbert en prenait plein les yeux. Plus loin, la piazza St Marco était comme à l'accoutumée couverte de touristes et de pigeons.

Les deux hommes accompagnaient Norbert, un de chaque coté. Le chinois tirait la valise comme si elle ne pesait que quelques grammes.

– Nous y sommes presque.

Ils traversèrent la place encore inondée de soleil et après quelques minutes de marches, ils arrivèrent à la porte d'un hôtel particulier comportant plusieurs étages.

Alexandro sonna et après quelques instants, un homme de noir vêtu leur ouvrit sans presque leur adresser un mot. La porte était magnifiquement sculptée et donnait sur un large patio orné de colonnes en marbre. Quelques tableaux ornaient certains pans de mur. Le chinois tendit la poignée de la valise à l'homme en noir.

– Veuillez me suivre Monsieur !

L'homme en noir portait une sorte de redingote à queue de pie. Norbert avait l'impression d'avoir changé d'époque.

– Je vais vous annoncer !

L'homme du revers de la main lui fit signe de le suivre.

Ils montèrent un escalier qui semblait ne jamais finir. De beaux lustres ornaient le plafond et une fois de plus, des tableaux représentant le grand canal décoraient les murs. Norbert n'osait pas demander chez qui il était. Il se contentait de suivre cet homme un peu chauve et guindé.

Ils arrivèrent sur un large palier dont les fenêtres étaient en vitraux d'époque. La lumière se reflétait dedans donnant une couleur particulière aux murs.

– Veuillez m'attendre ici...

Il ouvrit une large porte de bois clair et se glissa entre les battants de manière à ce que Norbert ne voit pas l'intérieur.

Presque instantanément, les deux portes s'ouvrirent en même temps.

Il annonça d'une voix assez théâtrale :

– Monsieur Lebatelleur !

Norbert entra. La pièce était vaste, couvrant pratiquement tout l'étage. En face, une large cheminée d'époque coupait un long mur orné de niches dans lesquelles se trouvaient placées des statuettes.

En face de la cheminée, une sorte de grand fauteuil était posé, le dos vers la porte.

– Entrez mon cher...entrez !

Il ne pouvait pas voir qui était assis, mais reconnu une voix d'homme. Norbert fit encore quelques pas en avant et l'homme, d'un geste, referma les deux battants de porte. La pièce comportait un espace sur la gauche avec de larges banquettes de cuir sombre et des tables basses. Derrière, des armures de chevaliers et des épées étaient exposées.

– Vous êtes chez moi et bientôt vous serrez aussi chez vous !

Le fauteuil pivota d'un coup. C'était Igor. Il le regardait amusé.

– Très belles pièces n'est–ce pas ?

Il montrait les armures.

– Elles sont d'époque... comme tout ici. S'il y a quelque chose que je déteste, c'est le faux !

– Vous semblez avoir les moyens de vos ambitions !

Il sourit d'un air entendu.

– Oui c'est vrai.

On entendait les embarcations à moteur passer dans le canal en dessous des fenêtres à croisillons.

– Alors vous habitez ici ?

– Oui depuis maintenant longtemps, très longtemps.

– N'étais–je pas convié à une initiation par Eckart ?

– Oui vous le serrez ! demain ! demain soir.

Il se leva.

– Mais avez–vous faim ou soif ?

– Je veux bien un verre.

Igor prit une télécommande et appuya sur une touche. D'un mur, près des canapés, une paroi s'ouvrit, donnant sur un bar, avec au–dessus un écran plasma dernière génération.

– Scotch, Vodka, Cocktail ?

– Cocktail merci !

Il servit un très large verre et lui tendit. Norbert avança vers lui.

– Asseyez–vous, je vous en prie !

Norbert se posa sur les moelleuses banquettes de cuir.

– Évidement, vous dormez ici. J'ai fait préparer votre chambre.

– Merci !

– J'ai appris que votre dernière conférence a été un succès ?

– Oui on peut le dire.

– Très bien, cela va faire de la publicité pour ICAM.

– Ou en sont les recherches ? De mon coté mes équipes travaillent à un amplificateur pouvant lancer l'onde  à plusieurs kilomètres.

– Cela avance... c'est presque au point. Il manque encore quelques algorithmes.

Il but une gorgée.

– Et de commencer à tester cela sur un être humain.

– Pas de problème... c'est une formalité !

Norbert sentit qu'Igor était prêt à tout pour mener à bien son projet.

– Voulez–vous vous reposer un peu avant le dîner ?

– Après un si long parcours en train je veux bien, je suis exténué.

Igor appuya sur sa télécommande.

– Je vais vous faire conduire à votre chambre.

La porte s'ouvrit et l'homme à redingote entra.

– Jarvis veuillez emmener Monsieur Lebatelleur à sa chambre.

– Bien Monsieur !

Norbert se leva.

– Nous dînerons vers vingt heures, Jarvis viendra vous chercher !

– Entendu à tout à l'heure.

Ils quittèrent la pièce.

– Votre chambre est au deuxième étage.

Ils tournèrent à gauche et montèrent un escalier plus petit. Sur un demi–palier, se trouvait une énorme statue de pierre blanche, représentant un serpent à plusieurs têtes.

– Nous y sommes.

Ils grimpèrent encore quelques marches et débouchèrent sur un couloir sans fenêtre. A leur arrivée, la lumière s'éclaira toute seule.

– Ici tout est automatique !

Le major d'homme ouvrit la porte et norbert entra. La pièce était de belle taille avec une salle de bain accolée. Sa valise était déjà posée sur son lit. A coté, était posé un peignoir et un journal du jour en Français.

Norbert se fit la remarque que tout le monde ici parlait un Français courant.

– Dites moi, Jarvis, c'est de quelle origine ?

– Anglaise Monsieur... Par ma mère.

– Ah ? moi je suis limousin par mon père.

L'homme garda le silence à cette plaisanterie, toujours très digne et très raide.

– A vingt heures Monsieur, si vous avez besoin de moi il y a un bouton à la tète de votre lit.

– Merci.

Il ferma la porte et disparu dans les escaliers laissant Norbert seul avec sa valise. Il passa la tête dans la salle de bain. Tout était prévu : Un rasoir, de la mousse, un blaireau, un rasoir électrique, du savon, des serviettes.

Il tourna le robinet et un jet d'eau chaude coula. Il se déshabilla rapidement et se coula sous la cascade d'eau qui le délassa de sa journée.

Il repensa à Anita.

– Très jolie femme...

Il resta sous l'eau un bon moment puis passa son peignoir. Il s'assit encore humide sur le coin du lit. Son regard tomba sur une télécommande et intrigué il appuya sur On.

Une légère vibration se fit entendre et le panneau du meuble devant lui se baissa doucement, laissant apparaître un téléviseur 16/9.

Il appuya sur les chaînes et arrêta à la quarantième. Il devait y avoir une antenne satellite recevant  des programmes de tous les continents. Il se séchait les cheveux tout en regardant d'un œil le canal 40. C'était une chaîne d'Amérique du nord. Il se laissa tomber sur le lit et après quelques minutes de combat acharné, il s'endormit bercé par les programmes sans saveurs qui passaient.

 

*

 

On frappa à la porte plusieurs fois. Norbert ouvrit un œil ne sachant plus où il était.

– Monsieur il est l'heure !

– Oui je m'habille je suis prêt dans quelques instants.

– Très bien, je vous attends.

– J'arrive, deux secondes... pensa t il.

Il s'habilla à la hâte et sortit. Jarvis était là, toujours droit comme un piquet.

 

*

 

La salle de réception était au rez de chaussée. En fait, Norbert s'aperçut que l'hôtel particulier était relié par l'intérieur à la bâtisse d'à coté et que cette salle se trouvait dans l'autre maison. Il y avait un sas de communication, une sorte de passage carrelé.

– C'est grand ! vous avez une boussole ?

Jarvis demeurait en avant et d'une voix neutre répondit :

– Oui très grand.

Norbert fit la moue, une fois de plus il n'avait pas réussi à dérider le major d'homme.

Une grande table où se trouvaient plusieurs invités trônaient au centre de la pièce. Il reconnu Eckart à la droite d'Igor. Le siège de gauche était resté vide. A son arrivé les convives se levèrent.

Igor fit quelques pas en avant.

– Laissez moi vous présenter Monsieur Norbert  Lebatelleur qui va demain rejoindre notre communauté !

Il s'avança vers lui et posa sa main sur l'épaule de Norbert. Il sentit une chaleur à travers ses vêtements.

– Laissez–moi vous présentez à cette honorable assemblée.

Il se tourna vers une femme vêtue d'une robe de soirée à l'ancienne, on aurait dit une poupée.

– Madame la Comtesse Delviano.

– Enchanté.

Elle lui tendit une main qu'il baisa comme le veulent les marques de politesses de ce monde.

– Monsieur Alconci, Conseillé à la ville.

– Monsieur Ferdraw et sa femme qui viennent spécialement d'Edimbourg pour votre initiation !

– Eckart que vous connaissez déjà...

Norbert lut de la jubilation dans les yeux de cet homme.

– Miss Storen  qui travail dans une des deux principales organisations d'espionnage de la planète.

Norbert était un peu estomaqué de rencontrer comme cela un tel panel de gens qui dirigeaient le monde.

– Et Monsieur Lemarck, banquier de son état !

Lemarck & Struddle était une célèbre banque Suisse connue dans le monde entier.

– Et enfin Jarvis, mon fidèle serviteur !

L'assemblée rit.

– Jarvis vous pouvez servir !

D'un pas très digne, il s'exécuta. La table était dressée avec un raffinement délicat. Deux chandeliers y étaient placés, diffusant une lumière feutrée.

Sur le mur, Norbert s'étonna de voir plusieurs portraits d' Igor représenté à diverses époques. Il était dessiné sous la forme d'un chevalier en armure, un autre portrait le représentait sous la forme d'un gentilhomme du moyen âge ou de la renaissance, un en Lord anglais avec un château planté derrière et d'autres encore sous sa forme actuelle.

– Il est un peu mytho... se dit il.

Igor se leva.

– Mes amis à la lumière perdue !

Les autres reprirent de même.

– A la lumière perdue !

Ils commencèrent à manger. Jarvis se détourna un instant et alluma une mini chaîne stéréo qui se trouvait dans un coin de la pièce. La comtesse tendit l'oreille.

– Mon cher Igor n'est ce pas ?

– Joseph Boulogne Chevalier de Saint–Georges Concerto en D majeur en effet...

Eckart murmura :

– Cela fait si longtemps...

Les autres acquiescèrent tout en continuant de manger.

Helvetius Lemarck coupa net la discussion.

– Alors mon cher comment avez–vous trouvé nos capitaux ?

Norbert faillit s'étouffer.

– Heu... généreux...

– Igor nous a dit que le projet était presque terminé ?

– En effet !

Madame Ferdraw posa son couteau et dit avec un fort accent.

– Cela fait longtemps que nous vous attendions.

Jarvis revenait, poussant un chariot avec des bouteilles. Le dîner était excellent et rarement dans sa vie de gourmet, Norbert n'avait goûté un tel raffinement.

– C'est tout bonnement divin !

Miss Storen lui répondit :

– Évitez ce mot : divin !

 Un froid passa.

– Veuillez m'en excuser, je ne connais pas encore toutes les coutumes...

– Ce n'est pas grave ! reprit Igor.

Norbert fit la moue.

– Puisque nous en sommes aux choses qui fâchent, pourquoi moi ?

Igor le regarda de façon appuyée, un léger sourire en coin.

– Pour vos qualités. J'ai décidé de vous faire faire les quatre initiations et de vous joindre à mon proche entourage !

– Merci pour le compliment, mais j'aurai aimé avoir mon mot à dire !

– Vous l'avez eu.

– Choisir entre vous et Monarque.

Edouardo Alconci accusa le coup et prit un petit bout de pain dans une corbeille en argent. Il se faisait discret n'osant prendre la parole.

– Combien y a t il d'initiation en tout ?

– Six. Les deux dernières sont réservées aux Séraphins.

– Aux Anges ?

– Cela aussi fâche ! reprit t il avec un large sourire cela avant Miss Storen.

L'assemblée rit de nouveau.

– Disons plutôt les êtres de Lumière !

– Excusez–moi, mais j'ai encore du mal à tout comprendre.

– Ne vous inquiétez pas, cela viendra...

Norbert avala une nouvelle bouchée et regardant Igor d'un air malicieux, il dit :

– Et vous êtes un être de lumière ?

– Je vous en dirai plus demain.

– Le rendez–vous est prit !

 Eckart prit la parole.

– Vous aviez raison, il a le caractère trempé. Avec une pointe d'ironie...

– Moi je le trouve très bien.

 C'était la comtesse Delviano. Elle reprit :

– Avec nous vous apprendrez la liberté... totale !

– Qu'entendez–vous par là ?

– Toutes les barrières qui régissent la vie dans ce monde, inculquées par les religions..., tout cela vous apprendrez à les surpasser.

– Vous voulez parler de la morale ?

– Croyez–vous mon cher qu'il existe vraiment une morale ? Où commence t elle ? Où finit elle ?

– Elle commence par respecter les autres... non ?

Helvetius Lamarck prit la parole.

– Vous vous trompez Norbert, Il n'y a que le pouvoir !

Norbert tourna son regard vers lui.

– La morale ne sert qu'a établir un pouvoir dicté par quelqu'un, réfléchissez !

Jarvis tournait autour de la table, desservant les assiettes.

– Vous voulez dire que : qu'importe les moyens pourvu que le but soit atteint ?

– Oui.

– Mais cela était le credo d' Hitler et de sa dictature.

Helvetius Lamarck rit à voix basse.

– Savez–vous qui a financé le Reich ?

– Non.

– Des banques Américaines...

La comtesse en profita.

– Où commence la morale où fini t elle ?

Norbert ne trouvait pas de réponse et cela le contrariait. Il était comme un scarabée, retourné sur le dos, englué dans des concepts qu'il tenait pour vrai depuis toujours.

– Posez–vous toujours la question de savoir à qui profite le crime.

Miss Storen avait lancé cette phrase qui résonnait comme un éclair.

– Quand une guerre apparaît sur la planète, croyez–vous que se soit toujours pour la bonne cause où que cela soit calculé par avance par des gens qui dans l'ombre en tireront un quelconque profit ?

– Argent, pouvoir, profit... dit Norbert baissant d'un ton.

– Oui ce qui motive le peuple depuis la nuit des temps !

La comtesse Delviano ajouta :

– Et pour longtemps encore !

Ils arrivèrent au dessert et la conversation continuait dans la même veine. Jarvis servit des petites assiettes sur lesquelles étaient posés des desserts frôlant avec l'équilibre. Malgré son somme, Norbert commençait à voir des papillons virevolter devant les yeux.

– Fatigué mon cher Ami ?

– Oui ca commence!

Eckart lui dit :

– Il faut être en forme pour demain !

Norbert acquiesça sans rien dire.

 



*

 

Le café avait été servi et tout le monde était passé dans un salon qui jouxtait la salle. Une fois encore, tout ici respirait le luxe et le raffinement.

– Igor, voyez–vous un inconvénient à ce que je vous laisse, j'aimerai dormir maintenant !

– Non bien sur.

Norbert se leva et salua l'assemblée. La comtesse lui prit le bras et lui dit à voix basse :

– Nous, nous allons nous amuser entre grandes personnes...

 

*

On frappa à la porte.

– Monsieur Lebatelleur, votre déjeuner !

Ce n'était pas la voix de Jarvis mais celle d'une femme.

– Oui entrez !

– La porte s'ouvrit sur une femme un peu boulotte, habillé en femme de chambre.

– Merci, quelle heure est il ?

– Neuf heures Monsieur. Dit t elle avec un accent Italien.

Elle posa le plateau sur les jambes de Norbert.

Monsieur m'a demandé de vous dire d'être présent à son bureau du premier étage d'ici une heure, il reçoit quelqu'un qu'il souhaite vous présenter.

– Bien, j'y serai.

Elle tourna les talons et ferma la porte sans un autre mot.

 

*

Norbert poussa la porte. Igor était là au téléphone. Il lui fit signe de s'asseoir. Il semblait nerveux et contrarié.

– O.K. fais pour le mieux...

Il raccrocha. Norbert sentit une certaine tension.

– Des problèmes ?

– Juste quelques millions de perdu...

– Tout dépend si vous parlez en euros ou en sucres ?

Igor le regarda amusé.

– Oui vous avez raison ! j'aime votre humour !

Il se servit un grand verre de scotch.

– Non merci pas au petit déjeuner !

Il rit tout en regardant par les fenêtres qui donnait sur le canal.

On frappa.

– Oui !

La porte s'ouvrit sur la petite soubrette.

– La dame est là !

– Merci faites la entrer.

Norbert tourna le regard en direction de la porte.

Il fut stupéfait. Entre les battants de la porte en bois précieux se trouvait Anita Delacastrelato.

– Soyez la bien venue !

Igor était venu à sa rencontre.

– laissez–moi vous présenter...

– Monsieur Lebatelleur vous ici ?

Igor marqua le coup.

– Vous vous connaissez ?

– Oui nous avons fait le trajet Paris Venise ensemble !

Igor ne put retenir un :

– Comme le monde est petit !

Norbert se leva et salua la femme qui portait un ensemble rose bonbon. Se tournant vers elle, il dit :

– Anita, vous permettez, est une experte en art, elle m'a presque convaincu de me reconvertir !

Igor lui embrassa le dos de la main.

– Je sais... c'est pour cela qu'elle est là ce matin.

La petite boulotte entra d'un pas feutré et servit trois tasses d'un café fumant.

– Merci !

Anita posa sa sacoche et s'assit sur la banquette. Norbert la regardait intrigué.

– Alors avez–vous trouvé quelque chose ?

Igor regarda Norbert.

– J'ai décidé de changer ma décoration !

Elle serra les genoux et se mit de coté.

– Le marché est plutôt maigre en ce moment. Cependant j'ai trouvé ceci.

Elle lui tendit une photo.

Son visage s'illumina d'un coup. Il tendit la photo à Norbert. Cela représentait un serpent à plusieurs têtes comme il y en avait un à l'étage.

– C'est un NAGA dit elle. Il représentait  un reptile à la fois mâle et femelle, vivant sur terre et dans l'eau dont les mues cycliques lui confèrent un caractère d'immortalité.

– Et une civilisation perdue. Reprit Igor d'une voix émue.

C'était la première fois que Norbert percevait une réelle émotion de la part de cet homme. Elle dit :

– Vous le retrouvez en Egypte puis en Europe sous les traits du dragon tombant sous la lance de Saint Michel !

Igor s'était levé, leur tournant le dos tout en regardant le canal.

– Il faut sans doute être ce courageux ou ce naïf pour croire en un progrès de l'humanité, en une ascension vers plus de justice et d'équité…

– Je ne comprends pas répondit Norbert, intrigué par cette phrase.

– La guerre entre Dieu et ses représentants...

un silence passa.

– Bien, combien en voulez–vous ?

Il but une gorgée de café.

– Nous vous proposons 150 000 dollars.

Il s'interrompit un instant.

– J'espère que pour ce prix la, vous fournissez la livraison...

– Bien sur.

– Bon O.K. mais dites à vos employeurs qu'ils  voient à modérer leurs offres, je ne suis pas un mouton.

Norbert pensa aussitôt qu'il était plutôt assurément un prédateur.

– Le marché est réellement à plat en ce moment.

– Quand cela serra t 'il livré ?

– Peut l'être dans deux semaines.

– Bien bien...

– Il ouvrit un tiroir de son bureau, sortit un carnet et fit le chèque.

Comme à l'accoutumée, Anita était soufflée de voir dépenser autant d'argent sans presque sourciller. Malgré les années, elle demeurait toujours stupéfaite. Il but d'un trait son café et Norbert fit de même.

Le soleil commençait à monter dans le ciel et les vitraux commençaient à s'illuminer joliment. On sentait la chaleur monter elle aussi. Les premières embarcations commençaient à passer sur le canal, parfois ponctuée de Klaxons.

– Voulez–vous encore un peu de café ?

– Volontiers !

Norbert se leva et servit tout le monde. Igor tendit le chèque tout en s'asseyant d'un geste félin.

– Alors comme cela vous vous êtes rencontré dans le train ?

Norbert sentait comme une pointe de suspicion dans cette phrase. Il coupa court en monopolisant la parole.

– Et oui quel hasard n'est ce pas ?

Il reprit d'un air léger.

– Remarquez, je n'ai pas perdu mon temps. J'y ai appris bon nombre de choses sur l'art khmer ! De plus, le chemin était bien long comment résister de parler à une aussi jolie femme ?

Igor regardait Norbert faire son show. Il demeurait le nez près de sa tasse comme pour humer en permanence l'arôme du café. Anita coupa Norbert.

– Il est très bon, ah... le café Italien !

Elle regarda sa montre.

– Bon je ne vais pas vous ennuyer plus longtemps.

– Vous ne nous ennuyez pas ! répondit il.

– Je repars sur Rome, j'y ai un autre client à voir !

Norbert lui demanda :

– Toujours pour l'art Khmer ?

– Oui mais là pour des statuettes de Bouddha. Je repars à 14 heures.

Norbert prit la balle au bond.

– Igor, sauf si vous avez prévu quelque chose, puis–je inviter Anita à déjeuner ?

Igor fut étonné de cette demande.

– Oh oui... bien sur maintenant que vous êtes de grands amis.

L'insinuation n'était presque pas dissimulée.

– Êtes–vous d'accord, je ne demande que de visiter cette ville que je ne connais pas !

Elle posa ses mains sur ses genoux.

– Et bien d'accord pourquoi pas !

Norbert se leva pour indiquer que c'était le moment de partir. Il coupait ainsi court à plus de questions. elle se leva aussi.

– Monsieur Drakul.

Elle lui tendait la main et en un instant toutes les précautions pour que Norbert ne sache pas son nom, étaient tombées.

Il lui serra la main mais, Norbert vit dans les yeux d'Igor qu'il était pour le moins contrarié.

– A tout à l'heure après déjeuner !

Il fit un signe du menton. Norbert et Anita quittèrent la pièce. Se plaçant derrière son bureau, il décrocha son téléphone.

– Suit les, je veux tout savoir sur ce qu'ils ont fait et ce qu'ils ont dit.

Il raccrocha. Pivotant dans son fauteuil, Igor tapa du plat de la main sur l'accoudoir. Norbert ne devait pas parler.

 

*

 

La promenade a cette heure de la journée avait été un délice. La place Saint Marc n'était pas encore prise d'assaut et tous deux avaient eu le temps de flâner en discutant de choses et d'autres. A aucun moment, ils n'avaient remarqué la présence du Chinois qui les suivait à bonne distance. Il portait un petit appareil relié à un casque de Baladeur. Sur le devant de la boite se trouvait une cellule. En  la pointant vers une cible, il pouvait capter une conversation à plus de cent mètres.

Il était déjà l'heure du repas. Ils trouvèrent sur les conseils d'Anita, un restaurant non loin de la place.

Il avait commandé une Pizza alla Napoletana et elle, des Pennes aux olives. Ils avaient accompagné leur repas d'un Campo ai Sassi – Castelgiocondo.

Préférant l'ambiance de la rue, ils étaient en terrasse. Quelques petites tables étaient protégées du soleil par des grands parasols carrés et des voisins par de petits arbustes en pot.

Le chinois s'était posté assez loin de façon à ne pas être reconnu. De plus, il avait eu la chance de pouvoir se mettre derrière le dos de Norbert. Il était assis sur les marches d'un hôtel particulier et faisait semblant d'attendre quelqu'un. De nombreux touristes brouillaient un peu la réception mais, suffisant entraîné, il était capable de discerner une conversation même avec beaucoup de bruit. Il avait été formé pour cela dans une grande école d'espionnage en Chine avant de rallier l' étrange communauté dirigée par cet Igor Drakul.

– Délicieux non ?

Elle mangeait avec appétit.

– Oui excellent, cela me rappelle cet excellent repas que j'ai pris hier chez Igor.

– Vous travaillez ensemble ?

– Oui on peut dire cela...

– Mais au fait, vous ne n'avez même pas dit ce que vous faites dans la vie !

– Manger de bons plats avec de jolies femmes !

Elle rit.

– Non en fait je suis un rat de laboratoire. Je travail sur la propagation des ondes.

– Wouah !

– On pourrait peut être maintenant que nous nous connaissons mieux, nous tutoyer ? allez j'ose !

– Elle fit un petit signe du regard marquant son approbation.

Il commençait à faire vraiment chaud et le vin commençait aussi à lui faire un peu tourner la tête.

– Qu'est ce qu'il y a comme touristes !

Norbert, en prenant appui sur le dossier de sa chaise, se tourna. Le chinois baissa le menton, les gardant à l'oreille et du coin de l'œil. Par chance, Norbert avait arrêté son geste juste avant qu'il n'entre dans son champ visuel.

– Alors tu repars pour Rome ?

– Oui j'ai encore un client fortuné à voir.

– Depuis combien de temps connais tu Igor Drakul ?

– Maintenant depuis cinq ans.

Il repensa à la feuille rangée dans son livre.

– Tu le connais personnellement ? je veux dire hors cadre professionnel ?

– Non c'est simplement un acheteur parmi tant d'autres pourquoi ?

– Je ne sais pas j'ai eu l'impression que cela le dérangeait que l'on se connaisse.

– Tu crois ? je ne vois pas pourquoi...

– Tu as raison, je dois me faire des films.

Le dessert fut servi et rapidement dégusté. Dans la ruelle, les touristes continuaient de passer, l'appareil photo en bandoulière.

Le soleil s'était un peu déplacé et chauffait le dos de Norbert. Il finit le restant de vin. Elle regarda sa montre.

– Oh mais il faut que j'y aille je n'ai juste le temps de récupérer ma valise et d'y aller.

Elle porta la main dans son sac et sorti une carte de crédit.

– Non c'est pour moi !

– C'est gentil merci !

Le serveur arriva prestement et encaissa. Il parlait rapidement mais Norbert ne comprenait pas un mot.


Anita, elle, arrivait visiblement à suivre la conversation. Le serveur s'éloigna dans de grands gestes de mains.

– Tu parles Italien ?

– Je l'ai pratiqué à l'école. Depuis je m'en sers pour le travail.

– J'aurai aimé pratiquer les langues étrangères...

– Qu'est ce qui t'en empêche ?

– Le temps. Depuis quelques temps, mon projet m'accapare, c'est pire qu'une maîtresse...

Elle le regarda d'un air complice.

– Moi c'est mon travail qui m'accapare.

– La vie est tellement courte et le temps passe si vite.

– Oui, où sont les palmiers et la plage de sable fin ?

 Norbert et Anita se levèrent et reprirent le chemin de la place Saint Marc. Les touristes s'adonnaient toujours au passe– temps de rigueur, donner des graines aux pigeons et de se faire photographier avec.

– Veux tu que je t'accompagne ?

– Non c'est gentil Igor Drakul va t'attendre, business is business !

– Bien je t'appellerai à mon retour à Paris, cela serrait bien de rester en contact !

– Bien sur ! et puis cela sera à moi de t'inviter.

– Entendu.

Il lui fit la bise et respira un délicieux parfum fruité. Sur le chemin, elle se retourna et fit un grand signe de la main avant d'être engloutie dans la foule, dense à cette heure. Norbert la regardait partir. Il fallait revenir maintenant au pourquoi de sa visite à Venise.

Il marcha encore quelques instants se donnant ainsi un sas de décompression entre ces deux moments si différents. Il regardait les façades, les gondoles et leurs conducteurs costumés, les oiseaux...

Sans trop savoir pourquoi, il revit le doux visage de sa femme. Il eut l'impression qu'il venait de tourner une page de sa vie. Cela devenait un lointain passé de souffrances.

– Pour toi et pour notre fille, je lancerai le L.U.X ! pensa t il.

 

*




Les ruelles se ressemblaient toutes. C'est du moins ce que pensait Norbert. Après avoir tâtonné quelques instants  et après s'être trompé plusieurs fois de ponts, il arriva finalement devant  la grande habitation. Ici, la rue était plus calme et les touristes plus rares. Il sonna.

Après quelques instants, jarvis qui était de retour, lui ouvrit.

– Bonjour Monsieur... Monsieur vous attend en haut.

Norbert entra.

– Merci, j'y vais de ce pas.

Il grimpa les escaliers regardant d'un œil les tableaux accrochés.

La porte du bureau était ouverte et il entra en frappant deux ou trois coups légers.

– Le déjeuner s'est bien passé ?

– Oui très bien merci.

– Un café ?

– Oui tiens pourquoi pas !

Il fit un signe à Jarvis qui passait au même moment dans le couloir. Sans un mot le domestique comprit.

Norbert se laissa aller en arrière.

– Comme je vous l'ai dit hier soir, j'aimerai vous avoir auprès de moi en attendant le grand jour. De plus, ici, vous êtes en sécurité.

– Je dois y réfléchir mais dites m'en plus sur vos activités.

– Vous le savez j'investis en vue du grand jour.

– Non, dites m'en plus sur cette initiation. Qu'est ce qu'elle représente ?

Il plaça ses paumes vers le ciel.

– J'aimerai quand même savoir ou je mets les pieds !

Igor se figea devant lui.

– Avouez que vous avez du avoir le temps de vous poser ses questions.

Il le regarda avec un sourire étrange.

– Et si vous avez accepté d'être ici aujourd'hui...

Il fit un léger mouvement de la tête.

Jarvis entra sans frapper. Il portait un plateau avec des tasses et un thermos. Il s'approcha et posa trois tasses sur la table basse.

Sans un mot il sortit en refermant les battants.

– Nous attendons quelqu'un ?

Igor s'assit, se laissant tomber de tout son poids sur le canapé.

– Oui elle serra là dans un instant.

– Ah...

En effet quelques secondes après, la porte s'ouvrit alors que Norbert avait sa tasse à la main. Il faillit renverser le contenu fumant dans sa sous tasse. Lilly venait d'entrer dans la pièce.

Elle s'avança vers les deux hommes.

– Bonjour Norbert.

Il se leva posa maladroitement sa tasse sur le bord de la table.

– Vous vous connaissez aussi, n'est–ce pas ?

La phrase était lourde de sous entendue. Norbert décida d'adopter la transparence.

– Oui vous le savez, nous nous sommes déjà rencontrés !

Elle portait une mini jupe très haute et un chemisier noir transparent. Norbert sentit l'excitation monter en lui. Igor plissa les yeux et sourit.

– Ça va Lilly ? demanda Norbert qui sentait le rouge lui monter aux joues.

Igor rit à haute voix.

– Lilly ! Ha ha ha que tu es niais !

Il le tutoyait.

Norbert ne comprenait pas. Il le regarda d'un air interrogatif. Igor, d'un geste lent, but une gorgée de café. Il reposa la tasse et le scruta avec un regard puissant.

– Alors tu n'as pas encore tout compris ?

– J'ai dû rater un passage...

– Elle ne s'appelle pas Lilly mais Lilith !

– Lillith ?

Il prit une longue inspiration et lâcha d'un coup :

– Dieu créa l'homme à son image : mâle et femelle,
le sixième jour, Dieu modela l'homme avec la poussière de la Terre
et insuffla dans ses narines une haleine de vie.
Ainsi fut créé Adam.
Et de la même façon Yahvé Dieu façonna la femme.
Ainsi fut crée Lilith.
Mais bientôt l'harmonie de l' Éden fut troublée par des disputes incessantes.
En effet, Lilith se prétendant l'égale d'Adam refusait de s'allonger devant lui.
Dans son orgueil et sa rage elle s'éleva dans les airs et quitta l' Éden
en prononçant le véritable nom de Dieu.
Alors Yahvé Dieu fit tomber une torpeur sur l'homme, qui s'endormit.

Yahvé Dieu bâtit la femme de la côte qu'il avait prise de l'homme,
et il l'amena à l'homme.

Norbert écoutait.
– L'homme dit : celle–ci, cette fois, est l'os de mes os et la chair de ma chair ; celle–ci sera appelée femme car c'est d'un homme qu'elle a été prise.
Ainsi fut crée Eve."

Il fit une pause et reprit :

– Tu n'as jamais lu la Genèse ?

Elle s'assit à coté d'Igor.

– Maintenant elle est à moi, moi le prince des ténèbres !

Norbert soudain voyait son monde basculer. Pour reprendre appui, il but de nouveau une gorgée de café encore brûlant. Igor le regardait.

– Tu n'avais donc pas compris le fond ?

– Mais à quoi cela rime t il ? que voulez–vous ?

– Je te l'ai dit : la lumière et ton appareil. Ainsi je contrôlerai le monde !

– Mais pas Dieu !

– Je m'en occupe... je reprendrai la place qui est la mienne et je modèlerai le monde à ma volonté !

– C'est de la folie !

Igor pointa Norbert du doigt.

– Et avant je te donnerai ce que tu désires secrètement, comme tous ces pauvres mortels...

Igor secoua la tête d'un geste de pitié.

– Lilith !

Norbert sentit sa pomme d'Adam se serrer.

– Lilith lève toi !

Elle le fit.

– Déshabille toi !

Elle commença à ouvrir son chemisier laissant entrevoir ses seins nus à même le tissu.

Norbert avait le sang qui frappait à ses tempes. Il se sentait humilié, désormais manipulé, mais n'arrivait plus à sortir de ce labyrinthe mental. Il se sentait couler, et d'accepter l'inacceptable, échanger le L.U.X contre la sensualité de cette femme à demie nue devant lui. Échanger la destinée de l'humanité contre un moment de plaisir.

– Non ! vous n’existez pas ! vous ne pouvez exister !  je dois vous chasser de mon esprit à tout jamais...

– Regarde, nous sommes là !

Igor lui tendait la main. Il claqua des doigts et la jeune femme se vêtit. Elle demeurait le regard fixe et perdu.

– Tu n'as plus le choix l'initiation ou... la mort.

Les Yeux de Norbert ne pouvaient plus se détourner de la jeune femme.

– Très bien vous avez gagné !

– Non je n'ai rien gagné car nous allons faire un pacte, choisis le ! Ainsi tu viendras de ta propre volonté.

Norbert hésita un instant, perdu dans ses pensées. Il trouva que de détenir la preuve de sa rencontre pourrait lui servir à se prouver qu'il n'était pas devenu fou. De plus, cela servirait de preuve pour le Docteur Tazi et ainsi matérialiser ses moments de perte de conscience.

– Non, je ne peux pas être fou, je ne rêve pas ! tout cela semble si réel...se dit il.

– Une photo contre ma chaîne de cou !

– Comment ?

– Oui une photo de nous trois devant cette cheminée contre la chaîne que j'ai reçue à ma communion.

Igor posa la main sur le genou de Lilith. Norbert sentait son coeur accélérer.

– Beau symbole.

Il passa la main dans ses cheveux.

– D'accord j'accepte !

Il se leva et appuya sur sa télécommande.

– Désormais tu suivras mes ordres ! et ensemble nous amènerons la victoire de la vraie lumière !

Jarvis entra.

– Amenez–moi un appareil photo chargé !

Il inclina la tête et revint quelques minutes plus tard avec un appareil photo de grande marque Japonaise.

– Jarvis, prenez–nous en photo devant la cheminée et ces deux fauteuils !

– Mais...

– Ne discutez pas exécuter !

Ils se placèrent devant la cheminée et Jarvis prit la photo.

– Encore dit Igor, encore !

Jarvis obtempéra et prit de nouveaux clichés.

Il tendit l'appareil et Igor montra les poses sur le petit écran LCD.

– Ça te va ?

Nobert hocha du menton.

– Merci Jarvis vous pouvez disposer !

– Bien !

– Tiens prend le, je te le donne.

Il tendit l'appareil à Norbert qui retirait sa chaîne.

Il lui donna et elle disparu dans la main d'Igor.

– Que ce pacte soit scellé devant l'éternel ! qu'il en soi ainsi !

Il fit un geste avec ses doigts, levant les mains au–dessus de la tête comme pour prendre l'univers à témoin.

Il se tourna vers Norbert.

– Tu appuis sur Off pour éteindre...

Igor se laissa de nouveau tomber sur le canapé. Il se servit une nouvelle tasse de café.

– Ce matin, j'ai perdu de l'argent cet après midi j'ai gagné quelqu'un à ma cause, ainsi est la vie !

– Les hommes ne sont donc qu'un enjeu pour toi ?

Norbert s'était lâché, décidant maintenant de le tutoyer aussi.

Il but une gorgée.

– Mon cher, le Livre des Juges propose une parabole amère mais tellement lucide. Les hommes ont besoin d'un roi "sécurisant". Soit...

Un instant passa.

– Le peuple se cherche un dirigeant qui le dispense de penser, de chercher où sont ses responsabilités. C'est l' Évidence...

Il but une nouvelle gorgée alors que Lilith croisait les jambes. Norbert avait de plus en plus de mal à rester concentré.

– Plus on est faible et sous–informé, plus on a besoin d'impératifs, d'ordre et de structures strictes. Ça rassure...

Il se tourna vers norbert.

– Tu la désires hein ?

– Norbert se sentit confus.

– Allons parles ici rien n'est tabou ! pas comme chez les autres !

Il avait une moue de dégout.

– Oui.

Il le fixa et Norbert crut voir des flammes dans ses yeux.

– Tu l'auras... tu la posséderas...

Il se leva d'un coup.

– Mais avant, petit tours du propriétaire ! j'ai quelque chose à te montrer.

Norbert se leva et le suivit laissant Lillith seule dans le bureau.

 

*

 

Cela sentait fortement l'humidité. Un long couloir voûté descendait plongé dans une presque obscurité. Igor ouvrait le chemin.

– Attention à la marche !

Ils arrivèrent près d'une petite boite éclairée de l'intérieure par une lumière verdâtre. C'était une serrure électronique. Igor tapa quelques chiffres et la gâche de la porte s'ouvrit.

Il poussa la porte.

– Maintenant je vais te raconter mon histoire...

La salle n'était allumée que de petites lumières bleutées comme sur les marches des cinémas. Elles formaient une sorte de cercle qui disparaissait derrière une masse que Norbert ne pouvait identifier.

– Il y a bien longtemps maintenant, Je m'opposa à YAHVE. De nos jours, les croyants ignorants le prennent pour l'éternel mais c'est là une erreur. Il n'était qu'un exécutant, comme moi, d'un principe bien plus haut : l'éternel, notre père et mère créateur.

– Représenté par les NAGAS androgynes que tu achètes ?

– Oui.

Il reprit :

–  J'étais le plus beau et plus parfait des anges et porterai un jour l' émeraude au milieu du front.

– Me rebellant,  Je fus chassé du paradis terrestre qu'il avait inventé. C'était une île. Nous devions la gouverner et amener ensuite la terre et ses pauvres singes à un haut niveau de civilisation. C'était le souhait du créateur ultime, L'éternel, l'énergie du cosmos...

– Que s'est il passé ?

Norbert écoutait sans en croire ses oreilles.

– Me rebellant, je fus obligé de prendre l'aspect de l'homme, gardant en moi la flamme divine mais nécessitant de me régénérer à date fixe pour ne pas la perdre.

Il montra de la main l'énorme masse plongée dans l'obscurité.

– J'étais maintenant comme l'homme, en prison, au milieu des éléments qui le constituent.

D'étoile du matin, c'était mon nom, j'étais devenu ce en quoi je ne croyais plus : l'homme.

Norbert fit un pas en avant.

– Puis–je te couper ? on reconnaît donc à Yahvé la création de l'homme ?

– Oui c'est lui, mais cette création n'est pas parfaite et le droit de création ne donne pas le droit d'oppression...C'était le cas.

– J'ai erré alors sur terre, bien décidé de prendre ma revanche. Ainsi j'ai traversé les âges, empruntant de multiples personnalités.

– Alors, Monarque c'est lui ?

– Oui.

Il éluda la question en reprenant.

– Yahvé essaie de maintenir les Hommes dans l'ignorance. Il les empêche quand ils essaient de s'élever et ne cesse de tester leur perpétuelle soumission.

– Pourquoi ?

– Yahvé a peur des Hommes.

– Pourquoi ?

– Beaucoup de pourquoi n'est ce pas ? Si son œuvre n'arrive pas au but que l'éternel à fixé, il disparaîtra de lui même...et pour éviter cela, il est prêt à tout.

– Mais pourquoi l'éternel, s'il est éternel, ne peut modifier ce qu'il a crée, ce n'est pas logique.

– L'éternel est une énergie qui ne peut que générer une impulsion, rien de plus. Une fois l'impulsion lancée, elle s' auto–génère, s' auto–modifie, elle est comme en roue libre.

– Et c'est là où les anges interviennent, pour modifier le cours de la vague...

– Exact.

Il s'interrompit un moment et prit un air encore plus solennel.

– Maintenant pour te montrer ma confiance en toi,  je vais te montrer ce que les hommes fantasment et cherchent depuis plus de deux mille ans.

 Il alluma la lumière, quatre spots croisant leurs rayons au centre du plafond.

Norbert était comme paralysé. Il avait déjà vu cette forme dans quelques livres.

– L'arche d'alliance...

– Oui.

Il avança d'un pas.

– Stop !

Norbert le regarda.

– Elle est auto protégée, si tu avances à moins d'un mètre sans prononcer la phrase clé elle te désintègre.

Norbert en avait des frissons.

– C'est là où je me régénère. Sans elle je disparaîtrai.

Norbert la regardait émerveillé. C'était un grand cube allongé sur lequel reposait un couvercle avec deux anges les ailes ouvertes. Un homme pouvait s'y coucher. De chaque coté, il se trouvait deux bras qui servait à son transport. Le tout était recouvert d'or pur qui brillait sous les lumières de cette cave.

Igor s'avança. Il prononça :

– Berîth !

Lentement, le coffre s'ouvrit et une forte lumière en sortit à tel point que Norbert devait se cacher les yeux.

– Au matin du vendredi 13 octobre 1307 au terme d'une opération de police conduite dans le secret absolu par Guillaume de Nogaret, Philippe le Bel

 confisqua tous les biens des Templiers qu'il convoitait depuis longtemps.

 Norbert détournait le regard.

– A cette époque, je faisais partie du Grand Conseil de Philippe le Bel, chargé des dossiers politiques. Je savais que l'arche était possédée par l'ordre du temple.

– Berîth !

L'arche se ferma.

– Un ordre secret que j'avais formé a profité de cette rafle  et de la confusion du moment pour mettre en avant un acte signé de ma main, réquisitionnant l'arche et une bonne partie de l'argent que l'ordre du Temple possédait.

Norbert se remémora les portraits peints dans la salle où il avait dîné.

– Joli coup !

– Merci !

Igor était flatté.

– Il devenait pressant pour moi de récupérer l'arche que j'avais cachée dans les caves du temple de Salomon. L'heure de ma régénération était arrivée...

– Mais d'après la Bible, l'arche appartenait à Yahvé.

Igor posa sa main sur l'épaule de Norbert.

– Et tu y crois ?

– Je ne sais plus...

– Nous te l'avons dit, pose toi la question de savoir à qui profite le crime !

Il se dirigea d'un pas lent vers la porte, montrant ainsi que la visite était terminée. Arrivé au seuil de la porte, Norbert se retourna une dernière fois.

L'arche était de nouveau plongée dans la pénombre.,,

  

*

 

 Norbert était allongé sur son lit. Il avait du mal à accepter ce qu'il avait vu. Ce pouvait il que tout cela ne soit qu'une machination ou alors, sombrait  il dans la folie ?

– C'est pas possible.

Il prit l'appareil photo et regarda les poses. Il y voyait bien Igor, Lillith et lui posant devant la grande cheminée du bureau. Igor était au centre, lui sur la droite, une main posée sur le haut dossier et Lillith toujours aussi belle de l'autre coté.

Il était prêt de neuf heures du soir. Norbert se sentait nerveux dans l'attente de cette initiation.

On frappa à la porte.

– Oui !

La porte s'ouvrit et Norbert fut étonné de voir Eckart.

– Alors cher ami nous y voila !

Norbert s'était relevé, assis sur le bord du lit. Pour toute réponse, il fit un signe des mains les paumes vers le ciel.

Eckart portait un linge plié qu'il posa sur le lit.

– Passez cela et nous y allons !

Norbert se mit debout et déplia le tissu. c'était une sorte de robe de bure noire avec une capuche.

– Il faut être nu en dessous !

– Ah...

Dans un sourire gêné, Norbert se tourna pour se déshabiller et de passer le vêtement.

Eckart pianotait de ses petits doigts sur ses avants bras croisés sur la poitrine. Il portait toujours son énorme bague.

– Je suis prêt !

– Bien suivez–moi.

Ils descendirent les escaliers et passèrent de l'autre coté de l'immense bâtisse. Ils arrivèrent devant une porte close au bout d'un autre couloir.

– Maintenant abandonnez–vous à nous !

Norbert sentait une boule au creux de l'estomac. Eckart frappa la porte d'un coup sec avec une canne qui était posée à coté. Dans l'air, Il fit un geste avec la canne. Norbert le regardait angoissé.

La porte s' entre–ouvrit et une main passa une cagoule. Norbert essaya de voir à l'intérieure mais cela était impossible, il y faisait nuit.

Eckart se mit sur la pointe des pieds tendant la cagoule vers la tête de Norbert.

– Passez cela !

Norbert s'exécuta. C'était oppressant. Il entendit la porte s'ouvrir et un son se fit entendre. C'était une note, dans les graves, toujours la même.

Norbert était plongé dans le noir absolu. Il avait du mal à respirer, sa bouche étant en contact avec le tissu.

Eckart le guida en le poussant doucement.

– Avancez !

Norbert fit quelques pas et soudain la musique s'arrêta d'un coup. Sans savoir pourquoi, Norbert avait l'impression que des dizaines de personnes le regardaient. Quelqu'un toussa sur sa droite. Norbert tendait l'oreille.

 

*

 

La salle était presque ronde. En son centre, sur un dallage complètement noir, était dessinée une étoile rouge en mosaïque. Elle mesurait dans les deux mètres et possédait à ses pointes des sortes de fers fixés au sol. La salle aux murs et au plafond peints de noir était éclairée faiblement par des flambeaux. Il s'y trouvait une trentaine de personnes assises en cercle autour de l'étoile. Elles étaient toutes vêtues avec une longue robe noire et cagoule.

Eckart lui tenait le coude et il sentait la tension monter au fil des secondes.

Devant lui à quelques mètres, une voix coupa le silence. Il reconnut la voix d'Igor.

– Mon fils...Tu es venu à nous pour rejoindre cette ambitieuse quête de la lumière. Nous avons fait un pacte devant l'éternel !

Norbert sentait ses mains se tremper de moiteur.

– Par cette initiation sacrée, tu prends l'engagement solennel d'accepter désormais tous mes ordres et sollicitations. L'acceptes tu ?

Norbert voulu parler mais aucun son ne sortait de sa bouche.

– Allons détends toi ! lui dit Eckart à voix basse.

– Oui...

– Plus fort !

– Oui !

Igor leva les bras vers le ciel. Un rythme de tam–tam commença, d'abord assez lent. Eckart, le tira en avant par le bras. Ils firent le tour de l'étoile et chaque participant qui se trouvaient sur le premier cercle lui touchèrent le front.

Le rythme accélérait au fur et à mesure qu'il avançait. Après avoir fait un cercle complet, Eckart l'arrêta d'une main ferme. L'ensemble de l'assemblée entonna une phrase répétitive.

– Cernunos ! Cernunos ! Cernunos ! Cernunos !

Norbert était désorienté comme aspiré dans une ronde sans fin. Le tam–tam se faisait encore plus présent frappant plus fort et plus vite. Il se sentait entrer dans une sorte de transe. La pression à ses tempes était à son maximum et il lui semblait quitter la réalité pour un monde lointain.

– Cernunos ! Cernunos ! Cernunos ! Cernunos !

La voix d'Igor résonna dans ce brouhaha.

– Allongez le !

Les voix s'interrompirent et ce fut le silence coupant et pesant.

Norbert sentit des mains fortes le tirer à terre. Il se laissa faire et se retrouva allongé, les bras et les pieds formant une étoile.

Quelqu'un le maintenait à terre. C'était comme ci un poids énorme pesait sur lui. Il ne pouvait plus bouger.

Une main lui saisit le poignet et il se passa un instant avant qu'il ne comprenne que cette main l'avait menotté au sol.

Il tenta de se débattre mais c'était impossible. D'autres mains le maintenaient cloué au sol.

– Allons acceptes ! lui dit une voix nerveuse et froide.

Norbert avait la tête qui lui tournait. Il suffoquait d'essayer de se débattre. Il sentit son autre main entrer dans les fers, puis ce fut le tour des pieds.

Il sentait le froid du carrelage sur son dos et soudain son corps se détendit d'un coup. Il se sentait comme tomber en syncope.

– Tu m'appartiens !

Norbert se sentait mal, au bord de l'asphyxie. Il avait presque l'envie de vomir.

Les voix reprirent dans l'obscurité.

– Cernunos ! Cernunos ! Cernunos ! Cernunos !

Le tam–tam scandait un rythme haché et Norbert avait de plus en plus de mal à demeurer conscient de ce qui se passait. Il commençait à se voir enfermé dans une bulle flottant dans le noir de l'espace.

Soudain une main ouvrit le pan de sa robe de bure, dévoilant son sexe à l'assemblée.

Il secouait la tête en criant mais rien n'y faisait. Une main s'activait sur lui.

– Ton âme est mienne !

L'assemblée s'était levée toujours cagoulée. Les membres levaient les mains vers le ciel.

– Cernunos ! Cernunos ! Cernunos ! Cernunos !

Quelqu'un alluma un produit qui format un cercle de feu autour de l'étoile. Il y posa alors à l'intérieur six bougies rouges.

Le sexe raidit, Norbert sentit une femme s'empaler sur lui dans un va et vient qui suivait le rythme du tam–tam.

Dans l'exaltation, les voix scandaient encore plus fort :

– Cernunos ! Cernunos ! Cernunos ! Cernunos !

D'un coup, on lui retira la cagoule et sa tête cogna le sol. Son coeur fit un bond et il sentit comme quelque chose entrer à l'intérieur de sa poitrine. C'était une sorte de présence qui l'envahissait sournoisement. Devant lui, à quelques centimètres de son visage, dans un  mouvement de possession extatique, Lillith s'activait sur lui.

Il se sentit entrer dans une excitation qu'il n'avait jamais connue. Le plaisir lui vint d'un coup alors que le tam–tam s'arrêta net ainsi que les psalmodies.

– Désormais je suis en toi comme tu es en elle !

Igor était debout à quelques centimètres du couple enlacé. Il avait à la main un épais couteau à lame courbe. Lillith se leva d'un coup regardant Norbert gisant au sol.

Après le plaisir, la peur contrôla l'esprit de Norbert. Ses yeux ne pouvaient quitter la lame qui s'approchait irrésistiblement de lui. Allait il être tué ?

Dans un geste réflexe, il se débattit mais ses membres étaient toujours fortement fixés au sol. Ses poignets étaient douloureux et il sentait les menottes lui lacérer la peau.

Igor méthodiquement, s'approchait de lui. Au fur et à mesure, Norbert sentait un poids lui peser fortement à la place du coeur. Il était terrorisé.

Igor, de la pointe de la lame, lui dessina une étoile sur la poitrine, lentement, très lentement.

Norbert sombra dans l'inconscience.

– Et maintenant le dernier acte... dit Igor dans un rictus diabolique.

 

*

 

Norbert se réveilla d'un coup. Il se trouvait allongé au centre de son appartement.

Depuis combien de temps il était allongé là, il n'en avait aucune idée. Il avait du mal à fixer ses derniers souvenirs qui revenaient à son esprit comme un rêve éveillé.

Sa valise était posée à coté de lui. Courbaturé, il se leva. Il regarda la pendule. Il était le milieu de la matinée et deux jours s'étaient passés.

– Bon Dieu je meurs de faim et de soif.

Il se dirigea vers la cuisine pour manger un bout de gâteau et un café.

Soudain il se rappela les photos. Il lâcha son déjeuner pour ouvrir sa valise. Posées sur le dessus de ses affaires, Il y avait une enveloppe. Il l'ouvrit.

Elle comportait les plusieurs photos prises à Venise. Il retourna manger, posant les photos a coté de son bol.

– Mais alors pourquoi suis–je ici ?

Il commençait de se remémorer son initiation et se déplaça dans la salle de bain afin de voir s'il avait été blessé d'une quelconque façon. Il n'y avait rien.

– Alors pourquoi ?

Le téléphone sonna.

– Allô salut Monsieur le touriste !

C'était Arnaud.

– Alors on a donné du grain aux oiseaux ?

– Oui en quelque sorte...

– Ça va ?

– On peut le dire comme ça.

– Que veux tu me dire par là ?

– Eh bien... je fini par me demander si j'y suis allé...

– Quand je te dis que tu ne tournes pas rond en ce moment.

– Ça va, ne me ressort pas ton laïus !

– Tu ne te rappelles de rien ?

– Si, mais je n'en suis même pas sur, c'est tellement...

Il se ravisa d'un coup, se rappelant qu'il ne devait parler sous aucun prétexte.

– Tellement ?

– Je ne sais pas. Je me sens bizarre.

Il prit une photo en main.

– Tu dois avoir raison. Écoute je te propose que l'on prenne quelque temps de vacances.

– C'est à dire ?

– C'est à dire qu'on suspend nos recherches.

– Mais...

– Non, fais moi confiance, pour l'argent ça roule !

– Bon, après tout, c'est toi qui dirige.

Il posa la photo.

– Merci de ta compréhension.

– Ce n'est rien, mais fais–moi plaisir.

Norbert croqua un bout de gâteau.

– Moui...

– Va consulter quelqu'un rapidement.

– Promis.

Il avala son bout de gâteau.

–Attend mon appel pour repasser au labo, O.K. ?

– Bien Monsieur. Tiens au fait, tu es très photogénique !

– C'est à dire...

– Que tu fais la une du magazine sciences alternatives.

C'était grâce à Marlène Larzac.

– Et bien !

– Bon, je dois te laisser j'ai un rencard...

– La petite blonde.

– Yes sir !

– O.K. on fait comme cela !

– Bye !

Arnaud raccrocha et Norbert en profita pour gober un nouveau morceau de gâteau.

Il reprit le combiné et composa un numéro.

– Bonjour je voudrai prendre rendez–vous avec le docteur Tazi...

 

*

Avant son rendez–vous, Norbert était passé au labo. Il avait allumé l'ordinateur qui gouvernait le L.U.X. Les programmes défilaient devant ses yeux. Il s'arrêta sur les clés logarithmiques. Il avait trouvé.

Il enfila le C.D. dans le compartiment et appuya sur la touche pour copier les fichiers. Une fenêtre s'ouvrit et la copie commença.

Il tapota des doigts sur le bureau quelques instants, le temps de la copie.

Le tiroir s'ouvrit, les programmes étaient copiés.

Il revint dans le programme principal et sélectionna un ensemble de lignes.

L'ordinateur afficha un message pour savoir s'il voulait effacer les programmes sélectionnés.

Il bougea le curseur sur OUI et appuya.


En quelques secondes le programme du faisceau fut effacé. Le CD était maintenant le seul endroit où se nichaient les informations vitales pour pouvoir se servir du L.U.X.

 

*

 

– Ainsi, vous êtes tombé dans le piège...

– Oui. J'avais perdu pieds, ivre de désir et de pouvoir. Je les sentaient monter en moi, m'imprégner, me polluer mais c'était plus fort que moi. J'avais eu ce que je voulais mais je n'en était pas rassasié, je la voulais encore et encore...

– La femme, cette Lillith ?

– Oui c'était comme une obsession qui me poursuivait.

– Vous étiez ferré comme un petit poisson.

– Pire je ne m'appartenais plus.

– Cela me rappel la Prière de Jonas du fond de l'abîme, dans le ventre de la baleine.

Le prêtre en récita lentement un passage.

 

Tu m'as jeté dans le gouffre
au coeur des océans
où le courant m'encercle ;
toutes tes vagues
et les lames déferlent sur moi.


*

 

 – Bonjour, je suis Monsieur Lebatelleur, je vous ai appelé.

La femme leva nonchalamment les yeux de son pupitre. Elle les replongea dans un gros agenda où le nom de Norbert apparaissait.

– Oui un instant.

Elle décrocha son téléphone un peu sale.

– Oui, Monsieur Lebatelleur est arrivé. Entendu.

Elle raccrocha.

– Monsieur Duvernois arrive.

– Merci.

Norbert fit quelques pas devant le guichet alors qu'une vieille dame venait y poser quelques espèces.

Une porte s'ouvrit au fond de la banque dans l'axe de Norbert.

Elle était presque dissimulée derrière des plantes grasses.

Un homme de stature plutôt petite lui fit un signe. Il s'approcha.

– Je suis Monsieur Duvernois, veuillez me suivre...

– Bien...

 Il se dirigeait d'un pas rapide vers cette porte encore ouverte.

– C'est par là !

Ils descendirent un petit escalier dont les marches étaient en marbre et arrivèrent devant une lourde porte à barreaux.

– Voila, je vous ai préparé votre coffre. C'est le 9669.

Il tira une clé de sa poche.

– Sacrée salle...

Norbert remarqua que cela n'était pas une clé ordinaire.

– Oui c'est vrai.

Il ouvrit la lourde porte faisant face à deux longues rangées de coffres.

– Ici à l'intérieur, vous avez un petit local pour votre discrétion.

Norbert regardait les cameras qui surveillaient en permanence la salle des coffres.

– Bien !

Il fit un pas en avant.

– Quand vous avez terminé, vous sonnez et je viens vous ouvrir.

– Et si vous perdez la clé ?

L'homme le regarda se demandant s'il blaguait.

Norbert entra à l'intérieur du saint des saints. Cela lui faisait étrange car il n'avait vu cela qu'en film. L'homme s'éclipsa.

– A tout à l'heure...

Il pénétra dans une petite pièce totalement close. Un néon vibrait au plafond et cela faisait ressortir le silence oppressant de cette pièce. Sur une table en fer, un cassier l'y attendait posé, avec une clé. Il s'approcha de la table, son coeur battait un peu plus vite.

– Bon...

Il tira de sa poche le chèque. Il le regardait, plongé dans des interrogations sans fin. Il sortit ensuite le CD rom et les photos prises à Venise. Il en garda deux ou trois dans sa poche. Il rabattit la façade du coffre et le ferma avec la clé.

Il posa la main une dernière fois sur le coffre le regardant comme on regarde un objet précieux.

– C'est sans doute le prix à payer...

 Il sonna. Le silence demeurait complet.  Il s'assit sur le bord de la table de fer qui semblait fixé au sol. Sans trop savoir pourquoi, cela lui évoquait son initiation. Quelques instants plus tard, Il y eut un bruit de clé dans la serrure de la grille principale. l'employé était de retour.

– Ça y est, vous avez fini ?

– Oui merci.

– Bien, nous allons procéder à la mise en place du coffre.

Norbert se leva.

– Entendu.

– Vous n'avez rien oublié ?

Norbert le regarda.

– Non tout est là.

– Dans ce cas...

 Il souleva le lourd coffre, le gardant horizontalement. Norbert suivit l'employé de banque. L'homme s'immobilisa quelques mètres plus loin. Il leva le coffre un peu au–dessus des ses épaules et il le glissa dans une rainure prévue à cet effet.

– Je dois dire que je suis assez impressionné !

On entendit un lourd clic. Le coffre était maintenant totalement solidaire du reste de la machinerie. Il lui tendit la clé.

– Merci.

– Voila, votre coffre est sécurisé.

L'homme se dirigea vers la porte à barreaux. Norbert se dit que peut être quelqu'un le regardait derrière la caméra de surveillance.

Il s'approcha lui aussi et l'homme ferma la lourde porte.

– Et voila...

Norbert demeurait silencieux et suivait l'homme dans l'escalier de marbre.

– Encore une dernière formalité...

Ils s'arrêtèrent dans un bureau se trouvant à l'arrière de la banque et qui n'avait aucun vis à vis avec la salle des guichets.

– Je vais vous demander une petite signature ici, simplement pour confirmer votre location de coffre.

L'homme sortit un cahier à souches et montra du doigt un emplacement.

Norbert signa.

 

*

 

Il regarda sa montre, il était en avance. Le boulevard était toujours encombré d'un nombre incroyable de véhicule pour cette heure de la journée. Il avait hélé un taxi à la sortie de la banque, préférant une balade en taxi que le métro.

– Que ce passe t il ?

Il regardait par–dessus l'épaule du chauffeur. La route était complètement bloquée.

– La grève des transports en commun !

Le chauffeur klaxonna. Et il lança :

– De toute façon tant que l'on aura ce gouvernement !

Il mâchouillait une sorte de cure dents.

– Tous des bons à rien à part nous bluffer avec leur politique.

Norbert s'approcha de l'oreille de l'homme.

– Imaginez que tout à coup quelqu'un vous transporte dans un monde paradisiaque, sans problème, sans violence, vous seriez partant ?

– Un peu mon neveu !

Il klaxonna de nouveau.

– Mais il faudrait aussi qu'il n'y est pas d'impôts ! parce que c'est dingue ce que l'on peut leur lâcher à ces fumiers du gouvernement !

Norbert s'appuya des coudes sur les reposes têtes.

– Je suis sur qu'un jour cela arrivera...

Il regardait par la vitre.

– Vous rêvez ! on est juste bon à payer leurs trains de vie !

Son regard revint vers le conducteur.

– Des esclaves je vous dis ! comme au temps des Romains !

Norbert sourit.

– On est presque arrivé non ?

– Oui presque.

Norbert attendit un instant, fixant des yeux les véhicules à l'avant. Le chauffeur reprit :

– Regardez, moi je bosse du matin au soir comme un âne et pour quoi ?

Il lâcha le volant.

 – Pinuts !

Norbert se dit que dans le monde, des milliards d'êtres vivants dans le cauchemar quotidien, étaient prêt à recevoir les effets du L.U.X.

– Tu leur amèneras la libération... se dit il.

Cependant sans trop savoir pourquoi, Norbert avait un étrange pressentiment...

La limousine redémarra, suivant très doucement le cortège de véhicules qui s'égrenait le long du boulevard.

– Nous sommes presque arrivés.

Norbert ouvrait déjà son portefeuille.

– Oui.

*

 

Le taxi arriva à destination. Le conducteur se gara en double file amenant un concert de klaxons.

– Ouais ça va, deux secondes !

Il se tourna vers Norbert qui lui tendait un billet.

– Merci.

Il fouilla dans sa poche et lui rendit la monnaie.

– Gardez tout !

Norbert rempochait son portefeuille.

– Ça, au moins, ils me le gauleront pas !

Norbert tapota l'épaule du chauffeur.

– Merci à bientôt !

– A bientôt ?

 

*

 

Norbert était déjà sorti et il s'éloignait de bon train en direction des immeubles haussmaniens. Il passait devant les boutiques et regarda sa montre. Il avait encore cinq bonnes minutes avant son rendez–vous.

– Je me sens calme et tranquille. Se dit il.

Le boulevard était bercé par un bruit incessant. Un timide soleil se faisait voir et chauffait le dos de Norbert. Pendant un infime instant, il eut une vision fugace de son initiation. Il revoyait Lillith une fois de plus.

Il serra la clé du coffre qu'il gardait au fond de sa poche. Peut être pour se protéger de Monarque, il avait décidé de faire disparaître le noyau dur du L.U.X.

L'immeuble du Docteur Tazi n'était maintenant plus qu'à quelques encablures. Il avançait d'un pas régulier frôlant le mur.

– Lucifer est devenu Satan...

Sa conversation lui revenait par bribes. C'était comme s'il vivait une amnésie après un accident. Que s'était il passé à la fin de cette satanée initiation ?

– La lumière est devenue obscurité...

Il sonna et poussa la porte cochère. Puis, comme à son habitude, il prit l'ascenseur.

Sur le palier le Docteur Tazi se tenait à coté de la porte d'entrée, maintenant d'une main la poignée.

– Bien, on se revoit dans une semaine...

L'homme à qui il parlait avait le dos courbé et les épaules rentrés. A son arrivé, il se poussa d'un pas de coté laissant entrer Norbert.

– Bonjour, je suis à vous dans un instant.

Norbert s'installa dans la salle d'attente. Il ne pouvait entendre la fin de la conversation qu'avait le Docteur avec son patient.

Le Docteur Tazi tardait un peu. Norbert se leva et se plaça devant la fenêtre afin de regarder la rue et son cortège de véhicules. D'un geste soudain il ouvrit la fenêtre. Il manquait d'air.

Il se plaça tout au bord de la fine rambarde ciselée. Il regardait la rue, il regardait la ville, il regardait le monde.

– Bientôt tu seras à moi !

Une voix venait de s'élever dans sa tête, une voix à laquelle il ne pouvait résister.

– Monsieur Lebatelleur ça va ?

Le Docteur était là, au milieu de la petite salle. Il cachait sa peur de voir Norbert se défenestrer. Lentement Norbert se tourna.

– Oui très bien.

Quelque chose avait changé dans le regard de Norbert Lebatelleur.

– On y va ?

– Oui j'ai hâte !

Norbert entra et s'assit de façon très décontractée.

– Alors, comment allez–vous depuis notre dernier entretien ?

– Très bien, je pense avoir trouvé la lumière qui me manquait...

– Dites m'en plus !

Norbert s'étonna de lui raconter la presque intégralité de son histoire à Venise. C'était plus fort que sa volonté de se taire. Ce n'était pas lui qui parlait mais cette voix, d'un ton monotone, qui lui martelait les tempes.


Le docteur Tazi comme d'habitude notait, relevant parfois la tête.

Le regard de Norbert s'arrêta un instant sur un chandelier posé dans le cabinet. A coté se trouvait une sorte d'ouvre lettres à la forme d'un Krill Indien.

Il revit dans un nouvel éclair Igor s'approcher le couteau à la main.

Le docteur profita de cette interruption pour demander :

– Mais vous, pensez–vous que tout cela ai été la réalité ?

Norbert fit la moue.

– Votre sentiment ? reprit le docteur.

Norbert passa la main dans sa poche intérieure et sortit lentement une enveloppe.

– Voici la preuve !

Il lui tendit.

– Satan existe je l'ai rencontré !

Le docteur ouvrit délicatement enveloppe. Il en sortit deux photos.

– Vous voyez cet homme et cette femme, ce sont eux !

Il opina sans répondre.

– Si vous êtes engagé dans cette histoire pourquoi ne pas faire éclater cela dans les médias ?

Norbert se redressa. La voix qui le faisait parler comme un automate avait caché tout ce qui était en rapport avec le plan de lancement du L.U.X. Dans son fort intérieur, il luttait contre lui même mais n'arrivait pas à reprendre le dessus sur sa conscience.

Il se voyait comme un acteur dans une pièce de théâtre, récitant un texte appris par coeur, devenu comme une seconde nature. Quelque part, il sentait que cette présence jubilait de voir un psychiatre ne s'apercevoir de rien. C'était comme un jeu d'échec mental.

– C'est impossible, qui s'intéresserait à l'histoire d'un pauvre fou ?

Norbert croisa les bras.

– Mais rien ne dit que vous êtes fou, c'est votre interprétation de la chose.

Il le regarda fixement alors qu'il continuait de coucher quelques lignes sur le papier.

– Si vous le dites...

D'un trait rapide, le docteur nota sur son bloc :

 

distorsion de la réalité, fabulation de personnages ayant existé. à voir...



 

– Depuis notre première rencontre, j'ai l'impression que vous doutez de ce que je vous dis. Je vois bien derrière votre air poli que n'acceptez pas l'éventualité que quelqu'un puisse vivre quelque chose de non normé par la psychiatrie.

– Non pas du tout...

Il leva la tête.

– Alors,... êtes vous prêt à accepter que le monde ne puisse pas être comme vous le voyez ?

– Oui.

– Vous êtes–vous déjà demandé si vos patients ne voyaient en fait ce que vous, trop aveugle, vous ne pouvez voir ?

– Cela dépasse le cadre de notre entretient.

– Non !

– Si !

Norbert secoua la tête.

– La science ou, ce quelle se prétend être, doit toujours avoir le dernier mot...

Il était ironique.

– Ce n'est pas la question, bornons–nous à vos dérives !

– Vous voyez, vous affirmez que je dérive.

– Excusez–moi je n'ai pas utilisé le mot adéquat...

Norbert le fixa dans les yeux.

– Non... vous vous mentez, vous me mentez. Vous avez dit ce qu'au fond de vous, vous pensiez depuis le premier jour.

Visiblement, le docteur Tazi semblait irrité. Il posa assez fortement son stylo sur son bloc.

– Écoutez, si vous voulez vraiment savoir ce que je pense, alors je vais vous le dire d'homme à homme.

Il s'interrompit un instant. Norbert continuait de le fixer. Sa boule recommençait de lui serrer l'estomac et ses mains commençaient de trembler comme quand il avait froid. Il serra les dents et avança imperceptiblement le menton en direction de cet homme devant lui.

– Allez–y, libérez vous !

– Je pense en effet et cela depuis le début que vous êtes le meurtrier de votre famille, mais ici en France on ne peut mettre les gens dangereux en prison sans preuve.

– Allez–y, continuer...

Norbert sentait sa voix intérieure prendre du plaisir à entendre une telle chose.

Je vais demander à la justice de revoir votre cas, je suis désolé mais je ne peux

déontologiquement  pas prendre le risque de vous laisser recommencer. Votre cas semble se détériorer.

Dans un rictus, Norbert avança la main vers le bureau. Il caressa doucement sa surface douce et froide.

– Vous avez un beau bureau, un beau chandelier...

– Quel est le rapport ?

– Aucun.

Norbert revint sur lui.

– Donc... tout ce que j'aurai vécu ne serrait que fantasmes.

– Je le pense.

– N'avez–vous jamais eu l'idée de vous abandonner au mal ?

Le docteur Tazi ne répondit pas, touchant anxieusement le capuchon de son stylo.

– Je suis sur que si...Derrière votre image bien policée, se cache comme dans tout être humain, un animal ivre de pouvoir, de plaisir, de folie, pouvant détruire comme il crée, se croyant à l'image d'un Dieu, tout puissant...

 – Mais...

– Je suis à l'aube de lancer une nouvelle ère où les gens comme vous disparaîtront dans une conscience globale, où il n'existera plus la souffrance.

Norbert sentait une exaltation l'envahir, il était comme un orateur devant une foule. Il se leva ouvrant ses mains d'un geste d'offrande vers le docteur.

– Je vous apporterai la libération de ce que vous redoutez tant, celle de la mort elle même !

Le docteur recula légèrement se collant sur son dossier. Il redoutait un coup car il voyait maintenant cet homme se transformer à vue d'œil devant lui.

– Je ferai émerger le règne de Satan ! le porteur de lumière !

Lutant contre sa peur, le docteur se leva doucement afin de ne pas provoquer de mouvement d'humeur.

– Tenez... prenez ce médicament pour vous calmer.

– Je n'ai que faire de vos médicaments, ne voyez–vous pas cette lumière intense se répandre dans cette pièce ?

Le docteur bredouilla un faible :

– Non...

– Vous avez peur docteur. Je sens votre peur. Vous êtes comme un animal blessé qui attend le coup de grâce...

Norbert se déplaçait d'un coté à l'autre de la pièce, empêchant ainsi toute retraite. Le docteur Tazi se tenait prostré derrière son bureau.

– Allons calmez–vous Norbert !

– Mais je suis calme docteur, je suis calme...

– Reprenons, expliquez–moi de nouveau ce que vous comptez faire.

Il essayait de temporiser en espérant que la crise passe.

– Puisque vous voulez tout savoir, je vais tout vous dire...

Le téléphone sonna.

– Excusez–moi.

– Ne décrochez pas !

– Mais...

Norbert frappa du plat de la main sur le bureau faisant sursauter le docteur.

– Aujourd'hui c'est vous qui écoutez.

André Tazi se laissa tomber dans son fauteuil, mort de peur. Il connaissait les dangers de contrarier un patient en crise. il devait agir avec prudence.

Le téléphone continuait de sonner.

– Vous qui voulez libérer les hommes et les femmes de la souffrance, laissez–moi répondre, c'est peut être urgent.

– Elle attendra... c'est sa destinée.

– Qu'est–ce que pour vous la destinée ? laisser les gens souffrir ?

Il avait saisi une gomme et jouait avec essayant ainsi de reprendre de l'aplomb.

– Que connaissez–vous à la destinée ?

Il s'immobilisa, toujours debout.

– Croyez–vous par exemple que l'arche d'alliance puisse exister ?

– Je ne vois pas le rapport entre arche d'alliance et destinée.

Norbert, en quelques mots lui raconta la descente dans la cave où il avait vu l'arche. Il se rendit compte que plus il parlait et plus les souvenirs lui revenaient.

– Norbert, je veux bien tout ce que vous voulez mais ce n'est pas possible.

– Pourquoi ?

– L'arche n'existe pas c'est un mythe !

– C'est peut être un mythe pour vous mais je l'ai vu elle était là devant moi. jamais je n'ai vu quelque chose d'aussi impressionnant.

– Norbert... je dois vous dire quelque chose...

– Je vous écoute.

Le téléphone ne sonnait plus et la pièce était livrée à certains silences plus que pesant.

– Sur vos photos...

– Oui.

– Il n'y a personne.

– Personne ?

Norbert fouilla dans sa poche et ressortit ses clichés.

– Regardez–vous n'y voyez personne ?

Le Docteur regarda encore.

– Non, il n'y a personne...

Norbert regardait la photo. Il y voyait bien Igor, Lillith et lui même devant la cheminée.

– Je comprends...

– Quoi ?

– Vous en faites partie ?

– Je ne comprends pas...

– Ne faites pas l'innocent !

– Non je ne comprends pas !

– Vous faites partie de Monarque.

– Mais non, je vous l'assure.

Un long instant passa et on n'entendait que le vrombissement de la ville à travers les fenêtres à double vitrage.

Il replaça la photo dans l'enveloppe.

– Vous faites partie de Monarque, et vous essayez de me déstabiliser.

La voix dans sa tête s'était un peu estompée mais il n'arrivait toujours pas à reprendre le cours de ses pensées. Il se voyait parler, sans pouvoir pour autant maîtriser ses paroles.

Norbert s'assit dans un des fauteuils. Le docteur Tazi n'osait pas faire le moindre geste. Il s'essaya tout de même un :

– Ça va Norbert ?

– Oui, vous qui essayez d'entrer dans ma conscience, vous devez le savoir...

– Écoutez...

– Mais je ne fais que cela depuis des années.

Norbert voyait la pièce inondée de lumière. Il avait l'impression que les murs disparaissaient pour laisser entrevoir des prairies verdoyantes. La silhouette du Docteur était de moins en moins réelle et semblait n'être qu'une ombre dans un paysage de couleurs resplendissantes.

Norbert leva la main pour faire taire le psychiatre.

– Écoutez, vous n'entendez pas ?

– Non, quoi ?

– La bas près de la fontaine.

Il désignait un coin de l'appartement.

– Non je n'entends rien.

Le docteur avait subitement décidé de jouer le jeu et d'éviter ainsi tout mouvement d'humeur. Il comptait ainsi attendre que son patient revienne à la réalité.

– Regardez ces oiseaux...

– Et bien ?

– Bientôt ils connaîtront la paix éternelle...

Il s'interrompit un instant.

– Je vous le dis en vérité, bientôt l'avènement de la lumière salvatrice !

 André Tazi s'approcha de lui, rassemblant toutes ses forces. Il devait abréger cette situation avant quelque passage à un acte démentiel.

– Stop Monarque !

Il s'arrêta net levant les mains dans un geste de défense.

Norbert s'était levé d'un bond. Son mal de crâne était revenu d'un coup et il sentait son flux sanguin accélérer dans ses veines.

La voix était toujours là, bien présente, mais provenait maintenant de l'intérieur de la porte. Norbert s'apercevait que quelque chose n'était pas normal mais il était complètement emporté par sa démence.

– Là elle est là !

– Qui donc ?

– La voix elle est dans la porte !

– Mais que dit elle donc ?

Norbert décrivait parfaitement un phénomène schizophrène aigu.

– Vous voulez vraiment le savoir ?

– Oui.

– Elle me dit que vous devez mourir, Monarque doit disparaître, Yahvé doit disparaître ! Cernunos ! Cernunos ! Cernunos ! Cernunos !

 

*

 



Le prêtre commençait à avoir un peu froid. Il se dit que s'il avait sut, il aurait prit de quoi se couvrir plus. La confession qui généralement se bornait à quelques minutes allait là, donner dans la longueur.

– Manifestement vous étiez sous une forme de possession.

Après avoir douté dans les premiers instants, il commençait à être réellement intéressé. Si cet homme lui disait la vérité, il y avait de quoi méditer pour le reste de sa vie.

– Plus que ça mon père, un véritable objet.

Le prêtre regarda sa montre. Cela faisait déjà plus d'une heure qu'il écoutait le récit de cet inconnu.

*

 

Le champ comme à l'accoutumée était beau. Quelques vieux arbres noueux  bordaient la partie gauche. Une petite rivière le traversait. Une petite rivière dont Norbert entendait le doux bruit. Une rivière qu'il connaissait bien. Au loin, très loin, le son de cloches lui parvenait. C'était le même son qu'il entendait dans sa jeunesse quand il partait en vacances avec ses parents. Parfois il était livré à lui même et se promenait dans les champs et les bois alentours. Il aimait ces moments ou il se trouvait seul avec la nature. C'était pour lui comme une mise à l'unisson avec le monde, le cosmos dont il était fou.

Parfois il avait la chance de tomber sur des nids de fourmis. Il aimait y passer des heures à les regarder, jetant dessus des brindilles afin de voir leurs réactions.

– Peut être me prennent elles pour leur Dieu ?

C'était une idée qu'il lui revenait à chaque fois quand il les regardait.

 – A quoi pense une fourmi ?

Soudain, au milieu de ce champ odorant était apparu un animal étrange. Il ne le reconnaissait pas. Il le regarda, d'abord intrigué. Il s'était levé pour lui barrer le passage.

– Mais que dit elle donc ?

Cet animal parlait. Soudain Norbert vit ses formes se transformer en une chose sans forme mais tellement inquiétante.

– Tu dois disparaître !

– Non, ne faites pas ça !

Saisissant un bout de bois qui traînait non loin sur une haute pierre, il chargea la pointe vers l'avant.

– Non pitié !

Il sentit la pointe pénétrer la bête et un cri empli le silence du champ. Un cri qui résonnait à l'infini dans le ciel azur.

Il courait afin de fuir cette sombre et monstrueuse forme qui gisait à terre. Petit à petit les images autours de lui changeaient. Des bois, il apparaissait une rue, sous un beau soleil.

Les contours de l'une laissèrent la place aux contours de l'autre, petit à petit. Norbert arrêta sa course. Il était maintenant assez loin pour ne pas être rattrapé par la chose. Il était en sueur comme s'il avait couru des heures. Il s'arrêta, posant sa main contre un mur afin de reprendre son souffle. Son coeur battait extrêmement fort, il n'en pouvait plus.

– Bon Dieu, je suis où ?

Le bourdonnement de la rue lui enserrait les tympans. Un sifflement continuait de lui vriller le crane.

Il fouilla dans sa poche et sortit fébrilement ses cachets de leur emballage. Il les porta à la bouche. Des passants le regardaient sans intervenir. Il était seul.

– Tu m'appartiens !

Il se retourna. Il n'y avait personne.

– Je suis là !

Il fit un tour sur lui même.

– Non je suis là en toi, à jamais, tu es à moi !

Il croquait nerveusement ses cachets.

– Je l'ai tué ! ne le craint plus !

– Qui ? dit il à voix haute.

– Le psy ! Si tu n'obéis pas je te ferais pareil...

Norbert vit comme un éclair lui percer la conscience. Il revivait en un instant la fin de son initiation. Tout le passage qu'il ne parvenait pas à se remémorer.

Il voyait Igor s'approcher de lui. Puis, de dessiner une étoile sur sa poitrine alors que les participants laissaient tomber leurs robes de bure. Norbert les voyait, ils étaient tous nus. Il ne comprenait pas, ou ne comprenait que trop.

Igor s'allongeât sur lui. Il était toujours maintenu sur le sol et il tournait le visage pour éviter ces deux yeux qui arrivaient prêt de son visage.

– Maintenant tu m'appartiens !

Norbert sentait un poids énorme entrer dans sa poitrine. Petit à petit, il sentait son moi disparaître et laisser la place à l'âme de cet homme allongé sur lui.

– Non sort de moi ! hurla t il.

Eckart était là applaudissant alors que le tam–tam reprenait et que les invités commençaient à s'enlacer.

– Non, non !

Il sentait sa résistance tomber.

La joue contre le sol froid de la cave, Norbert vit Lillith, seule, debout, le regardant. Ce fut comme si soudainement sa vue s'était amplifiée. Il la voyait pleurer.

– Cernunos ! Cernunos ! Cernunos ! Cernunos, Yahvé doit disparaître !

 

*

 

Paris grondait toujours et Norbert demeurait sur un bout de trottoir complètement hébété comme à chaque fois.

Sans doute par l'effet de ses médicaments fortement dosés, la voix et le sifflement avaient tous deux disparus.

Il reprenait pieds petit à petit dans la réalité quotidienne.

– Que fais tu fais Monsieur ?

C'était une petite fille qui avait au plus une dizaine d'année. Elle était d'un teint brunâtre, les yeux en amendes avec de beaux cheveux d'un noir profond lui tombant sur le visage.

Norbert ne l'avait pas entendu arriver. Il se tourna vers elle d'un geste plein d'affection. Quelque part, elle lui rappela sa fille disparue.

– Je prends l'air, j'en ai besoin !

– T'as mal ?

– Non je vais bien... je vais bien.

– T'es sur, tu as une drôle de tête ?

– Oui j'ai eu peur simplement !

Norbert essayait tant bien que mal d'abréger la conversation. Il se sentait encore vacillant.

– Je crois... dit t il.

– Je crois qu'il y a la bas derrière cette porte, tu la vois, un gros monstre...

Elle rit.

– Mais non ! ma maman m'a dit que ça existait pas les monstres !

Il la regardait en souriant.

– Je crois que tu as raison, je suis un gros bêta !

– Oui je crois ! au revoir gros bêta !

Elle s'enfuit en sautillant comme sur une marelle invisible.

Norbert accusa un léger soupir.

Il se revoyait entrer dans le cabinet du docteur puis après, c'était le blanc complet. Il fouilla dans sa poche. L'enveloppe avec les photos ne s'y trouvait plus.

– Non...

Il vérifia de nouveau, passant toutes les poches en revue.

 – Où sont elles ?

Il se sentait s'énerver.

Il regarda encore une fois pour être sur mais il dut se rendre à l'évidence. Il les avait laissés chez le psychiatre. Il devait y retourner. Tout en marchant dans la direction du cabinet qui se trouvait à quelques rues, il prit son téléphone portable.

Il composa le numéro. Cela sonnait dans le vide.

Il essayait une fois de plus de se rappeler de sa visite chez son Psy mais rien n'y faisait c'était un flou complet. Il accélérait le pas comme poussé par un pressentiment.

La scène de  la rue semblait s'intensifier, s'accélérer. Il marchait de plus en plus vite. Il recomposa le numéro.

– Rien !

Cela sonnait toujours dans le vide. Enfin il arrivait sur le boulevard. Il y avait pas mal de monde. Norbert écartait la foule bousculant de ci de là des personnes et élevant ainsi quelques injures mais il ne les entendait pas tellement il était obnubilé.

Il monta quatre à quatre les marches de l'escalier qui menait au cabinet. Pour une fois, il n'avait pas pris l'ascenseur.

Il arriva sur le palier complètement essoufflé et il attendit un instant que son coeur se calme pour entrer. La porte était entre–ouverte. Les mains moites, il poussa la porte.

– Docteur Tazi ?

La salle d'attente était plongée dans un silence total. Peut être était il au téléphone dans son bureau.

– Il y a quelqu'un ?

Il entra.

Il repoussa légèrement la porte derrière lui comme pour empêcher l'accès à des curieux mais il n'y avait personne dans l'escalier.

– Docteur Tazi ?

Il frappa à la porte du cabinet.

Soufflant tout l'air qu'il avait dans les poumons il reprit un large souffle. Sa main se posa sur la poignée de la porte. Il la tourna et entendit le petit clic de la serrure. Il ouvrit de quoi passer la tête et il regarda à l'intérieur.

Ce qu'il vit l'effraya de stupeur. Devant lui, allongé, les bras et les pieds formant une étoile sur le tapis, se trouvait le docteur Tazi. Il avait le coupe papier en forme de Krill enfoncé dans le coeur. A coté de lui les bougies étaient posées allumées. Une large tache de sang recouvrait la poitrine de l'homme et cela avait coulé sur le tapis. Autour de lui, il y avait un cercle fait sommairement avec la terre des pots de fleurs. Norbert mit la main devant la bouche pour ne pas crier et pour se boucher le nez de cette odeur insupportable. Il se revit un instant  trois ans dans le passé quand il était rentré chez lui.

– Alors c'est donc moi...pensa t il.

Son regard se posa sur le bureau. Il vit l'enveloppe. Contournant le corps inerte, il ne put s'empêcher d'avoir un haut le coeur. Il saisit l'enveloppe et vérifia son contenu. Tout était là.

Son regard revint sur le corps et sur les bougies allumées qui se trouvaient autours de lui.

– L'initiation...

Il prit peur. Ses mains tremblaient.

Peut être un voisin l'avait il entendu...

Il mit d'un geste vif l'enveloppe dans sa poche. Il ne pouvait même pas effacer les empreintes qu'il avait du laissé un peu partout. Il fallait fuir et préparer un plan de défense. Une fois de plus, il allait se retrouver devant la justice et cela empêcherait le lancement du L.U.X.

Il s'avança en courant vers la sortie.

– Il ne faut pas qu'ils m'attrapent !

Il tira la porte du palier et se jeta dehors sans regarder.

Norbert sentit un choc. Il venait de percuter une vieille femme, un cabas à la main. La femme tomba à moitié à terre se rattrapant de justesse à la grille de l'ascenseur.

– Eh... vous pourriez faire attention !

Norbert confus, la tira pour la remettre debout.

– Voila, excusez–moi !

N'attendant pas la réponse, il s'enfuit en courant dans les escaliers, oubliant de fermer la porte du cabinet.

La peur lui prit le ventre. Il était dans la rue. Le cauchemar recommençait.

Il marchait d'un pas rapide et s'éloigna à quelques centaines de mètres. Il entra dans un café et se plaça près de la fenêtre. Il n'arrivait pas à se calmer. Il reprit un cachet.

– Monsieur !

Il sursauta en se retournant d'un coup. C'était le serveur.

– Vous désirez ?

– Un café, très serré!

– Bien.

Le serveur retourna un cendrier en carton et s'éloigna.

Le café était assez calme et seuls quelques touristes américains étaient assis dans l'autre coin de la pergola. Ils avaient déplié une carte de Paris et cherchaient manifestement un endroit de visite.

– La place de l'étoile ! dit une des touristes.

Elle avait de larges sourcils et des cheveux noirs. Elle portait un maillot rouge vif et un maillot marron. Son mari, semblait un homme affable.

– L'étoile, l'étoile...

Ce mot revenait à sa mémoire comme le poursuivant dans ce café Parisien. Le serveur arriva le plateau à la main. Il posa la tasse et déchira le ticket. Norbert paya rapidement. Il avait besoin de calme pour décider de ce qu'il allait maintenant faire.

*

 

Il but une fine gorgée. Des voitures de polices passèrent toutes sirènes hurlantes. Norbert se sentait mal. Sans doute la vieille dame avait elle poussé la porte du Docteur Tazi...

Il regardait la rue et ses passants.

– Que faire ?

Quelques enfants passaient, le cartable au dos.

– Dois–je me livrer à la police ?

Il posa sa tasse.

– Dans ce cas, le LUX ne pourra jamais être lancé.

Il se sentait tiraillé entre ce qu'il vivait, son appartenance au satanisme et l'envie de fuir quoi qu'il arrive maintenant.

– Où en suis–je ?

Il tournait sa cuillère distraitement.

Il eut soudain le besoin de regarder une vieille photo de sa famille. Elle avait été prise quelques mois avant l'impensable. Il tira son portefeuille. Une carte de visite tomba sur la table. Il l'a retourna. C'était la carte de Jean–luc Sauveur.

– Si vous avez besoin de moi !

La phrase de cet homme lui revenait. Il but une nouvelle gorgée.

Il regarda la photo de sa famille et se demandait bien pourquoi il avait été embarqué dans cette histoire.

– Vous êtes si loin maintenant, mais est–ce moi qui vous ai tué ? ce n'est pas possible, je vous aime...

Il rangea la photo et joua distraitement avec son sucre. Il sentit son téléphone portable vibrer au fond de sa poche.

– Allô!

– Attention vous êtes suivit par un homme de Monarque.

La voix, celle d'un homme, avait raccroché.

Norbert regarda le numéro de l'appel. Une fois de plus, l'écran indiquait 66666.

– Étrange... on dirait un système qui empêche de savoir qui appel...

Norbert fit le tour de la salle du regard. Il y avait le groupe de touriste, une femme lisant une revue, un homme au milieu de la salle et quelques jeunes au fond buvant des limonades. Pas de quoi fouetter un chat.

Il commanda un nouveau café que le serveur lui apporta presque immédiatement. Un homme entra dans le café éveillant la méfiance de Norbert. Il se plaça presque en face de lui. Le serveur s'en approcha dès son arrivée. Il passa commande et le garçon le servit très rapidement. Norbert le gardait à l'œil. Il prit son téléphone qu'il avait posé sur la table. Il composa le numéro de Jean–Luc Sauveur.

Après quelques sonneries, il décrocha.

– Sauveur j'écoute...

– Oui c'est Norbert Lebatelleur vous vous rappelez de moi ?

– Bien sur ! comment allez–vous ?

– Eh bien disons que cela pourrait aller mieux...

– Ah rien de grave ?

Norbert garda pour lui l'épisode de son après midi.

– Non rien de grave.

Il en avait le ventre qui faisait des nœuds.

– Pourrions–nous nous rencontrer ?

– Bien sur !

Jean–luc sauveur avait prit en main un agenda.

– On peut dire en fin de semaine ?

– Non excusez–moi mais je préférerai tout de suite !

Norbert avait parlé d'un ton assez autoritaire. Jean–luc Sauveur compris qu'il se passait quelque chose.

– Bien... passez. Je serrai à mon appartement d'ici un bon quart d'heure. Justement je m'apprêtais à partir.

– O.K. à tout de suite !

Norbert raccrocha et termina son café. Il se leva regardant l'homme qui venait d'entrer. Il se dirigea vers la porte et sortit. Une légère brise soufflait et cela lui faisait du bien tellement il avait chaud.

Jean–luc Sauveur habitait par chance à quelques minutes à pieds. Norbert avait décidé de marcher afin de faire le point.

Il avait déjà franchit plusieurs centaines de mètres quand, par réflexe, il se retourna. D'abord il ne perçut rien. Puis, il se retourna de nouveau comme ci son inconscient l'informait d'un danger. Loin derrière, l'homme du café le suivait d'un pas calme et mesuré.

– C'est lui...

Norbert accélérât le pas, l'homme aussi. Il se sentait être le gibier, perdu dans la foule Parisienne.

Il passa devant un marchand de journaux. Il s'arrêta faisant mine de regarder une revue. Du coin de l'œil, il regardait son poursuivant. Il s'était arrêté le téléphone à l'oreille.

– Comment le semer ?

Norbert eu soudain une idée...

 Il se remit à marcher. Il arrivait près de l'Opéra. Il contourna l'édifice puis quand il fut hors de portée de vue, il se mit à courir aussi vite qu'il le pouvait en direction de l'entrée de la station de métro. Il savait qu'il devait non seulement courir vite, mais aussi tenir sur la longueur. Il se tendit au maximum, les muscles lui faisaient mal car il n'était pas habitué à un tel effort.

 

*

 

Continuant de courir, il tourna la tête. L'homme courait lui aussi. Il portait quelque chose à la main que Norbert n'arrivait pas à distinguer correctement. Cela ressemblait à une sorte de cône argenté.

Norbert était presque en apnée mais il continuait de courir aussi vite qu'il le pouvait. Il vit deux policiers sur sa droite le regarder.

– Hep Monsieur !

Un des policiers l'avait interpellé. Norbert ne s'arrêtait pas. Les deux hommes qui se trouvaient maintenant déjà assez loin lui emboîtèrent le pas en courant eux aussi.

– S'ils m'attrapent je suis foutu !

Norbert était déjà dans l'escalier du métro, dévalant les marches quatre à quatre priant le ciel de ne pas tomber.

Il calcula la distance qui le séparait de ses poursuivants. Ils devaient être à peine à l'entrée des marches. Tout en courant il sortit un ticket de métro qu'il tendit en avant comme un passeur de relais.

Il eut du mal à ne pas heurter une personne qui devant lui, passait le portillon.

– Vite !

Il engouffra le ticket tout en jetant un coup d'œil derrière lui. Il poussa le portillon et reprit sa fuite.

Les quelques marches donnant sur le quai avaient été franchies. Norbert se retrouvait maintenant coincé si aucune rame n'arrivait. Il continua de courir vers la tête de station. Il vit soudain que la tête de station donnait sur un autre couloir. Il s'y engouffra caché par une foule assez dense qui attendait patiemment.

– Pardon !

Norbert courait encore, maintenant à bout de souffle. Il avait tout donné. Il se tordit la cheville. Dans un juron il continua coûte que coûte.

Le panneau indiquait un changement de ligne. Il prit cette direction en boitillant. Il restait encore quelques mètres.

– Allez !

Il soufflait et sa poitrine le brûlait comme un soufflet de forge.

– Bon Dieu avance !

Il monta un escalier de quelques marches. Sa cheville lui faisait mal. Arrivé sur le quai, il continua de courir comme il le pouvait. C'était toujours cela de gagné sur ses poursuivants.

Il avait dépassé le milieu du quai quand le métro arriva à sa hauteur. Au même moment les deux policiers et l'homme du café apparurent.

Un des policiers avait dégainé son arme. Norbert sentit la peur lui étreindre le corps. Il sentait le sang se figer. Il plongea à l'intérieur de la voiture caché par des voyageurs qui montaient et descendaient.

Il plongea sur une banquette, contre la vitre, se faisant tout petit et priant pour ne pas avoir été vu.

Les portes se fermèrent, il souffla. Il y avait peu de chance que les policiers soient montés dans la rame. Qu'en était il de l'homme ?

 

Norbert se massa la cheville. Quelques personnes le regardaient intrigué de le voir rouge et essoufflé. La rame était plongée dans les tunnels et seul les images des occupants se reflétaient dans la vitre. Il regarda le plan. Il avait prit une toute autre direction que le chemin de Jean–luc Sauveur. Le son des rails amenait une certaine monotonie.

Il arriva à la station Madeleine. Il fallait descendre et reprendre le chemin à pieds pour être sur de ne pas retomber sur ses limiers.

La station arriva, il attendit la sonnerie de fermeture de porte et descendit alors que les portes commençaient à se fermer. La rame démarra. Norbert se dirigeait vers la sortie. Au passage, il regarda à l'intérieur des wagons. L'homme qui l'avait poursuivit y était debout près de la porte, n'ayant pas eu le temps de sortir. Il passa à quelques mètres de lui et Norbert le regarda un rictus aux lèvres...

 

*

 

La place de la Madeleine était noire de voitures. La circulation était là aussi à l'arrêt. Norbert était sortit du métro complètement épuisé. Quelques touristes Japonais prenaient l'église de la Madeleine en photo.

Il se dirigea en direction de la place de la Concorde, Jean–Luc Sauveur habitait non loin.

Un coursier se gara non loin de lui. Il retirait son casque prestement. Il ouvrit son hard top et en tira une large enveloppe de papier kraft.

Norbert passa à coté de lui, à quelques centimètres. L'homme se tournant d'un coup, le heurta.

– Scusez...

Norbert le regarda sans dire un mot. L'homme sentit un danger dans les yeux de cet hommes qu'il venait de bousculer.

Quelques minutes passèrent. Norbert avait  prit la rue Saint Honoré. Il était arrivé.

Il sonna au digicode.

Norbert dut attendre quelques instants avant d'entendre une voix nasillarde.

– Oui ?

– C'est moi, Norbert.

– Oui je vous ouvre, 3 em gauche.

La gâche buzza et la porte s'ouvrit.

Il la poussa et arriva dans une petite cours dans laquelle se trouvait plantés des palmiers et autres plantes exotiques. Il était dans une sorte de serre. Sur la droite se trouvait un escalier de fer en colimaçon. Le bruit de ses pas résonnait et Norbert avait l'impression d'avoir les jambes plombées. Sa cheville continuait de le faire souffrir et il se surprit de boitiller légèrement.

Enfin le troisième étage était arrivé. Jean–Luc Sauveur l'attendait au milieu de la porte. Quand Norbert arriva, il fut accueillit les bras grands ouverts.

– Ah vous voila !

– Bonjour !

– Entrez, je vous en prie !

Norbert pénétra dans l'appartement. Il était assez spacieux et lumineux. Ici aussi se trouvaient des plantes exotiques. Norbert s'arrêta devant une orchidée.

– C'est ma femme qui s'en occupe, elle est en voyage en ce moment.

Il hocha le menton.

Norbert regardait autours de lui. L'appartement était agréable et sur les murs, se trouvaient quelques posters encadrés. Ils représentaient quelques scènes du Paris de 1900.

– Alors ?

Norbert, du doigt montra une épaisse et luxueuse banquette.

– Je peux ?

– Oh, oui bien sur !

Norbert se laissa aller en arrière et il fut comme happé tellement les coussins étaient moelleux.

– C'est un canapé Italien, spécial drague !

Norbert sourit.

– Vous voulez boire quelque chose ?

Norbert acquiesça.

– Oui, pourquoi pas...

– Whisky ?

– Oui, je veux bien !

Norbert avait eu soudainement l'envie d'un réconfort, lui qui d'habitude ne buvait que peu.

Jean–Luc Sauveur se dirigea vers un bar caché à l'intérieur d'une mappemonde. Il sortit un lourd flacon de verre dont le contenu s'éclaira. Un rayon de soleil était passé dans la pièce. Il servit deux grands verres.

– Alors ? dit il de nouveau.

– Bien voila, je crains que mon appareil n'intéresse une organisation mafieuse.

Il ne préférait pas entrer trop dans les détails.

Jean–Luc Sauveur lui tendit le verre.

Le liquide lui brûlait la gorge. Il était encore sous le coup de sa folle course et il avait les bronches complètement irritées.

– Gênant... se contenta de répliquer l'homme politique.

Norbert, lui expliqua sa course dans Paris.

– Très gênant...

Norbert posa son verre.

– J'ai besoin de rejoindre L'Italie pouvez vous m'y aider ?

L'homme accusa le coup.

–  La bas je serai en sécurité.

– Voulez–vous que j'appelle un ami, commissaire de Police ? je pense qu'il pourrait nous mettre à disposition un ou deux hommes.

Norbert réfléchit un instant.

– Non je n'ai pas confiance, cette organisation est bien trop puissante...

– Tant que cela ?

– Oui...croyez–moi !

Jean–Luc Sauveur se laissa tomber dans le canapé. Il essayait de trouver une solution.

– Votre appareil, le... L.U.X c'est ça ?

Norbert hocha le menton.

– Votre appareil est il en sécurité ?

– Oui j'ai mis à l'abri le système central.

– Ou cela ?

– Comprenez que je ne puisse vous le dire.

– Bien sur, je comprends.

Il porta son verre à ses lèvres.

– Avez–vous une voiture ?

– Oui bien sur dans le garage.

– Pourriez–vous m'y conduire ?

– En Italie ?

– Oui !

Norbert se tint droit.

– J'ai bien réfléchi, vous êtes mon seul espoir !

Jean–Luc Sauveur était contrarié.

– Eh bien... Pourquoi pas...

– C'est gentil.

Ils burent une nouvelle gorgée. Une moto passa bruyamment dans la rue.

– Que connaissez–vous de cette organisation qui vous suit ?

– Peu de chose, quelqu'un m'appelle régulièrement pour me prévenir.

Il éludait volontairement Igor.

– Ah...Étrange, vraiment étrange.

Un instant passa.

– Et vous n'avez pas le numéro de la personne qui appel ?

– Non juste 666666 sur mon écran.

Jean–Luc Sauveur rit à haute voix.

– 666666 c'est le Diable !

Norbert accusa le coup, il n'avait pas vraiment fait le rapprochement.

– Qui sait ?

Il croisa les jambes.

– Oui en effet, vous semblez empêtré dans une sale histoire.

– Alors nous partons quand ?

– Je dois malgré tout avertir ma secrétaire, je ne peux pas disparaître de la circulation !

– Je comprends, cependant... ne donnez pas de destination.

– Vous pensez qu'ils pourraient nous retrouver ?

– Ils sont puissants je vous dis !

Norbert croisa les mains.

– D'accord, d'accord...

– Nous partirons demain matin ca va ?

– Entendu mais puis–je dormir ici ?

– Oui bien sur...

 

*

 

– Levez–vous, c'est l'heure !

Il tira les rideaux et la lumière s'engouffra dans la pièce. Norbert ouvrit un œil. Le canapé avait été un formidable lieu de repos. Il se tourna et s'étira.

– Bien dormi ?

– Oui, quelle heure est il ?

– Sept heures.

– Bien !

Norbert s'assit. Sa cheville demeurait encore un peu douloureuse. Jean–Luc Sauveur s'éclipsa et revint un instant après, un plateau à la main.

– Le déjeuner !

– Génial !

Il posa le plateau sur une petite table de teck.

Je vous laisse déjeuner, je vais me préparer.

Au même moment le téléphone sonna dans la pièce à coté.

– Ah ça commence !

Il se leva.

– Excusez–moi !

Norbert laissa le plateau vide, posant son bol et ses tartines sur un set en rotin.

Il se retrouva un moment seul à déjeuner.

– Norbert pouvez–vous venir s'il vous plaît !

La voix venait de l'autre pièce. Jean–Luc Sauveur l'appelait.

Engloutissant sa dernière bouchée, il se leva et se dirigea vers la pièce.

 

La pièce était une grande chambre avec au pied du lit, une petite table de nuit et un téléphone. De grands rideaux fermaient harmonieusement les fenêtres et tombaient sur le sol. Sur la droite une télévision était allumée.

– On vient de m'appeler, on ne part plus !

– Pourquoi ?

Il tendit la main.

– On parle de vous à la télévision !

Norbert se tourna et regarda l'écran.

Les informations diffusaient un portrait robot qui correspondait assez à Norbert.

– Vous m'aviez caché le meurtre !

Norbert regarda l'homme qui se trouvait au centre de la pièce.

– Levez les mains !

Il avait un petit revolver à la main.

– Allons, levez les mains !

Norbert s'exécuta.

– Monarque ?

– De quoi parlez–vous ?

Norbert sentait qu'il ne comprenait pas.

– L'organisation qui me recherche...

– Écoutez, tout va rentrer dans l'ordre...

Norbert baissa un peu les mains.

– Allons !

Il fit un geste du bout de l'arme.

– Je vais appeler la police et vous allez vous livrer. Si vous n'êtes pas en cause, tout rentrera dans l'ordre et je vous accompagnerai...

– Ne faites pas cela !

– Et pourquoi ?

– Je ne l'ai pas tué !

– Ça, c'est à la justice de le dire.

Il s'était avancé d'un pas et se trouvait devant le lit.

– Il sera trop tard je vous dit !

– Je ne peux pas prendre de risque, ma réputation.

Tout en le gardant en ligne de mire, il tâtonna pour prendre le téléphone. Il rata le combiné qui tomba à terre. Jean–Luc Sauveur dut quitter sa cible des yeux un infime instant. Comme mu par une force qui le dirigeait, Norbert plongea sur lui.

D'un coup d'épaule il le projeta par–dessus le coin du lit. Jean–Luc Sauveur sentit ses cotes s'enfoncer sous le choc. D'un coup, il était la tête en bas sur le sol, les jambes sur le lit. Il avait lâché l'arme qui était tombé à un bon mètre.

Sa poitrine lui faisait mal. C'était comme si, il avait reçu une locomotive en plein fouet.

Norbert plongea d'un nouveau bond et atterrit bruyamment sur le sol. D'un geste imprécis, il se saisit de l'arme. A genoux, il le pointa alors qu'il tentait de retrouver une posture normale.

– Aie j'ai mal !

– Ce n'est rien, vous n'allez pas mourir !

– Asseyez–vous et ne bouger pas !

Il se leva et obtempéra.

– J'aurai préféré y–aller sereinement avec vous !

– Ne me tuez pas !

Norbert le regarda fixement.

– Non, vous allez me conduire.

Jean–Luc Sauveur tremblait de peur.

– Je pense que vous ne faites pas partie de Monarque mais attention, au moindre faux pas, je vous descends !

Norbert était de nouveau sur ses jambes.

– Bien, mais ne me tuez pas !

Du bout de l'arme, il fit un leger mouvement.

– On part dans dix minutes, habillez–vous.

 

*



 

Le garage était plongé dans l'obscurité. Jean–Luc Sauveur appuya sur l'interrupteur. Norbert se trouvait derrière lui, l'arme à la main.

Ils marchèrent jusqu'une très belle limousine Anglaise de luxe.

– On ne se refuse rien !

Il entra le premier dans la voiture et continuait de pointer l'arme à travers le pare brise. Le conducteur tira la porte et s'assit lui aussi. Elle était parfaitement insonorisée.

– Allez–y démarrez !

La limousine ronronna. On entendait à peine le bruit du moteur. La voiture, quitta le garage et monta une longue rampe d'accès vers la porte automatique. Une lumière verte clignota et le battant s'ouvrit doucement. Norbert boucla sa ceinture.

– Je vous écoute... Il gardait les mains sur le volant.

– Changement de plan !

– C'est à dire ?

– Nous partons pour la Suisse.

– La Suisse ?

– Oui.

– Mais vous m'aviez dit...

– Nous changeons !

La limousine se retrouva sur le boulevard. Il tourna et la porte du garage se referma derrière eux.

– Je n'ai même pas prit de quoi me changer...

– On ne devrait pas en avoir besoin.

Norbert plaça l'arme dans sa poche.

– Je devrais faire le plein.

– Nous le ferrons en route.

Paris était plutôt calme et la voiture se dirigeait assez rapidement vers les extérieurs.

 

Une moto rouge s'arrêta loin derrière eux. Une femme retira son casque. Elle était fortement maquillée. Elle sortit un téléphone portable de sa poche de cuir.

– Ils partent !

Une voix lui répondit :

– Suis–les !

– Très bien.

Elle raccrocha, replaça son téléphone rapidement et démarra. Après un coup d'oeil dans le rétroviseur, la moto fit un bond et accéléra fortement pour rattraper la limousine.

 

Norbert et Jean–Luc Sauveur venaient de s'engager sur l'autoroute. La circulation était d'un coup devenue plus compacte. Le conducteur lâcha le volant de sa main droite pour se masser le creux de la poitrine.

– Vous m'avez fait mal !

– J'en suis désolé.

Norbert avait toujours l'arme dans sa poche. Il gardait la main dessus.

– Gardez donc les mains sur le volant...

– Est–ce vous le tueur ?

– Moins vous en savez, mieux c'est...

Le silence était lourd.

– Je peux mettre la radio ?

– Oui.

L'homme lança sa main en direction de l'auto radio. Il appuya et le son apparu.

Après quelques minutes d'une musique relaxante, ils tombèrent sur les informations :

 

Allied Materials annonce une chute de 19 % de son bénéfice trimestriel à la suite du report de grosses commandes d'équipements par des fabricants de semi–conducteurs.

Le premier équipementier mondial pour semi–conducteurs a également prévenu que ses commandes devraient encore baisser de 5 à 10% durant le trimestre en cours.

Les entrées de commandes ont diminué de 7% comparé au premier trimestre à 1,55 milliard de dollars. En février, le groupe avait prévu une baisse de ses commandes pouvant aller jusqu'à 10% sur la période.

Pour William Osslo, analyste chez General Iitem, les résultats suggèrent que deux des principaux fabricants mondiaux de semi–conducteurs – Monarquia INC   et l'allemand ICAM – ont retardé leurs achats d'équipements neufs.

 

L'attention de Norbert s'était d'un coup monopolisée sur les commentaires.

Monarquia et Icam avaient tout deux agit de la même façon. La guerre pour la lumière continuait sur les marchés financiers. Il se rappelait d'Igor et de ses explications sur le gain et la perte.

Il regardait le paysage défiler, laissant son esprit vagabonder. Le journaliste continuait d'égrener les informations du jour.

Tirer de ses pensées, Norbert regarda soudainement le centre du véhicule ou se trouvait la radio.

 

Le tueur du Psychiatre Parisien est toujours recherché, les enquêteurs penchent pour un crime dut à la folie. La police continue d'enquêter systématiquement les patients qui étaient notés sur l'agenda du médecin.

Des portraits robot ont été diffusés, un homme est recherché.

 

– C'est de vous qu'il parle...

– Rien ne prouve que ce soit moi qui l'ai tué...

– Vraiment je ne vous comprends pas, vous me semblez maintenant très étrange.

La limousine continuait de filer sur l'autoroute.

– Comment cela ?

– Je ne sais pas, vous me semblez très différent de l'homme que j'ai rencontré chez Samson...

– Dites m'en plus.

– J'ai l'impression que vous possédez deux faces...

Norbert pensa à la carte du tarot le bateleur.

– Janus...

– Janus en effet un coté bon et un coté mauvais.

– C'est une histoire tellement étrange...

Norbert regardait par la vitre, plongé dans des considérations morales. Était il maintenant du coté de la lumière ou de l'obscurité ?

Son comportement lui faisait extrêmement peur. Il savait qu'il pouvait devenir un véritable danger en quelques minutes.

– Soulagez–vous dites–le moi !

Il gardait les mains posées sur le volant.

– Disons simplement que deux organisations ont décidé de faire une O.P.A sur le monde.

– Rien que cela ?

– Rien que cela !

– Mais ce meurtre, qu'a t il à voir ?

– Une des organisations a mis au point un appareil qui agit sur les ondes cérébrales.

– Le Monarque dont vous parliez ?

– Oui.

– Vous avez entendu les informations économiques tout à l'heure ?

– Oui bien sur !

– C'était elles...

– Mais c'est incroyable, vous semblez dire que des organisations secrètes essayent de s'emparer de la citée ?

– Plus que cela, du monde et des cerveaux !

– Et le meurtre ?

– Je ne sais pas... un blanc de plusieurs minutes...

– Incroyable...

Une moto doubla d'un coup la limousine, disparaissant  à l'horizon.

– Il y a des chewing–gums dans la boite à gants, si vous en voulez.

– Merci.

Jean–Luc Sauveur se relâcha un peu.

– Il faudrait faire sortir cela dans les médias...

– Il n'est pas possible de recouper suffisamment de preuves...

Il passa une vitesse.

– Pourquoi fuyez–vous vers l'étranger ?

Norbert se tourna légèrement vers lui.

– Je dois disparaître de la circulation.

Un instant passa.

– Vous faites partie d'une de deux organisations, c'est ça...

Norbert gardait le silence.

– C'est ça ?

– Je ne souhaite pas répondre !

Norbert sentait sa pression artérielle s'accélérer. Il chercha dans sa poche ses médicaments. Il sortit sa dernière plaquette, elle était vide.

 

*

 Quelques heures  étaient passées. La limousine avait parcouru trois quarts du trajet. Il était maintenant nécessaire de faire le plein.

– Voila une station !

Jean–Luc Sauveur sortit de l'autoroute et s'engagea sur la bretelle ralliant la station service.

– Rappelez–vous, je vous tiens en joue !

Il le regarda.

– Ne vous en faites pas, comment pourrais–je l'oublier ?

 Le conducteur sortit du véhicule. Le froid le saisit. Norbert pour ne pas éveiller l'attention était demeuré dans la voiture, la main prête à tirer si besoin. Au fond de lui, il redoutait à devoir se servir de son arme.

Il fit le plein. Norbert sortit de la limousine. Ils allèrent tous deux dans la station service. Jean–Luc paya.

– Ne vous en faites pas je vous dédommagerai.

– Alors dans ce cas pouvons nous prendre un petit déjeuner ?

Norbert regarda sa montre. De toute façon, il pouvait faire une pause.

– O.K on y va !

Ils rallièrent la limousine qui était demeurée à la pompe. Norbert remonta pour être sur de ne pas voir s'enfuir son chauffeur. Jean–Luc Sauveur gara la limousine prêt d'une cafétéria.

 La salle était plutôt calme et seuls quelques personnes prenaient leur déjeuner. Une légère musique égaillait les lieux. Ils s'assirent en posant leurs plateaux sur une table pas très propre.

– Nous sommes presque arrivés.

– Tant mieux ! répondit Jean–Luc.

Il trempa son croissant.

– Quand même, quelle histoire !

Norbert ne désirait pas aller plus loin dans ses explications.

– Oui...

Il but son café. Il pensait à son plan. Premièrement, il voulait passer la frontière Suisse. Il y possédait une maison où il y passait ses vacances. Il avait acheté avec sa femme cette petite demeure perdue dans la montagne quelques années dans le passé. Elle même, était d'origine Suisse. Il lui fallait ensuite reprendre la route et aller directement à Venise. Il y avait une ligne d'avion reliant Genève à Venise pour cela.

Une fois de plus, il pensa à Lillith.

Norbert sentit son coeur comme s'arrêter d'un coup. Deux gendarmes venaient d'entrer dans la salle, un plateau avec deux cafés à la main.

Ils se placèrent à la table d'en face et Norbert se décala discrètement afin de ne pas être reconnu.

Il avança son visage de celui de Jean–Luc.

– Pas un mot regardez derrière vous discrètement.

Il tourna les épaules, faisant mine de chercher quelqu'un. D'un geste de la tête, il lui confirma qu'il ne bougerait pas.

Norbert plaça sa main dans sa poche et il sentit la crosse du revolver.

– Il faut y–aller.

Norbert et Jean–Luc se levèrent. Norbert de la main gauche invita le conducteur à sortir. Ils passèrent à coté des deux gendarmes. C'étaient des motards. Norbert sentait sa tension monter, il avait peur. Il avait le doigt sur la gâchette.

Enfin la porte arrivait. Les deux hommes sortirent. Un vent s'était levé. Norbert monta le col de sa veste. Jean–Luc appuya sur sa clé et les phares de la grosse limousine clignotèrent. Norbert relâcha la pression sur son arme. Il souffla, heureux d'être passé à travers le filet.

Une fois entré, il alluma de nouveau la radio. Jean–Luc Sauveur démarra après avoir vérifié que personne ne les suivait.

 

Un fort séisme de 5,7 degrés sur l'échelle de Richter a secoué ce matin la province de Bingol, dans l'est de la Turquie, faisant 37 blessés légers et endommageant quelques immeubles, rapporte l'agence de presse Anatolia.

Le séisme s'est déclenché à 07h41 GMT et son épicentre se trouvait à Karliova, dans la province de Bingol, selon l'observatoire d'Istanbul.

 

Norbert ne put s'empêcher de penser de nouveau au lancement de son maléfique appareil.

 

*

 

La femme venait de terminer de placer un détecteur à l'arrière de la grosse limousine Anglaise. Elle n'eut que le temps de regagner sa moto, garée un peu plus loin derrière les toilettes publiques. Norbert accompagné de Jean–Luc Sauveur sortaient de la cafétéria. Norbert se retournait tous les dix mètres afin de s'assurer qu'ils n'étaient pas suivis.

Elle sortit son téléphone portable et composa un numéro demeuré dans la mémoire de l'appareil.

– Ca y est !

– Bien, quelle est leur destination à ton avis.

– Je suis en direction de la Suisse.

Un blanc passa. Puis la voix à l'autre bout du fil reprit :

– Je vois, cela se confirme...En accélérant, j'y serrais avant eux.

Un fort coup de vent souffla dans les cheveux de la femme.

– Qu'est ce que je fais ?

– Continues de les suivre et tiens–moi au courant s'ils changent d'idée en cours de route...

– Entendu.

Elle raccrocha et remit son casque. La limousine venait de partir. La femme appuya sur le démarreur et la moto rugit. Elle regarda un bref instant la route derrière elle et démarra en trombe. La moto bondit et en quelques secondes, elle avait retrouvé l'autoroute.

 

La femme accélérait et la limousine était de nouveau en vue. Elle appuya sur un discret bouton sur le coté de son casque et une très faible lumière apparue sur la visière intérieure de son casque.

Le détecteur venait de s'actionner et des indications s'affichaient maintenant sur la visière. Il y avait la distance qui les séparait, la direction GPS, et la vitesse présumée de la voiture. C'était un système semblable qu'utilisaient les pilotes de chasse dans les chasseurs.

 

*

 

La douane était à portée de vue. Jean–Luc Sauveur relâcha la pression sur l'accélérateur et la limousine ralentit. Le temps commençait à sérieusement se gâter et de lourds nuages couvraient le ciel, il allait pleuvoir.

– On arrive, attention pas d'impair !

Le conducteur garda le silence, sentant la tension monter à mesure qu'ils approchaient. Un énorme 4/4 était déjà à la barrière devant eux. L'homme sortait une main avec un passeport.

Norbert tiqua. Cela ne sentait pas bon.

Le douanier regarda le passeport puis fit le tour du véhicule afin de regarder les plaques d'immatriculations. C'était un véhicule qui venait d'Autriche. La limousine arriva en souplesse derrière le 4/4 et s'immobilisa en silence.

Jean–Luc Sauveur appuya sur un bouton et la vitre conducteur s'ouvrit presque sans bruit.

Le douanier fit un geste et le 4/4 démarra doucement. Il se tourna vers la limousine et fit un geste de la main. Il avança d'un mètre et s'arrêta.

– Douane ! avez vous quelque chose à déclarer ?

– Non...

Le douanier avait avancé le visage vers la vitre afin de s'assurer de la qualité des passagers. Norbert lui fit un sourire afin de l'amadouer.

– Papiers s'il–vous plaît !

Norbert sentait sa main se serrer sur la crosse du revolver.

– Oui un instant.

Jean–Luc sauveur mit la main  à l'intérieure de sa veste et sortit ses papiers qu'il commençait à déplier sur ses genoux. D'autres véhicules étaient maintenant en attente derrière eux. Il fit tomber sa carte d'identité sur le tapis de la limousine.

– Ah !

Il se pencha, empêtré par sa ceinture. Sa main ne trouvait pas la carte.

– Excusez...

La pluie commençait à tomber fortement. Le douanier regardait ce pauvre homme d'un air agacé. Il y avait une bonne dizaine de véhicules qui étaient arrivés d'un coup dans la file.

Au loin, le tonnerre grondait et la pluie s'abattait de plus en plus fort. Norbert sentait sa tension monter. Tout allait capoter...

Il serra encore un peu plus l'arme.

Une voiture klaxonna et le douanier leva la tête en direction de la queue.

– Bon, allez–y circulez !

Jean–Luc le regarda étonné.

– Bien merci...

Il remit sa ceinture maladroitement et leva la vitre, agaçant le douanier qui faisait signe de partir tout en regagnant sa guérite.

– Allez, avancez avant qu'il ne change d'avis !

La limousine venait de passer la frontière. Norbert souffla.

– On peut dire que je l'ai bien eu !

Norbert le regarda interrogé.

– Bien oui je savais ou était ma carte !

– Bravo vous avez faillit nous faire terminer au poste !

– J'avais vu la file de voiture se former.

– Ne me refaite pas ce coup là !

– Il n'empêche que cela a fonctionné !

– Soit...

Norbert savait qu'ils avaient eu de la chance.

– Prenez à droite direction Valais.

 

*

 



Ils passèrent Montreux pour arriver dans la région de Verbier. La limousine montait sans problème la route qui les emmenait à plus de deux mille mètres.

Il pleuvait toujours fortement et Jean–Luc Sauveur était agrippé à son volant, ne détachant pas ses yeux de la route sinueuse.

– Allons relaxez–vous !

Norbert sourit.

– Vous en avez de bonnes...

– Prenez à droite.

La limousine s'immobilisa afin de prendre le tournant à très faible allure. Elle quittait la route goudronnée pour prendre un chemin en terre détrempée.

Quelques arbres formaient un paravent à la route et la limousine disparue dans le chemin.

La moto s'arrêta un instant vérifiant que la limousine ne faisait pas demi–tour. La femme sortit son portable et sans retirer son casque elle composa le numéro en main libre.

– Ça y est ils ont là !

Elle baissait légèrement la tête pour éviter les gouttes de pluie.

– Merci tu peux rentrer.

– Entendu.

Elle tourna l'accélérateur et la moto disparue, redescendant la pente en direction du dernier village. Un coup de tonnerre gronda.

 

*

 

– Prenez ce chemin et arrêtez–vous en haut à coté de cette maison, la bas.

– O.K.

La bâtisse était plutôt jolie. Un grand perron donnait sur un jardin ouvert et sans clôture dans lequel se trouvaient des arbres fruitiers et des sapins. La limousine stoppa sur les graviers et ce fut le silence total. On entendait seulement le vent. Norbert ouvrit la portière. Une accalmie leur permettrait d'entrer sans être trempé.

Après quelques pas, Ils arrivèrent à la porte.

– Alors c'est ici ?

– Oui !

Jean–Luc se sentait fatigué de son trajet. Il s'arrêta un instant, regardant les montagnes alentours. Le ciel était plombé par de gros nuages noirs et violets.


– Ce soir nous irons dîner dans un petit restaurant dans la vallée, je vous dois bien cela...

Norbert tira un assez gros cailloux, recouvert par de la mousse. Une petite boite en fer se trouvait dessous. Il l'ouvrit et sortit une clé.

– Classique !

Il enclencha la clé dans la serrure et ouvrit la porte. Jean–Luc Sauveur passa en premier et tous deux demeurèrent paralysés de stupeur. Devant eux, dans la cheminé brûlait un feu. Norbert plongea la main dans sa poche ressortant le revolver pointé en direction d'un haut fauteuil qui faisait face à l'âtre.

Pas à pas il avança, le bras tendu d'un réflexe musculaire. Jean–Luc Sauveur était blanc et se sentait presque défaillir.

Norbert voyait la tête de quelqu'un dépasser légèrement.

– Debout ! cria t il.

D'où il était il avait du mal à distinguer qui pouvait être assis là.

– Debout, dernière sommation !

D'un geste lent, la personne se leva. elle était habillée de noir dans un habit large, La tête entouré d'un fichu de la même couleur.

– Retournez–vous !

Lillith se tourna lentement, regardant amusée les deux protagonistes qui étaient entrés.

– Bonjour Norbert !

– Lillith !

Norbert était stupéfait, il baissa l'arme, le bras pendant le long de son corps.

La jeune femme tourna son regard vers l'autre homme.

– Bonjour Jean–luc.

Norbert bredouilla :

–Vous vous connaissez ?

Elle rit à forte voix en secouant la tête.

– Mais que tu peux être niais !

Elle fit un pas en avant.

– Donne moi ton arme !

Il tendit la main et elle s'en saisit d'un geste bref et expérimenté. Elle tendit l'arme et Jean–Luc la prit tout en replaçant le cran d'arrêt.

– Tu as donc beaucoup de choses à comprendre mon cher ami !

Norbert ne comprenait pas ces phrases qui lui semblaient ne pas avoir de sens. Soudain il eut un pressentiment.

– Alors toi aussi tu fais partie de Monarque ?

Elle rit encore.

– Jean Luc est disons comme moi...

– Je ne comprends pas ! désolé !

– Non... nous ne faisons pas partie de Monarque ou si...

– Explique toi !

Il sentait s'énerver.

– Allons ne t'énerves pas, c'est une longue histoire...assieds toi.

 

*

 Norbert s'était assis dans le fauteuil près de la cheminée. Jean–Luc Sauveur se tenait debout surveillant fixement le jardin à travers la fenêtre. La pluie avait recommencé et cela formait de larges marres d'eau dans le chemin en gravier sur le coté de la maison.

– Yahvé créa l'homme à l' image de la vérité cosmique : mâle et femelle. Le sixième jour, il modela l'homme et insuffla dans ses narines une haleine de vie.

 Ainsi fut créé cet Adam qui devait être le prototype d'une nouvelle civilisation.
Et de la même façon Yahvé façonna la femme. Ainsi  je fus créée.

 Norbert connaissait déjà tout cela mais il écoutait sans la couper.
– Mais bientôt l'harmonie de l'éden fut troublée par des disputes incessantes.
Étant l'égale d'Adam je refusai de m'allonger devant lui.

Norbert voyait dans ses yeux de la fureur.

 

– Adam profita de moi sous le regard amusé de Yahvé. Quand tout cela fut finit, humiliée, je quitta l'éden  pour retrouver Lucifer, l'ange déchu qui parcourait désormais le monde des hommes enfermé dans la matière de la terre.

Elle fit une pause et croisa les jambes devant le feu qui reprenait. Un coup de tonnerre déchira le ciel et les vitres de la maison tremblèrent.

– Mais moi, je n'étais pas conçue de pure lumière... Seul Lucifer connaissait le secret pour me faire continuer de vivre à travers les temps.

Norbert se leva et plaça une bûche dans la cheminée qui se trouvait à quelques centimètres, il faisait froid. Une légère flamme virevoltante lécha la bûche de bois sec qui se mit à brûler avec bruit.
– Je prononçai le véritable nom de Dieu pour qu'il m'entende mais personne ne me répondait. J'ai erré aussi ainsi plusieurs années.

Elle regarda Norbert de coté.
– Alors Yahvé fit tomber une torpeur sur l'homme, bâtit une nouvelle femme du programme génétique de  l'homme... et il l'amena à l'homme comme sa soumise.
Ainsi fut créée Eve.

Norbert se rapprocha de Lillith.

– C'est une histoire de fou ! Comment fais tu alors depuis tout ce temps ?

– Lucifer avait prit la ferme décision de prendre sa revanche. Petit à petit il sombrait dans la folie, devenant ainsi Satan, L'ange de l'obscurité.

– C'est Igor...

– Oui.

Il opinait de la tête.

– Il détient le pouvoir de mon âme, que je lui ai vendu... comme tu as fais avec la tienne.

Une larme coulait sur son visage. Elle reprit.

– Désormais quand il est proche de nous, il peut prendre la possession de notre volonté...

La larme arriva sur son menton. Elle demeurait les yeux dans le vague fixant les flammes.

– Je ne veux plus le suivre mais il m'en empêche. je lui appartiens !

– Mais...

Elle soupira.

– Non... si je ne lui obéis pas, il peut me faire disparaître d'un coup. Il applique  sur moi une formule magique tous les deux ou trois jours qui empêche la mort d'arriver. Ainsi je suis obligée de revenir au bercail.

Norbert n'en revenait pas.

– Et Monarque ?

– Elle sourit.

– Il n'y a pas de Monarque...c'est une ruse pour te manipuler et manipuler les pauvres humains ignorants. Cela marche depuis des siècles.

Norbert serrait les poings.

Elle dit nonchalamment :

– 30 janvier 1933 cela ne te rappel rien ?

Il réfléchit un instant.

– Tu veux dire que ?

– Oui c'était lui. Sous les traits d'un homme qui allait semer le feu et la mort sur la face de la planète...

– Pourquoi ? il me disait...

– Pourquoi, je te l'ai dit. Il est ivre de revanche et de pouvoir, il est passé de l'autre coté...Il veut maintenant la soumission des humains et à jamais !

– Le L.U.X...

– Oui, il faut l'arrêter avant qu'il ne soit trop tard pour l'humanité. Quand je t'ai rencontré à cette réunion, mon coeur s'est remit à battre après des siècles...

Il la regardait sans trouver les mots.

– Satan ne m'a pas donné à toi, je me suis offerte ! lui laissant croire que c'était lui qui décidait.

– Il lui prit la main. Elle continuait de pleurer.

Jean– Luc Sauveur lança sans bouger.

– Nous devons y aller maintenant, cela devient dangereux...

Il continuait de surveiller toute approche.

– Et lui ? demanda Norbert montrant Jean–Luc.

– Lui aussi veut faire arrêter cette roue démoniaque avant qu'il ne soit trop tard. Il est dans le même cas que moi et que toi si tu passais les autres initiations... Un esclave à jamais.

– Mais comment l'arrêter ?

Norbert sentait la révolte monter en lui.

 – Il est pure lumière !

– Une pure lumière qui a besoin de se régénérer !

Norbert lui serra la main. Elle avait un regard vengeur. Elle lui dit :

– Nous allons retourner à Venise, là je ferai diversion, pendant que toi, tu briseras l'arche.

– Mais il y a un code comment puis–je entrer ?

– 6666.

– Bien sur !

Il tapa dans ses mains.

– Arrivé dans la salle tu dois prononcer la formule qui ouvre l'arche.

– Berîth...

– Oui c'est cela...

Elle passa la main sur son visage afin de sécher les larmes. Elle avait dans la voix des éclairs de vengeance.

– Une fois l'arche ouverte tu prononceras : Ante solem permanet nomen Domini

Norbert la regardait interrogatif.

– Cela veut dire : Son nom est antérieur au soleil...

Norbert tentait de se rappeler à haute voix.

– Ante solem permanet nomen Domini...

– Ne t'en fais pas tu auras le temps de t'en rappeler. Jean–Luc lui, s'occupera de bloquer l'accès de la bâtisse.

– Que se passera t il après ?

– Tu auras juste le temps de fuir avant l'explosion.

– Mais toi ?

– Ne t'occupes pas de moi, promet le moi ! Cette mission est plus importante que notre amour !

Elle lui serrait les mains extrêmement fort, le regardant avec un amour incandescent.

– Promet le moi quoi qu'il arrive !

– Je te le promets...

 

*

 

– Peut–être parce qu'il prétend être un grand bienfaiteur... promettant le pouvoir, le bonheur, l'amour, la paix, la force, la santé... à ceux qui veulent bien entrer dans son jeu.

Le père Constant était touché de tout ce qu'il avait entendu.

– Alors Monarque n'était qu'un moyen habile de vous manipuler.

– Oui en fait, il possédait les deux sociétés ICAM et Monarquia...et jouait sur les deux tableaux...

– A tous les coups je gagne...

– Oui mieux que le casino.

Quant à Monarque c'était encore une fausse piste qui donnait le change. Mk ultra à bien existé mais ils n'avaient pas réussi à mener à bien leur projet. Mon arrivée fut une aubaine inespérée.

– Plutôt votre appareil...

– Oui c'est vrai. Je n'étais qu'un rouage, qu'une marionnette commandée à distance.

Le bruit de la porte de l'église fit sursauter Norbert une fois de plus.

– Non mon fils, calmez–vous ce n'est rien !

– Il me cherche.

– Mais il ne peut entrer ici, c'est la maison de Dieu.

– Croyez–moi, ce n'est pas cela qui peut l'arrêter !

– Calmez–vous mon fils.

– Mon père j'ai peur !

– Je suis là !

Un instant passa.

– Votre explication sur la création, je dois vous l'avouer, me met mal à l'aise.

– Je comprends mais c'est la vérité. Depuis toujours nous faisons face à un mensonge.

– Il n'en reste pas moins ce créateur, cet éternel...

– Oui mais il n'est qu'un principe rien de plus. A quoi sert t il de le prier, de croire en lui puisque rien ne peut changer le destin !

– Il reste alors la sagesse.

– Croyez–vous vraiment que les religions ait été sages ? vous vous rappelez de l'inquisition ? elle existe encore partout sur terre...Pensez–vous qu'un jour l'homme avec un grand H puisse devenir sage et bon ? Nous ne sommes que de petits singes...Rappelez–vous !

– Mais alors que faire ?

– Chercher la seule lumière, celle qui est en nous... et espérer !

 

*

 

L'avion approchait de la piste. Le ciel ici était d'un bleu inespéré après tous ces jours de pluie et de mauvais temps. Le train descendait rapidement alors que l'avion commençait son approche. Doucement, tout doucement comme posé sur un plateau, l'énorme appareil toucha le sol.

Dans son fauteuil, Norbert avait révisé plusieurs fois cette phrase qui devait anéantir l'arche. Il avait du mal à la mémoriser.

Lillith était assises à coté de lui et Jean–Luc Sauveur montait une garde discrète derrière eux, du coté de la travée. L'avion continua sur la piste.

– Nous y sommes... Se dit Norbert.

Ils détachèrent leurs ceintures dès que le voyant vert s'alluma et Lillith se leva.

Maintenant il fallait faire vite.

Norbert suivait Lillith essayant de se remémorer cette phrase qui le tourmentait.

Ils arrivaient vers la file de touristes qui attendaient sagement aux guichets de la douane.

– Non pas par là.

Elle s'était retournée vers Norbert qui commençait à sortir ses papiers.

– Ah...

– Nous allons à la porte V.I.P.

Déjà, elle se détournait en direction d'une petite porte située sur le coté du hall.

– Par ici nous gagnerons du temps et surtout nous passerons inaperçus.

Elle lui fit un clin d'œil.

– J'ai sur moi quelque chose qui doit passer la douane discrètement.

– Quoi donc ? dit il en accélérant le pas pour se tenir à coté d'elle.

Ils étaient arrivés à la porte. Une hôtesse s'approcha d'eux.

– Madame, Messieurs...

Lillith sortit une sorte de pass qu'elle tendit à l'hôtesse.

– Par ici Madame...

*

 

Igor se trouvait dans son bureau, assis dans son grand fauteuil. Devant lui, l'écran géant de la télévision était allumé. Il regardait les informations, amusé, zappant les diverses chaînes internationales.

– Bas peuple, le temps est venu de passer sous mon pouvoir...

Son doigt arrêta de zapper un moment. Il regardait amusé les scènes d'attentats qui agitaient le Moyen–Orient. Des femmes et des hommes la tête en sang fuyaient dans un mouvement de panique. Un peu plus loin, une maison, ou le peu qu'il en restait, était en feu. Une femme s'approchait de la caméra en scandant une phrase qu'Igor n'écoutait même pas.

Lentement, il porta un verre à ses lèvres. Il croisa les jambes, se laissant encore couler un peu plus au fond du siège.

– S'ils savaient...

Il sourit, regardant la mort et l'hystérie frapper la planète.

Jarvis entra après avoir frappé légèrement.

– Oui Jarvis...

– Monsieur a t il besoin de moi ?

Il se tenait toujours aussi droit.

– Je dois aller faire quelques courses pour la réception de ce soir.

– Non allez–y... j'aime de temps en temps être seul.

Jarvis était le seul qu'Igor vouvoyait.

– Bien Monsieur.

Il s'éclipsa.


Igor zappa de nouveau, cherchant les informations qui pourraient faire avancer sa quête.

– Vous êtes nés pour être stupides, nés pour être insignifiants...Yahvé, ton invention n'a pas l'éclat que tu espérais, te rappels tu ?

L'écran débitait des images de guerres à l'autre bout du monde. On y voyait des  missiles ultra technologiques s'abattre et décimer la population.

– Mon dernier essai n'a pas abouti en 1945. Mais là, rien ne peut m'arrêter !

Il se versa un verre.

– Ah... S'il savait que je suis derrière tout cela... ICAM, tes missiles fonctionnent très bien !

Il rit en hurlant et cela résonna dans la vieille bâtisse.

– Nous contrôlons les médias, comme ce que vous ingurgitez ! mais bientôt fini ! vous serrez bercé dans un rêve sans fin et vous exaucerez tous mes souhaits !

Le téléphone sonna.

– Oui.

Il avait appuyé sur la fonction réunion. La voix sortait d'un petit ampli placé sur le coté du bureau.

– Monsieur. Vous venez de gagner 30 000 dollars sur la bourse de Tokyo...

*

 

La place Saint Marc était déjà envahie de touristes. Le petit groupe la passa et se dirigea vers l'intérieur de la ville. Ils longeaient le canal où passaient quelques embarcations. Plusieurs ponts offraient des paysages et des angles de vue magnifiques.

– Dis–moi...

Lillith le regarda tout en marchant d'un pas rapide.

– L'explosion risque de tuer des passants ?

– Tant pis, rien ne doit arrêter notre mouvement.

Norbert fouilla dans ses poches, il sortit de nouveaux médicaments qu'il avait acheté à la sortie de l'aéroport. Il en prit plusieurs d'un coup.

– Mais pourquoi cette haine ?

– Ne crois tu pas que la tyrannie, quelle quel soit, doit être combattu ?

Norbert  ne répondit pas. Il se contentait de mâcher les pastilles.

– Si nous ne l'arrêtons pas, Igor va se régénérer une fois de plus. Il est affaibli en ce moment, c'est maintenant ou dans mille ans...

Norbert évita un touriste qui reculait, l'appareil photo collé sur les yeux.

– Mais toi dans tout cela !

– Mon sort n'est pas important, cela fait suffisamment de temps que je suis son esclave !

Ils arrivèrent à la porte de la vieille bâtisse. Jean–Luc passa devant eux.

– Normalement il ne devrait pas y avoir d'autres personnes qu'Igor et Jarvis, c'est un jour de relâche.

Ils s'arrêtèrent devant la porte et Jean–Luc sonna.

Une sonnerie électronique se fit entendre et une lumière s'éclaira d'un coup au–dessus de la porte en ogive.

– Nous y sommes. Dit Lillith.

Jean–Luc la regarda, ses yeux avaient changé, Norbert  pouvait y déceler de la haine.

 

*

 

On sonna. Igor appuya sur sa télécommande et un écran s'ouvrit sur l'écran de télévision. La caméra de la porte était en marche et il y voyait des visages connus.

– Tiens... Ce cher Norbert !

Il appuya  sur un bouton pour ouvrir la porte à distance puis revint sur un écran complet.

– Tu es de retour, as tu apprécié de déchaîner ta haine contre ce pauvre psy ? se dit–il.

 

*

Norbert montait calmement les marches. Lillith était passée devant. Il sentait sa tension monter mais il devait se maîtriser pour ne pas faire capoter l'opération.

Lillith poussa la porte sans frapper.

– Bonjour Igor.

Il se leva.

– Vous voila !

Norbert entra lui aussi.

– Un verre ?

– Non merci...

Ils s'assirent dans le canapé.

– Alors, quoi de nouveau ?

Norbert rejouait la pièce qu'il avait apprise dans l'avion.

– Igor, j'ai un problème...

– Ah...

– J'ai tué un homme à Paris et je suis recherché.

Igor se tourna vers lui.

– Le Psy ?

Il avait une moue amusée. Norbert se mordait les lèvres.

– Comment es–tu au courant ?

Il montra l'écran géant qui continuait de fonctionner.

– Tout le monde est au courant !

Lillith gardait le silence.

– Ou en est le L.U.X ?

Norbert ne s'attendait pas à cette question.

– Ton nez va grandir Igor, tu le sais...

– Je vois que tu as lu Pinochio...

– J'ai mis le programme en lieu sur...

Igor le savait déjà, il avait fait fouiller le laboratoire.

– Pourquoi ?

– Je me demande si tu m'as dit toute la vérité ?

Igor fit sans blanc de ne pas comprendre.

– Je t'ai fait voir l'arche. Ne crois tu pas que cela soit un gage de ma loyauté ?

Norbert fit une moue dubitative.

– Lillith tu as parlé ?

Elle regardait le sol, ne levant pas les yeux.

– Non.

– Tu mens, je le sens ! regarde–moi !

Elle leva la tête.

– Oui tu mens !

Il se leva.

– Regarde mes yeux !

Norbert le regardait avec attention. Une sorte de lueur scintillait dans la prunelle de ses yeux.

– Alors te voila dans le secret des Dieux !

Il s'était tourné vers Norbert. D'un coup, il gifla Lillith du revers de la main. La jeune femme sous le coup, fut projetée contre les coussins. Norbert serra les poings. Il ne pouvait agir sous peine de dévoiler son plan.

– Igor ! se contenta t il de crier.

L'homme le regarda avec condescendance.

– Bientôt ma revanche va sonner et toi humain, tu ne peux pas faire demi–tours !

– Tu oublies que le L.U.X ne peut fonctionner sans les algorithmes !

Igor le regardait amusé.

– Monsieur Duvernois va bien je l'ai appelé ce matin...

Norbert sentait son coeur s'arrêter.

– 9669...C'est ça ?

Un silence frappa la pièce. Lillith pleurait la tête dans les coussins.

– As tu pris du plaisir à tuer cet homme ?

Norbert serrait les dents.

– Oui tu as pris le même plaisir que lors de l'initiation, n'est ce pas ?

Il se laissa tomber sans retenue dans le canapé.

– Ainsi il n'y a pas de Monarque. C'est toi qui a prit la possession de ma personne mais comment ?

– Mon pouvoir...et ICAM !

Lillith se séchait d'une main les yeux rougis par les larmes.

– J'ai déjà un appareil comme le L.U.X. Ce qu'il me manque c'est un rayon d'action plus ample, je te l'ai dit !

– Et tu me parles de loyauté !

– Nous avons fait un pacte alors tiens toi–y !

Il lança son verre à travers la pièce qui éclata contre un mur près de l'armure.

– Depuis la nuit des temps, j'attends ma revanche. Regarde ces hommes... que crois tu qu'ils représentent dans l'univers ?

Les images défilaient sur l'écran.

– Ils ne sont même pas conscients d'eux même !

– Tu combats Yahvé alors pourquoi les impliquer ? pourquoi les prendre comme cela en otage ?

– Parce que vous êtes à son image, je vous déteste !

Norbert se leva faisant les cents pas. Il s'arrêta devant l'armure. Igor regarda la jeune femme.

– Lillith pourquoi penses tu à cette cheminée ?

Elle ne répondait pas continuant à garder les yeux fermés.

– Je t'ai posé une question ! réponds !

De nouveau il se leva la main en l'air prêt à la frapper de nouveau. Lentement, elle leva la tête.

– Pour cela !

En un geste, elle sortit la main de sa poche. Elle tenait une sorte de couteau en ivoire à lame très étroite. Sa main plongea et se planta dans la poitrine d'Igor qui se tordit sous le coup.

– L'esclave se révolte Igor ! Cela ne te rappelle rien ?

Il avait porté ses deux mains sur sa poitrine.

– Tu m'avais promis le paradis, tu m'as donné l'enfer Igor !

Norbert regardait la scène sans bouger. Jean– Luc devait être à la porte afin d'empêcher toute entrée.

L'homme mit un genou à terre. Il avait du mal à respirer et une large tache de sang apparaissait sur sa chemise blanche.

– Norbert...Norbert tu te rappelles ?

Norbert gardait le silence.

– Ta femme et ta fille !

Igor pressait sa poitrine avec sa main, prenant appui sur le canapé. Il parvenait malgré tout à sourire.

– C'était moi !

Norbert sentit la rage l'emplir. D'un bond, il se leva et tira une épée de l'armure. Il revint vers cet homme un genou à terre.

– Non !

Lillith leva la main. Avant je vais lui retirer ce à quoi il tient !

Elle le regarda dans les yeux. Igor s'était posé, tordu, sur un coin de canapé.

– Tu as joué, tu as perdu !

Il la regardait droit dans les yeux.

– Adieu !

D'un bond, elle se lança à travers la fenêtre à croisillons et sombra dans le vide.

Norbert bondit lui aussi pour l'arrêter mais c'était trop tard. Il avait jeté l'épée et dans un bond il était arrivé à la fenêtre dont les éclats de verre tapissaient le sol. Il regarda par le trou béant. Lillith gisait plusieurs mètres plus bas la tête reposant dans une flaque de sang au milieu de quelques touristes effrayés et hurlant.

– Tu me la prises, tu vas mourir !

Igor était de nouveau debout l'épée à la main. Il fouetta l'air verticalement et la lame toucha le canapé. Une zébrure apparue sur le dossier qui laissait apparaître le molleton.

– Tu veux faire cavalier seul alors soit !

Igor hurlait.

Norbert s'était tourné, face à la lame mortelle.

Igor avançait sur lui et Norbert se décalait vers la gauche pour garder la distance.

– Tu aurais pu être mon bras droit !

– Un bras gangrené Igor...celui de ta folie !

Il sentait ses jambes trembler devant cette lame qui fouettait l'air. Il sentit l'armure dans son dos. Igor continuait d'avancer.

– Toi aussi tu es fou !

Igor s'immobilisa.

– N'est ce pas ?

Norbert sentait sa volonté s'effacer.

– Non, tu dois sortir de ma conscience !

La douleur lui reprenait les tempes soudainement malgré ses médicaments.

– Tu dois sortir de ma conscience ! hurla t il comme pour s'exorciser.

Igor avançait la lame centimètres par centimètres. De son autre main, il la plaquait contre sa poitrine. Toute sa poitrine était ensanglantée. Il avait le souffle rauque.

Les mains de Norbert se mirent à trembler.

Derrière Igor le mur semblait se dissoudre laissant apparaître des arbres au loin. Un sifflement commençait à lui vriller les tympans.

– Entre dans ta folie ! et laisse échapper ta haine d'homme !

Norbert fit encore un pas à gauche. Igor dit alors :

– Regarde–moi que vois tu ? je n'existe pas ! je ne suis que ton imagination !

La pièce semblait maintenant divisé en deux, à moitié l'appartement de Norbert, l'autre moitié demeurait la bâtisse Vénitienne.

Norbert porta ses mains à ses tempes. Il se sentait comme plongé dans un tourbillon sans fin.

– Tu dois te supprimer ! Norbert tu le sais !

– Non !

Igor s'approchait encore.

– Arrête !

Norbert lança la main droite vers l'armure. Il réussit à pousser son bras et fit tomber la lourde pièce de fer vers Igor. Il leva son épée dans un geste de défense. Norbert en profita pour lui assener un fort coup de pied dans le ventre qui le projeta à terre. l'épée tomba à terre. Norbert se jeta hors de la pièce.

 

Son regard tomba sur la clé déjà positionnée dans la serrure du bureau. il claqua la porte et ferma à double tour. Essoufflé, il tira la clé et la jeta au fond du couloir. Igor était enfermé pour un moment, juste le temps de descendre vers l'arche qui sommeillait dans la nuit.

– Ne le tue pas directement ! lui avait dit Lillith dans l'avion.

– Pourquoi ?

– Sa lumière lui permettrait de revenir à la vie très rapidement. De plus, son corps n'est pas tout à fait comme celui d'un homme normal.

– Je ne comprends pas.

– Son corps est indestructible.

Elle sortit de son sac un couteau en ivoire poli à lame effilée. Sur le manche on pouvait y voir, en le regardant de près, des signes gravés.

– Sauf avec ceci...

– Il dégage une énergie spéciale.

Norbert regardait cette main qui tenait l'arme. C'était la beauté qui tenait la mort. Elle le replaça délicatement à l'intérieur d'une boite en polystyrène.

Le regard de Norbert fut attiré par le soleil qui se reflétait sur les nuages.

– Tu es rayonnante comme le soleil.

Elle lui prit doucement la main en silence.

 

*

 

 Norbert venait de s'engouffrer dans le long couloir qui l'amenait à l'arche d'alliance. Il y faisait toujours une presque obscurité. Il rata la petite marche et se tordit le pied. Il se rattrapa au mur afin de ne pas tomber. Boitant, il avança encore de quelques mètres et arriva devant la serrure électronique. La même lueur blafarde éclairait le petit clavier.

– Bon...

Il tapa le code.

– Ouvre toi !

Il se remémora à cet instant qu'il n'avait pas vu Jean–Luc à la porte. La gâche fit un léger bruit et la porte s'ouvrit. C'était la nuit totale. Petit à petit, les petites lumières du sol s'allumèrent une à une.

Norbert voyait cette énorme masse sombre. Il se concentra.

– Berîth !

L'arche émit un léger sifflement et d'un lent mouvement horizontal, le plateau supérieur glissa. Norbert plissait les yeux afin de se prémunir de l'intense lumière qui se dégageait de son intérieure.

– Ante permanet solem nomen Domini !

L'arche ne réagissait pas. Il devait normalement y avoir un son aigu et une forte vibration.

– J'ai du me tromper !

Il se concentra pour remettre de l'ordre dans la phrase.

– Ante...

Il se sentit tomber. Son front heurta le sol  et sa nuque le brûlait. Il se sentait sombrer dans l'inconscience.

Sa main chercha vainement de quoi se relever mais ses membres avaient du mal à bouger.

– Berîth !

La froide voix d'Igor ordonnait à l'arche de se refermer.

– Ainsi tu croyais pouvoir te jouer de moi !

Norbert sentit un pied se poser sur son visage. La pression se faisait très forte et il avait l'impression que son corps ne lui obéissait plus.

– CASUS BELLI !

Norbert entendit un bruit métallique à l'intérieure de l'arche.

– Ainsi tu n'auras plus la possibilité de l'ouvrir... sauf si tu connais la formule ?

Il appuya encore plus fort sur son pied.

– Tu la connais ?

Norbert avait le visage écrasé à terre.

– Non...

– Tu la connais ?

Igor avait relâché sa pression. D'un geste, sa main avait attrapé le dos de Norbert. Il le souleva presque sans forcer.

– Réponds !

– Non, je ne la connais pas !

Igor lança Norbert qui s'écrasa la face contre le mur. Il glissa et se retrouva une nouvelle fois au sol.

– Maintenant que tu m'as trahi, tu dois disparaître.

Il s'avança d'un pas. Norbert s'était mis à quatre pattes. Il avait du mal à respirer.

Igor lui décocha un coup de pied dans les cotes.

– Meurt !

La douleur fut extrêmement forte, il sentit ses cotes se plier sous le choc. Sa respiration fut coupée et en un instant il suffoquât.

Dans un geste désespéré, il trouva la force de regarder autours de lui. Ici aussi, il avait l'impression de voir un paysage dans un autre, comme pour des poupées gigognes.

– Satan !

C'était la voix de Jean–Luc Sauveur. Il se trouvait dans l'encadrement de la porte. Norbert puisa dans ses dernières forces et regarda dans sa direction. Il eut l'impression de voir une scène au ralentit. Jean–Luc Sauveur se lança d'un bond en direction d'Igor. Il vit les deux corps se projeter vers l'arche. Un flash et un cri coupa le silence de la pièce. Il n'en crut pas ses yeux alors qu'il essayait de se remettre à quatre pattes.

Jean– Luc Sauveur venait de disparaître alors que Igor avait été projeté à un mètre. Ses affaires étaient en lambeaux et une fumée sortait de sa peau.

Il était à moitié plié sur le sol. Norbert sentit son unique chance de fuir. Il ne pouvait plus détruire l'arche.

– Reviens !

Igor, à demi allongé sur le sol, le regardait tout en tendant la main.

– Reviens !

Norbert n'avait plus la force de parler. Il s'était mis debout tout en chancelant.

– Je te rattraperai ! tu le sais !

Norbert avança d'un pas. L'odeur insoutenable de chair brûlée emplissait l'air. Igor était là, les cheveux hirsutes et la peau brûlée. Son visage et ses mains étaient parsemés de cloques purulentes.

– Non je ne reviendrai pas !

Igor commençait déjà à se relever. Norbert sortit refermant la porte derrière lui.

il lui restait quelques mètres pour retrouver la rue.

*

 

Sœur Clotilde plaça les fleurs dans le vase. Elle avait prit le temps de confectionner un joli bouquet qui s'intégrait parfaitement dans le décor en bois peint et patiné. La sacristie était calme comme toujours. Le père Constant, lui,  était dans l'église depuis un bon bout de temps.

– C'est pour vous Seigneur.

Elle joint ses mains dans une prière silencieuse.

Un bruit fulgurant claqua dans l'église sans quelle ne puisse définir d'où cela provenait. Elle sursauta.

– Mon Dieu ! qu'est ce que c'est ?

Elle se dirigea rapidement vers la porte reliant la sacristie au reste de l'église.

 

*

 

Une soudaine lumière éclatante avait emplie le confessionnal. Norbert, tout en parlant, regardait les parois de bois se décomposer. Il voyait nettement les atomes du bois tournoyer comme si sa vue était amplifiée des milliards de fois. La lumière l'enveloppait à tel point qu'il fit une pause dans sa narration pour regarder ses mains. Il distinguait une sorte d'aura autours de ses doigts tremblants. Il releva le regard et soudain, les limites du confessionnal avaient disparu. Il regardait cela, complètement ébahie.

– Vous voyez mon père ?

– Quoi donc ?

– Cette lumière...

– La lumière...

Le père Constant ne comprenait pas ce que disait cet homme. Il tentait de suivre le fil de sa pensée.

– C'est beau.

L'éternel champ était là, devant Norbert. Il y voyait les arbres, les haies et les odeurs qu'il connaissait si bien. Il y était assis, calme.

Il regarda sur sa gauche et fut surprit de voir un prêtre qui le regardait avec compassion.

– Bonjour.

Le prêtre le regardait, immobile et silencieux. Il vit ses lèvres bouger et le son d'une voix résonna dans l'espace autours de lui. Norbert n'avait pas l'impression de voir sortir le son de la bouche de ce prêtre.

– Avez–vous encore ces photos ?

– Oui je les ai sur moi les voici.

Norbert sortit une enveloppe qu'il portait à l'intérieur de son vêtement. Il se surprit de se voir habillé en enfant. Il ne comprenait pas.

Lentement, il tira de cette enveloppe deux photos qu'il regarda en silence.

Il y voyait une pièce, et trois personnes debout devant une cheminée dans laquelle brûlait un feu. Devant eux se trouvaient deux fauteuils dont un à très grand dossier. Il était d'un cuir rouge sombre et les bords étaient cloutés à l'ancienne. Il ne reconnaissait pas distinctement les personnes qui se trouvaient là. La femme était d'une beauté rare.

– Pourrais–je les voir ?

Un instant passa où Norbert avait du mal à répondre. Il se sentait comme aspiré dans un gouffre sans fond et chaque parole étaient pour lui extrêmement difficiles à sortir.

– Oui...Dit t il à voix basse.

Un deuxième blanc ponctua le dialogue. Le père Constant ne pouvait voir ce qui se passait dans l'autre partie du confessionnal. Il imaginait cet homme, perdu, regardant la preuve et le souvenir de cette si malfaisante histoire. Il se dit que si cet homme possédait bien ces photos, il n'avait donc pas fabulé. Il avait bien rencontré le Diable, lui même. Mais où est le Diable sinon qu'en nous même ?

Il dit :

– Croire que le Diable ne se trouve pas en d'autre lieu qu'en nous même est alors une erreur...

– Il est là !

Norbert voyait devant lui à quelques mètres une forme s'approcher.

– Qu’avez vous fait ensuite ?

– J’ai erré mon père pour que Satan ne me retrouve pas...

– Remettez votre être tout entier entre les mains du Seigneur Jésus–Christ, le Fils de Dieu, afin qu'il détruise les œuvres du diable. Confessez–Lui vos péchés, et il vous pardonnera et vous lavera par Son sang précieux. Il fera de vous un enfant de Dieu. Alors vous jouirez aussitôt d'une vie nouvelle dans le Christ, d'une vie spirituelle déjà maintenant et pour l'éternité...

 

Le champ était toujours inondé de lumière et Norbert voyait autour de lui virevolter les insectes. Il se voyait comme dédoublé en petit enfant. Il regardait la scène et était en même temps la scène. Il regardait cet enfant tout en sachant que c'était lui des années plus tôt. La forme sombre avançait toujours.

– Arrête !

Le père Constant fit un bond de son banc de bois.

– Qui y a t il ?

– Il est là !

– Qui cela mon fils ?

– Satan, il est là.

– Mon fils reprenez–vous !

– Non je vous dis qu'il est là, il arrive vers moi.

Le père constant ouvrit la porte de son coté. Il n'y avait que quelques paroissiens assis dans la travée. Il referma en prenant soin de ne pas faire trop de bruit.

– Il n'y a personne mon fils...

– Il est là, il sait se cacher à la vue des hommes...

– Vous êtes passé à deux doigts de pouvoir l'anéantir physiquement, anéantissez–le dans votre conscience, faite le sortir !

– J'ai tout perdu mon père, j'ai tout perdu...

Le père constant avait reprit son chapelet en main. Il priait pour le salut de cet homme. Il sentait toutes les particules de son corps faire bloc dans cette supplique.

– Faites l'effort mon fils.

– Je n'y arrive pas...

*

 

La détonation fit lever le père Constant d'un bond. Son coeur s'arrêta de battre un instant sous la peur. D'une main, il poussa la porte qui claqua contre le battant. Il se jeta dehors totalement effrayé.

 L'autre porte du confessionnal s'était ouverte aussi alors que les paroissiens se tenaient debout saisis d'effroi. Le père Constant tourna le regard sur la droite. Comme dans un ralentit de film, il vit tomber Norbert, la tête ensanglantée.

Le corps s'affala sur le froid dallage dans un bruit lugubre. Un revolver tomba de sa main et le bruit du métal résonna dans l'église.

Une femme habillée de noir, qui regardait la scène se mit à hurler ramenant ses mains devant sa bouche dans un spasme convulsif.

Un homme à lunettes d'une soixantaine d'année accouru tout en voyant qu'il était déjà trop tard.

– Mon père !

Le père constant se jeta au sol, prenant la tête de Norbert sur sa poitrine. Un large trou béant laissant apparaître les circonvolutions du cerveau.

Il eut un haut le coeur, mais sa foi prit le dessus.

– Non Norbert non !

L'homme à lunette était arrivé à sa hauteur, les bras pantelants.

 

*

 

 La porte de la sacristie s'ouvrit d'un coup. Sœur Clotilde ne comprit pas tout de suite ce qui s'était passé. Une forte odeur de poudre entourait le père Constant qui avait un genou au sol, il était de dos. Elle s'approchait rapidement tout en devinant que le pire était advenu.

Le père Constant pose doucement la tête de sanguinolente sur le sol.

– Sœur Clotilde allez appeler la police, vite !

Elle était paralysée d'effroi, ses yeux ne pouvant plus quitter le corps inerte qui était allongé devant elle. L'homme à lunettes la prit par le bras.

– Il est trop tard...

Elle demeurait pétrifiée. Quelques années auparavant c'était pour avoir perdu un être cher de la même manière, qu'elle était rentrée dans les ordres, pensant ainsi oublier. Depuis elle avait offert sa vie à Dieu afin qu'il lui amène le réconfort et un sans dans sa vie.

 

Elle revit un moment de son histoire :

 

L'hôpital était éclairé d'une lumière blafarde et cela donnait aux couloirs un aspect lugubre. Une infirmière passa.

– Madame !

Elle s'était retournée à l'appel de la femme qui se tenait devant elle.

– Oui que puis je pour vous.

Un homme en chaise roulante passait un peu plus loin.

– Je suis la mère du jeune Nicolas.

L'infirmière prit une respiration gênée. Elle cherchait les mots.

– Je vais appeler le Docteur de garde.

La femme présentait que le pire était arrivé.

L'infirmière se déplaça au bureau qui se trouvait un peu plus loin dans le couloir.

Elle saisit le téléphone puis, après avoir regardé une dernière fois cette femme qui se trouvait plantée devant elle, elle composa rapidement un numéro. après quelques secondes d'une attente interminable, elle raccrocha.

Elle revint tenant un dossier.

– Le Docteur Mislav arrive.

– Merci.

Un téléphone sonna. L'infirmière de garde décrocha. Elle gardait la tête basse et parlait doucement pour ne pas être entendue. Clotilde Charmier demeurait là à faire les cent pas devant un brancard sur lequel était plié un linge blanc.

La porte s'ouvrit un et homme apparu.

– Je suis le Docteur Mislav.

– Alors Docteur,...

– Malheureusement j'ai de très mauvaises nouvelles...

L'homme se tenait devant elle, le regard sombre.

– J'ai compris Docteur...J'ai compris.

 

*

 

– Allez–y qu'est ce que vous attendez !

– Oui.

Elle s'exécuta les yeux brouillés par les larmes. Ses pas résonnèrent dans l'église.

L'homme à lunette se pencha vers le prêtre.

Le père constant remarqua les deux photos. Il se pencha en avant et les saisis. Il eut une soudaine appréhension à les regarder.

 Il y voyait une pièce vide avec une cheminée dans laquelle brûlait un feu. Devant elle, se trouvaient deux fauteuils dont un à très grand dossier. Il était d'un cuir rouge sombre et les bords étaient cloutés à l'ancienne. Il prit son chapelet qui était entouré à son poignet. Il posa les photos sur le sol à coté du corps. Dans un lent mouvement de recueillement il se mit à genoux et commença de réciter la prière à Jonas :

 

Dans l'angoisse qui m'étreint,
j'implore le Seigneur :
il me répond ; du ventre de la Mort,
j'appelle au secours :
tu entends ma voix.
Tu m'as jeté dans le gouffre
au coeur des océans
où le courant m'encercle ;
toutes tes vagues
et les lames déferlent sur moi.
Si bien que je me dis :
je suis chassé de devant tes yeux.
Mais pourtant je continue à regarder
vers ton temple saint.
Les eaux m'arrivent à la gorge
tandis que les flots de l'abîme m'encerclent ;
les joncs sont entrelacés autour de la tête.
Je suis descendu
jusqu'à la matrice des montagnes ;
à jamais les verrous du pays ?
de la Mort ? sont tirés sur moi.
Mais de la fosse tu me feras remonter vivant,
Oh ! Seigneur, mon Dieu !
Alors que je suis à bout de souffle,
je me souviens et je dis : "Seigneur".
Et ma prière parvient jusqu'à toi,
jusqu'à ton temple saint.
Les fanatiques des vaines idoles,
qu'ils renoncent à leur dévotion !
Pour moi, au chant d'actions de grâce
je veux t'offrir des sacrifices,
et accomplir les vœux que je fais.
Au Seigneur appartient le salut !