In Libro Veritas

L'étrange demande en mariage ; l'étrange demoiselle Picata

Par Clopine T

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

courrie à Monsieur le Docteur

L’étrange Demoiselle Picata
 
A Monsieur le Docteur Cassaigne, Maire de Saint Justin
 
 
Monsieur le Docteur,
 
Je viens vous demander un très grand service qui ne vous coûtera rien et qui même servira vos intérêts : celui de me louer votre maison de Picata. Je vous paierai le loyer par trimestre, et d’avance. En cas de manquement à cette clause, je vous reconnaîtrai le droit de m’en sortir par tous les moyens, y compris la force. Dans le cas où je devrais déménager avant la fin d’un trimestre payé, l’argent que je vous aurais versé vous restera acquis ; aucune restitution, même si je partais le deuxième jour du versement, car je pense aller dans le Gers si j’y trouve une habitation.
 
A ce sujet, si vous connaissez quelqu’un de ce pays qui pouvait m’aider à en trouver une, même très vieille et très laide, je  lui  donnerai une bonne prime et vous en serai reconnaissant car vous auriez contribué ainsi à me soulager beaucoup de mes peines morales ; autant ou plus que si vous me soulagiez des douleurs physiques dont je suis atteint, parce que je suis exagérément sensible au spectacle de la nature dont je suis vivement amoureux (le mot n’est pas impropre ni excessif) et que le Gers me plaît énormément ; il n’y manque que des rochers.
 
L’état d’une maison est pour moi secondaire, le principal, c’est l’aspect des lieux et le paysage qui l’environne : et comme je suis exceptionnel en tout, je préfère vivre dans une baraque ou un taudis dans un lieu et un paysage qui me plaisent que dans une Villa sise dans un fond sans horizon, dans un triste entourage.
 
En m’aidant à me trouver une habitation dans le Gers, vous m’aurez aidé à me procurer de douces jouissances de mes yeux pour les années qu’il me reste à vivre ; les seuls plaisirs qu’il me soit possible désormais de réaliser et qui m’accrochent à la vie. Et comme vous, médecin du corps, savez combien les états de l’âme et du corps s’interpénètrent et se répercutent l’un sur l’autre, si grâce à votre aide j’avais réalisé ces agréables sensations physiques, visuelles, vous auriez atténué mes sensations morales pénibles, vous  m’auriez soulagé  des douleurs de mon âme.
 
Si vous ne voulez pas me  louer votre maison de Picata, je vais vous faire une prière : ne me trompez pas, je vous en prie, dans l’exposé des motifs de votre refus. Ce serait indigne de votre éducation et de votre culture. Sachez qu’étant exceptionnel en toutes choses, loin de vous en vouloir et de vous garder rancune de m’avouer votre mauvaise opinion à mon égard ou même vos sentiments hostiles, je vous serai au contraire reconnaissant de votre entière sincérité, pour laquelle j’aurai beaucoup d’estime. Car si vous me méprisez ou me détestez, en me l’apprenant vous ne m’aurez pas trompé et vous m’aurez instruit ; ce serait de la haute loyauté, chose si rare, et du courage.
 
J’apprécie hautement l’expression des vraies opinions et des vrais sentiments ; et quelque désagréable qu’elle puisse être, je la préfère cent fois mieux à la dissimulation charitable et à la simulation de bons mais faux sentiments. Donc n’hésitez pas, je vous en prie, à me dire crûment, sans la moindre réticence, pourquoi vous me refusez Picata. Par exemple : je ne veux pas vous  louer parce que je vous déteste !.. Parce que vous êtes un bicot !... Parce que vous êtes un communiste !... Parce que vous détestez la religion !... etc., etc.  Plus vous serez naturel et courageux et plus vous me ferez plaisir, et plus j’aurai d’estime pour votre attitude.
 
Je déteste la dissimulation et la simulation, et j’adore le naturel, la vraie opinion, le vrai sentiment, le vrai motif, à tel point que j’aime presque ce que les hommes détestent tellement : l’invective, l’insulte (ne pas confondre avec la calomnie) par amour de la tolérance extrême. J’estime que celui qui pense que je suis un salaud, un cochon, un imbébile, qu’on devrait me pendre, a le droit de le dire, et que je n’ai pas le droit de l’en empêcher ; et que d’autres amis ou parents ne doivent pas l’en empêcher. Ah ! Que j’aimerais que les hommes puissent ainsi supporter de se dire l’un à l’autre leurs quatre vérités sans en venir aux coups et sans commander avec rage : « ferme-là ! ». Eh bien, moi, je ne désire la fermer à personne ; bien au contraire, je voudrais qu’elle s’ouvre plus souvent. Mais je regrette qu’elle n’ait pas un filtre qui ne laisserait passer que ce que l’on croit être la vérité. Oh ! Que je déteste le mensonge ! Et le propre de l’homme, ce n’est pas le rire, c’est le mensonge. Ca m’est arrivé plus d’une fois d’écouter avec un calme parfait des insultes de toutes couleurs sans me fâcher et sans les rendre. Ca m’apprend bien des choses utiles de laisser l’homme dire ce qu’il pense dans ses moments de colère, de contrariété, quand il cesse de se surveiller…
 
Je vous ai raconté tout cela pour que vous ayant montré un peu de  mon caractère très original vous n’ayez plus d’hésitation à m’avouer les vrais motifs pour lesquels vous me refusez Picata. Vous devez vous étonner de mon insistance. C’est que je suis devenu passionné de sonder le cœur humain, depuis que je me suis aperçu combien les actes sont loin de correspondre à  l’expression verbale de sentiments plus ou moins truqués.
 
C’est que, depuis si longtemps que je suis dans la région je me suis tellement efforcé d’être parfait dans ma conduite en honnêteté, en douceur, en bonté, en serviabilité (les gens paraissaient être si gentils avec moi et m’estimer). Mais lorsque je me suis aperçu jusqu’à quel point certains me détestaient, au point de renoncer à des centaines de mille francs plutôt que me louer une vieille maison inutilisée, au point de refuser de me louer quelques mètres carrés de friche pour y mettre une baraque, alors qu’ils accueillent à bras ouverts le dernier crétin des étrangers, j’ai été pris d’une insatiable curiosité de comprendre et de connaître les êtres qui me ressemblent et qui se sont appelés eux-même animaux humains ou homo sapiens. Ce désir est si vif que si on m’offrait un jour d’exaucer un vœu, un seul comme dans les contes, je ne choisirai ni la fortune ni la beauté ni la puissance mais le pouvoir de percer les mensonges de l’homme et de voir ses vraies pensées, ses vrais sentiments.
 
Donc, quand je me suis aperçu que l’homo sapiens est un animal extrêmement curieux, plein de contradictions, de bizarreries, de cachotteries, de camoufleries, de mensongeries, de masqueries, de vernisseries, de déguiseries, de simulacreries, de dissimuleries, d’avideries, de lâcheries, de bêteries, de caméléoneries, de versatileries, j’ai été pris d’un désir fou de comprendre et de connaître quelles sont ses véritables caractéristiques sous tant d’aspect divers et contradictoires. J’aurais voulu le tâter, le tourner, le retourner, le mesurer, l’ausculter, l’observer, écarter ses voiles, le fouiller, gratter son vernis, arracher son masque. Pour comprendre comment il est fait et surtout comment il fonctionne. Je ne suis parvenu à le connaître et le comprendre qu’un tout petit peu ; mais pas à percer ses mystères et après tant d’efforts persévérants, j’en suis encore à me demander, le menton à la main : « Quel drôle d’animal, cet homo sapiens. Est-il intelligent ? Très intelligent ? Ou bête ? Très bête ? Est-il bon ? Très bon ? Ou cruel ? très cruel ? Est-il courageux ? Très courageux ? Ou bien lâche ? très lâche ? Est-il un roseau pensant ? Une mécanique compliquée ? Un macrocosme ? Ou un microcosme ? Est-il  le roi de la nature ? Ou un ridicule avorton de la nature ? Est-il tout cela à la fois ? Ou tout cela tour à tour ?
 
Oh là là ! là là ! Là là ! Mais qu’est-ce que je fais ! Pauvre bête ! Excusez-moi ! Je vous en prie ! Je m’aperçois seulement que je me suis fourvoyé dans le chemin des digressions et que je me suis engagé sur la pente raide des coqs à l’âne. Pour ne pas aller plus loin, j’arrête tout de suite mes radoteries, pour ne pas dire mon radotage. J’espère que vous ne tiendrez pas rigueur d’avoir divagué un instant et pour le peu de temps que par ma faute vous avez perdu.
 
En me louant Picata, vous ferez plus que me donner la sécurité d’un toit solide. Vous me donnerez aussi le silence et la solitude. Deux choses précieuses dont mon esprit a besoin pour ses divagations bienfaisantes, qui le rendent pour un instant insensible aux piqûres de ses regrets et de ses chagrins, en lui versant l’oubli.
 
Même si la maison que j’habite ne menaçait pas de tomber, je voudrais en partir, parce que j’en suis plus que las ; à cause de la monotonie des pins et de l’étroitesse de l’horizon, et surtout, surtout, du roulement incessant et exaspérant des voitures et des camions. Mes nerfs et mes oreilles nen peuvent plus. Impossible de me concentrer pour penser, réfléchir à quoi que ce soit. Quand je veux réfléchir, il me faut veiller la nuit.  

Par surcroît elle menace de s’écrouler et de m’écraser. La mort ne serait rien, et plutôt un grand bien ; ce qui m’épouvante, ce sont les mutilations et les infirmités qui pourraient en résulter. Les maux de têtes très violents souvent causés par les courants d’air et l’humidité m’ont coûté plusieurs mois d’indisponibilité pour le travail, chaque année, et depuis plusieurs années que j’y suis. Je suis certain que cette dernière partie de ma vie aurait été beaucoup moins ratée, si je n’avais été contraint d’y rester. 
 
    -         Comment contraint ? Personne ne vous a forcé quand même d’y rester, Amar. Vous n’avez qu’à la quitter !
    -         La quitter ? Pour aller où ? Quelque chose m’a contraint d’y rester et son nom est : racisme.
 
Je n’accuse personne, je ne fais qu’exprimer une opinion sur des faits et si elle est fausse ou erronée, je suis excusable de me tromper. Parce que les hommes les plus intelligents et les plus instruits se trompent sur beaucoup de chose ; au point de s’entredéchirer au lieu de s’unir et de s’entraider. Comment voulez-vous que moi, je ne me trompe pas, moi,  petit, petit, petit grain de poussière sensible, sans capacités et sans moyens, qui n’existe que sur sa rugueuse toupie, où des plantes dépérissent d’humidité, malgré leur avidité de soleil et de chaleur ; alors qu’ailleurs, d’autres crèvent de sècheresse ? Où certaines gèlent et grelottent dans certaines contrées, alors que dans d’autre régions,  elles sont rôties ?
 
D’autant que je me perds, avec la manie de mon âme encore enfant, qui m’amène à fureter dans la région des idées. Je ne peux pas aller droit à un but, quel qu’il soit. Je me dis : Tiens ! Il faut que j’aille voir ces rochers-là, car ils doivent être jolis. Mais en chemin, j’entends un bruit. Té ? Qu’est-ce que c’est ? Le rocher, je l’ai oublié, je vais où j’ai entendu le bruit. Devant moi je vois une pierre blanche et polie, oh, qu’elle est jolie ! j’ai oublié le bruit et je me penche pour la ramasser mais une fleur s’offre à mes yeux.
Oh, qu’elle est curieuse ! Voyons ce que c’est. J’ai oublié la pierre et je vais à la fleur. Frrt ! Té ! Un oiseau qui s’envole. Qu’est-ce que c’est ? J’ai oublié la fleur. C’est une grive ? Non c’est plus petit, on dirait que c’est … Un papillon jaune et blanc qui se profile sur l’azur du firmament…
 
Quand quelque chose vient enfin me rappeler ma visite aux rochers, deux heures se sont écoulées au lieu du quart d’heure prévu. 
 
De quoi donc je vous parlais ? De euh… euh.. ah ! Misère de misère ! Je ne sais plus ! Il faut encore chercher et revenir en arrière. Et vous dont le temps est si précieux, je comprends votre impatience. Mais, Monsieur le Docteur, je vous prie d’avoir l’indulgence de me pardonner cette demi-heure que je vous ai resquillée. Vous dont la fonction et la vocation sont de consacrer toute votre vie au service d’autrui, j’espère que vous aurez la bonté d’accepter ma candidature à figurer parmi ces autruis.
 
    -         Mais ce n’est pas la même chose, Amar, voyons ! Je consacre mon temps à soigner les malades mais pas à écouter des histoires fades. Je n’ai pas beaucoup de temps. Vous me demandez à louer une maison qui m’appartient. De longs discours ne sont pas nécessaires, ni d’en faire et d’en faire et d’en faire. Quand vous serez malade, venez me déranger, je prendrai le temps de venir vous soigner. Mais  sur un sujet pareil, vous en faites trop.
 
    -         Je vous assure, Monsieur le Docteur, je suis honteux de ce que je fais. Mais ce que je fais a des rapports avec ma santé physique et morale. Comme tout ce qui concerne la santé vous intéresse (enfin je l’espère), alors, si je suis si long à vous expliquer de quoi je suis malade, c’est pour mieux vous permettre d’apprécier le remède que nécessite mon état ; et puis, pour réduire un peu la perte de temps que vous cause la lecture de ma trop longue lettre stupide, ne pourriez-vous pas la fractionner ? Ne lire qu’une page, ou qu’une feuille, puis la suivante, à un autre moment de loisir, et ainsi de suite, comme un feuilleton ?
 
 
Il fait nuit noire. Quelle heure ? 23 heures ? Quatre heures ? Je n’ai ni montre ni réveil, silence total, à peine troublé par de vagues sifflements dans les oreilles, ou par le cri d’une chouette. Quel silence ! Voilà ce que j’aime ! Pas d’efforts ni de fatigue pour se concentrer comme pendant la journée. Je vous disais donc… vou ou… vou ou.. Ah ! ces voitures ! Elles vont me rendre fou !  Pas de répit même pendant la nuit. Impossible de travailler ! Vou ou… vou ou… Encore ! Ah ! Si j’avais des ailes, je m’enfuirais dans une solitude. Si seulement j’étais à Picata ! Là je crois que je pourrais me régaler de penser.
 
Je ne vois pas bien clair. Ah ! C’est la bougie qu’il faut moucher. Est-ce qu’un jour, j’aurai la lumière comme tout le monde ? Tout de même.
Avoir un pylône à 25 mètres de sa maison et s’éclairer à la bougie depuis 27 ans. Triste, quand même !
 
    -         Pas si triste que ça, tu ne te rappelles pas, pauvre Amar, de ce que tu avais dans ta « cabane de souffrance, ta baraque de Vielle, dans le haut de la côte ? Tu n’avais qu’une veilleuse  à pétrole, faute d’encrier. Allons, tu te plains trop fort. Bien sûr que si tu avais une ampoule… Mais s’il ne te manquait que cela … Qui sait ! peut-être iras-tu à Picata ? Là, tu auras la lumière et tu pourras utiliser les heures et les heures de tes nuits, et tu n’auras plus la fatigue de tes yeux à cause de la faiblesse de la bougie. Enfin…
 
Krak ! Krak !Krak ! Qu’est-ce que c’est ? Non, ce ne sont pas les rats, c’est encore la toiture qui krake, depuis le temps qu’elle fait ça cette vieille maison va s’écrouler. Peut-être demain, peut-être cette nuit. Les murs s’écartent et se lézardent, les poutres sont vermoulues, et ça crake, ça crake : signes avant-coureurs de sa fin prochaine et peut-être de la mienne. Enfin ! je cesserai de souffrir ! Depuis si longtemps ! Depuis ma naissance ! Et sans arrêt ! Que c’est long on on … ! Et je n’en suis pas devenu fou !
 
Je vois à ma fenêtre sans volets de l’aube la blafarde clarté. Mes paupières posent, mes idées s’embrouillent et fuient à mon appel. J’ai sommeil, il va falloir que je fasse comme les oiseaux de nuit : dormir le jour et travailler la nuit, à la recherche de ma nourriture spirituelle.
Je crois que je vais m’endormir. Quand donc cette lettre sera-t-elle finie ?
 
Je m’en… dors… J’ai… som…meil… J’ai… Je… je… m’en…
 
Je me suis levé très tard encore, un quart de journée perdu. Sur un seul feu de poêle, j’ai fait l’un après l’autre ma tisane, mes légumes, mes châtaignes, mes lentilles. J’ai mangé en écrasant chaque aliment sur un planche avec un pilon (*). Oh la belle journée ! Je ne vais pas avoir le temps de laver ma chemise et mon caleçon poisseux et puant la sueur fermentée, ni de prendre une douche pour racler la crasse de mon corps et de ma tête…Que de choses à faire ! Je dois aller à Vielle pour les commissions, à Saint Justin pour prendre de l’essence et un pneu, à La Bastide pour mes journaux, au retour, aller aux châtaignes, ramasser les fagots de brandes, chercher mon lait kouïkate et puis… En principe je n’ai plus rien à faire. En pratique, je n’arrive pas à tout faire, même pas à mettre un peu d’ordre dans ma maison de chiffonnier. Qu’est-ce que vous avez encore à vous baisser, mes paupières ? Vous avez encore sommeil ? Eh bien, non, on ne va quand même pas se rendormir à une heure pareille ! A onze heures ! Oh non ! Et vous, mes jambes, mes cuisses, mes épaules, mes bras, quelle lassitude vous prend ? Qu’avez-vous fait de pénible ? Rien ! et vous voudriez ne pas bouger et rester dans un doux repos ? Et vous avez peur de si petits efforts, de quelques commissions ? Ah, vous étiez bien plus vaillants autrefois, vous vous rappelez ? Quelles peines et quelles courbatures vous n’avez pas endurées ? Et surmontées ? Vous n’en avez pas crevé ! Allons ! Un peu de courage, mon cœur, donne-moi la main et lève-toi.
Et vous aussi mes jambes, mes cuisses, mes reins, et vous, tous mes organes, à l’exemple du fils de Dieu qui disait : « lève-toi et marche », je vous dis à tous : « levons-nous et marchons et qu’un désir vous anime, une commune volonté d’aller là où nous devons aller ». Allons, le temps presse, dépêchons-nous, il est déjà presque onze heures solaires. Mon visage, ne réclame pas d’être lavé, ce n’est pas le moment, nous sommes pressé. Qu’importe qu’on dise « Quel cochon, il ne se lave même pas ! » Depuis le temps qu’on le dit, qu’on le dise une fois de plus, qu’importe. Ils négligent bien, eux, de laver la crasse de leurs âmes, pourquoi n’aurais-je pas le droit de négliger la crasse de mon corps ? Parce qu’elle sent un peu mauvais, ils s’éloignent de moi ? Je ne les retiens pas. La crasse de l’âme, elle, si elle ne sent pas mauvais, quels terribles maux elle dégage !
 
Allons, pressons, pressons, le temps passe. Hier, je n’ai pas pu me chercher une source, pas une châtaigne. Je n’ai pas eu le temps. Pas même de laver mes chaussettes, les seules que j’ai et que des vacanciers ont jetées sur la route…
 
    -         Amar, vous abusez de ma patience et de mon temps. Je n’ai pas besoin de connaître votre emploi du temps, ni où vous avez ramassé vos chaussettes : sur la route, ou dans une pinède. Je vais vous soigner si vous êtes malade, mais je n’ai pas besoin de vos salades. Dites-moi ce qui vous fait mal, que cela soit propre -ou sale ?
 
    -         Je vous en prie, ne m’en tenez pas rigueur, Monsieur le Docteur, si je vous raconte ce que j’ai fait hier, si j’emploie des voies détournées :  c’est pour que mes tendres vœux aient plus de chances d’être exaucés.
    -         Oh là là ! Oh là là ! Mais il est devenu fou, ce pauvre homme !
 
Il y a longtemps hélas que je le suis. Je ne fais pas comme les autres hommes.
 
Quel silence ! Il fait nuit
De voiture pas un bruit
Et pas un cri de chouette
Ca c’est chouette
Je vais pouvoir finir cette lettre
Source de mon futur bien-être.
 
Finissons-la vite
Et dès que finie
Au lit !
 
Je ne peux pas la bâcler quand même. C’est qu’elle est d’une importance capitale. C’est que c’est une demande en mariage, mariage à la fois d’amour et de raison.
 
Même si c’était
Un mariage à l’essai
J’espère que mon séjour dans cette silencieuse
Et paisible maison heureuse
M’aura été agréable et salutaire
Pour ma machine toute entière
 
 
Bien qu’elle ne soit qu’assez jolie
Et même assez vieillie
Elle me plaît quand même
Et quand même je l’aime
Mademoiselle Picata !
Picata ! Picata !
Je trouve que c’est un prénom
De douce résonance et mignon
Excusez-moi de l’appeler Mademoiselle
Car bien qu’elle soit assez âgée
Et que plusieurs l’aient possédée
Je suis sûr qu’elle est encore vierge de sentiments
Et qu’elle n’a pas encore aimé jusqu’ici
Elle me l’a affirmé et je la crois
Et il n’y a que mon amour passionné et sincère
Qui pourra  lui révéler les douceurs de l’amitié.
 
 
Mais voilà mon souci ; son père ne va-t-il pas penser qu’elle est trop belle pour moi ? Je ne suis qu’un paria. Ne pense-t-il pas que je suis d’une caste abhorrée ?
 
Et pourtant, je suis sûr qu’aucun amant ne l’aimera et ne la soignera comme moi. Je serai aux petits soins pour elle, je l’embellirai, je la comblerai de verdure et de fleurs.
Je lui ai dit l’autre jour avec un regard attendri : « Ecoute, Picata, tu me plais beaucoup et je n’ai personne qui m’aime. Si ton père m’accorde ta main et si tu m’aimes, je te promets que nous serons heureux et que personne ne saura t’aimer autant que je t’aime, ni ne fera autant pour t’embellir et te soigner ».
 
Elle m’a répondu, avec un regard tout aussi attendri :
 
    -         « Amar, je lis dans ton regard loyal que tu ne mens pas et que vraiment tu m’aimes tendrement. Je le sais d’ailleurs depuis longtemps. Il y a longtemps, tu es déjà venu une fois me visiter quand j’étais inoccupée et j’ai compris à ta mine peinée de ne pouvoir prendre possession de moi, combien tu m’aimais ; si mon père t’accorde ma main, je te promets de te donner beaucoup de plaisir et de soulager les peines qui endolorissent ta pauvre âme torturée, car je sais que tu souffres incessamment. Plusieurs me l’ont dit, car tu es connu dans notre monde de la nature.
    -         Le vent m’a raconté qu’il t’a souvent vu les yeux clos écouter avec délice les murmures qu’il fait dans les feuillages, ou bien le regard longtemps fixé dans leurs feuilles agitées
    -         Les papillons m’ont dit que tu aimais suivre, amusé comme un enfant, leur vol léger de fleur en fleur
 
    -         Un nuage m’a raconté qu’il t’a souvent vu te détourner d’une chenille rampant sur la route, pour ne pas l’écraser
    -         Les merles m’on raconté qu’ils t’ont vu pleurer d’écouter leurs voix sonores et de les voir s’envoler des lierres et des merisiers, parce qu’ils te rappellent les merles, les pierres et les merisiers de ton pays de ton enfance
    -         La lune m’a raconté combien et combien de fois dans ta lointaine Kabylie tant chérie, elle t’a vu pleurer et rêver sous ses rayons resplendissants, dans la tiédeur des nuits africaines. Nous savons tous que tu n’es pas un homme comme les autres, et combien tu souffres, et que tu nous aimes tous d’une tendresse sans égale. Nous t’aimons aussi autant ; c’est pour ça que nous te faisons tant de plaisir : pour soulager les peines dont le  Destin et les hommes t’ont accablé si injustement.
 
Si mon père consent à  nos fiançailles et à notre mariage, je te promets de faire tout ce que je peux pour te rendre heureux ou du  moins te soulager. Je te donnerai la solitude pour calmer tes nerfs surmenés et le silence pour penser, rêver, pleurer. Mon grand chêne, son bel aspect, et son ombre l’été, cette mare pour laver ton linge sans aller à un ruisseau éloigné comme tu le fais actuellement, et ma fontaine que tu embelliras comme tu voudras et mon mini pré qui te plaît comme une pelouse et que tu domineras et tous mes alentours qui te plaisent. Si mon père y consent, moi, je le désire ardemment, parce que je suis sûre que personne ne m’aimera comme toi et que je n’aimerai personne comme toi.
Et aussi parce que tu me fais beaucoup pitié, de te savoir tant peiné. »
 
Et voilà comment s’est passé notre premier rendez-vous. Si vous jugez que je sois digne de devenir le fiancé et l’ami de Picata, malgré que je ne sois qu’un paria, et malgré que je sois d’une autre caste abhorrée, je vous remercierai, Monsieur le Docteur, d’avoir la bonté de me l’accorder.
Je n’ai pas besoin que vous lui donniez aucune dot ; les plaisirs qu’elle me donnera et les services qu’elle me rendra, me seront largement suffisants. Je vous prie de croire que je vous en serai reconnaissant tout le reste de ma vie.
 
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Docteur, mes salutations respectueuses.
AMAR KELLOUL
 
 
  
 
 
 
.
Pour comprendre comment il est fait et surtout comment il fonctionne. Je ne suis parvenu à le connaître et le comprendre qu’un tout petit peu ; mais pas à percer ses mystères et après tant d’efforts persévérants, j’en suis encore à me demander, le menton à la main : « Quel drôle d’animal, cet homo sapiens. Est-il intelligent ? Très intelligent ? Ou bête ? Très bête ? Est-il bon ? Très bon ? Ou cruel ? très cruel ? Est-il courageux ? Très courageux ? Ou bien lâche ? très lâche ? Est-il un roseau pensant ? Une mécanique compliquée ? Un macrocosme ? Ou un microcosme ? Est-il  le roi de la nature ? Ou un ridicule avorton de la nature ? Est-il tout cela à la fois ? Ou tout cela tour à tour ?
 
Oh là là ! là là ! Là là ! Mais qu’est-ce que je fais ! Pauvre bête ! Excusez-moi ! Je vous en prie ! Je m’aperçois seulement que je me suis fourvoyé dans le chemin des digressions et que je me suis engagé sur la pente raide des coqs à l’âne. Pour ne pas aller plus loin, j’arrête tout de suite mes radoteries, pour ne pas dire mon radotage. J’espère que vous ne tiendrez pas rigueur d’avoir divagué un instant et pour le peu de temps que par ma faute vous avez perdu.
 
En me louant Picata, vous ferez plus que me donner la sécurité d’un toit solide. Vous me donnerez aussi le silence et la solitude. Deux choses précieuses dont mon esprit a besoin pour ses divagations bienfaisantes, qui le rendent pour un instant insensible aux piqûres de ses regrets et de ses chagrins, en lui versant l’oubli.
 
Même si la maison que j’habite ne menaçait pas de tomber, je voudrais en partir, parce que j’en suis plus que las ;

Comment voulez-vous que moi, je ne me trompe pas, moi,  petit, petit, petit grain de poussière sensible, sans capacités et sans moyens, qui n’existe que sur sa rugueuse toupie, où des plantes dépérissent d’humidité, malgré leur avidité de soleil et de chaleur ; alors qu’ailleurs, d’autres crèvent de sècheresse ? Où certaines gèlent et grelottent dans certaines contrées, alors que dans d’autre régions,  elles sont rôties ?
 
D’autant que je me perds, avec la manie de mon âme encore enfant, qui m’amène à fureter dans la région des idées. Je ne peux pas aller droit à un but, quel qu’il soit. Je me dis : Tiens ! Il faut que j’aille voir ces rochers-là, car ils doivent être jolis. Mais en chemin, j’entends un bruit. Té ? Qu’est-ce que c’est ? Le rocher, je l’ai oublié, je vais où j’ai entendu le bruit. Devant moi je vois une pierre blanche et polie, oh, qu’elle est jolie ! j’ai oublié le bruit et je me penche pour la ramasser mais une fleur s’offre à mes yeux. Oh, qu’elle est curieuse ! Voyons ce que c’est. J’ai oublié la pierre et je vais à la fleur. Frrt ! Té ! Un oiseau qui s’envole. Qu’est-ce que c’est ? J’ai oublié la fleur. C’est une grive ? Non c’est plus petit, on dirait que c’est … Un papillon jaune et blanc qui se profile sur l’azur du firmament…
 
Quand quelque chose vient enfin me rappeler ma visite aux rochers, deux heures se sont écoulées au lieu du quart d’heure prévu. 
 
De quoi donc je vous parlais ? De euh… euh..


Peut-être demain, peut-être cette nuit. Les murs s’écartent et se lézardent, les poutres sont vermoulues, et ça crake, ça crake : signes avant-coureurs de sa fin prochaine et peut-être de la mienne. Enfin ! je cesserai de souffrir ! Depuis si longtemps ! Depuis ma naissance ! Et sans arrêt ! Que c’est long on on … ! Et je n’en suis pas devenu fou !
 
Je vois à ma fenêtre sans volets de l’aube la blafarde clarté. Mes paupières posent, mes idées s’embrouillent et fuient à mon appel. J’ai sommeil, il va falloir que je fasse comme les oiseaux de nuit : dormir le jour et travailler la nuit, à la recherche de ma nourriture spirituelle. Je crois que je vais m’endormir. Quand donc cette lettre sera-t-elle finie ?
 
Je m’en… dors… J’ai… som…meil… J’ai… Je… je… m’en…
 
Je me suis levé très tard encore, un quart de journée perdu. Sur un seul feu de poêle, j’ai fait l’un après l’autre ma tisane, mes légumes, mes châtaignes, mes lentilles. J’ai mangé en écrasant chaque aliment sur un planche avec un pilon (*). Oh la belle journée ! Je ne vais pas avoir le temps de laver ma chemise et mon caleçon poisseux et puant la sueur fermentée, ni de prendre une douche pour racler la crasse de mon corps et de ma tête…Que de choses à faire ! Je dois aller à Vielle pour les commissions, à Saint Justin pour prendre de l’essence et un pneu, à La Bastide pour mes journaux, au retour, aller aux châtaignes, ramasser les fagots de brandes, chercher mon lait kouïkate et puis… En principe je n’ai plus rien à faire.
En pratique, je n’arrive pas à tout faire, même pas à mettre un peu d’ordre dans ma maison de chiffonnier. Qu’est-ce que vous avez encore à vous baisser, mes paupières ? Vous avez encore sommeil ? Eh bien, non, on ne va quand même pas se rendormir à une heure pareille ! A onze heures ! Oh non ! Et vous, mes jambes, mes cuisses, mes épaules, mes bras, quelle lassitude vous prend ? Qu’avez-vous fait de pénible ? Rien ! et vous voudriez ne pas bouger et rester dans un doux repos ? Et vous avez peur de si petits efforts, de quelques commissions ? Ah, vous étiez bien plus vaillants autrefois, vous vous rappelez ? Quelles peines et quelles courbatures vous n’avez pas endurées ? Et surmontées ? Vous n’en avez pas crevé ! Allons ! Un peu de courage, mon cœur, donne-moi la main et lève-toi. Et vous aussi mes jambes, mes cuisses, mes reins, et vous, tous mes organes, à l’exemple du fils de Dieu qui disait : « lève-toi et marche », je vous dis à tous : « levons-nous et marchons et qu’un désir vous anime, une commune volonté d’aller là où nous devons aller ». Allons, le temps presse, dépêchons-nous, il est déjà presque onze heures solaires. Mon visage, ne réclame pas d’être lavé, ce n’est pas le moment, nous sommes pressé. Qu’importe qu’on dise « Quel cochon, il ne se lave même pas ! » Depuis le temps qu’on le dit, qu’on le dise une fois de plus, qu’importe. Ils négligent bien, eux, de laver la crasse de leurs âmes, pourquoi n’aurais-je pas le droit de négliger la crasse de mon corps ? Parce qu’elle sent un peu mauvais, ils s’éloignent de moi ? Je ne les retiens pas. La crasse de l’âme, elle, si elle ne sent pas mauvais, quels terribles maux elle dégage !
 
Allons, pressons, pressons, le temps passe.
Hier, je n’ai pas pu me chercher une source, pas une châtaigne. Je n’ai pas eu le temps. Pas même de laver mes chaussettes, les seules que j’ai et que des vacanciers ont jetées sur la route…
 
    -         Amar, vous abusez de ma patience et de mon temps. Je n’ai pas besoin de connaître votre emploi du temps, ni où vous avez ramassé vos chaussettes : sur la route, ou dans une pinède. Je vais vous soigner si vous êtes malade, mais je n’ai pas besoin de vos salades. Dites-moi ce qui vous fait mal, que cela soit propre -ou sale ?
    -         Je vous en prie, ne m’en tenez pas rigueur, Monsieur le Docteur, si je vous raconte ce que j’ai fait hier, si j’emploie des voies détournées :  c’est pour que mes tendres vœux aient plus de chances d’être exaucés.
    -         Oh là là ! Oh là là ! Mais il est devenu fou, ce pauvre homme !
 
Il y a longtemps hélas que je le suis. Je ne fais pas comme les autres hommes.
 
Quel silence ! Il fait nuit
De voiture pas un bruit
Et pas un cri de chouette
Ca c’est chouette
Je vais pouvoir finir cette lettre
Source de mon futur bien-être.
 
Finissons-la vite
Et dès que finie
Au lit !
 
 
Je ne peux pas la bâcler quand même. C’est qu’elle est d’une importance capitale. C’est que c’est une demande en mariage, mariage à la fois d’amour et de raison.
 
Même si c’était
Un mariage à l’essai
J’espère que mon séjour dans cette silencieuse
Et paisible maison heureuse
M’aura été agréable et salutaire
Pour ma machine toute entière
 
Bien qu’elle ne soit qu’assez jolie
Et même assez vieillie
Elle me plaît quand même
Et quand même je l’aime
Mademoiselle Picata !
Picata ! Picata !
Je trouve que c’est un prénom
De douce résonance et mignon
Excusez-moi de l’appeler Mademoiselle
Car bien qu’elle soit assez âgée
Et que plusieurs l’aient possédée
Je suis sûr qu’elle est encore vierge de sentiments
Et qu’elle n’a pas encore aimé jusqu’ici
Elle me l’a affirmé et je la crois
Et n’y a que mon amour passionné et sincère
Qui pourra  lui révéler les douceurs de l’amitié.
 
 
Mais voilà mon souci ;
son père ne va-t-il pas penser qu’elle est trop belle pour moi ? Je ne suis qu’un paria. Ne pense-t-il pas que je suis d’une caste abhorrée ?
 
Et pourtant, je suis sûr qu’aucun amant ne l’aimera et ne la soignera comme moi. Je serai aux petits soins pour elle, je l’embellirai, je la comblerai de verdure et de fleurs. Je lui ai dit l’autre jour avec un regard attendri : « Ecoute, Picata, tu me plais beaucoup et je n’ai personne qui m’aime. Si ton père m’accorde ta main et si tu m’aimes, je te promets que nous serons heureux et que personne ne saura t’aimer autant que je t’aime, ni ne fera autant pour t’embellir et te soigner ».
 
Elle m’a répondu, avec un regard tout aussi attendri :
 
    -         « Amar, je lis dans ton regard loyal que tu ne mens pas et que vraiment tu m’aimes tendrement. Je le sais d’ailleurs depuis longtemps. Il y a longtemps, tu es déjà venu une fois me visiter quand j’étais inoccupée et j’ai compris à ta mine peinée de ne pouvoir prendre possession de moi, combien tu m’aimais ; si mon père t’accorde ma main, je te promets de donner beaucoup de plaisir et de soulager les peines qui endolorissent ta pauvre âme torturée, car je sais que tu souffres incessamment. Plusieurs me l’ont dit, car tu es connu dans notre monde de la nature.
 
    -        
Si mon père y consent, moi, je le désire ardemment, parce que je suis sûre que personne ne m’aimera comme toi et que je n’aimerai personne comme toi. Et aussi parce que tu me fais beaucoup pitié, de te savoir tant peiné. »
 
Et voilà comment s’est passé notre premier rendez-vous. Si vous jugez que je suis digne de devenir le fiancé et l’ami de Picata, malgré que je ne sois qu’un paria, et malgré que je sois d’une autre caste abhorrée, je vous remercierai, Monsieur le Docteur, d’avoir la bonté de me l’accorder.
Je n’ai pas besoin que vous lui donniez aucune dot ; les plaisirs qu’elle me donnera et les services qu’elle me rendra, me seront largement suffisants. Je vous prie de croire que je vous en serai reconnaissant tout le reste de ma vie.
 
Je vous prie d’agréer, Monsieur le Docteur, mes salutations respectueuses.
AMAR KELLOUL