En coulisses
Quelques oiseaux printaniers lançaient leurs joyeuses trilles sur le toit d’une petite maison brioline cachée au fond d’une impasse. Un soleil couchant caressait les volets. A l’étage, première porte à droite, Val se recouchait. Elle avisa les chiffres phosphorescents de son réveil, puis les grands yeux verts de son chat et les mirettes noisettes de sa chienne. L’heure de bouger !
– Excusez–moi, vous deux, muse canine et muse féline, j'y vais. Vous avez des croquettes et de l'eau pour la soirée. Je vous fais confiance, vous avez l'habitude.
La chienne s’assit sur son séant en pignant, quand au chat, il digéra l’info avec son indifférence habituelle. Etirement, soupir, baillement, dodo. Val nettoya sa chambre, puis, trois précautions valant mieux que deux, elle traça un glyphe OLD autour de son lit. Glyphe ? Une protection attachée à un lieu, un objet ou une personne. L’OLD consistait en trois cercles concentriques.
Le premier cercle, OBLIVION, fait que toute personne qui le traverse sera prise d'une soudaine envie d'uriner, de relever le courrier, de fermer la porte à clé, de tailler une bavette au voisin, bref, d'oublier la raison de sa venue.
Le second, LOVE, donne à l'intru une envie irrésistible d'aimer l'auteur, de la rejoindre, de l'aider dans sa quête, et de trouver sa propre lumière. Car s'il n'oublie, l'intrus ne peut qu'être un quêteur ou un fantôme en perdition.
Le troisième, DESTRUCTION, invoque le fouet cuisant de la foudre contre les fessiers, qu'ils soient palpables ou pas. Quiconque ignore l'amour est une personne de mal. Et comme dans tout bon film ou roman, le mal doit être détruit ! Car tout est simple. Clair. Limpide.
La pose du glyphe mangea deux minutes du temps de Val. Suis en baisse, pensa t'elle. Elle posa un coussin sous sa nuque et un cristal sur sa table de nuit. Protection supplémentaire. Elle s’allongea et se détendit complètement, pour invoquer une rafale de vent qui éjecta son âme de son corps, comme un cerf–volant balloté par la tempête. Elle se stabilisa au–dessus de son lit pour vérifier son attache, ce mince fil de vie reliant le corps à l’âme. Toujours vérifier que le fil de vie reste solidement attaché au corps ! C’est très important, en cas de séparation, la mort l’emporterait. Probablement une expérience intéressante, mais... pas ce soir ! Analyse...
– J’ai 1 heure 52 pour battre la campagne jusqu’au Zénith ? C’est faisable. Comme dans une partie de jeux vidéos, je serai l'héroïne, Val ! Je n'ai qu'une vie, une arme, quels que soient les obstacles et les monstres sur mon chemin, je les pourfendrai, jusqu'au boss de fin !
Dan, lui, discutait.
– Tu connais la blague du photographe ? Elle n'est pas encore développée...
Val se demanda s'il valait mieux commencer sa partie de jeux oniriques Astral–Rush par le niveau –1 ou le –2. Le –1, on pourrait le comparer à des égouts arctiques mal famés. Il est le monde de la glace et des brumes, Niflheim. Quand au –2, c’est un vrai dépotoir ! Enfers, tréfonds, Helheim, qu'importe le nom, mille fois il fut décrit, parcouru, mais quasiment jamais compris ! Heureusement, des revenants, Val en est revenue.
Elle invoqua son arme, sa lance Kardicéus, de la main droite. C’était une longue et fine arme argentée dont la pointe s’achevait en unicorne torsadée. Val vérifia que la marque en croix rouge posée la veille était toujours perceptible sur son frère. Oui ? Parfait ! Elle fit de son âme un élastique et de Dan son second point d'attache (le premier étant son propre corps, vous vous rappellez ?).
Val était plus familière de ce monde que quiconque, rompue à l’escalade onirique, sans premier de cordée, ni personne pour veiller ses arrières. Qu'importait. Quels que soient les contretemps, déviances et distractions, Val cherchait à repousser ses limites et jouer avec la mort, pour la défier de n’avoir pu l’emporter dix–huit ans plus tôt. Case départ, case d'arrivée, calcul simple de l'éloignement entre chaque, nul besoin de boussole !
Elle saisit fermement son fil pour entamer sa longue descente en Helheim.
Dan, lui, s'ennuyait.
Tiens ? Un chewing–gum à la chlorophille mâché–collé sur le dossier du siège devant. Aurait–t'il encore du goût ?
Helheim, niveau –2 des coulisses du monde réel. Val se présenta armée de sa lance d'argent–cristal, fort dépareillée avec son pyjama rose et sa robe de chambre bleue claire. En équivalent jeux en réseau, elle serait un personnage de niveau 80, sans blagues ! Dans le jeu Ragnarok Online, par exemple, vous pouvez porter de superbes armures, comme le Lord's Clothes, robe impériale rouge qui descend à mi–cuisse. Des Boots marrons confortables, une Jewel Crown étincelante, une longue cape blanche volante, un Morrigane’s helm, et un bouclier rond à pointe orné d'une tête de rapace pour compléter. Certes, les héroïnes savent se faire attendre, mais il faut aussi qu'elles aient la classe !
Dan, lui, comptait le nombre de clous sur le pantalon noir gothique du mec de devant. Et une collection de badges Cradle of Frites ou Dimmu Burger au menu ?
Val prit son Guide du voyageur astral : Voilà un extrait du chapitre –2–3, co–rédigé par les âmeventuriers anonymes.
“La population d'Helheim (niveau –2 des coulisses) se compose de zombies, de liches, de goules, de gargouilles, de squelettes, de chacals et d'autres bestioles âmivores inamicales avec la tronche d'Anubis. La densité d'habitants au mètre carré dépend de votre propre lumière, qui les attire comme ampoule les papillons de nuit. Heureusement, une lumière trop forte les aveugle et empêche les plus trouillards d'approcher.”
– Pas besoin de ça. Je sais me battre !
Val fonça, free–lancière cerf–volante, sans se préoccuper du sinistre claquement de mâchoire des chiens d'enfer.
Dan, lui, se leva pour prendre une canette de coca à la jolie serveuse blonde, 90B, beau petit cul bombé, dommage pour la frange des cheveux, c'était plus tellement la mode...
Un chacal vindicatif se rua corps à âme. Val planta la lance Kardicéus au sol, bondit et se propulsa derrière l'épaule du canidé. Elle releva son arme. L’ennemi se retourna trop tard, la pointe de Kardicéus lui tailla une cotelette éthérique sur le flanc droit. Blessé, il s'enfuit au galop, soulevant un nuage de poussière opaque dans son sillage. Pas de demi mesures en Helheim ! Si, comme dans les jeux de rôles, Val prenait des niveaux en tuant des monstres, elle serait déjà montée à 495 !
Fâcheux contretemps, le chacal. Val Vérifia ses deux fils : 1/3 jusqu'au corps, 2/3 vers le but. Concentration !
Dan, lui, savourait son mélange gazeux en prenant le temps de roter entre deux gorgées.
Le sol était couvert de fange, de crasse, et d'os. Pour faire le ménage en Helheim, quelle armée d'âmevolontaires il faudrait ! Val avait beau faire pousser quelques primevères sur son passage, le royaume nauséeux se réappropriait son terrain en quelques secondes. Cette déprime ! Le chemin de gadoue noire flotchait sous ses bottes, quand elle remarqua une âmendiante appuyée contre une cabane noircie fracassée.
– Je veux sortir... Ecoutez–moi, belle d'âme...
– Pauvre homme, veux–tu t'âmender ?
– Oui. Âme mène moi vers la lumière.
– Une âmélioration ? Plus d'âmertume ?
– Sois mon âme–mie, je suis âme–mère...
Dan, lui, renversait la canette au dessus de son gouffre buccal, dans l'espoir d'en tirer une ultime goutte. Allez, quoi ! Quand on paie 5 euros le coca, on le savoure jusqu'au bout !
La pieuvre noirâtre s'effondra en répandant des flaques de miasmes acides. Val s'approcha prudemment pour ôter Kardicéus, toujours plantée entre les énormes yeux globuleux de la bête.
Un truc génial, en Helheim : Guide du voyageur astral chapitre –2 –4 : Ne vous demandez pas si les autochtones cherchent à vous entraîner dans un piège, car tout est piège. Ils ne savent que prendre sans jamais rien donner et sont prêts à tout pour cela. Le pauvre mendiant qui loue votre bonté et revendique votre aide ne cherche qu'à s'accrocher à vous, pour vampiriser vos forces lorsque vous l'entraînerez en surface, vaisseau crédule. Ne l'écoutez pas, percez–le à jour. Alors, sa fausse enveloppe se fendra et il révèlera sa vraie nature.
En Helheim, tout est noir. N'en faites pas une généralité, cependant. Vous, humains, vivez dans la 3° dimension, le niveau 0, celui du gris, du mitigé. Le centre, d’où tout est possible.
Val ôta son arme pour la nettoyer précautionneusement avec un tissu de sa création. Combien d'âmeventuriers furent parasités parce qu'ils ignoraient les mesures d'hygiène élémentaire ?
Vérification des deux fils : moitié–moitié. Cette rencontre fut fâcheux contretemps...
Dan, lui, regardait sa montre. 30 minutes avant le lancement du concert. Et 24 secondes Non, 23. Maintenant 22...
Chapitre suivant : On the Rocks !