Répétitions
Histoire dédiée aux fainéants et feignasses de France !
La rumeur devint une nouvelle. Puis certitude. Elle tournait en circuit fermétalleux depuis des mois en réchauffant le coeur des mélomanes : Le groupe finlandais Nightwish, le plus grand groupe de métal symphonique au monde, allait donner un concert à Paris le 6 avril 2008.
Le 10 octobre, Dan le prévoyant traversa trois rues de la capitale saturées par les pots d’échappements des bagnoles. Il galopa entre les passages piétons, évita les automobilistes qui acceléraient un maximum entre chaque feu rouge. Il fuit les bahuts tenus par leurs contraintes horaires. Il força une porte battante dans la foulée, pour acheter sa place de concert dans une FNAC parisienne à la pause déjeuner. Impeccablement sapé en costar cravate, son ordinateur portable sous le bras, il fit la queue un quart d'heure au sein d’une foule dense et nauséabonde. Face au caissier, il dégaina sa carte bleue comme un flingue pour le tuer, ce lent ! Paf ! Lorsqu’il retourna à son poste, il avait accumulé une bonne flopée de retard.
Il prit un blâme de son patron. Heureusement pour lui, il était cadre informaticien en CDI, fort apprécié de ses rares supérieurs.
Val, elle, mangeait ses légumes crus, assise sur un banc, en regardant passer de longues péniches sur le canal paisible de l'Ourcq.
Le 15 décembre, Dan passa 3 heures dans les embouteillages, à pester comme un rat contaminé par la folie parisienne. La mère de famille seule dans un monospace ! Et le motard qui frôlait, rayant la peinture ! Et l’autre djeunz dans sa Golf, qui foutait du rap à fond ! Rentré au bercail, il tenta de se connecter à internet... Paf ! Sa box planta, il l'amena chez un petit réparateur chinois qui s'en mit plein les fouilles. Le jeune homme finit par réserver une chambre en ligne pour seulement 69.90 euros. Une affaire.
Val, elle, promenait sa chienne Ariane entre les champs, en étudiant la curieuse coquille jaune et noire des escargots briolins. Spirale, stries... ces gastéropodes on 20000 dents, vous savez ?
7 janvier. Dan réservait son billet de train à la gare de Persan. Vingt minutes d'interminables trépignements à faire la queue... Paf ! Les terminaux à carte bleue de la SNCF refusèrent de fonctionner. Il maudit intérieurement le guichetier, les distributeurs étaient tellement plus rapides ! Et simples à réparer, sans états d’âme susceptibles de les ralentir, eux, au moins.
Val, elle, peignait un paysage or et noir à la tablette graphique, bercée par une suite symphonique
Le 27 février, Dan fit des heures sup' pour que son patron lui accorde un congé le 7 avril. Il dépassait son temps de pause autorisé devant la machine à café quand ledit patron surgit de l’ascenseur pour récupérer un dossier. Le contenu de son gobelet fit connaissance avec sa chemise blanche et sa cravate à rayures. Paf ! 55 euros de teinturier.
Val, elle, érigeait un bonhomme de la neige du jardin avec le fils du voisin. Comme elle n'avait plus de carottes, elle lui mit un poireau à la place du nez.
– C’est tellement dégueulasse, le poireau, on est sûrs que les lièvres des neiges ne le mangeront pas !
Le 5 avril, Dan se rendit chez sa soeur pour déjeuner. Il lui présenta fièrement ses trophées : la place de concert, le billet de train, la réservation d'hôtel et l'autorisation de congé. Val, qui ne pouvait s'aligner, dégustait ses nouilles chinoises sans piper mot.
– Comment ? Dit Dan, tu n'as absolument rien prévu ? Je vais au concert sans toi ? Nightwish ne passe en France qu'une fois tous les 2 à 3 ans ! Comment as–tu pu oublier ! Tu es la personne la plus stupide et la plus fainéante que je connaisse !
Val débarassa la table et fit la vaisselle. Dan prit congé de son hôtesse. Alors qu'il disparaissait dans l'encadrement de la porte, elle plaça une petite marque rouge virtuelle sur l'épaule droite de son frère. Satisfaite de ce traceur, elle passa une nuit calme, sous son chat qui pétrissait lentement la couette en ronronnant. Vil félin !
Dan, lui, ne put dormir plus d'une heure, excité qu'il était. Le Zénith dans moins de 16 heures, pensez donc !
Le 6 avril à 10 heures, Dan passa chez le coiffeur. En deux heures dans la salle de bain, il vida sa bouteille de parfumHugobogoss, pour les belles filles invitées.
Val, elle, dormait.
Le 6 avril à 14 heures, Dan courut à sa gare prendre le train vers Paris, précaution inutile puisqu'il poireauta sur le quai dix minutes, victime de son avance.
Val, elle, resta en pyjama à cuire des haricots pour les déguster en fagot. Accompagnement ? Jambon de pays acheté au marché du coin. Elle donna toute la couenne à sa chienne, qui se fit câline et s'en lécha les babines cinq fois de suite.
Le 6 avril à 16 heures, Dan retrouva ses amis dans les stations de métro du grand Paris, direction le Zénith. Le train de 6 rames vertes et blanches arriva, couvert de tags grimaçants. Grincements, les jeunes s’engouffrèrent à 5 avant que la porte ne hurle sa fermeture. Compressé dans une rame bondée, les doigts coincés par le connard qui s'appuyait sur la barre, Dan chercha pendant vingt minutes qui pouvait bien puer des pieds ! Le clochard assit seul sur la banquette au fond ? Pas d'bol.
Val, elle, repassa le DVD de la Communauté de l'anneau pour la dixième fois. Les cavales aqueuses de la cascade elfique avaient vraiment une sacrée classe.
Le 6 avril à 18 heures, Dan joua des mains et des épaules contre le flot des fans à l'entrée du Zénith. Il s'installa au 12° rang avec ses amis. Discussion, puis ennuyeuse attente. Il décrocha son portable pour appeler Val.
Val, elle, dormait. La sonnerie de son portable la réveilla.
– Plop toi ! Dis–moi que tout n'était qu'une blague, tu es au Zénith de Paris, à l'autre bout, avec tes potes, hein ?
– Pas du tout, je suis dans la couette, je rêvais d'un gâteau aux myrtilles, tu me déranges, cher frère.
– Tu loupes le concert de l'année PARCE QU'UN POIL DANS LA MAIN TE SERT DE CANNE ! J’y crois pas !!
– Les gueuleries dans les oreilles au réveil, très peu ! Je te laisse, amuse–toi bien !
Val pressa le Bouton rouge. L’objet se tut.
Chapitre suivant : En coulisses