La rencontre
Depuis le début de la semaine le mistral desséchait la terre de son souffle glacial. En trois jours, l’herbe hier encore verte, avait pris la teinte grise et malade de l’hiver, les arbres s’étaient couchés au sol, le ciel offrait sa pureté froide et bleue.Je sortis dans le patio, ma main serrant fermement mon manteau et la tête ceinte d’un bonnet affreux mais qui me protégeait du froid.
Je bondis dans ma voiture en maudissant ce mistral soi disant si typique !
J’étais en retard comme d’habitude, mes rendez vous devaient attendre dans mon bureau. La journée n’avait pas commencé qu’elle était programmée donc finie et sans intérêt.
Je démarrai en trombe la voiture en mettant la radio pour apaiser mes tourments et pris le petit chemin de terre qui me menait vers la cité.
Malgré la clarté du matin et la pureté du ciel, je distinguais mal la route car le vent tourbillonnait en nuages de poudre terreuse et emportait des broussailles et des feuilles sur le chemin.
Ce souffle incessant me rendait folle. De nombreux insectes, papiers vinrent se coller sur mon pare brise, je les enlevais avec mon essuie glace.
Le vent couvrant presque le chant de ma radio, je l’éteignis et au même moment j’entendis un bruit mat contre le pare brise. Un bruit plus fort et inhabituel que les autres. Surprise, je stoppai le véhicule et me rapprochai de la vitre pour tenter de percevoir l’origine du bruit. J’allais mettre mes essuie-glaces en route, quand je perçus un petit cri. Je fronçai les sourcils, j’avais peut être heurté un animal.
A contre cœur je sortis de la voiture et m’avançai prudemment vers le devant craignant de voir une quelconque bête ensanglantée. Rien. Je fis le tour de la voiture puis regardai à nouveau le pare brise. Et je vis bouger un gros insecte à l’aspect très insolite, coincé entre l’essuie-glace et la vitre.
Je ne comprenais pas ce que c’était, une grosse libellule peut être, mais elle semblait gémir. Sans chercher plus, je pris délicatement l’insecte entre mes mains et rentrai me mettre à l’abri dans la voiture.
Prise d’une soudaine appréhension, j’hésitai à ouvrir les mains. Mes tempes résonnaient, et mon souffle s’était fait plus rapide. Je me décidai enfin. J’écartai très lentement les doigts, poussai un cri et lâchai l’animal sur le siège à côté de moi.
La bestiole n’avait pas bougé, allongée, immobile sur le siège passager je pus l’observer attentivement. Haut d’une dizaine de centimètres, l’insecte avait un corps humanoïde, des membres et de très longues ailes transparentes qui auréolaient de lumière son visage. Car il avait un visage en tout point semblable aux nôtres et curieusement ses traits me rappelaient vaguement quelqu’un mais sans pouvoir le nommer.
Il ouvrit lentement les yeux. Je sursautai, et me plaquai contre la portière de la voiture. Il me sourit et se releva péniblement en secouant un peu la tête. Il sauta sur ses pieds, tendit ses jambes gainées de voile vert pour s’assurer de leur fonctionnement et se mit à voleter pour se mettre à la hauteur de mon visage.
Je n’avais pas bougé, tellement j’étais stupéfaite, j’avais devant moi, un elfe. Un petit elfe des bois, certainement un mâle et un mâle absolument charmant. Un elfe qui me dévisageait avec candeur et malice à la fois.
- Tu es un elfe ou je suis folle ? Bégayai je.
L’elfe secoua la tête de haut en bas.
- Tu parles ma langue ?
- Bien sûr que je parle ta langue, les elfes parlent toutes les langues, mon nom est Morean, Elfe de Djaban .
- Djaban, du livre !?
- Eh oui, je suis venu te chercher, Djaban a besoin de toi à ses côtés, je ne suis que son elfe gardien. Et je croyais bien ne pas te trouver. Je pensais que tu n’existais pas et que Djaban délirait, il est tombé amoureux de toi depuis qu’il t’a vue.
- Depuis qu’il m’a vue, répétai je, éberluée ! Mais où m’a-t-il vue ? C’est complètement absurde.
Mais l’elfe ne m’entendit pas, le ton de sa voix faiblit jusqu’à être inaudible, il se mit à tituber dans les airs, se heurta au volant et tomba, évanoui dans ma main.
Affolée, je le posai sur mes genoux et rabattis sur son petit corps, le pan de mon manteau puis d’un coup sec au volant, je fis demi- tour vers la maison.
Je devais le mettre au chaud. Et tel un enfant soignant un petit oiseau blessé, je m’occupai de l’elfe.
Je le couchai délicatement sur un oreiller près du radiateur et lui préparai un peu de lait chaud que je versai dans un dè à coudre et en déposai quelques gouttes sur ses lèvres.
L’elfe revint doucement à lui. Son visage bleui par le froid commençait à prendre de jolies couleurs dorées.
Soulagée je m’assis à côté de lui et attendis qu’il se réveille tout à fait.
Mon téléphone portable sonna. On s’inquiétait de mon absence. J’avais complètement oublié que j’avais un bureau et des rendez vous, Je m’excusai et prétendis une grosse grippe qui me clouait au lit. De toute façon c’était mon dernier jour de travail, Noël était là, j’étais en vacances, j’avais tout mon temps.
J’éteignis le téléphone et le jetai dans mon sac. L’elfe venait d’ouvrir les yeux et me regardait avec étonnement.
- Il fait froid dans ton monde.
- Nous sommes en hiver c’est normal.
Dans mon monde on ne connaît ni froid, ni faim, ni soif.
- D’où viens tu donc joli elfe ?
- Du livre de Djaban. Il a rêvé de toi. Tu étais dans un couloir à le regarder, il disait que tu étais si belle avec tes cheveux bouclés et tes yeux noirs, il n’avait pas tort.
- Petit flatteur ! C’est donc lui que j’ai vu dans mes songes. Et maintenant je te reconnais, c’est toi qu’il portait sur ses épaules. C’est absolument incroyable Comment est ce possible ?
- Quelquefois les mondes se rejoignent, à la croisée incertaine de l’imaginaire et du réel, où plus personne ne s’aventure, dans les rêves et les chimères, c’est rare, seul des êtres particuliers y parviennent et Djaban a compris tout de suite que tu étais l’un d’entre eux.
Il m’a envoyé pour te chercher, je suis le seul à pouvoir passer d’un monde à l’autre mais je n’ai que quelques jours terrestres, il m’en a fallu déjà trois pour te trouver il nous faut partir avant la pleine lune qui est dans deux jours.
Je l’écoutais, sans parvenir à croire ce que j’entendais, puis je me mis à rire, d’un grand éclat de rire nerveux qui me secoua de la tête au pied.
-Mais partir où ? Je ne suis pas un personnage de conte de fées. J’ai un repas à préparer, des invités à recevoir, enfin la vie quoi !
-Tu le deviendras ce n’est pas difficile, tu dois m’accompagner dans le livre.
- Et puis qui te dit que j’en ai envie ?
- Vous vous êtes rencontrés, ce n’est pas un hasard, vous vous êtes choisis à travers le rêve.
Je refusai net.
- C’est du délire, écoute, dés que tu te sens mieux, tu retournes dans ton histoire et tu diras à Djaban que je ne suis pas celle qu’il croit.
Morean hocha la tête.
- Comme tu voudras. Mais tu sais, c’est ma première mission dans le monde extérieur, je ne peux pas faillir à ma tache. Réfléchis encore.
- Désolée, je ne peux pas.
- Après une bonne nuit de sommeil, tu auras changé d’avis me dit-il en clignant de l’œil.
Mais ma nuit fut particulièrement agitée. Cette histoire extravagante m’avait chaviré l’esprit.
Djaban m’apparaissait souriant, il m’appelait et me racontait combien il était malheureux sans moi. Bientôt je serais à ces cotés et nous parcourrons le monde, je frissonnai, et me réveillai mes cheveux longs ébouriffés comme après une lutte amoureuse et le corps tremblant de désir.
Le lendemain Moeran m’apparut en pleine forme. Il s’agitait dans tous les sens et de son air espiègle et enfantin il me faisait les louanges de son monde. Je l’écoutais d’une oreille distraite, occupée à préparer le repas de Noël. Puis je me rappelai du bibliothécaire.
- D’où venait l’homme qui m’a donné le livre, demandais je à Morean.
- Oh, lui, il n’est qu’une illusion pour forcer un peu la main au destin.
- Le livre bien sur !! Dis je d’un air triomphal en le menaçant de ma cuillère en bois. Espèce de comploteur !! Mais tu ne m ‘y prendras pas, tu crois que je vais te suivre dans tes divagations. Si tu ne te décides pas à réintégrer ton histoire, je t’avertis je brûle ce livre de malheur. D’ailleurs je ne sais même plus où il se trouve.
L’elfe marmonna entre ses dents :
- Moi je sais. Puis il se mordit la langue, craignant d’avoir trop parlé, mais je ne l’écoutais déjà plus. Alors d’un petit battement d’ailes morose, il s’en alla par un fenestron ouvert et je ne le revis plus de la journée.
Il était déjà vingt heures quand je regardai la pendule de la cuisine, je devais me hâter. La journée était passée trop vite, les invités seraient là dans une heure et il fallait encore trouver un moyen de cacher Morean, (j’eus une petite pensée émue, j’avais été un peu dure avec lui). Je l’appelai, peut être pourrions nous trouver un compromis, tenter l’aventure enfin je ne savais pas trop, tout était arrivé si vite et j’étais terrorisée à l’idée de tout quitter. Je criai à la cantonade
- Ecoute, Morean, je me prépare et après on discute de toute cette histoire, d’accord.
N’obtenant aucune réponse, je haussai les épaules et allai choisir ma tenue de réveillon.
Après avoir pris ma douche, j’allais m’habiller dans la chambre et alors que j’enfilai ma robe de soirée rouge, j’entendis glousser et sursautai, Morean m’espionnait derrière les rideaux.
- Mais tu as tous les vices. Maudit elfe ! Je te cherche partout et toi tu me reluques en cachette ! Retourne chez toi et je me précipitai vers lui pour l’attraper. Je ne vis pas le livre qui gisait ouvert sur le tapis de la chambre et quand je posai le pied dessus, l’elfe stoppa sa course et émit un petit rire de triomphe. Un léger chuintement se fit entendre, une lumière verte émanant du livre m’enveloppa dans son faisceau, je sentis mon corps se disloquer, je n’eus même pas le temps de crier, je disparue de la chambre, laissant Morean perplexe sur les pages du livre.
Des coups retentirent à la porte du salon, les invités venaient d’arriver, n’ayant aucune réponse ils entrèrent en riant et en appelant laura. Les enfants courraient et les parents s’asseyaient bruyamment dans le sofa.
Ils virent avec satisfaction que la table était mise, les bougies brûlaient dans les photophores. Laura n’était pas loin. Mais on eu beau l’appeler, elle ne répondit jamais. En pénétrant dans la chambre, les enfants hurlèrent en voyant un homme quasiment nu assis sur le tapis de leur tante en train de lire d’un regard hébété les dernières lignes qui s’inscrivaient dans le livre qu’il tenait entre ses mains :
Venue d’un autre monde, grâce au sacrifice de l’elfe Morean que Djaban avait envoyé pour vaincre les sorcières, la jeune et altière Laura se tenait maintenant aux cotés de Djaban. Ils étaient radieux et souriants mais n‘oublieraient jamais l’elfe dont l’esprit léger les accompagnerait toujours.
Car l’elfe ignorait que pour ne pas basculer dans le chaos, l’équilibre entre les mondes doit toujours être respecté et que pour un être vivant passé dans le monde des contes, un être merveilleux doit rester sur terre.
C’était contre cela que Djaban avait voulu le mettre en garde, mais il n'en avait fait qu’à sa tête. Laura, c’était lui qui la désirait plus que tout depuis qu’il l’avait vue dans le rêve de Djaban.
Il le comprit trop tard. Ses ailes déjà s’effritaient, son corps s’était allongé et il ressentait des picotements dans les mains. Un sang neuf battait sourdement dans ses veines, il tremblait. Des sirènes de police retentissaient dans le lointain.