Douceur de rose
Le dîner fut un cauchemar ! Elizabetha était là, en face de lui, et il la mangeait plus des yeux que le dîner refroidissant dans son assiette. Elle ne faisait que baisser timidement ses grands yeux bleus aussitôt qu’elle croisait incessamment son regard souriant. Elle lui rendait sans cesse ses sourires, mais le rouge lui montait sans arrêt aux joues et ses doigts s’emmêlaient à tout bout de champ sur la nappe de la table ou sur les volants de sa robe. Sa timidité ne s’était vraiment pas améliorée en grandissant, ce que Vladislaus trouva des plus charmants. Cela allait être un véritable défi que de tenter de lui parler et lui faire plaisir, voire plus. Il se devra d’être patient et respectueux dans ses avances, même si cela devait lui prendre toute une éternité.
La mère de la jeune femme n’arrêtait pas de jacasser à tout va dans des anecdotes stupides et faisant parfois des critiques bonnes ou mauvaises au sujet de sa fille à toute la Cour. Mais les deux jeunes gens étaient bien loin de cette conversation ennuyeuse, le monde ne semblant plus exister autour d’eux.
Vladislaus, qui n’avait pas osé ouvrir la bouche pendant le repas envers Elizabetha, fut heureux à ce que le dîner se finisse après trois heures interminables. Il commençait à se faire tard et la jeune femme commençait durement à bâiller, ce qui amusait tout particulier le Comte qui retrouva les traits fatigués de la petite fille qu’il avait connue. Au bout d’un moment, il invita poliment les deux femmes à quitter la table pour se coucher, car lui-même sentait la fatigue commencer à lui peser.
Une fois couché, il se tournait et se retournait sans cesse dans son lit, ne parvenant aucunement à trouver le sommeil. Le parfum et la douceur de la jeune femme l’obsédaient comme un fou et il voulait encore et toujours la sentir contre lui, respirer son odeur et caresser sa peau. Il se demanda même comment il pouvait penser à pareils désirs envers une amie d’enfance qu’il avait pourtant déjà désirée depuis sa première rencontre, bien qu’il sût qu’il lui fallait attendre plusieurs années? Et maintenant qu’ils étaient enfin devenus tous deux adultes, il n’osa pas lever le petit doigt ! Et elle baissait sans arrêt ses grands et magnifiques yeux bleus, n’osant pas échanger une seule parole, malgré leur retrouvaille après tant de temps. Pourtant, Dieu seul sait les scénarios qu’il se tournait incessamment dans la tête en s’imaginant ce qu’il lui dirait, ce qui ferait et ce qu’il offrirait à cette jeune femme à son retour. Mais ses désirs se bloquèrent, sans pourtant lui donner envie de ne pas s’y plier. Il l’aimait et voulait le lui le prouver ! Mais comment ?
- Mais pourquoi est-ce si difficile ? ronchonna-t-il tout seul en se tournant sur le flanc pour l’énième fois cette nuit. Cela fait vingt ans que je désire lui dire tout ce que j’ai en tête, et je planche encore dessus ! Je suis un guerrier qui ne crains rien et voilà que j’ai le cœur et le trac qui me submergent aussitôt que je dois avouer mes sentiments à une femme que je connais depuis longtemps. Dieu, qu’est-ce qu’il faut que je fasse ?
Réfléchissant à cette réponse pendant un long moment, le sommeil finit par le gagner.
Au matin, il croisa le visage frais et reposé d’Elizabetha dans le couloir. Elle parut alors plus belle encore sans la fatigue du voyage et il sentit à nouveau un gouffre se dérober sous ses pieds pour l’y enfoncer encore davantage. Elle avait retrouvé toute sa légèreté et toute sa grâce dans sa marche souple pour rejoindre la salle à manger pour le petit déjeuner. Elle lui adressa un sourire encore plus beau que la veille.
- Bonjour, prince Valerious, dit-elle d’une voix bien plus claire et éveillée avant de se détourner dans le couloir.
Vladislaus sentit ses genoux trembler et ses paroles restèrent bloquées en travers de sa gorge comme pour l’étouffer, ne pouvant même pas rendre la politesse. Il relâcha sa respiration qui avait cessé quand la jeune femme disparut dans les escaliers. Il se serait volontiers donné une claque ou se frapper la tête au mur pour ne rien avoir dit !
Il rejoignit la salle à manger et le repas du matin fut moins pire qu’hier soir. Elizabetha le regardait bien plus sans trop baisser les yeux de sa timidité maladive, et ses sourires étaient nettement plus présents. Il ne mangea presque rien, complètement tétanisé d’amour pour la jeune femme qui occupait trop son cœur et ses pensées. Voire son âme ! C’était irréel ! Mais elle ? Que ressentait-elle à son égard ? Il se devait d’en avoir le cœur net.
La matinée fut embrouillée pour lui. Il n’arrivait pas à se concentrer ni sur les plans d’attaque ni sur son entraînement. Son esprit était complètement ailleurs dans les souvenirs de la beauté d’Elizabetha. Il n’arrêtait pas de marmonner des paroles douces qu’il pourrait lui dire, certains gestes qu’il se devait de se garder et les expressions à retenir. Mais c’était peine perdue ! À chaque fois qu’il croisait la jeune femme quelque part c’était toujours le même scénario qu’il se voyait faire, mais dans un sens catastrophique. Les douces paroles étaient des balbutiements, ses gestes étaient complètement désordonnés et confus et ses expressions étaient totalement ratées ! De plus, elle était souvent accompagnée de sa mère et il était impossible de se sentir à l’aise pour parler à Elizabetha avec un « garde » juste à côté et les oreilles grandes ouvertes avec un œil rivé sur eux.
Finalement, le lendemain matin, Elizabetha retrouva un petit mot dans son livre qu’elle avait laissé sur la table de la bibliothèque la veille au soir.
Rendez-vous dans la serre, ce matin
Vladislaus
Elle eut un léger sourire réjoui et cacha le petit mot dans la poche de sa robe en veillant à ce que sa mère ne l’eût pas vue le lire, assise dans un grand fauteuil non loin. Elle fit mine de sortir de la bibliothèque mais sa mère remarqua son geste.
- Où tu vas, ma chérie ?
- J’ai envie de lire dans la serre, au milieu des parfums des fleurs.
- Ne fais pas trop long, j’ai besoin de ton aide pour marcher.
- Ne t’en fais pas.
Je reviendrai te chercher pour le déjeuner.
Elle vint à embrasser sa mère et se rendit donc dans la serre. Elle trouva un petit banc de pierre et s’y assit pour ouvrir l’ouvrage, après avoir regardé aux alentours, le cœur réjoui. Cela lui fera du bien que de pouvoir enfin parler seule à seul à Vladislaus après tant d’années. Ils pourront évoquer leurs souvenirs d’enfance et raconter leur vie après leur dure séparation d’il y a quinze ans. Il lui avait tellement manqué durant tout ce temps d’une manière inexplicable, car elle avait aussitôt senti un énorme vide dans sa vie après son départ forcé, malgré son jeune âge.
Elle se plongea dans son livre et scruta de temps à autre les alentours de la serre emplie de plantes lointaines et de fleurs au mille parfums. Au bout de quinze minutes d’attente, elle resta ainsi plongée dans son livre.
Vladislaus resta bien caché derrière un petit arbre à quelques mètres de là pour voir le visage illuminé de la jeune femme, le cœur battant et la respiration étranglée de trac, pour la voir probablement le chercher autour d’elle. Grâce à Dieu, elle ne le vit pas derrière sa cachette. Il se tournait sans arrêt un nouveau scénario dans la tête et répétait presque comme pour paraître en public dans une pièce de théâtre. Il répéta même les gestes à produire, mais il se sentait en manque de quelque chose pour attirer l’attention de la jeune femme et lui faire plaisir. Un bijou ? Un sourire ? Une caresse ? Un baisemain ?
Ah ! Dieu que c’était agaçant ! Le plus haut monarque de Valachie combattait comme un sauvage les Turcs mais n’était pas fichu de trouver une chose concluante et douce pour faire la cour à une jeune femme ! Un comble ! C’était de l’ironie pure ! Mais tellement excitant que de se mettre ainsi soi-même au défi avec ses propres sentiments et ses propres intentions pour pouvoir séduire Elizabetha dont il put entendre un soupir, agacée d’attendre.
Il se mit à tourner en rond dans son coin en réfléchissant comme un damné pour ce qu’il pourrait offrir de beau et de probant pour ses sentiments envers la jeune femme quand son regard se posa sur quelque chose.
- Bon sang, mais c’est bien sûr ! fit-il lamentablement tout bas en se frappant le front du plat de la main. Quel imbécile !
Et il se pencha vers l’objet qu’il avait vu pour le prendre délicatement et s’approcher doucement de la jeune femme, les jambes tremblantes et le cœur en folie.
Elizabetha sursauta quand quelque chose apparut devant sa vue et elle posa les yeux dessus pour découvrir une splendide et odorante rose rouge.
- Je n’ai pas trouvé de rose plus belle dans cette serre, à part toi, Elizabetha.
Cette dernière leva les yeux derrière elle pour y découvrir enfin Vladislaus, sans voix. Il lui offrit un sourire somptueux avant de venir s’asseoir auprès d’elle quand elle prit la rose entre ses doigts.
- Merci, dit-elle avec une vive émotion dans la voix.
Comme elle est belle ! Et elle sent si bon.
- Je ne devrais pas cueillir les roses de ma mère, mais je commettrais plus gros délit pour te faire plaisir et voir ton visage s’illuminer comme maintenant, dit-il avec calme.
Surtout, reste dans cette voie ! s’encouragea-t-il.
Elle rit sous les dires de Vladislaus avant de respirer le parfum s’émanant de la fleur.
- Tu m’as manqué, tu sais, dit-il avec ton tellement sincère et triste, mêlé de joie, que la jeune femme baissa à nouveau ses yeux de timidité.
- Mais toi aussi tu m’as manqué, dit-elle dans le même ton en posant sa main sur celle de son ami d’enfance en relevant son regard avec délicatesse. C’était tellement dur éloignée de toi. C’était une déchirure incompréhensible malgré l’âge que j’avais à l’époque de mon départ. J’avais tellement peur de ne plus te revoir avec la guerre qui commençait à sévir ici. J’aurais tellement voulu à ce que tu partes avec moi en Angleterre, te sachant encore auprès de moi pendant tout ce temps plutôt que dans le danger de te faire tuer. Je suis même à me demander si j’aurais supporté la nouvelle de ta mort. C’était impensable !
Vladislaus resta sans voix sous cet aveu, sentant les larmes lui gonfler les paupières.
- La mort de mon père m’a, en quelque sorte, soulagée, sachant que ce n’était heureusement pas toi qui avais péri sur le champ de bataille. Même ma mère a crié après moi quand je lui ai avoué ce soulagement pour toi plutôt que de pleurer mon père.
Elle ria sur cet aveu avec une certaine honte, ce qui étira les lèvres de Vladislaus dans un sourire presque tout autant satisfait, bien qu’il eusse un haut respect pour son mentor.
- Je me demandais même si je survivrais sans toi auprès de moi, dit-elle en le fixant droit dans les yeux.
Elle vint à caresser la joue de Vladislaus qui sentit son sang bouillir dans ses veines sous cette douceur. Il fit un effort surhumain pour ne pas à lever à son tour sa main pour lui rendre cette caresse, les doigts tremblants sous l’effort, craignant un gaucherie de sa part.
- Dis quelque chose, dit-elle avec douceur.
- Je… se remit-il à bafouiller. J’ai… tu…
Ses balbutiements firent rire et sourire Elizabetha.
- Vas-y, dis-moi.
- Est-ce que…
Elle le regarda avec intensité, comme pour l’encourager à parler.
- C’est que… tu…
- Allons ! De quoi as-tu peur de me parler ? Je ne t’ai jamais vu trembler de la sorte. As-tu quelque chose d’important à me dire ?
- Eh bien… je… j’ai… tu…
Elle éclata de rire sous le regard complètement paniqué et empli d’embarras lamentable et vint à prendre le visage de Vladislaus entre ses deux mains pour écarter ses mèches noir de jais sur son visage. Cette fois, il resta complètement bloqué quand elle vint à déposer un baiser plein d’affection sur sa joue, tel qu’elle l’eût fait étant enfant. Une vague de souvenirs vint alors à tourbillonner dans sa mémoire. Ce baiser semblait maintenant presque différent des autres d’antan. Elle s’écarta ensuite pour le scruter profondément et il se noya à nouveau dans le bleu océanique de ses yeux.
- De quoi voulais-tu me parler en me faisant venir ici ? demanda-t-elle posément avec une douce insistance.
- Euh… de… rien !
Son beau visage prit une expression intriguée dans un sourire, les sourcils froncés.
- Vraiment ? dit-elle avec une certaine déception.
- Enfin, je…
Bon sang, mais quel crétin ! se dit-il. Vite ! Quelque chose !
Sans réfléchir, il prit la main si douce d’Elizabetha pour la baiser délicatement, quoiqu’un peu lourd dans son geste. Elle eut un léger rire un peu perdu.
- Dis-moi, Vlad, dit-elle. Est-ce que tu me considères encore comme la petite fille que tu as connue il y a quinze ans ?
Le cœur de Vladislaus bondit dans sa poitrine sous cette question. Dieu, quel piège était-elle donc en train de lui tendre là ?
- C’est… difficile à dire, avoua-t-il. Je ne sais pas vraiment. Peut-être que non si nous avions encore grandi et évolué ensemble durant quinze ans.
Le regard d’Elizabetha fut pratiquement empli d’une déception sans faille.
- Donc, tu me prends encore pour une enfant, dit-elle.
- Tu seras toujours la petite fille que j’ai connue à mes yeux. Mais… aujourd’hui…
- Mais ?
- C’est différent. C’est inexplicable ! C’est… je t’apprécie certes encore énormément, mais d’un point de vue tout à fait différent et plus intense.
- C’est à dire ? demanda-t-elle avec un certain entrain réjoui.
- Eh bien… Et toi, que ressens-tu donc aujourd’hui à mon égard ?
- Euh… Je me suis toujours sentie réservée pour toi, disons. C’est peut-être pour ça que je ne voulais pas des hommes que ma mère me présentait sans cesse. Je ne sais pas, c’est comme si je te trahissais si je venais à me retrouver auprès d’un autre. Nous étions tellement proches, toi et moi, que cela m’épouvantait de te faire ça. Ma mère est folle de rage de ne pas me voir mariée à mon âge. Et toi ? As-tu connu quelqu’un?
Vladislaus ne fit que secouer la tête négativement.
- Non. La guerre occupait trop mes pensées et mon temps. Et puis, je ressentais la même chose que toi. Cette sorte de privation que je me sentais forcé d’accomplir pour ne pas te décevoir ou te trahir. De toute manière, jamais personne ne m’a vraiment jamais intéressé non plus. Il n’y avait que toi qui me revenais dans mes pensées au coucher et au lever.
Un fin sourire dévoila les dents parfaites d’Elizabetha.
- C’est étrange, dit-elle, son sourire s’effaçant sans lâcher des yeux Vladislaus. Depuis vingt ans, on dirait que nos deux âmes sont inséparables, voire faire qu’une. À croire que nous nous parlions entre nous malgré la distance qui nous séparait. Qu’est-ce que ça veut dire ?
Ses yeux devinrent humides sous cette question qui ébranla quelque peu sa voix. Vladislaus resta silencieux en tentant de trouver une réponse à cette énigme si étrange.
- Et ça fait vingt ans que ça dure, dit-il finalement avec intrigue. Même éloignés l’un de l’autre, il y avait cet espèce de lien invisible qui nous unissait. Une grande amitié d’enfance qui a muté et évolué autrement en grandissant. Mais nous avons dû nous séparer avant de savoir ce que cette évolution a voulu dire. Est-ce que tu as une petite idée à ce sujet ?
Elizabetha le regarda encore intensément de ses grands yeux bleus avant qu’un sourire étrange et magnifique de joie n’étire ses lèvres à la couleur de la rose.
- Peut-être, dit-elle simplement. Et toi, qu’en penses-tu donc ?
- Euh… la même chose que toi, sans doute.
- Et c’est quoi ?
- …
Et voilà ! se dit il. Ça te reprend, bougre d’âne que tu es !
Pour réponse, il se rapprocha bien plus d’Elizabetha avec délicatesse et douceur, frôlant son visage du sien, ne trouvant pas les mots pour lui avouer ce qu’il voulait lui dire depuis vingt ans. Il posa une main sur la joue si douce et parfumée de la jeune femme et effleura ses lèvres des siennes sans même qu’elle ne vînt à protester son geste, au contraire.
Chapitre suivant : L’union d’un Archange