Exorcisme
L’armée entière reprit alors la route pour Vaseria, sous la grande épouvante mais également sous une certaine joie incompréhensible du Comte. Ce dernier souffrait toujours d’un épouvantable mal de tête et sentait son corps brûlant de fièvre. Gabriel restait à ses côtés en cas de malaise ou de nouvelle crise de possession.
Dans l’après-midi, après une courte pause, Dragulia commençait sérieusement à dodeliner de la tête dans des marmonnements sinistres. Van Helsinius se rapprocha et tendit une main vers le bijou avec prudence. Mais il manqua à nouveau de se faire mordre par le démon et il n’insista pas plus. Il ne voulait pas réveiller la créature diabolique ou elle s’emparera à nouveau de Dragulia.
Ce dernier ne dit plus rien pendant un moment quand il sentit à nouveau son corps parcouru de frissons épouvantables. Gabriel le vit frémir et se rapprocha encore.
- Ça ne va pas ? s’enquit-il.
- J’ai froid !
- Vous pensez arriver à tenir jusqu’au château ?
- Quand je suis emporté de frissons, d’habitude, juste après, je suis emporté de coups de chaud épouvantables. Et je me retrouve là-bas. Je crois que…
Il hurla de douleur et s’écroula violemment dans la neige.
- Prince ! s’écria Gabriel qui fit stopper son cheval.
Les autres cavaliers firent pareil, complètement tétanisés, et Van Helsinius sauta en bas sa monture pour se pencher vers le Comte qui grognait de douleur, les yeux lumineux perdus et absents de tout ce qui l’entourait, hormis l’Enfer. Il sortit son crucifix et vint à le déposer dans la paume déjà bien brûlée du Comte qui hurla de douleur en sortant de son coma. Mais il chuta à nouveau dans cette absence et Gabriel recommença son geste. Rien à faire ! Elizabetha devait le chasser durement.
- Et merde ! grogna Van Helsinius en passant le bras de Dragulia sur ses épaules. Gáspár ! Aidez-moi à le mettre sur mon cheval. Je cours au château avec lui au plus vite.
Le capitaine descendit et s’approcha vivement.
- Mais que se passe-t-il ? fit ce dernier.
- Il est possédé, dit placidement Gabriel. Suivez-moi jusqu’à Vaseria avec quelques hommes en cas d’attaque de l’ennemi. Nous devons faire au plus vite ou son âme sera perdue.
Complètement abasourdi, Gáspár aida Gabriel à installer Dragulia sur le cheval de son confrère. Van Helsinius monta et tint ferme le Comte contre lui pour lui éviter de tomber dans leur course qui allait suivre.
Gáspár désigna une quinzaine d’hommes et Gabriel élança son cheval en avant, le groupe de soldats le suivant. Il éperonna durement l’animal qui courut aussi vite qu’il pouvait. Dans cette course contre la montre, Gabriel essayait de sauver le Comte de l’endroit démoniaque en posant son crucifix sur la peau du possédé, mais rien à faire.
C’est à peine s’il s’en sortait pour immédiatement replonger. Il ne s’osa pas à lever la main vers le bijou, car il savait une morsure inévitable, et Dieu sait ce qui pouvait arriver à son corps sous cela. Tout ce qu’il pouvait faire pour l’aider était de lui murmurer des mots dans sa langue divine.
Ils traversaient une épaisse forêt quand une volée de flèches les frôlèrent, blessant plusieurs Valaques au passage. Gabriel sentit une vive douleur dans sa cuisse et baissa les yeux sur un trait turc. Ces derniers - ces maudits akinçis ! - apparurent par vingtaines des fourrés et les soldats Valaques vinrent à les charger. Gáspár se tourna vers Gabriel qui ralentit l’allure.
- Allez-vous-en avec lui ! cria-t-il en sortant son épée. Nous nous occuperons d’eux ! Fichez le camp !
Gabriel détourna son cheval regrettablement à devoir laisser ces hommes face aux Turcs. Mais il ne devait pas traîner. Il se fraya un chemin entre les ennemis en sortant son épée et commençant à frapper les autres lames pour désarmer ses agresseurs. Il fut enfin hors d’atteinte et vint à tirer sur le trait planté dans sa cuisse en criant de douleur, les dents serrées, pour la jeter sur la route sans s’arrêter. Il ne s’occupa pas de sa blessure et continua à galoper aussi vite qu’il pouvait.
Dragulia grognait et marmonnait des choses épouvantables, complètement terrorisé par ce qu’il devait voir et subir.
- Tenez bon, prince ! Ne vous laissez pas approcher, surtout. Courez !
Il jeta un œil par-dessus son épaule pour voir si la troupe de Gáspár suivait, mais rien. Il pria pour que rien de grave ne leur soit arrivé. Il espéra également à ce que d’autres akinçis ne viennent pas à apparaître pour le courser. Il sentit Dragulia faiblir dans ses bras, la tête ballante.
Si son âme avait été emportée par Elizabetha, le Comte serait devenu très violent et agressif. Mais là, il était complètement dans les vapes, comme endormi, ce qui ne l’empêchait pas de marmonner des prières au milieu de sanglots presque inaudibles.
- Nous y sommes presque ! encouragea Gabriel. Je vais vous sortir de là !
La nuit commençait à tomber quand il parvint à traverser Vaseria. Il s’arrêta devant le pont-levis relevé du château et se mit à crier.
- Holà ! Abaissez le pont, vite !
- Qui va là ? fit le guetteur sur la tour de guet.
- Capitaine Van Helsinius ! répondit Gabriel haut et fort. Abaissez ce pont immédiatement ! Le Comte Dragulia est en danger de mort !
- Capitaine ! s’extasia le guetteur tout heureux avant de donner l’ordre aux gardiens du pont de l’abaisser.
Aussitôt étendu au-dessus de la fosse, Gabriel le passa vivement et s’arrêta dans la cour en faisant déraper son cheval dans la neige pour freiner.
- De l’aide ! hurla-t-il. Dépêchez !
Une dizaine de soldats entourèrent Gabriel qui descendit de cheval et fit descendre le Comte à son tour. Ce dernier s’écroula dans la neige, tremblant de tous ses membres de terreur.
- Mais qu’est-ce qu’il a ? s’enquit un soldat.
- Il faut vite l’emmener en salle de soin royale. Et faites venir le prêtre ! Dites-lui d’apporter de l’eau bénite, sa bible et son crucifix en bois d’olivier. Faites vite !
Sans poser de question, le soldat accourut jusqu’au logis du prêtre, et d’autres apportèrent une civière où ils étendirent le Comte complètement absent de tout. En chemin vers la salle de soin, Gabriel lui parla en sa langue divine et le Comte sembla se calmer quelque peu, les larmes et la sueur trempant son visage. Dans le couloir, ils croisèrent le roi alerté par tout ce remue-ménage et il stoppa la troupe en marche.
- Mais que se passe-t-il ? fit-il en s’approcha de Gabriel.
- Votre fils a besoin d’aide ! Il est possédé.
- Mais arrêtez avec ces sornettes ! Je suis sûr qu’il joue la comédie !
Il s’approcha vivement de son fils et vint à le secouer rudement par le col de sa veste.
- Je t’avais dis de disparaître ! cria-t-il.
Il hurla de terreur quand il vit le visage de son fils changer diaboliquement pour se ruer vers lui, les dents acérées et les yeux lumineux dans un rugissement inhumain. Le même visage, en pire, qu’il avait vu lorsque son fils l’avait agressé dans le couloir l’autre matin.
Gabriel écarta vivement le roi et revint murmurer des mots d’apaisement dans sa langue, et Dragulia retomba sur sa civière et se mit à se tortiller de douleur. Van Helsinius se tourna ensuite vers Valerious complètement tétanisé, une main posée sur son cœur tambourinant.
- Venez ! dit-il. Nous aurons peut-être besoin de vous.
- Mais jamais je ne…
- Allons ! s’écria Gabriel en l’accrochant rudement par le bras. C’est votre fils et il a besoin de vous.
Il se pencha à nouveau vers le Comte dont le tint devint sinistrement grisâtre et inquiétant. Ses yeux ne perdirent pas de leur luminosité et son souffle devint saccadé, la fièvre lui brûlant le corps entier. Voyant son fils dans pareil état, Valerious ne put s’empêcher de lâcher un « mon Dieu ». Il suivit la petite troupe jusqu’en salle de soin et ils déposèrent Dragulia dans le lit. Le Comte se débattit follement dans des grognements de douleur insupportables au cœur et aux oreilles.
- Attachez-lui les poignets au lit, ordonna Gabriel.
Les soldats s’emparèrent des sangles de la table d’opération et vinrent à les attacher au cadre du lit pour y nouer ensuite les poignets du Comte qui criait maintenant dans des débattements frénétiques et violents. Ce fut difficile, mais ils parvinrent à l’attacher en se mettant à plusieurs. Gabriel revint à se pencher vers lui et lui prit la tête à deux mains pour murmurer doucement et calmement. Dragulia le fixa alors en semblant reprendre son calme. Il parla ainsi jusqu’à l’arrivée du prêtre qui s’était vêtu de son aube noire d’exorcisme et avait amené tout ce qu’on lui avait demandé.
Cessant ses paroles, Dragulia se remit à se débattre violemment en poussant de grognements et des rugissements venant droit des Enfers, Elizabetha ne devant pas être loin de lui. Le prêtre se signa sous ce spectacle qu’il n’avait jamais cru possible de voir un jour.
- Mon père ! fit Gabriel. Vous m’aiderez à lui retirer ce mal.
- Co…comment ? s’épouvanta l’homme.
- Vous prierez et vous l’aspergerez d’eau bénite en tendant votre crucifix vers lui. Cela peut éloigner le démon qui le ronge. Sire ! Approchez ! Restez près de lui. Un visage familier peut l’aider à surmonter ses craintes.
- Mais vous, qu’allez-vous faire ?
- Je vais essayer de lui arracher ce bijou avant qu’il ne soit top tard. Les yeux lumineux du Comte le fixèrent diaboliquement sous ses mots et le visage diabolique d’Elizabetha se mêla au sien, menaçant.
- Je sais que vous ne voulez pas quitter votre époux, Elizabetha.
Mais vous lui faites du mal !
Un grognement lugubre et grave s’échappa de la gorge de Dragulia.
- Tu ne viendrais pas à t’interposer cela n’arriverait pas ! fit la voix d’outre-tombe d’Elizabetha. Créature répugnante !
- Pas d’insulte ! cria Gabriel dans une violente gifle sur le Comte sous les regards interloqués de ceux présents dans la pièce. Diablesse !
Un rire démoniaque se dégagea de la gorge du possédé. Le démon sembla s’éloigner un temps et le Comte se remit à gesticuler follement en grognant de terreur ou de douleur.
- Mon père ! fit Gabriel. Commencez des prières d’exorcisme. Lisez des textes assez forts pour éloigner la créature, pour que je puisse libérer le Comte.
Le prêtre se mit à balbutier et ouvrit sa bible. Il se mit ensuite à lire un texte en latin et Dragulia se débattit plus furieusement, des cris de souffrance qui n’étaient pas les siens s’émanant de sa gorge. Il se tortilla dans tous les sens en grognant et Gabriel vint à lui pour tenter de le calmer.
- Prince ! Souvenez-vous des textes bibliques. Essayez de réciter les prières du prêtre en même temps que lui.
Seule une plainte terrorisée vint en réponse et plus de débattements. Gabriel se pencha encore et tendit la main vers le bijou. Immédiatement, le démon vint à tenter de mordre, mais attaché il ne put l’atteindre. Van Helsinius arriva enfin à toucher le diamant, mais il hurla de douleur en reculant et scruta sa main fumante et grésillant en la secouant sous une vive brûlure.
Il la plongea dans une bassine d’eau pour la soulager.
- Seigneur ! grogna-t-il. Cette chose est complètement diabolisée !
Un rire satisfait s’émana de la gorge d’Elizabetha. Un hurlement horrible ébranla Dragulia qui se débattit encore plus sauvagement.
- Non ! Sortez-moi de là ! Sortez-moi de là ! Je brûle !
Le prêtre en cessa ses prières et se signa à nouveau en voyant les vêtements du Comte se mettre à fumer d’une chaleur invisible.
- Aidez-moi ! Aidez-moi, par pitié !
Plusieurs soldats vinrent à tenter de retenir ses mouvements complètement furieux et les poignets de Dragulia se mirent à saigner sous ses débattements.
- Ça brûle ! Tirez-moi de là !
Gabriel bondit littéralement à cheval sur le Comte et lui reprit la tête entre ses deux mains et se mit à murmurer avec un calme extraordinaire. Le Comte cessa de hurler, mais il se débattait encore.
- Va-t’en ! hurla le Comte à se briser les cordes vocales. Va-t’en !
- Mon père ! s’écria Gabriel. L’eau bénite ! Vite !
Ce dernier s’approcha et jeta quelques gouttes d’eau bénite en criant ses prières malgré l’épouvante qui l’assaillait. L’eau vint à goutter sur la peau du Comte en commençant à grésiller et il hurla de douleur.
Un rugissement de souffrance s’émana de la gorge du démon et Dragulia se calma mais continuait à geindre et à gesticuler. - Je vais tomber dans le feu ! dit-il les yeux hagards de terreur. Je vais tomber !
- Non, vous n’allez pas tomber ! fit Gabriel. Je vais tirer votre âme de là !
Il murmura encore des mots divins pour l’apaiser, mais Dragulia geignait encore, comme s’il se cramponnait quelque part.
La porte de la chambre s’ouvrit.
- Gabriel ? Vladislaus ?
C’était la petite Maria. Gabriel se releva aussitôt et s’approcha vivement.
- Maria ! Ne reste pas là !
- Gabriel ! T’es revenu !
Elle allait s’accrocher à ses jambes, mais il l’en empêcha en la repoussant dans le couloir.
- Ne reste pas là ! Vladislaus est très malade.
Sur ce, il planta là la gamine et retourna dans la chambre en la fermant à clé. Il ne pouvait pas la laisser voir pareille horreur. Il retourna vivement vers le Comte qui s’était remis à hurler et à gesticuler comme si la mort allait le faucher d’un moment à l’autre. Gabriel prit l’épais gant de cuir et de peau du forgeron près du brasero et l’enfila pour revenir à cheval sur le Comte pour murmurer encore.
- Je vais vous délivrer, dit-il en approchant sa main gantée du bijou.
Alors qu’il le toucha, le visage de Dragulia changea littéralement d’aspect pour prendre celui horrible d’une créature aux crocs longs et pointus. Sa bouche s’ouvrit démesurément comme pour pouvoir mordre et ses yeux s’illuminèrent encore plus, et il bondit vers Gabriel avec furie dans un rugissement monstrueux. Mais fort heureusement, les sangles tinrent bon et Gabriel ne fit que reculer sous le coup, surpris.
- Y en a marre ! grogna-t-il avant d’envoyer son poing voler avec une violence inouïe dans la mâchoire du Comte qui s’écroula sur l’oreiller.
Il rapprocha une nouvelle fois sa main gantée du bijou, mais la créature riposta à nouveau.
- Venez m’aider à le maintenir couché ! ordonna Gabriel.
Les soldats le regardèrent avec épouvante.
- Allez ! s’écria le capitaine complètement en furie. Nous allons le perdre ! Venez aussi, Sire !
Tremblant, ce dernier vint à rejoindre les soldats pour plaquer le buste de son fils sur le lit. Le démon se remit hurler de protestation et à rugir quand il ne parvint plus à bouger sous la poigne des hommes et voyant Gabriel approcher sa main du bijou.
- Tenez bon, surtout ! encouragea Van Helsinius. Ce ne sera pas long.
Les jambes du Comte battaient follement l’air, du moins ce fut Elizabetha. Ou la douleur de Dragulia et la terreur qui l’envahissaient. Valerious fut complètement tétanisé par ce spectacle, le démon s’étant emparé ainsi du corps de son fils.
Le prêtre récitait sans arrêt ses prières, le crucifix projetant son ombre sur le Comte à l’aide la lumière du brasero non loin.
- Sortez-moi de là ! hurla à nouveau le Comte. Je vais tomber ! Je glisse ! Elle s’approche ! Aidez-moi ! Seigneur, aidez-moi !
Gabriel referma son gant sur le bijou et tira sur la chaînette qui se brisa.
Chapitre suivant : L’extraction du démon