Convalescence
Des coups assourdissants le firent se réveiller en sursaut en se redressant dans un cri.
- Vlad ! cria la voix de son père de l'autre côté de la porte. Vlad !
Ce dernier se leva mollement, complètement engourdi par le manque de sommeil. Apparemment, il n'avait pas dû dormir plus de deux heures, car les rayons du soleil dans la chambre ne s'étaient pas beaucoup déplacés dans la pièce.
- Vlad ! fit à nouveau le roi dans des tambourinements assourdissants.
Dragulia se tourna vers Gabriel qui grogna dans son sommeil sous tout ce vacarme et remua légèrement. Le Comte entrouvrit la port et porta un regard peu engageant sur Valerious.
- Qu'est-ce qu'il y a ? chuchota-t-il avec colère.
- Comment va-t-il ? demanda hautement le roi avec inquiétude en tentant de voir dans la chambre derrière son fils.
- Mieux. Du moins, pour l'instant. Et parlez moins fort, il s'est endormi.
- Je l'ai entendu crier toute la nuit, le pauvre garçon. Dis-moi, de quoi a-t-il donc souffert durant ces vingt dernières heures ?
- Pas maintenant, Père, je suis harassé, soupira Dragulia en se frottant les yeux. Revenez quand j'aurai un peu dormi.
- Laisse-moi le voir, c'est tout ce que je veux. La petite Maria est très inquiète, et moi aussi.
Dragulia soupira et sortit doucement de la chambre en refermant sans bruit la porte.
- Vous êtes têtu ! grogna-t-il. Je doute que tout ce que j'aie à vous dire vous plaise, de toute façon.
- Mais dis-moi !
- Bon. En ce moment, il souffre de paralysie, il a passé le restant de la nuit à vomir du sang, il souffre également de cécité pour un temps indéterminé.
Il a été atteint de violentes diarrhées pendant des heures, il a été emporté de délire, d'hystérie, de convulsions nerveuses, de douleurs insupportables, d'inconscience et j'en passe !
Le roi le regarda avec des yeux épouvantés.
- Ne me regardez pas comme ça, c'est vous qui me l'avez demandé! s'emporta le Comte.
- Doucement, fils, ne t'énerve pas.
- Pardonnez-moi, je suis épuisé, soupira Dragulia en se frottant une nouvelle fois les yeux. Gabriel devra probablement rester couché pendant plusieurs jours. Avec tout ce que son corps a enduré, il a besoin d'un long repos.
La petite Maria sortit de la chambre du Comte et accourut en voyant ce dernier.
- Vladislaus ! fit-elle tout joyeuse. Salut !
Elle s'accrocha à ses jambes avec gaieté et elle recula quand elle vit du sang souiller une partie de la chemise de l'adulte.
- Quoi ? demanda-t-il.
Il baissa les yeux sur le vêtement et grogna.
- Oh non, une chemise qui vient de France ! se plaignit-il. Elle m'a coûté horriblement chère.
- C'est quoi tout ce sang ? fit la fillette avec épouvante.
- Euh... tenta de répondre le Comte. Je...
- Ne réponds pas, Vlad, prévint le roi. C'est mieux.
- Je peux voir Gabriel ? demanda la gamine.
- Non, il dort, en ce moment, répondit le Comte en essuyant la tache avec son mouchoir.
- Mais c'est presque midi et y dort encore ? s'indigna la petite en posant des poings de colère sur ses petites hanches.
- Oui, mais ton pauvre Ange Gabriel a été très, très malade jusqu’à maintenant, il n'a pas dormi de la nuit et il se repose, en ce moment. Le roi va t'expliquer ce qui s'est passé, s'il le désire. Mais ne soyez pas trop dur avec les mots.
- D'accord, dit le roi.
- Au fait, les chiens n'ont toujours rien pisté ?
- Non, hélas.
- Dites à Gáspár de lâcher une dizaine de loups. Ils ont un flaire nettement supérieur à celui des chiens. Ils sauront retrouver une piste.
- Entendu. Allez, viens Maria.
Il prit la fillette par la main et l’emmena au loin.
- Et Gabriel ?
- Il est endormi.
Le Comte se tourna vers la chambre pour y entrer et la ferma à clé pour éviter toute intrusion indésirable. Il s’approcha de Gabriel dont la respiration était profonde et le secoua par l’épaule.
- Gabriel, dit-il à haute voix. Gabriel !
Ce dernier ouvrit les yeux en grognant.
- Quoi ? dit-il sans énergie.
- Je m’assurais juste que je pouvais vous réveiller. Certains poisons peuvent vous mettre dans le coma avant la mort.
Il posa le dos de sa main sur le front du malade.
- Vous avez toujours autant de fièvre. Rendormez-vous tranquillement.
- Pas de problème, murmura Gabriel qui avait déjà fermé les yeux.
Dragulia pensa que son patient était maintenant hors de danger et qu'il était tout simplement épuisé et qu'il lui fallait du repos.
- Voulez-vous manger quelque chose ? demanda-t-il ensuite.
Gabriel secoua la tête négativement sans ouvrir les yeux.
- Non, pas maintenant. J'ai trop mal à l’estomac. Plus tard, peut-être.
- D’accord. Je vous laisse. Je vais me décrasser un brin et manger quelque chose. Je reviendrai dans un moment.
Gabriel ne répondit rien et le Comte sortit de la chambre en la fermant à clé pour éviter toute intrusion fâcheuse. Il fourra la clé dans sa poche et manda un bain au valet resté toute la nuit de garde derrière la porte. Il alla ensuite dans sa chambre et se lava une fois son bain prêt pour ensuite mettre de nouveaux vêtements et descendre à la salle à manger. La table avait été à moitié débarrassée, étant en retard. Le roi et ses épouses s'd'ailleurs à quitter la table. Le roi le vit arriver, entouré de trois gros et fiers bergers allemands dressés au dépistage.
- Vlad, mon garçon, dit-il en venant l'éteindre. Comment se porte Gabriel ?
- Il pourrait aller mieux. Il dort lourdement. Il souffre de cécité et de paralysie, pour l'instant, et la fièvre ne tombe pas. Il lui faudra rester couché encore un bon moment, je pense.
- Veux-tu essayer de lui donner quelque chose à manger ?
- Je lui en ai parlé mais il a refusé. Je crois que son estomac a subi un trop gros choc dû au poison. Il est probable qu’il ait été même rongé, d'où le sang vomi, probablement. Il ne pourra rien manger tant que ça le fera encore souffrir. Il a encore pas mal de fièvre. Je vais manger quelque chose et je remonterai le voir.
Aussitôt, quelque chose de maintenant très familier vint à s'accrocher à ses jambes. Maria.
- J'peux venir ?
- Non, il est malade et il faut le laisser tranquille, répondit doucement le Comte.
- Mais ! Tu dis toujours ça !
Elle lui donna une tape sur la jambe en s'écartant.
- T'es pas gentil !
Tout de suite, de grosses larmes vinrent à perler dans ses grands yeux bleus et son petit minois se tordit de sanglots.
- Bon, très bien ! céda le Comte sous ce spectacle qui lui fendit le cœur. Mais s'il dort, ne le réveille pas.
- D'accord, répondit la gamine dans sa tristesse infantile qui disparut de ses yeux.
- Mais je veux d'abord manger. Reste-t-il quelque chose sans poison, sur cette table ?
- Je t'ai gardé une assiette près de moi, dit le roi en présentant un service sous une cloche. Je ne l'ai pas quittée et les chiens ont été là tout du long.
- Parfait, dit Dragulia en sentant l'eau lui monter à la bouche.
Il s'assied et tout de suite la gamine vint à sauter sur ses genoux pour s’y asseoir.
- Raconte-moi une histoire de Gabriel, quémanda-t-elle.
- Oh non, s'il te plaît ! supplia Dragulia. Je suis exténué ! Plus tard.
La petite râla de mécontentement et descendit de ses genoux avant de donner un nouveau coup de rage sur la jambe du Comte.
- Aïe ! fit ce dernier en se tourna brutalement vers elle.
La petite éclata de rire avant de prendre la fuite quand elle vit Dragulia prêt à se lever.
- Quelle petite peste, maugréa-t-il avant de se rasseoir.
Il tourna les yeux vers un gros berger allemand qui le regardait en espérant des restes de ses yeux envieux et mendiants, les oreilles dressées, assis à côté de lui.
- Espère toujours ! lui dit le Comte en gloussant avant de s'attaquer à son repas.
Le berger allemand gémit sous ses paroles et sous les odeurs alléchantes de l'assiette du Comte avant de s’allonger sur le sol. Dragulia termina aisément son déjeuner et remonta à la chambre de Gabriel pour vérifier l’état de ce dernier. Il dormait toujours à point fermé mais la fièvre était toujours haute. Il prit la serviette trempant dans l’eau froide et revint à tamponner un moment le visage du malade en prenant garde à ne pas le réveiller. Gabriel fronça les sourcils dans un gémissement et son souffle s’accéléra quelque peu.
- Seigneur ? murmura-t-il avec une certaine crainte au milieu d’un sanglot. Seigneur, parlez-moi, rassurez-moi, par pitié.
Il remua la tête et ouvrit les yeux dans le vide de sa cécité. Il sentit qu'on lui tamponnait le visage et il tendit vivement la main vers celle en mouvement de Dragulia qui fut content de voir que la paralysie s’en était allée.
- Est-ce que c'est Vous, mon Bon Seigneur et Père ? murmura-t-il encore.
- Non, c'est le Comte Dragulia, répondit placidement ce dernier. Vous rêvez, Gabriel.
Celui-ci poussa un long soupir chagriné en refermant les yeux pour aussitôt se rendormir. Aussitôt, il y eut de légers petits coups à la porte et la poignée de cette dernière tourna maladroitement. Le Comte en conclut que c'était probablement Maria qui essayait d'entrer, bien que ce fut verrouillé.
- Gabriel ! cria la petite voix.
L'interpellé poussa un nouveau gémissement dans un nouveau froncement de sourcils.
- Gabriel !
Il tourna la tête en direction de la porte sans pour autant ouvrir les yeux.
- Pas maintenant, les Chérubins, marmonna-t-il presque indistinctement dans son demi-sommeil.
- Gabriel ! cria à nouveau la petite en donnant des coups.
Ce dernier finit par se réveiller complètement sous les cris et ses yeux fixèrent le vague. Il fit mine de se lever mais une main sur son épaule l'obligea à rester couché, ce qui le fit sursauter.
- Non, restez couché, dit la voix du Comte.
- Mais la petite à besoin de moi, dit l’autre sans aucune énergie.
- Non, pas du tout. Elle va très bien et elle n'inspire qu'à venir vous voir.
- Alors laissez-la.
- Non, ce ne serait pas bon pour elle à ce qu'elle vous voit en pareil état de santé. Elle patientera jusqu'à ce que vous soyez guéri. Allongez-vous.
Gabriel se relaissa tomber en grognant et porta une main à sa tête douloureuse. Les coups redoublèrent de violence sur la porte et le malade grogna encore.
- Dieu, faites-la cesser !
Le Comte se leva et vint à déverrouiller la porte pour aussitôt sortir sans laisser une chance à la gamine d'entrer.
- Mais que veux-tu, à la fin ? gronda-t-il.
- T'avais dit que j'pouvais venir le voir ! cria Maria avec colère.
- Oui, c'est vrai. Mais ne crie pas et ne tape pas ainsi, il a très, très mal à la tête.
- Mais j'eux venir ? s'impatienta-t-elle.
Dragulia grogna dans un énorme soupir.
- Bon, c'est entendu ! Mais tiens-toi tranquille, d'accord ?
La petite acquiesça, tout sourire. Il rouvrit la porte et laissa entrer Maria la première qui pénétra dans la chambre avec une certaine timidité craintive. Le Comte verrouilla à nouveau la porte et posa les yeux sur le lit où Gabriel semblait avoir retrouvé le sommeil. Il tapota l'épaule de Maria du doigt et posa un autre sur ses lèvres quand elle le regarda pour lui faire comprendre.
- Chut, souffla-t-il doucement avant de revenir s'asseoir au chevet de Gabriel pour tamponner à nouveau son visage.
La petite s’approcha timidement et scruta le visage livide de Gabriel assoupi. Elle vint à lui toucher les doigts et frémit.
- Il est tout brûlant, dit-elle avec un regret infantile.
- C'est la fièvre, chuchota Dragulia.
- Mais qu'est-ce qu'il a eu ? La grippe ?
Dragulia gloussa sous la curiosité innocente de la petite.
- Non, il a été empoisonné.
- Et ça veut dire quoi ?
- Qu'il a bu quelque chose qui fait très, très mal, sans le savoir. Cela peut être dangereux et on peut mourir en très peu de temps.
La petite hoqueta de surprise en avalant une grande goulée d'air, choquée, les yeux tout ronds et la bouche grande ouverte.
- Y va mourir ? sanglota-t-elle déjà.
- Non, je ne pense pas. Mais l'état dans lequel il a été toute la nuit, il aurait bien pu. Apparemment, il a été empoisonné à la doshenkana, à la belladone et au bryonix. En tout cas, il en portait les symptômes. C'est insensé ! Ces trois poisons auraient dû le tuer mais il n'en est rien.
- C'est quoi un symtpôme ?
- Symptôme. C'est un phénomène lié à l'existence d'une maladie, comme la fièvre, par exemple, ou les vomissements.
- Mais c'est qui qu’a mis ce méchant poison dans son verre pour lui faire mal ?
Dragulia soupira.
- Je ne sais pas. Mais nous essaierons de le découvrir et vite. Car d'autres personnes auraient moins de chance que Gabriel de s'en sortir.
Ce dernier grogna dans son sommeil et il se demanda ce qu'il serait advenu de cet être s'il avait eu à mourir. Serait-il donc parti pour un moment pour ensuite revenir sur une autre partie de la terre plus tard, comme écrit dans le livre ? Et lui, qu'aurait-il donc ressenti sous cette « perte » ?
La respiration de Gabriel s'accéléra et il gémit encore plus fort en remuant. Dragulia lui tapota doucement l'épaule en l’appelant. Le dormeur se réveilla en ouvrant ses yeux toujours autant injectés de sang et chercha dans le vague de sa cécité en tendant la main que le Comte prit pour le rassurer.
- Ce n'est rien, juste un cauchemar, dit Dragulia. Il y a une jeune fille qui veut absolument vous voir.
Gabriel sentit les petits doigts de Maria prendre les siens pour les étreindre.
- Ça va ? demanda-t-elle gaiement. Oh, tes yeux sont tout rouges.
Elle vint à sauter sur les genoux du Comte pour se retrouver à la hauteur de Gabriel et lui caresser le visage de sa petite main.
- Pauvre petit Ange.
Gabriel rit sous le sobriquet et laissa la petite écarter des mèches de cheveux trempés de sueur collées sur son front et son visage.
- Quelle couleur est ta robe, ma puce ? demanda-t-il d'une voix qu'il essaya la plus distincte possible.
- Ben tu vois pas ? Elle est bleue !
- Non, je ne vois rien, annonça-t-il à la gamine qui fronça les sourcils.
- Comment ça tu ne vois rien ? dit-elle avec curiosité.
- Je suis aveugle.
La petite hoqueta à nouveau de surprise comme tout à l'heure.
- Oh non, comme mamie ! fit-elle avec chagrin.
- Elle était aussi aveugle ? demanda le Comte.
- Oui, depuis toujours. Y paraît qu'elle est née sans voir. Gabriel aussi va rester toute sa vie comme mamie ?
- J'espère que non, répondit le Comte avec inquiétude. Le poison le laissera aveugle tant qu'il sera encore dans ses yeux. Ça peut durer trois jours, trois semaines, trois mois, trois ans… On ne sait pas quand ça s'arrêtera.
- Combien de chance j'ai de perdre la vue pour la vie ? s'enquit Gabriel.
- Je dirais quarante pour cent si vous avez été empoisonné par la doshenkana. Mais vu votre résistance, vous la recouvrerez prochainement.
Gabriel soupira tristement de découragement.
- Suspendu de mes fonctions pendant un temps indéterminé, dit-il. J'essaierai quand même de travailler.
- C'est trop risqué ! Et de toute façon, mon père vous l'interdira probablement pour votre sécurité.
Un nouveau soupir agacé s'échappa de Gabriel en pensant déjà aux heures interminables, voire aux jours, aux semaines ou ce qui s'en suivrait s'il devait à rester ainsi à tourner en rond sans rien pouvoir faire de ce temps perdu.
- Je désirerai tant que Madalina soit là, murmura-t-il de chagrin.
Dragulia et la petite ne répondirent rien quand Gabriel se tourna mollement sur le flanc en leur tournant le dos. Le Comte jugea bon de faire sortir la gamine avant une parole mal placée de cette dernière qui pourrait enfoncer à nouveau Gabriel dans la dépression. À sa grande surprise, elle ne protesta pas quand il vint à la déposer dans le couloir en lui disant de rejoindre ses épouses pour jouer. Une fois qu’elle eut disparu dans le couloir avec un air et une marche tristes, il retourna dans la chambre pour tenter de réconforter l'être déchu.
Chapitre suivant : Plus de sécurité et de réconfort entre les mains de Dieu ?