In Libro Veritas

PETITE CHRONIQUE DU BEMOL

Par Alain GAROT

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

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Table des matières
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Dédée !

A Raymond, mon Ami.


Cette fois… Non je n’ai pas rêvé, en voici un ! Un bémol réussi... comme une ode à la Vie !

                                            DÉDÉE 
 
  
Je n’aime pas les choses qu’on fait parce que c’est la coutume. Anticonformiste primaire, je suis franchement irrité quand je les vois partir au cimetière,  les bras chargés de tous ces chrysanthèmes achetés… au supermarché. 
En gros, voyez-vous,  ça revient bien moins cher !
Et j’t’en mets un par ci, sur la tombe d'oncle Fred… Et un autre par là, sur celle du cousin Léon. Comme s’ils avaient besoin de ça, là où ils sont…
Mon Dieu, j’ai beau me dire qu’il n’y a rien de plus bête et qu’on ne pourra jamais les en empêcher, c’est plus fort que moi... Je voudrais leur  crier :
— Bande de c… ! (Pardon !)
C’est comme pour les vœux… Vous savez, les bons vœux :
« Chers Amis, la famille se joint à moi pour vous souhaiter une bonne année ! »
 
La belle affaire !
Vlan ! J’t’en fais dix à la file. Et même que je suis sot :  sur internet c’est  beaucoup plus facile… Les vœux ça part tout seul avec les fameuses cartes "chameau". Il suffit d'un seul clic !
Moi, cette année j’ai choisi autre chose :  Renouer le contact avec  les vrais amis de jeunesse.  Aucune difficulté pour en faire le tour : Ceux-là,  on les compte sur les doigts de la main !
J’ai tenté de joindre Raymond, un super grand copain. Cœur énorme, toujours plein de compassion.
C’est fou d’avoir été aussi longtemps sans nouvelles de lui ! 
Que voulez-vous, la vie vous trimbale quelquefois si  loin… Et puis vous avez la famille, le travail… Vos soucis. Et bien sûr… Les excuses !
Soit ! Mais l’essentiel, lui, est toujours  là ;  il nous dit qu'il n'est jamais trop tard.
Téléphoner ? Je n’y tiens pas trop après toutes ces années. Raymond  a peut-être changé…  S’il m’envoyait  promener !
Non, j’ai  pris son adresse sur internet et  je ne risque rien. Je lui laisse un message  en vitesse, il aura  le choix. S’il me répond ce sera bien.
Je lui dis simplement :

Objet : retrouvaille
Cher Raymond,
Tout à fait par hasard je découvre ton adresse @mail et comme je garde un si bon souvenir d'autrefois, je me permets de te faire ce petit "coucou" amical en te souhaitant une bonne année 2008. 


Comme Raymond aimait à m’appeler Gouby - vous savez, le joueur de bidons de je ne sais plus quel film des années soixante-dix - (Je jouais les bals populaires à l’époque) j’ai signé : Gouby.
Puis j’ai attendu un certain temps.
Je n’y croyais plus jusqu’au jour…  
Ah ! Je me souviendrai longtemps de ce moment où le message est apparu sur  mon écran. J’ai même pleuré comme un gosse. Je me suis levé, j’ai annoncé la nouvelle. Et j’ai lu tout haut, d’une voix qui chancelle :

Bonjour Alain et Martine,

Raymond aurait sûrement été très heureux de reprendre contact et d'évoquer cet heureux passé,  mais hélas il est décédé en Novembre 2006
Nous sommes restés à 2 enfants,  avec chacun 2 enfants également (Christelle réside à Paris et son frère à Bruxelles)
Je suis maintenant tétraplégique par suite de sclérose en plaques, à domicile avec des intervenants ponctuels et 90 jours par an, répartis mensuellement en accueil temporaire en M.A.S.
Ainsi va la vie.
Mes meilleurs voeux pour 2008.
Andrée
 

Ma peine fut  immense. A la fois du fait du départ de Raymond et aussi de cette sclérose en plaque qui avait frappé son épouse depuis déjà longtemps et qui s’appelait  aujourd’hui :  tétraplégie !
Je me suis dit : « C’est injuste !  Pourquoi eux ?  Et  pourquoi  la mort de Raymond, en plus ? »
Je les revois hier, comme s'ils étaient gravés dans mes yeux. Ce qu’ils étaient heureux !
J’ai tout de suite pensé au calvaire d’Andrée, à l’agonie de Raymond.
Et j’ai répondu avec mon cœur grand ouvert :

Quelle peine je ressens !
Je savais que vous aviez eu cette pénible maladie, chère Andrée... et j'imagine l'épreuve !
Mais que n'ai-je essayé de vous joindre plus tôt ?
En tout cas, si vous le souhaitez, je me permettrai de vous recontacter, juste pour que Martine et moi puissions échanger un peu sur ce passé plein de bonnes choses.
Nous avons gardé de Raymond une telle estime ! C'était un être si généreux !
Oui, je suis bien triste.
Triste.
Mais nous allons penser à lui... Et à vous, Andrée.
Nous nous souvenons bien de Christelle... un peu moins de son frère.
Nous vous embrassons bien cordialement et vous disons : courage et confiance !
Martine et Alain.
 
 
Cet échange-là, nous le gardons précieusement… Vous savez, comme on se souvient d’une poignée de main que l’on  se serait  donnée  un jour : chaude, chaleureuse… inoubliable.

Mais tout ne s’est pas arrêté là.
L’amitié a refait une fleur, elle s’appelle Dédée.

C’est vrai : toutes les fleurs sont belles. Mais celle-ci, nous n’en avions encore jamais vues de pareilles. Je crois qu’elle vous fera plaisir à vous aussi, en tout cas bien plus que ces chrysanthèmes qu’on viendra peut-être un jour larguer  sur vos tombes quand  le temps sera venu.
Elle se prénomme Andrée, mais très vite elle nous met à l’aise.

« Allez, comme au bon vieux temps, appelez-moi Dédée ! »

 
Alors Dédée, oui, on s’est parlé. Ou plutôt non : tu nous as parlé.
Et tu nous parles encore. Simplement.
Tu nous dis tout avec du beau. De merveilleux diaporamas que tu nous envoies presque tous les jours. Même qu’à chaque fois les larmes nous montent aux yeux. Déjà  parce que ça vient de toi… Toi si petite sur ce que nous imaginons être ta chaise roulante. Et toi si grande à travers tes messages d’espérance.
Oui… Toujours du  beau, du bien, du vrai. Une beauté que tu nous fais découvrir,  que nos yeux n’auraient jamais dû voir sans toi.
Au hasard je cite et j’en oublie :

Rien que les fleurs… les orchidées. Festival de couleurs et  de formes, comme sorties du chapeau d’un magicien ; sauf qu’ici… elles sont vraies. 
Et  ces paysages, ce monde si beau, tout droit venus d’un livre de Jules Verne ;  sauf qu’ici… c’est encore le vrai. 
La Nuit et le brouillard de Ferrat que nous n’avions encore jamais entendu comme ça. 
Les oiseaux de notre jardin… Oh ! C’est trop mignon…
Les Mamies, la sagesse… Le stress après le boulot.
La chartreuse… Tout là haut près du ciel !
Le « fait main » et les mots… Ah ! ces mots…
Tous les mots qui viennent et qui sont dérisoires,
Et ce tant pis…  tu nous le  dis quand même :
Oui c’est ainsi….  que Tu nous aimes.
Aurai-je te temps ? poursuis-tu.  De voir encore …
Les arbres exceptionnels, la balade nocturne, la Bretagne vue du ciel.
Le charpentier de Venise, les chutes du Niagara, le tour du monde en quatre minutes et….

La valeur du Temps. De ce temps précieux qu’il ne faut pas gâcher.
Tu nous dis encore que le  bonheur est un voyage,
 
Tu le dis avec des fleurs, « des fleurs pour toi ».
Et que «  Quand on aime trop, on n’aime encore pas assez…. »
 
Oh !  Ton  florilège, Dédée…  Nous ne nous en lasserons jamais !
Du reste, pour la petite anecdote, depuis quelques jours nous ne recevions plus de diapos. Alors nous t’avons adressé ce mail :

Chère Dédée,
Comment vas-tu ?
Quelques jours sont passés sans que nous recevions tes superbes messages.
Nous te souhaitons Joyeuses Pâques ! A toi et à tous ceux que tu aimes. (Sans oublier Raymond qui, là où nous sommes certains qu'il est, nous voit).
T'embrassons bien fort.
Martine et Alain
 

Et ta réponse n’a pas tardé. C’était hier :

Bonjour à toute la famille
Merci pour vos souhaits ainsi que vos pensées pour Raymond, et de même pour vous. Il est normal que vous n'ayez  plus de transferts de diapos car je suis en séjour temporaire à la M.A.S. de ... et  j’ai demandé à mes contacts de suspendre nos échanges jusqu'à mon retour le 26,  car l'ordi n'est pas souvent disponible et ma boîte de réception, de ce fait, est rapidement saturée.
Actuellement je jette un oeil à l'extérieur et c'est une superbe vue qui s'offre à moi : les premiers arbres en fleurs , les bourgeons s'estompent sous de gros flocons de neige ; il faudra bien couvrir les enfants pour la chasse aux œufs… demain.

Je vous embrasse également.
A bientôt.
DD

 
PS : Nous étions la veille de Pâques et M.A.S. signifie "Maison d'Accueil Spécialisée". 
 

J’ai regardé dehors, j’ai voulu voir les bourgeons,  il n’y avait pas de neige chez nous. Mais j’ai vu… Comme jamais encore je n’avais vu.
J’ai vu avec les yeux de l’enfant… Le toit de la maison d’à côté, le petit arbre, le grillage rouillé.
J’ai vu et je n’en reviens toujours pas de voir ce que je n’avais encore jamais vu. Vraiment vu.
J’étais bouleversé. Je suffoquais. Où avais-je donc les yeux ?
Tu vois Dédée, tu vois… c’est bête mais c’est vrai. Je suis sûr que tu n’y aurais même jamais pensé… Dire ces mots et autant bouleverser !
Oh oui, chère Dédée. A très bientôt. Nous attendons avec impatience la suite de ta joie et de ton espérance.
De Ton  prochain coup de baguette.
De Ta magie qui nous redit la fête !
Pour patienter nous regarderons ce soir le débat de la télé. Certains seront pour et d’autres contre. Comme toujours. Et ça ne changera rien. Nous, on verra…
Vois-tu… Il y en a tant qui parlent, qui monopolisent  les heures d’antennes au détriment même de ceux qui ne sont pas écoutés, comme toi, Dédée :  les premiers concernés ! C’est vrai : Pour eux ce serait indécent que tu puisses leur dire,  du haut de ta chaise roulante et de ta tétraplégie… que la vie est belle et que le monde est beau.
Ce serait de la symphonie renversée. De l’inconcevable.
Ne resterait  pour eux qu’à remballer leurs discours tout faits, leur programme commun  pour la vie sans souffrance, démagogie humaniste permettant  à tous et à chacun de se donner bonne conscience… Faisant de l’inacceptable de l’un le dénominateur commun du malheur des autres.
Plus de place pour cette beauté qui saute à  leurs yeux résolument fermés.

« La feront-ils disparaître elle aussi, me dis-je,  de notre si jolie planète ? »

 
Eh bien NON !
Ils ne gagneront  pas !
Tu es là, Dédée… Probablement dans ton fauteuil. Toi qui fais mieux…
Tu ouvres  les yeux des aveugles, 
Ressuscites  les cœurs…
Dis qu’après la pluie vient toujours le beau temps ;
Et qu’ainsi va la vie…
Chienne de vie peut-être,
Mais que tu aimes tant.
 
Nous, simplement, on s’incline,
Te dit du fond du cœur et bien modestement :

M E R C I...   D É D É E  !