DONNELAVIE
Que de sensations, que de merveilles pour Donnelavie. Elle qui depuis si longtemps vivait dans le néant. Une fois dépassée l'atmosphère lugubre d'Erret, le ciel apparaît enfin, limpide, azuré, moutonné de petits nuages blancs semblables aux moutons qu’elle gardait, quand elle était petite fille, avec son grand-père… le berger. Quand la montagne était encore boisée et couverte de verts pâturages. Quand la sève coulait sous l’écorce des pins et que l’air pur chargé de pollen embaumait la vallée. Quand les ruches pleines de leur précieux miel chantaient au rythme du bourdonnement des abeilles. Quand les cigales et les grenouilles se répondaient dans un perpétuel écho. Quand l’homme, l’ours et le loup partageaient, avec respect, leur territoire. Quand à la veillée, les enfants, blottis les uns contre les autres dans l’âtre de la grande cheminée écoutaient, sagement assis, les yeux écarquillés, des contes fantastiques qui font peur, des histoires extraordinaires de loups-garous et de farfadets. Quand le feu dansait joyeusement sur les bûches et que la braise pétillante lançait des escarbilles incandescentes sur les jambes des filles, leur laissant échapper des petits « ouille, ça chatouille ! ».
C’était au temps où le temps prenait son temps et s’égrenait, doucement, tout doucement, au rythme des saisons, été, automne, hiver et printemps. C’était dans la petite ferme aux murs peints à la chaux, dont le crépi, en partie gommé par les ans, laissait apparaître de grosses pierres blanches, scellées entre elles par un savant mélange de paille hachée et de terre grasse. Un petit escalier dépourvu de rampe, dont les six marches usées par les milliers de sabots qui l’empruntèrent, donnait accès à un perron, protégé par une véranda recouverte de quelques planches que les intempéries avaient patiemment grignotées.
On apercevait à l’étage la fenêtre vitrée de l’ancien grenier à foin devenu sa chambre. C’était l’endroit où elle aimait se retrouver pour écrire des poèmes et faire sécher, dans de petits sacs, la lavande ramassée sur les talus. Une vieille porte en chêne donnait accès à la pièce principale. Une autre, plus petite, menait à la remise et une troisième, à la cave. Sur le toit aux tuiles recouvertes de mousses, trônait une grande cheminée où les pigeons et les corbeaux aimaient se poser, pour détendre leurs ailes fatiguées. C’était le petit chemin boueux qui traversait le village en serpentant et crottait les sabots qu’elle devait ôter, avant de pénétrer dans la fermette, sous peine de se faire gronder.
C’était quand le soleil pénétrait à pas feutrés dans la remise, par la petite porte entrouverte. Il faisait naître, sur ses rayons, des volutes de paillettes d’or, scintillantes et dansantes au gré du vent léger de l’été qui les faisait tourbillonner, avant de les laisser retomber, doucement, sur les dalles ocre rouge qui recouvraient le sol. Il planait dans la pièce un parfum de chaume et de basse-cour, mêlé à celui des pommes odorantes qui finissaient de mûrir dans un grand panier d’osier tressé, renversé sur une table de bois vermoulu. C’était quand elle s’y cachait pour ne pas avoir à mettre le couvert. Quand elle grimpait sur le grand tonneau de cidre, pour danser en tapant très fort du talon sur son couvercle pour faire peur aux souris. Quand elle frappait dans ses mains pour chasser les poules et les canards. C’était quand elle enfermait dans les pots de confitures vides rangés sur les étagères, seulement pour les observer, des mouches ou des grillons, des sauterelles ou des papillons. C’était la joie qu’elle éprouvait à les voir s’envoler quand elle les libérait, après les avoir gentiment taquinés.
C’était quand elle trempait ses tartines de pain beurrées, recouvertes d’une épaisse couche de miel, dans un grand bol en grès, rempli de chocolat fumant qui embaumait la maison au petit déjeuner et faisait monter le chat sur la table. C’était les miettes qu’elle ramassait soigneusement dans le creux de sa main pour les offrir aux mésanges. C’était quand les poids de la grande pendule au balancier boiteux touchaient le sol, et que le temps, restait suspendu au dernier tic de ses tic-tac !
C’était quand ? C’était ? ? ? Ah ! C’était il y a très longtemps ! C’était quand il était encore temps d’écouter la nature ! De la respirer ! De la respecter ! De l’aimer ! C’était bien avant la terrible punition ! C’était bien avant qu’il ne soit trop tard !
Des oiseaux viennent se joindre à eux en sifflotant, cela aussi elle l’avait oublié. Elle avait aussi oublié le vent léger qui joue maintenant dans sa chevelure et l’air pur qui pénètre avec douceur ses poumons. Quel bonheur, la Tousseuse ne tousse plus ! Elle respire à s’en étourdir, elle sent tout son être se transformer, son teint passe du gris au rose, ses dents du jaune au blanc nacré, ses cheveux ternes redeviennent souples et soyeux. Ses yeux s’emplissent de vie et son cœur bat au rythme des ailes de sa monture, de plus en plus fort, au point de lui faire presque mal. Au fur et à mesure qu’ENOZO continue son ascension, elle redevient jeune, elle redevient femme ! Plus ils montent, plus DONNELAVIE redevient belle.
- Et si ENOZO se métamorphosait en humain ! soupire-t-elle.
Quel merveilleux voyage, pense-t-elle. Pourvu qu’il soit source de richesse et de bonheur pour notre planète et les miens ! Je dois parvenir à ce qu’il le soit et j’y parviendrai !
Cette pensée est bien celle d’une maman, car seul le cœur d’une maman sait ce qui est bon pour les siens !
Une comète lui offre sa traîne à leur passage. Elle s’en pare tandis que la planète Saturne orne sa tête d’un anneau de diamant. Des étoiles filantes la saluent et la couvrent de paillettes d'or.
Tout ce que DONNELAVIE n’aurait jamais pu imaginer, même dans ses rêves les plus beaux, s’étend à perte de vue, tout autour d’elle. Des planètes se balancent en équilibre sur leur orbite comme des funambules sur leur fil. Des étoiles par milliers jettent leurs étincelles, bouquet final d’un gigantesque feu d’artifice. D’autres encore, des bleues, des rouges, des vertes et des jaunes tourbillonnent comme des danseuses de carnaval dans leur robe multicolore. Mille arcs-en-ciel, mille palettes de peintre et mille merveilleux paysages se dessinent sous ses yeux. Tout ce qui existait il y a bien longtemps sur Erret s’offre à son regard. Montagnes, collines, vallées, prairies, ruisseaux, rivières, lacs, mers et océans.
Mille souvenirs défilent, lui revenant en mémoire. Mille regrets aussi !
- Le Soleil a raison ! soupire-t-elle. Nous avons tout gâché, tout détruit, tout perdu. Pourquoi ne nous sommes-nous pas aimés ? ....
- La réponse est dans ta question, Donnelavie ! répond ENOZO. N'oublie pas l'énigme ! De sa solution dépend l’avenir de ta planète ainsi que celui des humains ! Surtout, lorsque tu t’adresseras à la Lune, par respect, appelle-la Majesté, « Votre Majesté ! »
DONNELAVIE n’oublie rien, ni le but de son voyage, ni l’énigme indispensable clé de la délivrance.
La voici enfin en présence de cette amie protectrice, la Lune.
- Comment t'appelles-tu, belle cavalière ?
- Je m’appelle DONNELAVIE, votre Majesté ! En un mot !
- Il me plaît beaucoup ! Puisses-tu être digne de ce qu’il signifie !
- Je le serai, votre Majesté ! répond la belle messagère en la saluant d'une gracieuse révérence.
- Vite ! profitons de ce que le Soleil ne nous prête aucune attention, pour élaborer un plan de sauvetage de ta planète.
- Oh oui ! merci, Votre Majesté !
Dans l'univers, tous les astres sont nobles. Ils sont princes ou princesses, comtes ou comtesses, barons ou baronnes ou ducs ou duchesses. Le Soleil, lui, il en est le Roi, il luit et reluit. Il est le suprême, le rayonnant, le centre, le cœur de toutes et de tous. Mais pour l’heure, Monseigneur est triste et en colère. Pourquoi ?
Parce qu’il y a fort longtemps, il eut sa reine. Une magnifique planète, la plus belle d’entre toutes. Mais désormais, par la faute de ses habitants, elle est atrocement mutilée et elle lui manque ! Et il leur en veut !
Comment s’appelait-elle ? Lui seul le sait ! Car par dépit, il en a effacé le nom de la mémoire de ses habitants. Depuis lors, il porte autour de son cou, suspendu à une chaîne en or, un gros médaillon en platine sertie de diamants, sur lequel se détache une lettre majuscule sur fond bleu, un « T ».
La Lune, bien que très respectueuse du soleil, est loin d’approuver totalement sa décision, car enfin, n’est-elle pas punie, elle aussi, ne subit-elle pas les conséquences de cette colère ? Peut-elle toujours jouer avec Erret comme autrefois ? Peut-elle encore accueillir les Erretiens venus lui rendre visite ? L’atmosphère autour d’Erret est tellement noire qu’elle ne peut même plus lui faire signe.
- Ainsi, votre altesse, vous acceptez de nous venir en aide !
- Oui DONNELAVIE, mais nous devons être très prudents car si le soleil s’en aperçoit, sa colère sera tellement grande qu’il me punira et je ne pourrai plus jamais rien faire pour vous.
Vénus, la jalouse, veille et espère bien tirer profit d’une telle situation.
- Regarde, Soleil ! Regarde ! La Lune est en train de te désobéir ! Elle manigance quelque chose en cachette avec une Erretienne ! Tu ne vas tout de même pas la laisser faire sans intervenir ?
Et Patati et Patata, et Psss Psss Psss, et que sa langue de vipère lui siffle un flot de paroles méchantes pour essayer de le convaincre.
A ces mots, le Soleil se retourne brusquement, n’écoutant plus les vociférations de Vénus. Seuls les propos tenus par la lune attirent son attention. Oh ! Bien sûr, il pourrait en quelques secondes mettre fin à cette conspiration. Mais il n’en fait rien, au contraire. Sa curiosité, mêlée au désir de voir renaître sa préférée, l’emporte sur sa colère.
Vénus l’amoureuse, convoite depuis longtemps le Soleil, et profite de sa désaffection envers Erret pour changer d’orbite et s’en rapprocher ; tout près, trop près, si près que les Vénusiens mécontents, ne voyant pas de leur unique et très bon œil, cette idylle, manifestent leur désapprobation à grands coups de sifflets, de banderoles et
de pancartes sur lesquelles est inscrit :
- « Vénus ! Tu es à nous ! » « Jamais nous ne te partagerons ! » « Il fait bien assez chaud ! » « Ca suffit comme ça ! » « Non mais des fois ! »
Oui mais ! La belle intrigante reste sourde à leurs revendications. Elle continue sa dangereuse attirance, pressée de se jeter dans les bras brûlants de son Roméo dont elle a déjà, depuis longtemps, préparé l’anneau. Son orbite allait bientôt dépasser celle de mars, lorsqu’elle est stoppée tout net dans sa vertigineuse ascension.
- Mais que se passe-t’il ? Que m’arrive-t’il ? se demande Vénus qui n’en croit pas ses yeux. Voyant son bel amour se détourner et l’abandonner, elle s’écrie, verte de colère et folle de rage, trépignant de jalousie sur son axe, la gorge tellement serrée, qu’elle manque de s’étrangler :
- « Adieu beau rêve ! Mais qu’ai-je bien pu lui dire, mes amis, pour mériter une telle infamie » ?
- Tu ne pouvais pas te taire ! lui répond Mars, la croisant et la toisant, l’air sévère.
Presque toutes les planètes sont jalouses d’Erret, elles ne souhaitent nullement son retour à la vie. Il est vrai que sa place est enviable ! Ni trop près ! Ni trop loin du Soleil ! Son orbite, idéale pour être fécondée, attise la convoitise de toutes ces rivales qui tournent sans cesse autour de ce si brillant parti.
- Ouf ! font les Vénusiens !
- Crotte ! s’écrie Vénus, la belle et vilaine jalouse, l’air déconfit de dépit.
En effet, jusqu’alors hypnotisé par elle, le Soleil décide, en reprenant ses esprits et ses espoirs, de laisser faire la Lune qui ne se doute de rien, et continue tranquillement son entretien, qu’elle espère secret, avec DONNELAVIE.
- Comme te l’a confié Enozo, une étoile magique, habitée par des fées, se cache dans notre galaxie. Il en connaît la voie, t’y conduira et te présentera à sa reine, «Fée des Etoiles », mon amie !
- Comment s’appelle cette voie ?
- Elle s’appelle « Voie Lactée » ! Tu devras fermer tes jolis yeux pendant tout le voyage car son chemin est secret et doit le rester. Ne les ouvre surtout pas ; sinon, les rayons cosmiques qui la protègent te foudroieraient sur-le-champ ! Quant au portail ouvrant la voie donnant accès à l’étoile magique, il est gardé par Cerbère, le Dragon de la constellation qui en interdit férocement l’entrée. Il vous faudra employer la ruse pour le convaincre de vous laisser passer.
Chapitre suivant : CERBERE ET LA VOIE LACTEE