ENOZO
La Lune, qui observe discrètement d'un quartier de l’œil les humains, pense avec tristesse :
- Ils n’ont vraiment rien compris. Comment peuvent-ils être encore aussi arrogants ? Aussi impatients ? Quand se remettront-ils en question ?
Alors, profitant de ce que le maître lui tourne le dos, elle décide de lui désobéir et d’envoyer, en émissaire sur Erret, un de ses chevaux lunaires ailés, le plus grand, le plus majestueux, le plus beau, « ENOZO »
- Ecoute bien, ENOZO ! Tu vas t’envoler pour Erret et porter un message aux humains. Dis- leur que je peux les aider à sortir du néant où ils se trouvent. Parle-leur de l’énigme et de la planète magique, « la Planète aux Fées ». Va et ramène-moi un volontaire qui acceptera de s’y rendre. Fais vite !
Serein dans sa robe blanche, immaculée comme de la neige vierge, entouré d’un halo lumineux, majestueux, droit sur ses jambes, ses sabots d’or aux couronnes incrustées de pierres précieuses, l’arrivée sur Erret d’ENOZO ne passe pas inaperçue. De grandes ailes battent doucement de chaque côté de ses flancs.
Deux oreilles, droites comme des i, dépassent de la magnifique crinière qui recouvre le haut de sa tête et retombe le long de son encolure, jusqu’à son poitrail. Ses paupières en forme d'amande s’ouvrent et se ferment avec grâce sur deux grands yeux couleur noisette. De longs cils, fins et recourbés en antennes de papillon, ajoutent au charme de son regard. Une grande queue aux ondulations de vagues, ondoyante et transparente comme des volutes de fumée, tombe de sa croupe jusqu'à ses jarrets délicats. Enfin, aucun mors n’entrave sa bouche, aucune bride sur son cou, aucune selle sur son dos, aucune trace d’éperon sur ses flancs. Rien ne l’agresse ! Rien ne le blesse ! Il est « libre ». !
Que peut bien venir faire sur Erret cet être resplendissant de beauté ? Sur leur pauvre planète, ni noire, ni grise, ni rien. Même la poussière, d’habitude si rebelle, lui rend hommage en ne déplaçant aucun de ses grains sous ses pieds ; au contraire, elle fait place nette.
Les Erretiens n'en croient pas leurs yeux tant il leur paraît inaccessible. Est-ce un rêve ? Une hallucination ? Depuis combien de temps ne rêvent-ils plus de rien, et encore moins d’un tel animal ? Ils n’en imaginaient même plus les formes. Le dernier cheval entrevu est mort depuis longtemps, dans une totale indifférence: au fond d'une mine, devant un wagonnet ? Ou bien dans un champ, tirant une charrue ? Ou même encore dans un abattoir ? Il est vrai que ceux-là n'avaient malheureusement pas d'ailes, sinon ils se seraient envolés, fuyant la boucherie et leur misérable vie d’esclaves ! La peur fait place à la surprise.
- C'est un démon ! dit l'un.
- Un mirage ! répond un autre.
- Mais non ! rétorque le plus lucide. Un Miracle ! C’est un miracle ! Une chance ! Un espoir ! Nous devons faire preuve de courage et aller lui parler ! Lui demander la raison de sa présence. Peut-être nous aidera-t-il à trouver l’endroit ou se cache l'énigme ? A la résoudre, et ainsi mettre fin à notre malheur ?
Le plus courageux s'avance, c’est un SAUTE SUR UN PIED ; poussé bien évidemment par les autres, il s'adresse timidement au magnifique étalon, et lui demande d'une voix tremblante :
- Comment t'appelles-tu et d'où viens-tu ?
- Je suis un messager de la Lune et je m'appelle ENOZO ! C’est elle qui, pour l’instant, vous protège du soleil. Vous n’avez pas à avoir peur de moi ! Et toi, comment t’appelles-tu ?
- Je m’appelle NIAVLIS ! J’appartiens au clan des SAUTENT SUR UN PIED ! Quelle est la raison de ta présence sur notre misérable planète, ENOZO ?
- Bonjour NIAVLIS ! Je suis venu vous aider à ne pas perdre espoir ! Vous devez trouver le secret de l'énigme que vous a infligée le soleil, la résoudre et, redonner vie à votre planète.
- Mais comment ? Interroge le courageux tremblotant. Nous n'avons plus rien ! Plus rien que de la poussière et très peu d’eau. Tout a été anéanti par le soleil ! Réduit
en cendre.
- La Lune sait comment y parvenir, écoute : Parmi les planètes et les étoiles de ses amies, une seule dans notre galaxie, et peut-être bien même dans tout l'univers, est habitée par des fées. Chaque fée ne possède qu'un seul pouvoir, seule la Reine les possède tous. J’y mènerai celle ou celui qui voudra bien me suivre.
- Puisque la reine des fées peut tout exaucer ! Pourquoi ne pas tout lui demander ? N’a-t-elle pas tous les pouvoirs ?
- Ah ! Tu es bien un humain, ERRETIEN. Toujours tout, tout de suite. La leçon ne t'a donc servi à rien ? Ne sais-tu pas qu’on récolte ce qu’on sème ? Le bon comme le mauvais ! Le mal comme le bien ! Qu'avez-vous fait du bon et du bien si généreusement dispensés par votre planète ? La patience, la sagesse et le respect ! Qu'en avez-vous fait ? J'ai bien envie de repartir pour la lune !
- Non ! Attends, ENOZO ! Attends ! Tu as raison et je te demande pardon. Nous devons tout réapprendre car comme tu me l’as dit « tout se mérite et tout se gagne » !
- C'est bon, NIAVLIS ! Rejoins les tiens et ne reviens que lorsque vous aurez pris une sage décision, mais dépêchez-vous, car le soleil pourrait bien se rendre compte de la désobéissance de la Lune. Puissiez-vous être capable de saisir cette ultime chance qui vous est accordée.
- Eh bien! ce n'est pas gagné ! pense-t-il en regardant s’éloigner le courageux tremblotant.
Il doit maintenant convaincre les Erretiens. Leur expliquer les raisons de la présence d’ENOZO et d'où il vient. Mais surtout de la chance qui leur est offerte d'en finir avec
dans la grotte donnant accès à la mine des décideurs, celle des « Chefs » où se rendent tous les responsables, une grand dalle rectangulaire fait office de table. Dessus, posés à chaque extrémité, deux bougeoirs laissent se consumer deux misérables bougies en fin de vie. Au centre, un livre en partie calciné où l’on peut lire écrit en lettres majuscules, en haut de la première page, un mot : « NOTRE », suivi du début d’un autre mot : « ME ». La suite ?
Il est là, posé devant eux, comme une relique, comme les restes de quelque chose qui devait représenter quelque chose. Que peut bien vouloir dire ce « NOTRE ME » ? S’en souviennent-ils ? Ou plutôt, tiennent-ils vraiment à s’en souvenir ?
- Nous devons donner une réponse à cet espoir venu du ciel !
Il y en a tout de même dans l’assemblée pour poser les sempiternelles questions, de celles qui font que les humains sont bien des humains !
- Oui mais ceci ! Oui mais cela ! Et puis ceci, et puis cela ! Et si ceci, et si cela ! Il ne faudrait pas que ceci, il ne faudrait pas que cela ! Et moi je, et toi tu, et lui, et il, et eux, et vous, et nous ! Et ca va coûter combien ? Car il nous faudra bien donner, payer et...et... et... et......!!!!
- Et comment ! demande, au comble de l’exaspération, un des Erretiens qui jusque-là écoutait sans mot dire. Ne trouvez-vous pas le moment plutôt mal choisi ? Comment pouvez-vous geindre et poser encore ces questions qui nous ont toutes menées au bord du gouffre où nous sommes ?
- Dis-moi ! Ne serais-tu pas sous-chef du clan des Marchent en Arrière, toi ? Comment peux-tu aller ainsi de l’avant ! remarque le Grand Chef.
- Je le suis ! Grand Chef.
- Mais alors, qu’avances-tu ?
- Je dis « comment » ! Grand Chef ! Et j’ajoute : « Il n’est pas prouvé que celui qui recule n’avance pas ! Grand Chef » !
Un lourd silence méditatif enveloppe l’assemblée. Alors le Marche en Arrière enchaîne :
- Comment pouvez-vous penser à vous plaindre alors qu’une telle opportunité nous est offerte ? Avez-vous déjà oublié les raisons pour lesquelles ENOZO nous a été envoyé par la Lune ? La Lune qui nous protège du Soleil ! La Lune notre amie ! La Lune qui nous aime et se propose de nous venir en aide, sans rien demander en échange !
- C'est vrai, Marche en Arrière, tu as raison ! dit le grand chef Marche en Avant. Les mauvaises habitudes sont vraiment très difficiles à perdre. Finissons-en avec ces jérémiades et passons au vote pour désigner qui d’entre nous fera le voyage vers la planète magique ! Les pour, toussent ! Les contre, éternuent !
- Et les abstentionnistes, que font-ils ? demande un « ON N’SAIT PAS OU ILS VONT ». L’éternel indécis, celui qui ne prend jamais aucune décision, aucun risque, « Comme ça, on ne dira pas que… ». Et puis je n‘y suis pour rien ! Et ce n'est pas de ma faute ! Il ne fallait pas ! On aurait dû ! Enfin toutes les valses à hésitation y passent.
- Ceux-là : ils pètent ! Ils pètent très fort, comme ça, ils dégagent très loin. « Dans la vie, il faut savoir ce que l'on veut » ! rétorque le Grand Chef .
C’était bien là une réponse de chef, celle d'un dur, celle d’un «Marche en Avant », d’un ETERNUEUR !
LES ETERNUEURS, LES TOUSSEURS, LES PETEURS et LES ROTEURS ! Une explication sur l’origine des clans Erretiens s’impose :
Les ETERNUEURS sont ceux qui affirment leur volonté, les « DURS » ! Ceux de la lignée du Grand Chef.
Les TOUSSEURS sont ceux dont la toux est plutôt discrète, celle qui ne vient pas des poumons mais de la gorge, juste sur le bord de la luette, la toux « classe » ! Celle des femmes et des hommes sensibles et réfléchis !
Les PETEURS, sont chanceux: Emission naturelle facile à étouffer, ils disent toujours, « ce n'est pas moi ! Je n'ai rien entendu ! Je n'ai rien senti ! Vous devez faire erreur ! pensez bien que jamais !» Les faux-culs, quoi !
Quant aux ROTEURS ! De tous ils sont les pires, parce que venant de l'intérieur, cette fonction a pour effet de les faire s'enfoncer profondément dans l’épaisse poussière qui recouvre le sol, ce qui leur permet de disparaître. « Ne rien dire ! Ne rien voir ! Ne rien entendre » ! Les suprêmes excuses.
Enfin, tout ce petit gentil vilain monde avait généreusement mis la main à la pâte pour finalement anéantir et stériliser sa planète.
- Bon ! Il nous faut maintenant désigner quelqu’un ! ordonne le Grand Chef Marche en Avant. La lune ne pourra pas nous protéger éternellement du soleil.
Au terme d’interminables discussions et hésitations, une «TOUSSEUSE » est désignée. Une femme, une maman pour le futur d’ERRET, au cas où l’énigme serait résolue. Pourquoi une maman ? Parce qu'il n'y a qu'une maman pour donner la vie même plus : « redonner la vie ! »
Il n’y a aucune maman chez les LES PETEURS et LES ROTEURS, pas plus que chez LES ETERNUEURS.
Pourquoi ? Parce que ça tousse discrètement, une maman ! Parce qu'une maman, c’est de la tendresse et de l’amour sans condition ! Parce qu’une maman ne se cache pas ! Elle parle, voit, et entend ! Parce qu'une maman n'aime pas la guerre ! Et puis une maman, c'est presque une fée !
D’ailleurs cette maman n’a pas attendu l’avis des chefs pour se faufiler dans la grotte et s’approcher, sans aucune crainte, de ce qu’elle avait déjà, bien avant eux, ressenti comme un ultime espoir. Elle est près de lui, elle est prête pour le départ, elle est presque heureuse !
Resté à l'écart, ENOZO avait écouté les débats d’une oreille discrète. Il se félicite de leur bon choix en pensant,
« serait-ce enfin là un début de sagesse ? »
- Je m'appelle DONNELAVIE, en un mot, précise-t-elle de sa douce et belle voix.
Une douce et belle voix, c’est tout ce qui lui reste de sa beauté : Jeune encore, DONNELAVIE est déjà une vieille femme !
- Comment t'appelles-tu, maman Tousseuse ?
- DONNELAVIE ! un nom prédestiné ! Allez, grimpe vite sur mon dos et enveloppe-toi dans ma crinière pour ne pas avoir froid.
Une douce et belle voix, c’est tout ce qui lui reste de sa beauté : Jeune encore, DONNELAVIE est déjà une vieille femme !
- Comment t'appelles-tu, maman Tousseuse ?
- DONNELAVIE ! un nom prédestiné ! Allez, grimpe vite sur mon dos et enveloppe-toi dans ma crinière pour ne pas avoir froid.
Et Hop ! On s'envole !
- Où m’emmènes-tu ?
- Je t’emmène retrouver la Lune ma maîtresse ! Tiens-toi bien !
Jetant un regard en arrière, ENOZO, après s’être assuré du bien-être de sa passagère, ouvre ses grandes ailes et s'envole, majestueux, sa précieuse écuyère sur son dos, bien emmitouflée dans l’épaisse crinière. Cette fois encore, aucun grain de poussière ne se soulève. Juste un petit rebelle, remis énergiquement à sa place par les autres !
- Où m’emmènes-tu ?
- Je t’emmène retrouver la Lune ma maîtresse ! Tiens-toi bien !
Jetant un regard en arrière, ENOZO, après s’être assuré du bien-être de sa passagère, ouvre ses grandes ailes et s'envole, majestueux, sa précieuse écuyère sur son dos, bien emmitouflée dans l’épaisse crinière. Cette fois encore, aucun grain de poussière ne se soulève. Juste un petit rebelle, remis énergiquement à sa place par les autres !
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