Echauffement
Je dois vaincre pour le Triathlon. Cette épreuve est mienne. Elle existe grâce à un appareil que j'ai inventé avec ma meilleure amie, Sherkhet.
Une autre longue histoire. Je suis fatigué. Faire le chat sur une couette en repensant au passé ? Sage décision. Rollback du cerveau. Me voilà revenu 10 ans en arrière, alors que j'étais chercheur Impérial. Je travaillais à la manipulation du temps.
Vous êtes surpris que le temps se manipule ? Jours après jours, j'ai appris que l'Homme a bien plus de pouvoirs qu'il ne le croit. Le temps... Imaginez le temps comme un fleuve, un grand fleuve composé de milliards de gouttes. Vous êtes celui qui tient le robinet de ce fleuve d'une main ferme. Mon travail, c'était de contrôler le robinet de l'écoulement du temps, pour permettre à la flotte spatiale de mon bien-aimé Empereur de vaincre les incroyables distances entre les 2 planètes colonisées de notre système, Syrang et Yin-Dar.
Mon travail porte le nom de Chronochercheur. Je suis un habitant du système impérial Syrang, toute notre vie, nous apprenons un seul et unique métier, choisi par le conseil de l'Empereur. Ainsi, n'existent ni concurrence, ni chômage chez nous, chacun est à sa place, heureux d'accomplir la tâche qui lui a été assignée à vie dès l'âge de 6 ans, suite au grand Psychotest. Il paraît que je suis un homme intelligent, pour quelle raison ? Je l’ignore toujours... Mes parents travaillent tous les deux dans les rizières de la région-grenier sur
Yin-Dar. Je suis issu d’une lignée paysanne, aucune raison génétique n’aurait dû faire de moi un chercheur. A 6 ans, j’ai quitté mes parents et ma planète d’origine pour l’Imprécole, école d’apprentissage impériale des métiers, si ma mémoire est bonne. J'y ai appris toute la théorie, mais lorsque vint le temps de passer à la pratique, je piétinais désespérement.
En tant que chercheur, il me suffisait de claquer des doigts pour obtenir financement, matériel ou assistants, mais je faisais mon travail sans passion, sachant qu'il servirait un but égocentrique. Propulser les vaisseaux de l'Empereur... vers la planète-vacances, Yin-dar, ou l'autre monde, la Kayer des Eyristains, pendant que nous restions enchaînés à nos gris appartements des blocs-cités, sans même une fleur aux fenêtres.
Je n'avais guère le choix. Chaque année, il me fallait rendre compte de mes travaux. Que je cesse de produire et l'on m'eut mit en état de mort sociale, la pire destinée pour un Syran'g spécialisé comme moi.
Je me souviens de ma première rencontre avec Sherkhet. Dans le parc du bloc cité. Assis sur un banc de pseudobois, je sortais un sandwich au poulet industriel, vous savez, ceux qui ont 4 cuisses et pas de plumes. Les génétistes les ont inventé avant les poules à l’anus carré, celles qui pondent des oeufs cubiques pour un gain de place évident. Je mangeais, les moins-de-six-ans balançaient le sable des bacs, tournoyaient dans les tourniquets, s'envolaient sur la balançoire, et je songeais à combien leur bonheur pouvait être grand avant que les horribles machoires du système ne les broient, les modèlent, parfaits travailleurs pour les besoins futurs de
Syrang, drogués au Phoriaze ou à la Broisie.
« Ce n'est pas au système de soumettre les Hommes. Nous devons soumettre le système » pensais-je.
- Tu penses ? Moi, je le dis !
Mes yeux se tournèrent vers la droite, pour découvrir une grosse quinquagénaire, bras étalés sur le dossier du banc, ses petits yeux rêveurs accrochant l'holopub, notre projection permanente entre terre et nuages. « Avec Choistel, assouvissez vos fantasmes les plus fous ! Les maîtres des rêves de Choistel vous proposent le plus vaste catalogue de rêves commandés : Nuits aux bras de mannequins, voyages dans l'univers, chevauchées fantastiques, 49.99 unis la nuit et 499 l'abonnement mensuel seulement ! »
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QU'EST CE QUE TU FOUS SUR CE BANC, PAUVRE CON ? T'AS RIEN COMPRIS AU SENS DE LA VIE ? JE T'AIDE : TRAVAILLE-CONSOMME-PAIE ! OUVRE MOI TON PORTEFEUILLE ET FAIT VIVRE LE SYSTEME !!
- Heeeeiiiiiin ???
Un voile passa, une détonation, lorsque je repris mes esprits, les enfants riaient de moi, l’index tendu. Ce n'est pas tous les jours qu'un chercheur en blouse blanche tombe d'un banc pour ramper à 4 pattes comme un chien. Etourdi, je saisissais la main amicale de cette femme ridée qui me hissa sur le pseudobois.
- Rigolo hein ? Me répondit-elle en rangeant un objet dans sa poche droite. J’étais affiliée à ce projet quelques années. Pathélécos.
- ..?
- Les premiers essais parurent concluants... Un appareil pour communiquer par transmissions de pensées, tu imagines ? Peu à peu, nous nous rendirent compte que, bien loin de relayer le même message d’individus à individus, Pathélécos provoquait une déformation importante de l’information en fonction du récepteur, de ses croyances, de ses conviction et sa façon de penser. Si j’envoie « Les oeufs Doucaré sont vraiment les meilleurs et les moins chers » à toute la population via Pathélécos, un pauvre entendra que c’est trop cher pour lui, un fidèle d’une autre marque que ce ne sont pas les meilleurs, et un allergique à la pub... rien. L’Empereur m’avait commandé un appareil permettant de transmettre un même message à toute la population, pas une machine pour dialoguer avec soi-même. Le projet fut donc abandonné et moi, mis au ban. Pas en mort sociale, mais presque, comme tu peux le voir.
Elle ne payait pas de mine, avec ses longs cheveux poivre et sel, ses yeux gris fatigués, un T-shirt manga et sa casquette largement passée de mode.
- Aujourd’hui, je vis de la pension minimale avec mon chacureuil. Tu veux prendre un café, mon jeune ami ?
J’ignore quel démon m’a poussé à la suivre jusque dans son petit appartement au douzième étage du bloc-cité des chercheurs bannis.Ces lieux respiraient la vie et la simplicité, envahis de vraies plantes qui se disputaient les étagères avec des figurines d’animaux miniature. Je m’asseyais sur un tabouret de bar et mon hôtesse démodée me servit un café digne de ceux de l’ancienne Franque, sur Terre. Alors que je m’hypnotisais du tournicotis de ma cuiller pour n’en pas perdre une goutte, un petit animal roux sauta sur mes genoux, renifla ma blouse blanche, tourna sur lui-même et se coucha en boule.
- Bien ! S’il t’a adopté, tu fais définitivement partie du cercle de mes meilleurs potes.
Je caressais lentement la petite tête de l’animal hybride, une de ces créatures nées artificiellement pour devenir de parfaits compagnons citadins. Il me passa trois fois sa langue rapeuse sur les doigts puis sauta du bar à une étagère. Je me demandais si cette bête était heureuse.
- Tant qu’il a la nourriture, de l’eau et de la distraction, Rox est parfaitement heureux !
- Rox ?
- Tiré d’un film de Walt Disney, mi 20°. Peu de chance que tu connaisses.
- En effet... Votre appartement respire la nostalgie, dites-moi...
- Je suis née trop tôt ou trop tard... dis-moi, cela te tenterait de mettre une pause sur la propulsion pour bosser à l’évolution de notre espèce ?
***
Un mot de trois lettres est si lourd de conséquences ! En l’espace d’une semaine (sans compression du continuum espace-temps) j’avais emprunté la filmothèque de ma nouvelle mentor pour me la passer entre deux ouvertures de robinets temporels. J’y découvris des enregistrements de ses anciens travaux, d’ennuyeux documentaires où une vieille voix monocorde s’extasiait sur des animaux de l’ancienne terre, ainsi qu’une tripotée de théories sur l’adaptation des espèces à leur milieu.
(suite à venir)
(suite à venir)