Jade
2012, en France. Dans un grand hôpital spécialisé dans les maladies et malformations du cerveau.Une enfant de onze ans est là, allongée sur la table d’examen, elle se nomme Jade. Des fils, accrochés à des capteurs collés dans le cuir chevelu, sont reliés à de drôles d’engins, munis d’écrans et de haut parleurs, placés dans une autre pièce insonorisée.
Jade est calme, depuis plusieurs années, elle ne bouge presque plus, n’apprend plus et ne se nourrit que par perfusions.
Sa mère est là, à côté d’elle, elle lui tient la main. Elle est plus anxieuse que la petite qui semble vide de toute expression. Elle regarde vers le plafond insensible à tout ce remue-ménage.
Des journalistes attendent dans le couloir, ils sont impatients de connaître le résultat de cette expérience. Cela fait des semaines que l’information a été lâchée. Les chercheurs seraient capables de lire ce qu’il y a dans un cerveau comme si c’était un simple disque dur. La seule difficulté était de trouver le moyen d’accéder à ces données, de différencier les images fixes ou mobiles et les sons, de s’assurer que tout concordait !
Alors, cette petite que les psychiatres n’arrivent pas à soigner, enfermée dans son monde, refusant tout contact était une aubaine pour confirmer les études faites.
Pour les besoins de l’examen, la fillette ne peut être endormie. Les médecins veulent être certains que ce qu'’ ils pourraient voir ou entendre ne serait pas simplement des rêves. Ils veulent arriver à lire le passé de Jade, savoir ce qui a pu la perturber ainsi.
L’équipe est prête, la mère doit sortir pour ne pas influencer les pensées du sujet. Tout accès est caché par de lourds rideaux noirs. Une lumière tamisée est mise en place, un spécialiste du retour dans le temps commence à parler doucement. Il essaie de mettre Jade en confiance et de l’amener doucement vers cette date fatidique.
Des bruits commencent à se faire entendre dans la salle jouxtant celle de l’examen. On dirait un glou glou de cafetière. Aucune image ne vient pour l’instant, l’écran n’affiche que des zébrures. Tous retiennent leurs respirations. Le moindre son peut être interprété.
Tout à coup, un autre son inconnu se fait entendre. On dirait que l’on est dans un sous-marin qui prend l’eau et dont les objets cognent contre la coque. Et puis, un cri horrible. Enfin, une voix qui hurle :
- Allez lève-toi fainéante !
Apparemment, les levers de l’enfant n’étaient pas très calmes et elle venait de prendre une belle taloche. C’était cela ce bruit, les neurones qui remuaient dans le cerveau suivis du cri d’effroi de Jade réveillée brutalement.
Une image ! C’est le père de l’enfant, il est plus jeune. Il vient de se retourner et pose son bol de café fumant sur la table. Il revient vers la petite.
- Allez viens, lève-toi ! Tu sais ce qui t’attend si ne te ne dépêches pas ?
- Oui papa, ne me bats plus, je suis réveillée... Tu vois, je m’habille. Je suis déjà prête.
- Allez ouste !
La scène a été enregistrée, son et images. On y voit le visage du père, puis le regard vers le sol, les pieds qui cherchent fébrilement les chaussures. Apparemment, l’enfant, avait dormi habillée et n’avait qu’à sauter dans ses souliers. Le claquement de la porte est comme un coup de fusil.
Tous restent ébahis, tous leurs sens suspendus vers les appareils. Plus rien !
Le médecin essaie de calmer l’enfant qui s’agite, il essaie encore avec une voix douce de ramener Jade dans cette journée. Il pense que cela est tellement éprouvant qu’il vaut mieux essayer d’en faire le plus possible pour la libérer une bonne fois pour toute.
Des images réapparaissent, des marches d’escaliers que l’enfant monte. Une porte qu’elle ouvre avec une clé. Un silence émouvant comme un suspense. Puis, un petit cri, ce n‘est pas la voix de l’enfant. Il semblerait plutôt être celui d’une femme. On voit un couloir, une petite main qui appuie sur une poignée de porte et la pousse. Là, sur le grand lit, un homme et une femme dans des positions que tous auront compris... L’homme regarde Jade et hurle :
- Encore toi ! Comment es-tu déjà revenue de l’école ?
- Mais.... Papa.....
- Tu m’as toujours dit de venir te voir dès mon retour... Pour contrôler que je n’ai pas traîné...
- Tu as raison ! Mais tu aurais dû deviner que si je n’étais pas dans le salon, il ne fallait pas me déranger ! Tu seras privée de repas ce soir. Sors d’ici ! Va dans ta chambre.
La femme a plongé sous les draps, mais la chevelure brune et longue ainsi que la peau d’eurasienne, ne ressemblent nullement à celle de la mère de Jade.
On ne voit que du blanc, comme du drap fripé et on entend des pleurs, des sanglots étouffés, cela dure longtemps.
Puis, on aperçoit les pieds de l’enfant nus marcher sur la moquette, elle arrive dans le salon. Son regard se lève vers son père affairé à emballer un gros paquet. Il ne l’a pas entendue venir. Une touffe de cheveux sombres dépasse encore. Il prend un rideau et remet de la ficelle...
L’enfant retourne dans sa chambre, ne sanglote plus. Elle regarde le plafond !