LE PRINCIPE DE COHERITAGE
Le premier devoir que nous ayons à accomplir est celui de reconnaître que chacun d’entre nous est cohéritier des fruits du travail des générations qui nous ont précédés.
« Viens m’aider ! »
Celui qui fit comprendre à son semblable le sens de ces mots est le fondateur inconnu de toutes les sociétés humaines. Peut-être s’agissait-il simplement de dégager l’entrée obstruée d’une caverne en déplaçant quelque arbre abattu par l’orage ; mais dès que le second homme eut répondu à l’appel du premier, ils réussirent à faire, à eux deux, ce qui était impossible à l’un comme à l’autre. Des efforts combinés fournissent donc un résultat supérieur qui est le fruit de l’association.
Or c’est l’association des hommes qui a fourni la civilisation puisque, sans elle, nous fussions restés des artisans héréditaires et pétrifiés. Qui dira la puissance incalculable de l’association, lorsqu’elle se transforme en coopération, c’est-à-dire dès qu’intervient la division du travail ? C’est elle qui libère l’intelligence, source de toutes les sciences ; c’est elle qui fournit un supplément de puissance donnant naissance au progrès social ; c’est elle qui dégage la bienfaisante technique grâce à laquelle l’effort humain, pour obtenir une même satisfaction, ira toujours en diminuant, ou, si l’on préfère, rendra le travail de plus en plus productif ; c’est elle qui est à l’origine du drame moderne dans lequel nous nous débattons, car le travail humain, en disparaissant, frappe de caducité la formule « à chacun selon ses œuvres ».
Voilà que les hommes, sans modifier complètement leurs rapports sociaux, ne peuvent plus consommer ce que l’association leur permet de produire, soit que le travail disparaisse pour une partie d’entre eux, soit qu’il n’habilite les autres qu’à consommer une part de plus en plus infime de la production. Qui ne voit le tragique du dilemme : ou le surplus de force, fourni par l’association, créera un surplus de produits qui fera le bonheur de tous les hommes ; ou l’association, en se brisant, les ramènera tous aux premiers âges dans la misère et par le sang !
Du moment que l’association, par la coopération des efforts, donne des fruits nouveaux que le travail individuel n’aurait jamais produits, nous demanderons-nous longtemps à qui appartiennent ces fruits ? Évidemment à la communauté puisqu’ils sont réellement son œuvre.
Au fur et à mesure que la coopération s’est développée, le surplus de puissance est devenu de plus en plus considérable pour constituer enfin un fonds commun de civilisation appartenant à tous ceux qui, en se pliant à la division du travail, ont accepté de vivre en société.
J’espère qu’on a compris que, dans les pays dotés d’un prodigieux potentiel de production, l’individualisme économique est définitivement périmé du jour où il se heurte à l’impossibilité d’échanger. Il faut que le lecteur comprenne encore que l’économie nouvelle n’est que l’aboutissement logique d’une longue évolution et même le couronnement des efforts conjugués de toutes les générations qui nous ont précédés sur la terre.
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