L'IDEOLOGIE REFOULEE
La mutation a été si rapide que la plupart des gens n’en ont pas pris la mesure. Certains parlent encore de crise, comme si, avec quelques interventions judicieuses, les choses pouvaient rentrer dans l’ordre, comme avant.
Dans un environnement mondial aussi étroitement verrouillé, où « dégraissages » signifie profits, quelle peut être la marge de manœuvre laissée aux responsables politiques, même dans les pays démocratiques ? Qu’ils soient de droite ou de gauche, ils cherchent tous à s’accommoder du carcan néolibéral « imposé » et n’imaginent que des réformes dans les limites comptables fixées, qu’ils décrivent eux-mêmes comme des « contraintes extérieures », comme s’il s’agissait de lois incontournables. Bref, ils reprennent à leur compte l’antienne chère à Margaret Thatcher : « TINA » (There Is No Alternative).
Refusant l’idée d’avoir à penser au remplacement du système redistributif actuel, on en reste toujours à chercher des rustines pour l’aménager : Comment amadouer le renard pour le garder dans le poulailler ?
Créer des emplois nouveaux ? C’est devenu l’obsession. Mais une initiative n’est pas bonne, a priori, sous le seul prétexte qu’elle crée des emplois.
Pour quoi faire ? La production n’en a pas besoin, sa croissance n’a rien résolu. Les entreprises, parce qu’elles sont assujetties à la rentabilité, ne paient que le travail qui leur permet de vendre avec profit.
Sauver au moins les emplois qui restent ? Certains vont jusqu’à la violence pour défendre des emplois à tout prix, même quand il s’agit de produire des engins de mort et des déchets dont le danger n’est pas maîtrisé.
Réduire la fracture sociale en redistribuant l’emploi qui reste ? Mais on a vu que la masse salariale ne cesse de baisser, donc mieux la distribuer c’est remplacer les chômeurs par des working poors, à l’américaine. Ce n’est donc pas, à terme, la solution.
Développer certains services ? Bien sûr, il faut de plus en plus d’emplois sociaux pour réparer les dégâts créés par le système, pour maintenir la violence et redonner le moral aux exclus. Certains voient même le salut du système dans le développement de ce secteur social d’aide aux personnes. Mais ceux qui en ont besoin ne peuvent évidemment pas les payer, il faut donc les financer par l’impôt. Or la logique libérale réclame au contraire la baisse des impôts.
Alors, reconnaître que si on ne peut pas travailler, on a pourtant le droit de vivre ? C’est bien pour cela que des allocations ont été créées au cours de ce siècle. Certaines associations d’avant-garde vont même plus loin et revendiquent une allocation universelle inconditionnelle, c’est l’objectif du réseau européen BIEN fondé en 1986.
Mais dans ce cadre de la redistribution, et même en supprimant des allocations sociales existantes, le montant retenu pour cette allocation universelle, quoique différent d’une « école » à l’autre, reste très insuffisant pour vivre décemment. Et une campagne idéologique pousse l’opinion à admettre le démantèlement de l’état-Providence qui verse les allocations.
Ainsi donc, depuis des décennies, tout a été essayé dans le cadre de l’économie redistributive. Mais quelle que soit l’imagination déployée pour, en fait, réorganiser une solidarité qui n’est pas dans la logique du système actuel, la redistribution ne peut pas être la solution parce qu’elle ne satisfait personne. Ni ceux qui se sentent lésés parce qu’on leur reprend par des impôts et des taxes ce qu’ils estiment avoir légitimement gagné (en devant faire preuve de plus en plus de zèle pour conserver leur emploi). Ni ceux qui se voient empêchés, faute d’emploi, de mettre en œuvre leurs capacités, leurs talents et qui se sentent donc assistés, traités comme des parasites. Ni bien entendu les entreprises qui, si on leur fait valoir qu’ayant augmenté leurs bénéfices, elles peuvent se montrer « citoyennes » , préfèrent se délocaliser.
Alors même que les besoins en aides financières et sociales s’accroissent, la redistribution des richesses par l’intermédiaire de l’emploi n’apporte pas le moyen d’empêcher que le pouvoir d’achat d’une part croissante de la population diminue au profit des plus grosses fortunes. C’est donc qu’il faut remplacer cette redistribution par le travail par la distribution des richesses produites, dès lors qu’elles le sont avec de moins en moins de travail.
Cette remise en cause de la notion de salariat est également devenue nécessaire parce que la part de chacun dans la production est de plus en plus floue : ce n’est plus tant le travail présent qui compte que celui de la conception, de l’information, de l’organisation de la production ; et ces nouvelles méthodes sont le fruit d’un progrès général anonyme et commun, même sur plusieurs générations.
Comment prétendre évaluer la part de chacun dans une production devenue aussi collective ?
En remettant en cause la redistribution, il ne faut en aucun cas se borner à dénoncer l’absurdité et l’obsolescence du système économique qui conduit à tant d’injustices et de désastres, il faut au contraire, entreprendre de poser les jalons de ce qui, au fil des ans, va devenir « l’économie des besoins », ces besoins n’étant pas uniquement matériels, mais aussi culturels, d’éducation, de formation et de santé, de participation à la vie de la cité et à la recherche fondamentale dans tous les domaines.
Nous proposons un système économique et financier dans lequel l’argent est mis au service de l’homme et non plus l’inverse.
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