UN FAUX POSTULAT
Bien qu’il soit encore présenté comme aussi immuable qu’une loi de la nature, le système économique qui aboutit à ces catastrophes règne depuis environ deux siècles. Il repose sur le postulat libéral, hérité d’Adam Smith (1723-1790), selon lequel l’intérêt général est la somme des intérêts particuliers, aussi égoïstes soient ils. Il faut donc tout libérer, « laissez faire, laissez passer » car « la main invisible du marché » trouvera alors tout naturellement ce qui est le meilleur pour tous.
Un tel « chacun pour soi » est évidemment la négation de toute société. Car, au lieu de mener au bonheur annoncé, il conduit au suicide collectif. Il est de plus en plus flagrant que le postulat libéral est faux. Les résultats sont éloquents.
Au plan mondial, entre 1960 et 1993, la part de 20% des habitants les plus riches de la planète est passée de 70 à 85% du PIB mondial, alors que celle des 20% les plus démunis diminuait de 2,3 à 1,4%, de sorte que 1,3 milliard de personnes vivent dans une situation de pauvreté absolue (avec moins de 1 dollar par jour ). Ainsi, en 1996, 358 personnes disposaient des mêmes ressources financières que les 2,3 milliards les plus pauvres du monde.
Aux États-Unis, les 2.000 milliards de richesses supplémentaires créées se sont accompagnées d’une baisse de 20% des salaires, alors que plus de la moitié en a été accaparée par 1% de privilégiés. En France, les revenus du patrimoine ont doublé (entre 1982 et 1995) tandis que la part des salaires dans le PIB a baissé de 9,1%.
La mondialisation des marchés, dont celui des capitaux, « qui devait apporter la prospérité à tous les pays », c’est une bulle spéculative qui peut être estimée à 90 fois le montant des exportations de l’économie réelle. C’est encore, et surtout, la possibilité pour les entreprises transnationales d’échapper à tout contrôle et de fonctionner au mieux de leurs seuls intérêts. Aussi les voit-on produire là où les salaires sont les plus bas, faire assurer les tâches de secrétariat et de gestion, grâce au télétravail, dans les pays où les droits du travail ne sont pas respectés, transporter à moindres frais leurs produits sous des pavillons de complaisance, vendre là où les prix peuvent être les plus élevés et installer leur siège dans un paradis fiscal pour échapper aux lois, règlements, taxes et impôts en usage dans leur pays d’origine.
Le résultat est que des investisseurs financiers, dont la puissance est bâtie sur le contrôle des entreprises transnationales, ont désormais plus de pouvoir que les hommes politiques qui sont censés décider du sort des nations. Indifférents aux besoins sociaux dont ils ne sont pas responsables, ces nouveaux « décideur » mettent au point leur propre politique, au cours de colloques à huis clos,comme celui qui a lieu chaque année à Davos, puis ils l’imposent aux gouvernements.
Le FMI et la Banque Mondiale leur servent souvent d’intermédiaires. Persister dans cette voie, c’est aller tout droit à une explosion sociale, mondiale elle aussi. Même le président de la Banque Mondiale disait en 1997 que la pauvreté et les inégalités dan sle monde représentent
« une bombe à retardement » qui, si l’on n’agit pas dès maintenant « explosera à la figure de nos enfants sans action ; dans trente ans, les inégalités seront plus grandes. La population vivant avec moins de 2 dollars par jour passera de 3 milliards à 5 milliards d’individus. Un quart des forêts tropicales seront détruites, au lieu de 4% aujourd’hui. Sans équité, il n’y a pas de stabilité ».
Mais, pour lui, le remède est la fuite en avant : la croissance économique. On vient d’en voir le résultat en Asie du Sud-Est, en Russie, au Brésil. En puisant dans la pharmacopée néolibérale, il ne pouvait pas en être autrement ! D’ailleurs les plus grosses entreprises, même celles dont l’objectif est la spéculation financière, sont les premières à renier le postulat libéral, quand c’est de leur faillite qu’il s’agit, l’exemple récent du fonds spéculatif LTCM est édifiant.
Concluons qu’il faut reconstruire la société et, pour cela, ne plus tout laisser faire, mais décider ensemble de ce qu’il convient de faire ensemble.
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