In Libro Veritas

L'Humanisme en Economie

Par Pablo

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

UNE CRISE LATENTE

La grande question que les gens de progrès doivent, me semble-t-il, se poser est la suivante : pourquoi, alors que des progrès techniques de plus en plus performants depuis plus d’un demi-siècle - et singulièrement depuis 15 à 20 ans - ont permis de créer l’abondance des biens au moins dans les pays industrialisés, pourquoi, dis-je, y a t-il de plus en plus de gens qui ont de moins en moins d’argent pour vivre, ou sont réduits au chômage, souvent sans ressources, marginalisés par la société ? Et que dire, au niveau mondial, des pays du tiers monde où chaque année des millions de gens meurent de malnutrition alors que dans les pays riches on détruit ou neutralise de grandes quantités de légumes, fruits, viande, beurre, lait, et que l’Etat donne des primes pour "geler" des terres productives ?

Pourquoi, pour la première fois à ce niveau, le chômage croît- il considérablement et inexorablement, en même temps qu’augmente la production ? Telle est bien la question fondamentale qui se pose aux sociétés modernes.

Comment en sommes-nous arrivés là ? D’abord quelques mots sur la monnaie. Pendant des siècles et même des millénaires, il y a eu en gros adéquation entre les biens produits et les moyens de les acquérir, étant bien entendu que leur répartition était très inégalitaire.

Cette adéquation s’est maintenue par l’allongement constant des monnaies, les quantités d’or, d’argent ou de bronze à l’état pur étant insuffisantes pour suivre l’augmentation de la production. Et ce, jusqu’à la monnaie papier qu’on a pu "allonger" à volonté.

C’est qu’avec l’apparition du machinisme (1775, la machine à vapeur) qui va se développer de plus en plus dans les deux derniers siècles, les biens produits, devenant de plus en plus considérables, ont nécessité des moyens d’acquisition de plus en plus importants.

La guerre de 14-18 accélère encore les progrès techniques. De plus en plus la machine va remplacer l’homme. Tous les industriels font de même (concurrence oblige, car les machines, in fine, coûtent moins cher que l’homme). Le chômage commence à apparaître. Mais chacun - chacune des nations - ne voit que midi à sa porte. Le drame se noue petit à petit, se créent les causes et les conditions qui vont conduire à un tournant majeur de l’histoire de l’Humanité : la crise des années 30, commencée par le krach boursier de New York, le fameux jeudi noir 24 octobre 1929.

Que s’est-il passé ?

Les industriels, en mécanisant à outrance, ont créé des chômeurs ; puis le chômage a pesé sur les salaires, qui sont devenus de plus en plus insuffisants pour absorber la production ; d’où mévente, faillites, chômage accru et ainsi de suite : la spirale infernale.

La soudaineté de la crise, imprévue parce que sans précédent dans l’histoire de l’humanité, sans garde-fous sociaux, transforma la société d’abondance naissante en enfer : destructions des richesses au nez des nécessiteux, soupe populaire, chômage massif. Les journaux et les films d’époque sont édifiants.

Pour parer aux révolutions menaçantes (Allemagne, Espagne notamment), les démocraties apeurées n’hésitent pas, soit à laisser monter le fascisme, soit même à le susciter, soit à l’aider (Espagne, Ethiopie, Munich). On connaît la suite. Le fascisme, c’était la guerre : guerre civile en Espagne d’abord, puis guerre mondiale déclenchée et conduite par Hitler. L’enfer grandeur nature.

Les chômeurs devinrent des soldats, des travailleurs forcés... ou des morts par dizaines de millions. A son entrée en guerre, l’Amérique, malgré le New Deal de Roosevelt, comptait presque autant de chômeurs qu’en 1930 : le nombre des soldats U.S. ou per- sonnes mobilisées par la guerre correspondait à peu près à leur nombre (entre 13 et 17 millions). Ecoutons Eisenhower lui-même, le 3 octobre 1952 : "C’est la guerre et non le New Deal qui a mis fin au chômage... Le fait tout simple est que la seule amélioration obtenue dans notre situation économique depuis 20 ans ne s’est manifestée que dans les cinq années qui ont suivi la dernière guerre". Le jugement est sans ambiguïté, surtout exprimé par un futur président des Etats-Unis.

1945 : La fin de la guerre. L’Europe est à reconstruire. L’Amérique, qui a développé de formidables moyens de production tous azimuts, lance en 1948 le Plan Marshall adopté par 16 pays. Mais, compensation de taille à cette aide : le 29 juillet 1944, les accords de Bretton Woods avaient fait du dollar le roi des échanges monétaires, supplantant la Livre et presque à l’égal du dieu OR.

On ignore souvent que les Etats-Unis après la guerre ont failli - compte-tenu de leurs nouvelles capacités de production et de la démobilisation - connaître une crise aussi forte qu’en 1930. Un exemple éloquent : alors que quelques milliers d’avions suffisent pour les besoins civils, l’Amérique avait produit pendant la guerre, c’est-à-dire en moins de cinq ans, 297.000 avions.

Alors qu’une nouvelle crise de "surproduction" menaçait les Etats-Unis, Staline, en poussant stupidement la Corée du Nord à envahir le Sud, donna le prétexte à une remobilisation militaire qui n’a plus cessé et atteignit son point culminant dans la guerre du Viet-Nam. Sait-on qu’à la fin de la guerre du Viet-Nam, il tombait chaque jour, sur ce malheureux petit pays, plus de bombes que sur tous les théâtres d’opération européens en 1944-45 ?

Les Etats-Unis étaient sauvés de la crise. En Europe, et ailleurs bien sûr, ce fut la reconstruction, suivie du développement prodigieux de la société de consommation : les fameuses "30 glorieuses".

Et, dès 1973 avec la première crise pétrolière, à nouveau "La Crise".

 D’abord les 30 glorieuses. Après les années de reconstruction, c’est l’explosion des nouveaux produits, au sens large : logements, voitures, ménages, loisirs. La société de consommation bat son plein ; peu de chômeurs, un pouvoir d’achat en constante expansion, pour deux raisons principales : tout d’abord, le développement important de la classe des cadres moyens et surtout supérieurs, et des professions libérales ; Enfin, pour les salaires moyens et les petits salaires, le double salaire, les femmes employées étant de plus en plus nombreuses ; en schématisant, un salaire pour vivre, un salaire pour les achats à crédit des produits dont nous venons de parler.

Le premier choc pétrolier marque la fin des "30 glorieuses". Certes il catalyse une crise latente, mais plus aucun économiste sérieux - s’il en est - n’ose soutenir que les crises pétrolières ont été la cause déterminante de La Crise.

Contrairement à la crise des années 30, la production ne s’effondre pas : elle passe de 4 à 5% de croissance l’an, à 2%, 1%, 0%, sauf aux Etats-Unis au début de l’ère Reagan où elle chute de 10%. Mais de nombreux progrès techniques fulgurants - même et surtout dirais-je, à cause de la crise (concurrence oblige) - conjugués avec une baisse de 3 à 4% de la croissance de la production, vont jeter sur le pavé des millions de travailleurs, dans les pays industrialisés d’abord et, par contre-coup, dans le tiers monde. En France par exemple, de 400.000 chômeurs en 75-76, on passe à 1.700.000 en 1981, à 2.500.000 en 85-86, malgré le "traitement social" des socialistes (préretraites, retraites à 60 ans, TUC, SIVP, etc.). En réalité, trois millions de chômeurs sur 22 millions de travailleurs. Et malgré cela, la production continue à croître, lentement certes ; des pans entiers d’industries traditionnelles disparaissent. Après une décennie morose mais rarement mortelle, les entreprises retrouvent leurs profits antérieurs à la crise, cela sans compter les produits boursiers, et malgré le krach de l’automne 1987.

Dans les milieux économistes un débat est ouvert depuis des années pour savoir si cette fois nous vivons depuis 15 ans une crise ou une profonde mutation économico-sociale.

En 1975, s’agissant du chômage en France - environ 400.000 chômeurs comme nous venons de le voir - Chirac, alors Premier Ministre, affirmait péremptoire :"Nous sommes au creux de la vague". En 1977-78, Giscard disait : "Nous sommes au bout du tunnel, la crise se termine".

Lionel Stoléru, à l’Université d’été de l’UDF, dans les années 80, s’écriait : "La crise est terminée". Il y a quelques années, dans Le Monde, il tentait de persuader les lecteurs qu’il y a deux sortes de crises, les bonnes et les mauvaises. Celle des années 30 était mauvaise : faillites, chômage, misère, guerre... ; par contre, celle que nous vivons est une bonne crise, saine, constructive parce qu’elle n’a pas conduit à l’effondrement de l’économie et qu’elle est en fait la manifestation d’une grande mutation qui oblige à repenser l’économie et la société. Apparemment les millions de chômeurs ne gênent pas M. Stoléru. Jean Boissonnat, il y a plusieurs années écrivait : "Il faut analyser la crise comme une période de transition qui peut durer un quart de siècle".

La crise des années 30 fut la conséquence de la forte accélération des progrès techniques dans la production des biens, accélération due en panic à la guerre. L’imprévision totale, le manque de garde-fous sociaux fit que l’économie s’effondra brutalement et qu’on entra dans une crise qui ne trouva de "solution" que dans la seconde guerre, mondiale par essence. On peut donc dire qu’il y eut successivement : grande mutation technologique.., puis crise... jusqu’en 1945, jusqu’aux "trente glorieuses".

Comme nous l’avons vu, dans la crise actuelle, les protections sociales ont joué, l’économie ne s’est pas effondrée malgré un taux de chômage - seul point vraiment noir - de 8 à 14% de la population active dans les principaux pays industrialisés. Alors crise ou mutation ? Crise et mutation ?

Comme avant 1929, il se trouve que les 15 années qui ont précédé le déclenchement de la crise ont connu une fantastique avancée technologique. Du jamais vu, bien illustré par le voyage sur la lune (1969), extraordinaire synthèse des progrès de la science. Les robots se multiplient, l’électronique envahit tous les domaines ; dans l’agriculture, l’amélioration des rendements et la mécanisation réduisent les paysans à moins de 7% de la population active (3 à 4% aux Etats-Unis).

On peut donc résumer ainsi la période actuelle : très forte mutation technologique (années 60) ; crise (vers 1975), avec développement important, continu et irréversible du chômage, malgré un traitement social qui masque le nombre réel de chômeurs ; maintien dune croissance faible pendant 12-13 ans, qui débouche depuis 1987/88 sur une croissance de 3 à 4%, voisine de celle des trente glorieuses ; mais au prix d’un effroyable gâchis social. La mutation socio-économique accompagnant toute cette période se présente ainsi : elle est technologique, industrielle, culturelle, démographique.

1. Technologique

Nous ne nous étendrons pas sur ce chapitre patent pour tous et évoqué largement ci-dessus. Rappelons simplement que le tertiaire, voire le primaire, sont envahis par la technique au même titre que le secondaire et les trois secteurs composent désormais de larges plages de recouvrement technique.

2. Industrielle

Examinons un des aspects les plus intéressants de la mutation industrielle : la restructuration. Certes, nous connaissons depuis longtemps les multinationales. Ce qui se passe depuis le krach boursier de 1987 est nouveau et déterminant pour le futur. Au moment du krach, c’est à qui découvrait que la spéculation boursière, si juteuse depuis 4 à 5 ans, était totalement déconnectée de l’économie réelle, que cette "économie casino" ne pouvait durer. Il apparaît aujourd’hui que nombreux sont ceux qui, brusquement sortis d’un beau rêve, se retrouvent les pieds sur terre. La spéculation boursière seule ? Dangereux. Retour en force à l’industrie, valeur d’avenir. La guerre économique prend tout son sens. C’est ainsi qu’on assiste à un nouveau spectacle : le "casino- industrie" : raids (en anglais raider : bandit). OPA sauvages pour contrôler de vastes secteurs ; on ne parle plus que des "nouveaux Condottieri", des "Chevaliers noirs"...

Quand ce n’est pas par la violence, les regroupements se font par fusions ou rachats.

Ce "retour aux valeurs sérieuses", l’industrie, n’exclut pas bien entendu les activités financières juteuses autant que douteuses, quelquefois combinées, liées aux OPA sauvages. Ainsi, dans la bataille qui a opposé il y a quelques années l’Anglais Grand Metropolitan au Canadien Seagram pour le contrôle de Firino- Mai-telI, de surenchère en surenchère, l’action est montée à 530€. Quand Grand Metropolitan a renoncé, il a tout de même vendu les 20% qu’il possédait en encaissant la bagatelle de 65 millions d’euros ; cela sans aucune production de richesses.
Notons que ce sont ces mêmes individus, ou leurs commis gouvernementaux, qui prêcheront une politique d’austérité pour les travailleurs.

De plus en plus, les OPA se font au niveau planétaire. Mais la coïncidence krach boursier 1987-Europe de 1992 fait que les regroupements ou OPA sont nombreux en vue de cet objectif : Européens, Japonais. Américains sont présents.

Autre aspect important de la mutation industrielle : la délocalisation de la production. Elle accentue la "crise" (chômage...) dans les pays riches, qui transfèrent leur production industrielle dans les pays à bas salaires (de 5 à 10 fois moins élevés).

Phénomène nouveau : les usines sont ultramodernes. Possèdent toutes les avancées industrielles de nos pays. En effet, la plupart du temps, elles sont montées par des Japonais, des Américains (Corée du Sud, Taiwan, Singapour) et des Européens. La qualité des produits ne diffère pas de celle des nôtres.

Et dans cette stratégie, les Japonais sont passés maîtres : dès qu’ils ont vu - notamment après la forte appréciation obligée du yen - les dangers courus pour leurs produits "made in Japan", ils ont immédiatement (en moins de deux ans) délocalisé leurs usines vers des pays voisins à bas salaires. Ainsi des téléviseurs, dont plusieurs millions sont déjà fabriqués dans ces conditions.

Mais les pays européens - et la France n’est pas la dernière - font également, et de plus en plus, fabriquer dans les pays pauvres. Et nos "bons apôtres", qui n’hésitent pas à importer du chômage en France, sont les premiers, par la voix du CNPF, la presse et autres médias, à dénoncer le gouvernement - surtout s’il est socialiste - comme incapable d’empêcher la montée du chômage, les grèves, les trous de la sécu.
.. Tout leur est permis ils ont le pouvoir réel, l’économie et les moyens "d’information", souvent utilisés pour désinformer.

Peut-on éviter l’évolution d’une telle mutation, je veux dire la délocalisation de productions vers les pays à bas salaires ? A mon avis, non. Il faudra des décennies pour que les nouveaux pays industriels connaissent une augmentation des salaires et des charges qui les mette à égalité avec nous. Et cela serait-il, que de nouveaux pays pauvres prendraient le relais.

Nous avons l’argent, les pays pauvres auront le travail. C’est leur revanche. C’est une nouvelle donne qui peut un jour transformer la mutation en crise aiguë, aussi bien au coeur des pays riches qu’au niveau Nord-Sud.

3. Culturelle

Les fabuleux marchés de l’information qui s’ouvrent tous azimuts et ne font que balbutier excitent également les appétits. Cette information aura des répercussions au niveau mondial et, "orientée", elle peut être désastreuse pour toutes les cultures. Prenons le cas des séries télé et de nombreux films américains : amortis avec 250 millions d’habitants, ils sont revendus à bas prix dais tous les pays, trop heureux de meubler leurs programmes à bon marché. Résultat : des cultures aussi différentes que celles de l’Amérique du Sud, de l’Afrique, de l’Europe, de l’Asie se trouvent "américanisées". Coca-cola de l’esprit, violence en plus. Très grave, surtout pour les jeunes générations : c’est le super-marché de la médiocrité.

4. Démographique

Ce n’est pas la moins inquiétante. Avec l’évolution des mentalités sur la sexualité et la contraception, les pays industrialisés ont réduit considérablement leur développement démographique : disons même qu’à l’heure actuelle, il ne se fait que par l’augmentation de la longévité. Le taux de reproduction est au mieux de 2 ; en Allemagne, 1,3, le plus bas. Le chômage qui s’aggrave développe également le réflexe : "A quoi bon faire des enfants ? Pour qu’ils soient chômeurs ?". Par contre, les pays pauvres en sont souvent - hygiène, religion, contraception - à l’âge de nos aïeux ; d’où des familles de 6, de 12, de 18 enfants. Et comme à ce jour, ils représentent déjà plus de 2/3 de l’humanité, on voit la direction de la mutation démographique.

Voilà en substance la moelle de la Crise des Marchés, engendrée par les contradictions intrinsèques du capitalisme.

Chapitre suivant : RESORBER LES MAUX