David
J’ai eu beaucoup de difficultés pour te retrouver, tu sais. Je n’étais même pas certain de ton prénom. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. En soixante ans, je n’avais quasiment plus remis les pieds en France. Heureusement, j’ai tissé depuis un réseau de relations intéressant. Cela ouvre pas mal de portes. Il m’aura tout de même fallu cinq longues années pour découvrir ton identité. Ainsi, tu t’appelais réellement David. Dieu merci, ton visage était ancré à jamais dans ma conscience. La vie n’a pas semblé avoir d’emprise sur toi…Les dernières photos prises par ta famille m’ont rappelé un douloureux passé. Hormis quelques rides, tu étais la copie conforme de ce que mon cerveau avait enregistré. Moi qui pensais trouver un vieillard sénile et digérer facilement nos retrouvailles… Je m’étais lourdement trompé. Cette ressemblance si parfaite…En te revoyant, un flot ininterrompu d’images s’était emparé de mon esprit en l’espace d’une poignée de secondes : Maman, les liasses de billets malsains, le poste frontière…
Je suis venu avec Catherine, ma fille aînée. Elle est née le 16 juillet 1972. Exactement trente ans après cette funeste date qui a conditionné la vie de tant de personnes. L’existence est parfois parsemée de ces ironies indécentes…
Optimiste comme je suis, j’y ai décelé un signe d’espoir. Cela va peut-être te surprendre mais je lui ai demandé de prier pour toi depuis sa prime enfance.
Jeune, j’éprouvais de la gratitude quand je repensais à toi. Mais, en grandissant, j’ai appris la triste réalité. Je me demande si je n’aurais pas préféré ne jamais rien savoir. Je te haïssais jusqu’il y a peu.
Encore maintenant, mes sentiments à ton égard sont confus. Mon cœur et mon cerveau entrent en compétition perpétuelle dès que j’ai la moindre pensée pour toi. Tu as profité du malheur des gens. C’est écoeurant. Tu me rétorqueras que tu n’étais pas le seul. Cela t’excuse-t-il pour autant ? Je n’en sais rien. Il est si facile de juger son prochain… Tu as peut-être envoyé des gens à la mort, volontairement ou non. Tu étais peut-être un gars bien. Je ne sais pas. Je ne veux pas le savoir. Je ne suis plus tout jeune et je désirais absolument te dire une chose avant de quitter ce bas monde. Évidemment, tu ne m’as pas attendu… Je t’avoue que j’ai mis du temps à vous accorder un semblant de pardon, à toi et tes semblables. Je me suis armé de beaucoup de courage pour venir jusqu’ici. Franchir les grilles de ce cimetière s’est avéré un supplice, mais je suis là, devant ta pierre tombale. Elle est joliment fleurie. Tu devais être considéré par tes pairs.
Je n’ai pas oublié ce que tu as fait pour moi cette nuit-là. Tu as risqué ta vie. Je te dois la mienne. Catherine te doit la sienne. Pour être honnête, je me suis souvent demandé si tu étais rentré sain et sauf chez toi après m’avoir laissé. Alors, je n’ai qu’une seule chose à te dire : Merci !
***
Nous étions une quinzaine à nous rendre à cette colonie de vacances. Âgé de huit ans, j’étais un des plus jeunes de la bande. Nous étions arrivés en train. La nervosité était perceptible chez nos accompagnants.
Il fallait sortir de la gare sans éveiller le plus petit soupçon. Nous avions subi un entraînement pour assimiler le mieux possible notre nouvelle identité. Ce n’était pas évident. La plupart d’entre nous avaient un accent étranger, susceptible de nous trahir à tout moment. S’habituer aux rites d’une autre religion ou se faire passer pour un « aryen » avait un côté humiliant. Nous avions dû nous séparer de nos familles. Nous ne les reverrions probablement plus. Ce fut mon cas. Mes cousins étaient restés auprès des leurs. Un seul en a réchappé…
J’en ai beaucoup voulu à ma mère de m’avoir abandonné. Papa était décédé peu avant la guerre et nous nous étions retrouvés tous les deux. Un lien particulier s’était créé entre nous. La quitter avait été un profond déchirement dont je ne suis pas encore totalement remis. Je ne voulais pas cohabiter avec tous ces enfants inconnus et ces adultes dont on ne connaissait pas le nom. Personne à qui parler, personne à qui confier un lourd secret. Un déracinement total qui en avait plongé certains dans un immense désarroi. Pourtant Maman avait effectué le geste le plus noble qui soit. Elle m’avait donné la vie. Une seconde fois.
Elle avait cédé de l’argent à pas mal de monde. J’avais su a posteriori que c’était pour l’obtention de faux papiers. Elle m’en avait remis également. Un beau pactole dont je devais faire usage en cas d’extrême nécessité. Je ne m’en servis jamais.
Un beau jour, on nous demanda de rassembler précipitamment nos maigres affaires. L’heure du départ était venue. Nous avions débarqué dans cette gare en fin d’après-midi.
La frontière suisse était toute proche.
La sortie se fit sans encombre. La chance nous souriait. On nous emmena dans une sorte de centre où nous nous reposâmes. D’autres personnes nous prirent en charge. Elles se faisaient toutes appeler par un prénom, souvent d’emprunt. Il ne fallait pas chercher à en savoir plus. À vrai dire, crevés comme nous l’étions, nous demandions juste à pouvoir nous allonger sur un matelas quelques heures.
On nous expliqua rapidement la suite des événements. Des hommes passeraient nous chercher la nuit suivante, après le couvre-feu. Ils nous feraient passer de l’autre côté de la frontière. La mission était périlleuse. Les patrouilles veillaient au grain. Le moindre pépin pouvait tout faire échouer. Une information erronée quant aux heures de patrouille ou un enfant qui pleure et c’en était fini de nos rêves de liberté. Par contre, une fois en Suisse, nous serions à l’abri. Ce pays était neutre en ces temps de guerre.
Par la suite, la politique envers l’acceptation des enfants juifs se durcit durant plusieurs mois. Les Allemands, quant à eux, occupèrent la Savoie en lieu et place des Italiens, ce qui rendit plus périlleuses encore les opérations de sauvetage. J’étais passé de l’autre côté avant cette époque difficile.
Le lendemain soir, le signal de départ fut donné. Nous partîmes à pied, le plus discrètement possible. Un homme du centre nous accompagna. Nous croisâmes deux inconnus. Ils se virent remettre des pièces d’or. J’appris par la suite qu’ils pouvaient toucher jusqu’à 300 francs par enfant sauvé.
Nous n’avions jamais vu ces types et ne les reverrions jamais. Nous devions toutefois leur accorder une confiance absolue. Étant encore gamins pour la plupart, nous voyions en eux des sauveurs, sans penser que la nature humaine peut receler de biens sombres côtés. En effet, rien ne nous disait qu’ils ne nous livreraient pas aux autorités une fois qu’ils auraient touché leur prime.
L’homme du centre fit un bout de chemin puis retourna vers la ville. La peur avait pris possession de nos corps. Les plus âgés nous tenaient par la main. Nous étions tous serrés les uns contre les autres. L’union fait la force, paraît-il. Cette fameuse nuit, cette maxime n’en était que plus appropriée. La température était agréable, le ciel menaçant mais il ne pleuvait pas. Quelqu’un voulait peut-être nous faciliter la tâche… Je m’en souviens comme si c’était hier. Ce genre de détail reste gravé toute la vie dans votre mémoire… Comment pourrait-il en être autrement ?
Nous en avions pour une bonne heure de marche. Les deux passeurs devaient nous mener en un lieu peu éloigné d’un poste frontière. Là, nous devrions franchir la double rangée de grillage avant d’être accueillis par les autorités helvétiques.
J’étais fatigué mais l’adrénaline me tenait éveillé. Nous devions rester sans cesse aux aguets. C’était très angoissant. On n’y voyait rien. Chaque bruit suspect m’effrayait. J’essayai alors de ne plus penser qu’à la liberté qui me tendrait les bras dans quelques minutes.
Le moindre contretemps était susceptible de tout compromettre.
C’est pourtant ce qui arriva. Par ma faute qui plus est. Marcher dans un noir absolu n’est pas évident, même quand nos yeux s’y sont quelque peu habitués. Je ne me souviens plus des circonstances exactes mais mon pied droit se prit dans une racine. Je trébuchai et m’effondrai de tout mon long, tenaillé par une vive douleur. Par miracle, je parvins à retenir un cri. Notre convoi s’immobilisa net et un silence pesant s’installa. Aucun bruit suspect aux environs… Pas une patrouille n’avait remarqué l’incident. Nous pouvions reprendre la route. Il ne fallait pas traîner dans les parages. Le seul problème était ma mobilité plus que réduite. Ma cheville était en piteux état, probablement foulée. J’allais ralentir les autres, ce qui augmenterait la dangerosité de l’expédition. Les deux hommes communiquèrent par geste. Je compris facilement qu’un des deux se proposait de me porter dans ses bras. Cette solution était périlleuse car le passeur ne parviendrait plus à surveiller correctement le reste de la bande. Par ailleurs, il serait moins attentif aux dangers potentiels. Tout cela risquait de ralentir la petite troupe. Il fut donc décidé que l’autre homme partirait avec mes compagnons vers la frontière. Mon sauveur et moi-même essaierions d’y parvenir par nos propres moyens.
Nous laissâmes cinq minutes d’avance aux autres puis partîmes à notre tour. L’homme me dit de ne pas m’inquiéter.
Après un quart d’heure, il stoppa pour se reposer. Nous n’étions plus très loin de l’eldorado. Nous étions couchés tous deux à plat ventre pour être aussi invisibles que possible. Pressé d’être en pays libre, je m’appuyai sur ma jambe gauche pour tenter de me relever. Une main posée vigoureusement sur mon dos m’en empêcha.
Ce geste fut salutaire. Une patrouille relativement silencieuse passait en effet à proximité. Un seul mouvement inadéquat pouvait nous condamner.
Mon cœur battait la chamade. Jamais encore je n’avais ressenti une telle sensation. Je crus presque que ce bruit infernal était audible par l’ennemi.
Une fois le calme revenu, mon protecteur me dit de rester un instant dans ma position et s’aventura plusieurs dizaines de mètres plus loin, de sorte qu’il sortit de mon champ de vision. Il revint rapidement et nous repartîmes vers notre destinée. Sa présence réconfortante m’aidait à supporter la douleur et à retenir mes larmes. Je pressai ma main contre ma veste pour m’assurer que mes papiers s’y trouvaient bien. Ils étaient à leur place. Ma nouvelle vie approchait à grand pas. J’aurais des difficultés à m’y adapter mais je n’avais guère le choix. J’étais tellement excité à l’idée d’être enfin sain et sauf que je ne songeais pas aux inconvénients qui me tomberaient dessus dès que je serais passé sous les grillages. Je savais que plus rien ne serait comme naguère. La liaison fusionnelle que nous entretenions avec maman appartenait au passé. Mais je ne parvenais à imaginer quel pourrait être mon futur immédiat. Je n’avais pas réfléchi que j’allais aboutir dans un orphelinat ou finir dans une famille d’accueil avec d’autres enfants qui ne m’accepteraient peut-être pas. À huit ans, on ne pense pas toujours à ces choses-là. On dispose de pas mal d’innocence. La vie nous rend heureux et fait apparaître sur nos visages un sourire sincère. Pas encore pervertis par le monde adulte, nous savons inconsciemment qu’il s’agit du bien le plus précieux.
Nous arrivâmes finalement à destination.
Je distinguais des lumières à quelques centaines de mètres. Le poste frontière, comme me l’indiqua mon sauveur.
Il regarda prudemment autour de nous. Un ange passa. Les autres étaient certainement déjà en lieu sûr. Je ne connaissais pas le prénom de chacun mais je me réjouissais de les retrouver. C’était la seule famille sur laquelle je pourrais compter désormais.
L’homme m’indiqua le passage libérateur. Juste avant de m’y engouffrer, je lui demandai timidement comment il s’appelait.
« David », répondit-il en me faisant un clin d’œil. Une fois que je me fus péniblement glissé de l’autre côté, il tourna le dos et s’enfuit dans la pénombre.