AD VITAM AETERNAM
Ah ! La quête de l’éternité… C’est notre éternel problème à nous les humains. Personne n’y échappe. Même les esprits les plus élaborés refusent l’évidence de la mort ! Prenez par exemple l’histoire de ce scientifique. Pitoyable…C’était un spécialiste de la cryogénie. Pour faire simple, il connaissait les mille et une manières de congeler toutes sortes de corps physiques… et en particulier le corps humain. Depuis longtemps ses collègues s’étaient penchés sur le problème de la suspension de notre métabolisme… Lui l’avait résolu.
Certes avec la technique de vitrification tous ces « brico-chercheurs » étaient arrivés à limiter au maximum les dégâts causés par les cristaux de congélation sur nos cellules… Mais la réalité c’est que ces derniers ignoraient dans quel état un homme pourrait se trouver quand, après des siècles de sommeil, bien au frais dans son glaçon, la science serait enfin à même de le ramener à la vie éternelle. La vie éternelle c’est bien joli … à condition de ne pas finir légume !
Notre scientifique, lui, avait concentré ses recherches sur l’essentiel : c’est-à-dire le cerveau. Car ce fabuleux organe détient notre petit trésor personnel, joyau unique et irremplaçable que tout homme, riche ou pauvre, laid ou beau, rustre ou raffiné, voudrait voir briller au firmament de l'éternité. Eh oui, il faut bien le reconnaître : devant la mort, on est tous ego !
Il avait décidé de ne pas perdre son énergie à essayer de conserver le reste du corps : bras, jambes, cœur, foie… étaient selon lui autant de pièces détachées dont chacun pourrait disposer rapidement grâce aux progrès fulgurants de la médecine.
Quant au cerveau, c’était autre chose !
Et le génial savant avait découvert que les neurones ne se comportaient pas comme les autres cellules et sans rentrer dans des détails fort ennuyeux, il était parvenu à mettre au point un procédé capable de congeler un cerveau humain sans l’abîmer. Cela ouvrait des perspectives fascinantes car si le processus de vieillissement de cet organe était aujourd’hui une fatalité, il était persuadé que demain la science résoudrait ce petit souci.
Tout cela était une question de patience… et aussi de confiance ! En effet, seul un suicide programmé dans la force de l’âge permettait l’espoir fou d’accéder à une immortalité de qualité : la sénilité éternelle, très peu pour lui ! Alors, en pleine possession de ses moyens physiques et mentaux, il avait pris la décision de se faire extraire le cerveau, entraînant dans l’aventure une foule de gens. Enfin ceux dont la fortune était suffisante pour se payer l’opération et surtout la location à perpétuité d’un frigo dans les sous-sols de la Word Cryogenic Brain Bank pour les siècles des siècles…
Et les siècles des siècles s’écoulèrent…
Peut-être plus ou peut-être moins ?... D’ailleurs c’est la première question que se posa notre « cerebrum hibernatum » en reprenant conscience. Question difficile car aucune information ne lui parvenait du monde extérieur. « Mes sens, se dit-il, n’ont donc pas encore été réactivés » , car il n’entendait rien, ne sentait rien, ne voyait rien. Seul son esprit était là, bien clair… Suffisamment clair en tout cas pour savoir que ça avait marché ! Il avait gardé, toute sa tête… si l’on peut dire.
Bientôt, conformément au protocole, il allait être réimplanté dans un corps et alors il pourrait mordre à nouveau dans la vie à belles dents ! Et pour toujours ! Une émotion intense l’envahit.
Et les émotions, ça creuse ! Il n’avait plus d’estomac ni de talons, mais cela ne l’empêchait pas d’avoir les crocs : une vraie faim de loup ! Et c’est précisément la première sensation qu’il éprouva : on lui administrait de la nourriture… Par quel moyen, il l’ignorait, mais il était bel et bien en train de manger et de boire aussi. Aucun doute là-dessus. Comme on sent une bière bien fraîche couler le long de son œsophage, il sentait les nutriments circuler dans son corps… Oui, mais de quel corps s’agissait-il ? Et d’abord avait-il un corps ?
Toutes ces questions qui s’agitaient dans sa tête allaient bientôt trouver réponse car peu à peu ses sens se réveillaient. Tout d’abord ce goût et cette odeur de terre qu’il avait en permanence dans la « bouche » et dans le « nez ». D’où cela pouvait-il provenir ?... Et puis ce furent ces lueurs dans l’obscurité. Oui, sa vue revenait lentement… Bien sûr il n’était pas encore capable de distinguer les détails du monde qui l’entourait, mais il pouvait sentir la chaude caresse de la lumière du soleil, comme nos yeux peuvent la percevoir au travers des paupières fermées. Et pour lui, c’était déjà merveilleux de savoir qu’il faisait jour ou nuit dehors et de retrouver le goût du temps qui passe et qui s ‘écoulerait maintenant ad vitam aeternam.
Enfin dans l’océan de silence dans lequel il était plongé se firent entendre des bruits. Pas très distincts, il faut bien le dire. Peut-être une sorte de musique.
Il crut aussi identifier des voix, sourdes, incompréhensibles, mais bien réelles. Elles lui procuraient une intense satisfaction. Oui, des gens s’activaient autour de lui pour le ramener à une vie normale. Oui, maintenant il en était sûr, il avait gagné son pari ! Il était bien vivant, ses facultés intellectuelles étaient intactes et même s’il ne pouvait pas encore en profiter pleinement, il avait réintégré un corps ! C’était fantastique ! Il aurait voulu qu’on le pince pour être sûr qu’il ne rêvait pas… et c’est précisément ce qui arriva car tout à coup une souffrance indicible l’étreignit.
Un cri épouvantable que personne n’entendit résonna dans les méandres de son cerveau ! C’était comme si un monstre lui arrachait les membres un par un et recommençait encore et encore. Pauvre homme, la douleur qu’il endurait était si atroce qu’il aurait préféré mourir… Mais trop tard !
EPILOGUE
Quand les Vénusiens débarquèrent sur la Terre, cela faisait bien longtemps que l’humanité avait disparu. Dans les profondeurs du sous-sol de notre planète, ils avaient fini par découvrir un immense bunker qui contenait des milliers d’organes congelés.
Les chercheurs vénusiens sont de grands enfants espiègles. Quelle mouche les piqua de vouloir essayer de greffer ces substances gélatineuses sur des végétaux terrestres ? Et quelle drôle d’idée vint à Dieu de leur donner les moyens d’y parvenir ?
Ils inventèrent donc le « cérébro-plant », un génial végétal qui changeait de couleur pour un oui ou pour un non. C’était tellement amusant que chaque vénusien voulut bientôt avoir le sien !
Ynaäf, qui s’en était fait offrir un pour son anniversaire, se chargeait elle-même de l’entretien quotidien de son « cérébro-plant ». Et comme ses feuilles se teintaient de rouge à chaque coup de sécateur, la petite vénusienne se tourna, pensive, vers son père : « Dis Roödav, tu crois qu’elle a mal la plante ? »