L'ACCROMOBILISTE
Une fois de plus un meuglement résonna dans la voiture. Pour le type qui conduisait ça voulait dire : "Vous avez un appel émanant d'un numéro non répertorié ". Un peu agacé, il se demanda s’il allait encore décrocher son portable car c’était la troisième fois en moins de cinq minutes que cette sonnerie débile se faisait entendre. Et au bout du fil personne, juste un bruit de respiration difficile ou disons plutôt une sorte de râle d’asthmatique en crise. Encore un crétin qui s’amusait à ses dépens ! C’était pénible d’autant plus que depuis peu, il évitait de téléphoner au volant. Ces derniers temps les flics tapaient dur.L'homme au volant aurait pu tout aussi bien éteindre son appareil pendant le trajet, mais il avait pour le réseau sans fil une passion sans borne. Impossible de s'en passer: il devait pouvoir être joint par n’importe qui, n’importe où, n’importe quand… et souvent c'était pour n’importe quoi comme à l'instant ! Peu lui importait car ces petites déconvenues ne pesaient rien comparées au plaisir d’avoir sur soi l’objet de consommation « high tech » par excellence, le boîtier magique dont le moindre des mérites était évidemment de pouvoir communiquer dans le monde entier, mais avec lequel on pouvait aussi faire des photos, des films, écouter de la musique, des émissions de radio, regarder la télévision, surfer sur la toile, payer son billet de train et que sais-je encore… Et ça le faisait littéralement bander. D'ailleurs le gars ne se privait pas d’utiliser toutes les fonctions de son mobile. Il adorait par exemple prendre des photos. Toute la journée, au moindre événement, à tout bout de champ il faisait des clichés qu’il se repassait le soir avant de s’endormir.
Mais revenons à nos moutons ou plutôt à notre vache qui se faisait insistante. Incapable de résister notre "mobilomane" finit par appuyer sur la petite touche verte :
« Allo… Allo… Mais bon sang qui est à l’appareil ? » Cette fois-ci, il perçut une voix à l’autre bout de la ligne. Elle était faible, mais distincte. Le timbre était glacé : « Au secours… À l’aide… S’il vous plaît… Sortez-moi de là… ». Puis plus rien. « Ah !… Une variante du râle souffreteux, répondit-il avec un rire, votre humour est assez douteux mais vous êtes un imitateur doué ! ».
Mieux valait en rire. Cependant, cette voix d’outre-tombe l’avait mis un peu mal à l’aise. Il éteignit l’appareil et décida de concentrer son attention sur la route, preuve de son trouble car il connaissait cet itinéraire par coeur pour l'emprunter presque tous les jours. L’intermède ne dura que le temps de faire quelques kilomètres car bientôt le son d’une corne de brume vint rompre le silence de l’habitacle ! « Tiens !? Un MMS maintenant ! … » fit-il interloqué car le mobile éteint n’aurait pas dû sonner…
Curieux, un peu inquiet, l’homme se décida à ouvrir la pièce jointe. C’était un petit film accompagné d’une étrange mélodie qui semblait sortir d’une vieille boîte à musique. Tout d’abord il crut distinguer une espèce de rideau de couleur rouge. Mais en regardant de plus près, il s’aperçut avec effroi qu’ il s’agissait d’ un miroir maculé de sang. Le long de la glace, le liquide visqueux dégoulinait tandis qu’une main tentait de l’essuyer. A qui appartenait donc cette main ?Fasciné, le conducteur essayait de distinguer dans la petite fenêtre du portable le visage qui apparaissait peu à peu…
« Putain ! C’est pas possible ! » hurla-t-il en reconnaissant … son visage ! Puis tout alla très vite…
L’automobiliste inattentif avait-il quitté la route des yeux trop longtemps ? Ou bien donna-t-il un coup de volant brusque sous l’effet de l’émotion ? A moins que… En tout cas la voiture de manière inexplicable fit une embardée suivie de plusieurs tonneaux avant d’aller s’écraser violemment contre un poteau électrique !...
Gravement blessé, incapable de bouger mais pleinement conscient, il se vidait de son sang. De manière étonnante, il tenait encore serré dans la main son téléphone portable et il comprit tout de suite que l’objet de son addiction allait peut-être lui sauver la vie. Il composa sans trop de difficultés le 15 … « Allo… Le SAMU… A l’aide … Au secours… Vite… » implora-t-il dans un souffle.
Mais comme commandé par un doigt invisible, l’appareil avait annulé l’appel. Puis le répertoire multimédia s'était ouvert et une image s'était sélectionnée qui s’affichait maintenant sur le petit écran. C’était la photo d’un jeune homme. Mort. A l'intérieur d' une voiture pulvérisée… Du sang lui coulait du nez et des oreilles. Le mobile émit ensuite un beuglement totalement inconvenant :
« Vous avez un nouveau message… ». Le conducteur agonisant, dans un sursaut d'espoir ou peut-être de curiosité appuya sur lecture. Alors la voix glacée dit : « Salut voyeur… Crève ! »
Peu de temps après, lorsque les pompiers arrivèrent, alertés par un cycliste qui passait par là, l’accromobiliste était mort. La première chose qu’ils remarquèrent après avoir désincarcéré son corps, fut son téléphone. Il était encore allumé dans sa main. On pouvait y voir une photo sur laquelle, perplexes, les pompiers reconnurent tout de suite le visage tuméfié du pauvre gosse qui s’était tué en voiture quelques semaines plus tôt sur cette route.
Chapitre suivant : LE CAS DES FRERES SLIMBERG