In Libro Veritas

LES CONTES-MINUTES

Par Alain BOUVELLE

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-nd)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

LES VOYEURS

Mademoiselle Lydia venait d'emménager au troisième étage d'un petit immeuble. L'ancien locataire, lui avait-on dit, avait disparu du jour au lendemain, sans laisser de traces. Cela fit bien son affaire car trouver un logement à louer n'était pas chose aisée dans cette petite ville de province.
 
Son petit meublé jouxtait la cathédrale Saint-Pierre et chaque soir, Mademoiselle Lydia aimait à prendre le frais sur son balcon d'où elle pouvait contempler l'imposant édifice gothique dont les deux tours dominaient tout le quartier. L'architecture et l'ornementation du bâtiment étaient si complexes qu'elle n'avait pas tout de suite remarqué les cinq diables de pierre qui ornaient le clocheton situé juste au-dessus de son balcon. Le sculpteur les avait représentés avec un tel réalisme que parfois, lorsque les rayons du soleil couchant dansaient sur la façade de l'église, Mademoiselle Lydia aurait juré les voir bouger.
 
Un soir qu'elle se reposait comme à l'accoutumé sur son balcon, elle s'aperçut avec stupéfaction d'un changement qui lui glaça les os. En effet, l'un des cinq diables de granit ne regardait plus dans la même direction que les autres! Sa tête hideuse avait pivoté et il fixait de son regard de pierre Mademoiselle Lydia en lui tirant une langue irrévérencieuse!... D'abord effrayée, la jeune femme tenta de se raisonner. Etait-il possible qu'elle n'ait jamais remarqué ce détail? La fatigue et le stress dus à un travail très prenant seraient-ils la cause de cette étrange impression ...
Pour un esprit cartésien comme le sien, c'était la seule explication plausible. Et pourtant ...

Le soir suivant, les deux yeux de pierre l'observaient toujours et plus incroyable encore, le second des cinq démons la transperçait aussi du regard ... Vous l'avez soupçonné: au cinquième jour, c'est toutes les statues de la tourelle qui fixaient, rictus aux lèvres, le balcon de l'infortunée Mademoiselle Lydia qui, épouvantée, n'osait plus sortir.
 
D'où provenaient ces hallucinations ? Etait-elle en train de devenir folle ? Il fallait absolument qu'elle partage ce secret avec quelqu'un ... Son choix se porta sur le médecin du quartier, un brave homme qui lui prêterait sûrement une oreille bienveillante. Le bon docteur écouta son récit avec attention et pas un muscle de son visage ne bougea lorsque Mademoiselle Lydia fit allusion à ses visions diaboliques. La consultation terminée, c'est avec un calme feint qu'il raccompagna sa patiente, lui prodiguant quelques mots d'encouragement et l'invitant à suivre à la lettre une prescription médicamenteuse à base de fortifiants ... Le praticien était pourtant très troublé : il se souvenait très bien avoir reçu à quelque temps de là un jeune homme du quartier qui était atteint des mêmes symptômes et qui lui avait parlé des gargouilles de la cathédrale Saint Pierre. Il ne l'avait jamais revu ...
 
En sortant de chez le médecin, Mademoiselle Lydia était passée à la pharmacie et se sentait déjà mieux. Le médecin l'avait rassurée: elle n'était pas folle ... Alors pourquoi ne pas affronter le problème en face, courageusement, froidement, scientifiquement... "Après tout, se dit-elle, Satan, Belzébuth, Lucifer et consorts, sont autant d'inventions qui ne font même plus peur aux enfants et auxquelles je n'ai d'ailleurs jamais cru ! Alors ?..."
Alors? ... S'il y avait une explication à cette histoire absurde, il fallait que Mademoiselle Lydia la trouve ... Elle prit la décision avant de rentrer chez elle de visiter la cathédrale Saint Pierre pour en avoir le cœur net. Elle pénétra dans l'église, poussa la lourde porte qui permettait l'accès aux tours et s'engagea dans le petit escalier en colimaçon qui menait au clocheton ...
 
C'est la dernière fois que l'on vit Mademoiselle Lydia car elle disparut du jour au lendemain sans laisser de traces. L'enquête de police ne put venir à bout de cette énigme. Peu à peu, on oublia cette étrange histoire.
 
Mais quelques temps plus tard, un nouveau locataire vint s'installer dans son appartement. Il adorait prendre le frais sur le balcon en laissant errer son regard sur les tours de la cathédrale Saint-Pierre. Il remarqua immédiatement les statues à tête de diable du clocheton. Elles étaient toutes différentes et remarquablement sculptées. Il s'amusa à les compter: il y en avait six ... 

Chapitre suivant : LES OISEAUX