LE MUSICIEN
Frédéric sortit de sa torpeur, l'esprit attiré par la sensation d'une présence dans sa chambre. Allongé sur son lit, immobile, il avait l'air calme. Pourtant son corps, couvert de sueur trahissait l'agitation qui l'animait intérieurement : il venait encore de faire ce rêve angoissant ...
Frédéric était un homme que la vie avait comblé. Il était doté de tout ce que chacun souhaite avoir : le charme, l'intelligence et le talent. Ces qualités lui avaient permis d'accéder au monde très fermé des concertistes internationaux. Frédéric était pianiste et si on lui avait demandé ce à quoi il tenait le plus au monde, sans nul doute aurait-il répondu : "A mes mains"...
Elles étaient à la fois ses ouvrières fidèles, travailleuses infatigables qui assuraient le pain quotidien, et aussi ses complices. Elles étaient les maîtresses avec qui il se livrait à ses orgies musicales. Plus rien n'existait autour de lui lorsqu'elles se mettaient à danser fiévreusement sur le clavier de son piano, arrachant aux cordes de l'instrument des soupirs, des gémissements, des râles, des cris parfois... Elles étaient l'unique clé de son existence.
Or, depuis trois mois, il faisait tous les jours ce cauchemar, ce cauchemar insupportable : il avait un grave accident de la route et s'en sortait de justesse, avec la moelle épinière sectionnée et les membres supérieurs complètement paralysés, sans espoir de rémission.
Alors, c'était sa vie qui s'effondrait... Ne plus jamais jouer... Ne plus jamais sentir le contact de ses mains sur les touches ... Mourir.
A chaque fois, le cauchemar prenait fin de manière identique : il se réveillait dans une chambre d'hôpital allongé sur son lit, le corps baigné de sueur. Une infirmière lui apportait son somnifère . Alors, il s'endormait. Les brumes du désespoir se dissipaient. La vie reprenait son cours.
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