In Libro Veritas

LES CONTES-MINUTES

Par Alain BOUVELLE

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Table des matières
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LA GOUTTE D'EAU

   Les motivations qui poussent un homme à en tuer un autre sont parfois extraordinaires. J'en veux pour preuve cette histoire que m'a confiée un journaliste de mes amis.
 
   Alors qu'il débutait dans le métier, il avait couvert la tristement célèbre affaire du docteur K, un éminent psychothérapeute assassiné par un inconnu de quatre-vingt-seize coups portés avec un objet pointu qui se révéla être la grande aiguille de l'horloge comtoise qui trônait dans son cabinet médical.
 
   Cet abominable crime, sans mobile apparent, ne pouvait être que l'oeuvre d'un fou. C'est pourquoi la police orienta son enquête en direction des patients du docteur... Cependant, après des mois de recherches infructueuses, d'interrogatoires inutiles, de vaines perquisitions, aucune piste sérieuse ne venant étayer cette hypothèse et à défaut d'autres solutions, il fallut se rendre à l'évidence : on ne retrouverait jamais l'auteur de cet acte monstrueux.
 
   Mais c'était sans compter sur la sagacité de notre jeune reporter qui, pris de passion pour cette incroyable affaire, décida de reprendre l'enquête à zéro. En effet, certaines questions restées dans l'ombre obsédaient son esprit : pourquoi l'assassin avait-il utilisé l'aiguille de l'horloge au lieu du coupe-papier ou des ciseaux qui se trouvaient sur le bureau ? Pourquoi avait-il transpercé quatre-vingt-seize fois le corps du médecin ? Ce nombre avait-il un sens ? A chacune de ces questions mon jeune ami finit par trouver la réponse. Au prix d'une persévérance remarquable, il allait découvrir l'auteur et surtout l'improbable mobile du crime...
   La jalousie ? L'argent ? La vengeance ? Non. Mais une goutte d'eau qui avait ... mis le feu aux poudres ! Une goutte d'eau ? Mais encore... Patience, vous allez bientôt comprendre.
 
   Le jeune pigiste, mettant à profit une relation bien placée, put avoir accès au dossier d'instruction dans lequel il releva certains détails en apparence insignifiants, mais qui se révélèrent essentiels dans la résolution de cette énigme criminelle. Il apprit par exemple qu'au moment où il fut assassiné, le docteur K, qui était aussi un fin mélomane, écoutait probablement de la musique, et plus précisément l'Ave Maria de Schubert, puisque la police avait trouvé le CD installé sur sa platine. Notre enquêteur s'attarda aussi sur l'inventaire des divers objets qui se trouvaient sur le bureau de la victime au moment du crime et son intérêt se porta plus particulièrement sur la plaquette publicitaire d'un laboratoire pharmaceutique. Au fond, rien que de bien naturel pour un praticien habitué à prescrire des anxiolytiques et autres substances destinées à calmer les nerfs fragiles de ses patients. Mais justement... La police avait peut-être fait fausse route : plutôt que l'un des malades du docteur, le meurtrier ne pouvait-il pas être un professionnel du milieu médical ? Cette piste le conduisit tout droit à l'assassin.
 
   En effet, après quelques démarches, mon ami arriva à se procurer auprès du laboratoire concerné une liste de douze noms. Chacune de ces douze personnes exerçait une fonction commerciale auprès de cette société pharmaceutique et avait donc eu la possibilité de rendre visite à la victime.
La meilleure méthode était de rencontrer ces gens et de les jauger. Et c'est ce qu'il fit.
 
   Malheureusement, après des semaines de travail, il ne restait plus qu'un nom sur la liste et mon ami n'avait pas l'ombre d'un indice lui permettant de désigner un coupable parmi ces gens. A bout de courage, il se résigna à visiter son dernier « candidat », bien décidé à tout abandonner en cas d'échec.
 
  L'homme, car il s'agissait effectivement d' un homme, habitait un petit village retiré que notre jeune investigateur ne connaissait pas. Il n'eut aucun mal à identifier sa maison située au numéro quatre place du Jaquemart car celle-ci était adossée au magnifique carillon du XVI ième siècle qui faisait la fierté de ce pittoresque village.
 
  Comme pour les autres suspects de sa liste, il avait choisi d'arriver à l'improviste chez le numéro douze. Observer ses réactions à froid était sans nul doute plus révélateur. Mais lorsqu'il sonna à la porte, personne ne vint lui ouvrir. Il décida alors de passer la nuit sur place et de retenter sa chance le lendemain matin. Le patron de l'hôtel-restaurant de la place du Jaquemart l'accueillit avec un grand sourire. Il est vrai qu'en cette saison le touriste se faisait rare.
 
   L'hôtel était confortable, la chambre propre, spacieuse et décorée avec goût. Pourtant cela n'empêcha pas mon ami de passer une des nuits les plus affreuses de son existence. A vrai dire, il n'arriva pas à fermer l'oeil jusqu'au matin, non qu'il fût insomniaque mais simplement à cause du fameux carillon qui jouait à intervalle régulier un petit air et qui, compte tenu du volume sonore des cloches et de la proximité de l'hôtel, le réveillait en sursaut dès qu'il parvenait à s' endormir.
Aussi, le lendemain matin, lorsqu'il descendit prendre son petit déjeuner, mon ami était-il d'une humeur massacrante :

« Monsieur a passé une bonne nuit ? lui demanda poliment le patron.

- Vous vous fichez de moi je pense ! aboya-t-il. Je n'ai pas dormi une seconde... à cause de votre satané carillon !

 
- Ah ! C'est vrai... C'est notre petite spécialité : les quatre premières mesures de l'Ave Maria de Schubert. Elles sont jouées automatiquement par le Jaquemart tous les quarts d' heure soit quatre-vingt-seize fois par jour ! Certains ont du mal à s'y habituer... ».
 

   Le docteur K avait-il voulu partager avec son visiteur sa passion pour Schubert ? L'horloge comtoise avait-elle lancé au même instant son sinistre décompte ? Nous n'en saurons pas plus.  Mais l'étincelle avait... fait déborder le vase !

 

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