VERTIGE
Cher lecteur, ceci n'est pas vraiment une histoire pour toi. J' ai simplement voulu graver dans la pierre des mots, le souvenir d' un moment de ma vie. Une toute petite tranche de vécu, en apparence insignifiante, mais qui a laissé une marque indélébile dans mon esprit. Je ne sais pas si tu comprendras...Un mercredi matin sur fond musical d'Erik Satie, je suis en train de corriger les cahiers de mes élèves. Julien n'a visiblement pas réussi cet exercice de mathématiques ... construire un graphique. Je me rappelle très bien avoir essayé de le mettre sur la piste, mais visiblement ça n'a pas fonctionné. J'annote son travail de ces quelques mots : "Julien tu n'as pas su corriger tes erreurs. Au contraire, tu les as aggravées".
Mais le doute me saisit: "aggravées" ou "agravées" ? Je vois tant de fautes que je finis par ne plus savoir écrire ! En instituteur consciencieux, besogneux, je traverse la pièce jusqu'à la bibliothèque pour vérifier l'orthogaphe du mot. J'ouvre le pesant dictionnaire: agrumes ... tiens, j'ignorai ce qu'était la bergamote ... agrandir ... aggraver ! Bon, j'avais raison.
Bercé par le piano d'Anne Queffelec et la musique étrangement nostalgique de Satie, je continue à feuilleter cet ouvrage si riche de secrets. Agen ... lieu de mon enfance ... 34 039 habitants ... musée... et ce mot Goya... En l'espace d'une seconde je suis propulsé dans le temps: le Lycée Technique... M. Rateau, le débonnaire professeur d'espagnol ... et son fils, Denis, camarade de classe et ami, fauché par la mort il y a quelques années.
Et soudain je ressens intensément, parfaitement, comme une vague intérieure, le vide, le vertige du temps ! Vie humaine, vie d'insecte, éphémère ... Un mot pour une vie ... Mais je referme le gros livre, j'ai déjà oublié. Seule la musique de Satie est encore imprégnée de ce parfum si délicieusement mortel.
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