In Libro Veritas

LES CONTES-MINUTES

Par Alain BOUVELLE

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Table des matières
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TELE REALITE


  L'homme saisit la télécommande de son téléviseur et machinalement appuya sur le bouton 1. Puis il poursuivit la lecture de son journal, rubrique "Offre d'Emploi", rasséréné par le ronron sonore de l'appareil, pareil à une présence qui lui donnait l'illusion d'être moins seul. Car la solitude, l'indifférence des autres, étaient ses biscottes quotidiennes, biscottes sans sel, cela va sans dire... Depuis huit longues années déjà, sa vie avait basculé dans le vide, vous savez, la spirale infernale : endettement, licenciement, chômage, divorce, etc... Certains soirs de déprime, il aurait même voulu... mais enfin, Dieu avait pourvu à tout en créant la télé ! Et l'homme avait choisi d'abuser du tube cathodique plutôt que du tube de comprimés.

      Rien, comme toujours, dans la colonne des emplois. L'homme allait jeter  un coup d'oeil, - on ne sait jamais - dans la rubrique "Rencontres", quand son attention fut attirée par la voix dynamique qu'il connaissait bien du présentateur de la météo : "Demain, M. Sourdillon, n' emportez pas votre parapluie, le soleil brillera sur Strasbourg. Bonsoir M. Sourdillon et restez avec nous sur la Une". Le premier réflexe de Georges Sourdillon, stupéfait, fut de s'emparer de sa télécommande pour appuyer sur le bouton 2. Sur cette chaîne, le journaliste-vedette du 20 heures s'adressait encore à lui : "Voici une nouvelle qui devrait intéresser M. Sourdillon. Un complexe pétrochimique doit s'implanter prochainement près de Strasbourg, créant de nombreux emplois dans cette  région sévèrement touchée par le chômage. La pétrochimie, c'est bien votre branche, M. Sourdillon ?..." L'homme, abasourdi, s'entendit prononcer un "oui", suivi aussitôt d'un sourire satisfait du journaliste de la Deux.

      Tout ceci était inconcevable, et le seul moyen d'en avoir le coeur net fut, pour l'homme, de zapper sur le canal 3, ce qu'il fit promptement à l'aide de son boîtier magique : "Bravo M. Sourdillon, dit l'animateur du Loto Sportif, vous êtes notre grand gagnant de la semaine ". Et il lui tendit sportivement un chèque (dont nous ne communiquerons pas le montant par décence) à travers le récepteur. L' homme, sans se poser plus de question, saisit de sa main libre le chèque tandis que de l'autre il appuyait fébrilement sur le bouton 4 de sa télécommande. Il ne fut pas surpris d'y retrouver son feuilleton américain préféré, "Amoureusement Votre" et son héroïne, la pulpeuse Cyntia. Lorsque celle-ci lui susurra "Georges, mon chéri, embrasse-moi" en tendant ses lèvres gourmandes, l'homme eut un soupçon d'hésitation avant d'appliquer les siennes sur l'écran froid du poste de télévision. Il donna à sa nouvelle maîtresse le long baiser fougueux dont il avait si souvent rêvé, tout en se demandant s'il ne rêvait pas. Pourtant, il sentait la bouche brûlante de Cyntia, le chèque du Loto Sportif dans une main et la télécommande dans l'autre. Tout cela était bien réel : fini la galère, bye-bye la solitude, adieu la déprime ! La vie lui avait tout pris, la télé lui avait tout rendu.

      Ce n'est qu'une semaine après ces événements étranges qu' un voisin de palier, incommodé par la puanteur qui se dégageait de l'appartement, avait alerté les autorités. On avait découvert le corps sans vie de Georges Sourdillon, une balle dans la tête, un chèque dans la main droite et sa télécommande dans la gauche. Le poste de télé était encore allumé et diffusait les programmes de la Cinq.
     L'enquête avait piétiné et, en désespoir de cause, la police avait fini par conclure à un suicide... Et pourtant, la solution était évidente : l'homme avait zappé une fois de trop. Sur la Cinq ce soir-là, on jouait "Règlement de Compte à OK Corral". Rivé devant son écran, le pauvre Georges fut victime d'une balle perdue. Télé, quand tu nous tiens...


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