In Libro Veritas

LES CONTES-MINUTES

Par Alain BOUVELLE

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Table des matières
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FANTASME

   Un vendredi soir comme tous les autres ... un peu plus dur que les autres peut-être. Le  “périf" est plein comme un oeuf, j'en ai pour deux plombes au moins à me morfondre ! Dans ma tête aussi, c'est l'embouteillage: Bison Futé, toi qui es si malin, dis moi pourquoi ma vie est une telle m .... ! Dans sa grande sagesse, il me souffle à l'oreille: “Fils ingrat, n'as-tu pas tout pour être heureux ? Le Grand Mystère ne t'a-t-il pas donné emploi, femme, enfants et un toit pour t'abriter ?"

    Un boulot, certes, mais une machine à broyer l'espèce humaine; une femme, bien sûr, une déesse métamorphosée par le temps en mégère asexuée; de beaux enfants, assurément, deux petites choses capricieuses au cerveau gélatineux estampillé “prêt à consommer sans modération" ; un toit, à la bonne heure, sorte de puits sans fond dans lequel s'engloutissent mon énergie et mes économies dans le seul but de paraître ... Voilà le tour d' horizon complet d'une existence au goût de paradis, non ? J'oubliais la cerise sur le gâteau : un redressement fiscal qui me pend au nez... Pas déclaré mes heures sups sur les conseils d'un ami !

    J'en étais là de mes lamentations intérieures lorsque je la vis, au volant de sa décapotable blanche. Elle était à ma hauteur sur la file de gauche. Nous avancions au pas. Tout de suite, comme une éclaircie dans mon cerveau embrumé, je fus subjugué par sa beauté romantique. Son visage au teint de rose, aux lignes pures qu'aucun maquillage n'avait besoin de souligner, dégageait une fraîcheur d'âme, une sérénité qui tranchaient avec le décor ambiant. De longs cheveux blonds tombaient en volutes sur ses épaules nues. Un corsage de soie bleu, assorti à ses yeux, moulait son buste aux seins parfaits.
   La belle inconnue jeta un regard dans ma direction. Je crois que je sentis son parfum à travers la vitre entrouverte et, à cet instant, je compris que ma vie pouvait basculer : je lui souris et elle me rendit mon sourire. Encourageant ...

    Mais déjà la circulation avait repris. Heureusement, je la voyais toujours dans mon rétroviseur. Mais il me fallait trouver rapidement un moyen d'entrer en contact avec cette femme dont j'étais tombé fou amoureux en quelques secondes: c'était peut-être ma chance qui passait, ma revanche sur la vie que je menais et que cette rencontre inespérée me faisait paraître plus fade encore ... Tout quitter pour elle. Partir avec elle au Pays des Merveilles. S'envoler avec Marylin pour de lointaines contrées où le soleil brille sans vous brûler ...
 

    Sa décapotable me rattrape; elle me double sans un regard. Que faire? Hurler, klaxonner, gesticuler ? Voilà des manières de goujat. Non, je dois trouver autre chose. Par bonheur, je l'aperçois toujours devant moi ... Nous vivrons sur une île déserte, un de ces endroits où il suffit de se baisser pour se nourrir... et nus comme au jour de la création. De l'aube au crépuscule, nous ferons l'amour sur le sable chaud ... D'ailleurs ma file va plus vite maintenant et je la rattrape. Eve tourne lentement sa tête vers moi avec un sourire tendre. Mais comment m 'y prendre ? Est ce bien raisonnable de lui crier tout à trac à travers la vitre: “Michelle, ma belle, je vous aime! Partons ensemble pour les tropiques!" J'aurais l'air d'un fou furieux ...


   Paralysé, les yeux fixés sur mes pensées, l'autoroute me tire par les bretelles et me ramène à la triste réalité. Il me faut trancher dans le vif : quitter la voie pour regagner mon pavillon de banlieue ou suivre l'amour de ma vie pour un destin fabuleux ... Le temps d'y réfléchir (un peu tout de même) et il est trop tard. Est-ce par lâcheté ou par réflexe conditionné que j'ai mis mon clignotant, rétrogradé, freiné, braqué, pour finalement m'engager vers la sortie ? Dans un dernier sursaut d'amour (propre), je lui adresse un signe de la main. Elle me lance un ultime regard chargé de regret, je le vois bien.

    Une vague de désespoir m'envahit. Mes yeux s'embuent de larmes, ma gorge se noue. Je m'arrête sur le bord de la route et pendant quelques minutes ou quelques heures, je ne sais plus, je me sens l'âme  vide: ce bonheur parfait, pourtant à portée de main, je n'avais pas su le conquérir. Maintenant, je n'avais plus qu'à regagner mes pénates pour reprendre cette existence insipide, la seule que je mérite au fond. Dans quelques minutes, je franchirais le seuil de cette prison qui me servait de maison et j'y retrouverais mes geôliers. Inch Allah ...

    Mais les voies du Seigneur sont impénétrables, car la Madone à la décapotable blanche est devant chez moi ! Elle est là, elle m'attend ! Par quel miracle m'a-t-elle retrouvé? Elle se dirige maintenant vers moi et, comme je l'ai cent fois vu à la télé, nous allons courir l'un vers l'autre et nous embrasser fougueusement dans une étreinte passionnée. Mais elle avance la main tendue et son sourire se fait carnassier: “Monsieur D. je présume ?
- Heu ... eh bien ... oui.
- Je suis Madame F., votre Inspecteur des Impôts ...  

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