In Libro Veritas

LES CONTES-MINUTES

Par Alain BOUVELLE

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Table des matières
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L'ESTAMPE

   J'avais ramené cette estampe japonaise à l'occasion d'un des nombreux voyages que j'avais effectués au pays du soleil levant. C'était vers la fin de l'ère Meiji, dans les années qui précédèrent la Grande Guerre en Europe : le Japon s'était ouvert à l'occident et avait besoin de conseillers américains pour développer son industrie.

    Elle représentait un paysage local en automne : c'était au lever du jour, une rivière bordée de saules pleureurs. Un pêcheur y faisait glisser son sampan, légèrement arc-bouté sur sa godille. J'avais dû l'acheter sur un marché, dans un port quelconque de Nippon, sur la Mer Intérieure, mais, jusqu'à ce jour, j'avais oublié où exactement... Elle trônait dans un cadre, accrochée à un mur du salon. J'aimais contempler ses lignes fines et le mélange délicat des bleus de l'eau et du ciel, irisés par les couleurs fauve du soleil naissant. De cette image, émanait une sérénité, un calme qui seyaient à l'esprit d'un homme bientôt septuagénaire.
 
      Ce fut un matin que je remarquai les premières transformations dans le paysage. D'abord, comme si un peintre avait dans la nuit procédé à quelque mélange, les douces teintes orangées du levant avaient viré au jaune vif, éclairant le tableau d'une lumière nouvelle. Piqué de curiosité, je passai le lendemain, un long moment dans mon salon. Le phénomène s'était amplifié : le croissant solaire avait maintenant la luminosité d'un zénith en  été et sa taille semblait se modifier. Je crus noter que l'homme, debout sur sa barque, avait tourné la tête vers l'Est, comme surpris...
 
     Au troisième jour, l'estampe changea encore. Le soleil avait doublé de volume et paraissait s'élever dans un ciel dont on ne percevait pratiquement plus l'azur, tant l'éclat de l'astre était violent. Les hautes herbes aquatiques et les longues branches pendantes des saules semblaient maintenant se tordre dans un spasme mortel, engendré par cette tempête de lumière.  Alors, la surface de l'eau s'était ridée, le pêcheur avait lâché son aviron, et j'eus la certitude d'entendre un cri lorsque, pétrifié, il s'effondra dans l'eau.

     Le dernier jour, la gravure de mon salon n'était plus qu'un intense brasier de lumière : alors, ce matin du 6 août 1945, je ne sais que trop pourquoi je me souvins que j'avais acheté cette estampe sur un marché du port d' Hiroshima...
      
 

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