RETOUR D'ITALIE
Le 21 décembre. - Jour le plus court de l'année pour une expédition qui eût demandé tout le contraire, le passage du mont Cenis, sur lequel tant de choses ont été écrites. Pour ceux que la lecture a remplis de l'attente de quelque chose de sublime, c'est une illusion aussi grande qu'on en peut trouver dans les romans ; si l'on en croyait les voyageurs, la descente en ramassant sur la neige se fait avec la rapidité de l'éclair ; mon malheur ne me permit pas de rencontrer quelque chose d'aussi merveilleux. À la Grande-Croix, nous nous assîmes entre quatre bâtons parés du nom de traîneau, on y attelle une mule, et un conducteur qui marche entre l'animal et le traîneau sert principalement à fouetter de neige la figure du voyageur. Arrivés au précipice qui mène à Lanebourg (Lans-le-Bourg), on renvoie la mule et on commence à ramasser. Le poids de deux personnes, le guide s'étant assis à l'avant du traîneau pour le diriger avec ses talons dans la neige, est suffisant à mettre le tout en mouvement. Pendant la plus grande partie de la route, il se contente de suivre très modestement le sentier des mules, mais de temps en temps, pour éviter un détour, il prend la droite ligne, et alors le mouvement est assez rapide pour être agréable. Les guides pourraient raccourcir de moitié et satisfaire les Anglais avec cette rapidité, qui leur plaît tant. Actuellement on ne va pas plus vite qu'un bon cheval anglais au trot. Les exagérations viennent peut-être de voyageurs qui, passant dans l'été, ont cru les muletiers sur parole. Voyager sur la neige fait naître assez communément de risibles incidents ; la route des traîneaux n'est pas plus large que ce véhicule, et quelquefois nous rencontrions des mules, etc. On se demandait souvent qui céderait le pas, et avec raison, car la neige a dix pieds de profondeur, et les pauvres bêtes y regardaient un peu avant de s'engloutir.
Une jeune Savoyarde, montée sur un mulet, fut tout à fait malheureuse ; en passant près du traîneau, sa monture, qui était rétive, trébucha et la jeta dans la neige ; la pauvrette y tomba la tête la première et assez profondément pour que ses grâces fissent l'effet d'un poteau fourchu. Les mauvais plaisants de muletiers riaient de trop bon cœur pour songer à la tirer d'embarras. Si c'eût été une ballerina italienne, l'attitude n'aurait eu pour elle rien de bien mortifiant. Ces aventures joviales et un beau soleil firent passer agréablement la journée, et à Lanebourg nous étions d'assez bonne humeur pour avaler de bon appétit un dîner qu'en Angleterre nous eussions fait porter au chenil. - 20 milles.
Le 22. - Passé tout le jour dans les hautes Alpes. Les villages paraissent pauvres, les maisons sont mal bâties, et les gens n'ont pour leur bien-être que du bois de pin en abondance, encore les forêts qui le fournissent sont-elles le refuge des loups et des ours. Dîné à Modane, couché à Saint-Michel. - 25 milles.
Le 23. - Traversé Saint-Jean de Maurienne, siège épiscopal ; rencontré tout auprès quelque chose de mieux qu'un évêque, la plus jolie, ou plus exactement la seule jolie des femmes que nous ayons vues en Savoie. On nous dit que c'était madame de la Coste, femme d'un fermier des tabacs ; j'aurais été plus content de savoir qu'elle appartenait à la charrue. Les montagnes se montrent moins menaçantes, elles s'écartent assez pour offrir à la courageuse industrie des habitants quelque chose comme une vallée, mais le torrent, qui en est jaloux, s'en empare avec la violence du despotisme, et comme ses frères, les tyrans, il ne règne que pour ravager.
Les vignes s'étendent sur quelques pentes, les mûriers commencent à paraître, les villages deviennent plus grands, mais ce sont des amas informes de pierres plutôt que des rangées régulières de maisons. Cependant à l'intérieur de ces humbles chaumières, au pied de ces montagnes couvertes de neige, où la lumière ne vient que tardivement et où la main de l'homme semble plutôt l'exclure que la rechercher, la paix et le contentement qui accompagnent une vie honnête pourraient, devraient trouver un asile, si la nature seule y faisait sentir sa misère ; le poids du despotisme peut être plus lourd encore. Par instants la vue est pittoresque et agréable, des enclos s'attachent aux parois de la montagne, comme un tableau fixé au mur d'une chambre. Les gens sont en général mortellement laids et de petite taille. La Chambre, triste dîner, couché à Aiguebelle. - 30 milles.
Le 24. - Aujourd'hui le pays devient bien meilleur, nous approchons de Chambéri, les montagnes s'éloignent, tout en gardant leur hauteur imposante, les vallées s'élargissent, les versants se cultivent, et près de la capitale de la Savoie, de nombreuses maisons de campagne animent cette scène. Au-dessus de Mal-Taverne se trouve Châteauneuf, résidence de la comtesse de ce nom. Je fus indigné de voir au village un carcan avec une chaîne et un collier de fer, signe de l'arrogance seigneuriale de la noblesse et de la servitude du peuple. Je demandai pourquoi il n'avait pas été brûlé avec l'horreur qu'il méritait. Cette question n'excita pas la surprise comme je m'y attendais, et comme elle l'aurait fait avant la révolution française. Ceci amena une conversation dans laquelle j'appris qu'en haute Savoie il n'y a pas de seigneurs ; les gens y sont en général à leur aise, ils ont quelques petites propriétés, et, malgré la nature, la terre y est presque aussi chère que dans le pays bas, où les gens sont pauvres et malheureux.
« Pourquoi ? - Parce qu'il y a partout des seigneurs. » Quel malheur que la noblesse, au lieu d'être le soutien, la bienfaitrice de ses pauvres voisins, devienne son tyran par ces exécrables droits féodaux ! N'y a-t-il donc que les révolutions qui, en brûlant ses châteaux, la force à céder à la violence ce qu'elle devrait accorder à la misère et à l'humanité ? Nous nous étions arrangés de manière à arriver de bonne heure à Chambéri, pour visiter le peu qu'il y a de curieux. C'est le séjour d'hiver de presque toute la noblesse savoyarde. Le plus beau domaine du duché ne donne pas au delà de 60 000 liv. de Piémont (3 000 l. st.), mais on vit ici en grand seigneur pour 20 000 liv. Un gentilhomme qui n'a que 150 louis de revenu veut passer trois mois à la ville ; pour y faire pauvre figure, il doit donc mener une misérable vie pendant les neuf mois de campagne. Les oisifs voient leur Noël manquée, la cour n'a pas permis l'entrée de la troupe ordinaire de comédiens français, craignant qu'ils n'apportassent avec eux, à ces rudes montagnards, l'esprit de liberté de leur pays. Est-ce faiblesse, est-ce bonne politique ? Chambéri avait pour moi des objets plus intéressants. Je brûlais de voir les Charmettes, le chemin, la maison de madame de Warens, la vigne, le jardin, tout, en un mot, de ce qui a été décrit par l'inimitable plume de Rousseau. Il y avait dans madame de Warens quelque chose de si délicieusement aimable, en dépit de ses faiblesses ; sa gaieté constante, son égalité d'humeur, sa tendresse, son humanité, ses entreprises agricoles, et plus que tout, l'amour de Rousseau, ont gravé son nom parmi le petit nombre de ceux dont la mémoire nous est chère, par des raisons plus aisées à sentir qu'à expliquer. La maison est à un mille environ de Chambéri, faisant face au chemin rocailleux qui mène à la ville et à la châtaigneraie, située dans la vallée.
Elle est petite, semblable à celle d'un fermier de cent acres, sans prétentions, en Angleterre : le jardin pour les fleurs et les arbustes est très simple. Le tableau plaît, on aime à se savoir près de la ville sans la sentir en rien, comme Rousseau l'a décrit. Il ne pouvait que m'intéresser et je le vis avec la plus grande émotion, il me souriait même avec la triste nudité de décembre. Je m'égarai sur ces collines où Rousseau s'était certainement promené et qu'il avait peintes de couleurs si agréables. En retournant à Chambéri, mon cœur était plein de madame de Warens. Nous avions dans notre compagnie un jeune médecin, M. Bernard de Modane en Maurienne, homme de bonnes manières, ayant des relations à Chambéri ; je fus fâché de le voir ignorant de tout ce qui concernait madame de Warens, excepté sa mort. En me remuant un peu, j'obtins le certificat suivant :
Extrait du registre mortuaire de l'église paroissiale de Saint-Pierre de Lemens.
« Le 30 juillet 1762 a été inhumée, dans le cimetière de Lemens, dame Louise-Françoise-Éléonore de la Tour, veuve du seigneur baron de Warens, native de Vevey, canton de Berne, en Suisse ; morte hier, à dix heures du soir, en bonne chrétienne et munie des derniers sacrements de l'Église, à l'âge de 63 ans. Elle avait abjuré la religion protestante il y a trente-six ans, persévérant depuis dans la nôtre. Elle a fini ses jours au faubourg de Nesin, où elle vivait depuis environ huit ans, dans la maison de M. Crépine. Elle avait demeuré auparavant pendant quatre ans au Rectus, dans la maison du marquis d'Allinge. Elle n'avait pas quitté cette ville depuis son abjuration. »
« Signé : GAIME, RECTEUR DE LEMENS. »
« Signé : GAIME, RECTEUR DE LEMENS. »
« Je soussigné, recteur actuel de la paroisse dudit Lemens, certifie que ceci est un extrait fait par moi, du registre mortuaire de l'église dudit lieu, sans y avoir ajouté ou retranché quoi que ce soit, et, après l'avoir colligé, je l'ai trouvé conforme à l'original. En foi de quoi j'ai signé les présentes à Chambéri, ce vingt-quatre décembre 1789.
Signé : A. SACHOD, RECTEUR DE LEMENS. »
Le 20 - Quitté Chambéri avec le regret de ne pas le connaître davantage. Rousseau fait une agréable peinture du caractère de ses habitants, j'aurais voulu pouvoir l'apprécier. Voici la pire journée qu'il y ait eu pour moi depuis bien des mois : un dégel glacial accompagné de pluie et de neige fondue ; cependant à cette époque de l'année où la nature laisse à peine paraître un sourire, les environs étaient charmants ; les vallées, les collines se mêlent dans une telle confusion, que l'ensemble est assez pittoresque pour accompagner une scène du désert, et assez adouci par la culture et les habitations pour produire une beauté enchanteresse. Tout le pays est enclos jusqu'à Pont-de-Beauvoisin, première ville de France où nous nous arrêtâmes pour dîner et passer la nuit. Le passage des Échelles, taillé dans le roc par le duc de Savoie, est un superbe et prodigieux ouvrage. À Pont, nous entrons de nouveau dans ce noble royaume, et nous revoyons ces cocardes de liberté et ces armes dans les mains du peuple, qui, nous l'espérons, ne serviront qu'à maintenir la paix du pays et celle de l'Europe. - 24 milles.
Le 26. - Dîné à Tour-du-Pin, couché à Verpilière (la Verpillière). Cette entrée est, sous le rapport de la beauté, la plus avantageuse pour la France. Que l'on vienne d'Espagne, d'Angleterre, des Flandres ou de l'Italie par Antibes, rien n'égale ceci. Le pays est réellement magnifique, bien planté, bien enclos et paré de mûriers et de quelques vignes. On n'y trouve à redire que pour les maisons, qui, au lieu d'être blanches et bien bâties comme en Italie, sont des huttes de boue, couvertes en chaume, sans cheminées, la fumée sortant ou par un trou dans le toit ou par les fenêtres. Le verre semble inconnu, et ces maisons ont un air de pauvreté qui jure avec l'aspect général de la campagne. En sortant de Tour-du-Pin, nous avons vu de grands communaux. Passé par Bourgoin, ville importante. Gagné Verpilière. Ce pays est très accidenté très beau, bien planté et parsemé de châteaux, de fermes et de chaumières. Un soleil radieux ne contribuait pas peu à sa beauté. Depuis dix ou douze jours il a fait, de ce côté des Alpes, un temps magnifique et chaud ; dans les Alpes, et de l'autre côté, dans les plaines de la Lombardie, nous étions gelés et enterrés dans les neiges. La garde bourgeoise examina nos passeports à Pont-de-Beauvoisin et à Bourgoin, mais nulle part ensuite. On nous assure que le pays est parfaitement calme, on ne monte plus la garde dans les villages, et on ne recherche plus les émigrés comme cet été. Passé, non loin de Verpilière, à côté du château de M. de Veau, qui a été incendié ; il est bien situé et adossé à un beau bois. M. Grundy était ici en août ; quelques jours après ces ravages, il y avait encore un paysan pendu à un arbre de l'avenue, le seul de ceux que la garde bourgeoise avait saisis pour ces brigandages. - 27 milles.
Le 27. - Changement soudain ; la campagne, l'une des plus belles de France, devient plate et sombre. Arrivé a Lyon, et là, pour la dernière fois, j'ai vu les Alpes. On a du quai le magnifique coup d'œil du mont Blanc, que je ne connaissais pas auparavant : j'éprouve une certaine mélancolie en pensant que je quitte l'Italie, la Savoie et les Alpes, pour ne les revoir probablement jamais. Quelle terre peut se comparer à l'Italie pour tout ce qui la rend illustre ! Elle a été le séjour des grands hommes, le théâtre des grandes actions, la seule carrière où les beaux-arts aient régné sans partage. Où trouver plus de charmes pour les yeux, les oreilles, plus de sujets de curiosité ? Pour chacun l'Italie est le second pays du monde, preuve certaine qu'il en est le premier. Au théâtre : une chose en musique qui m'a trop rappelé l'Italie par le contraste ! Quelle ordure que cette musique française ! Les contorsions de la dissonance incarnée ! Le théâtre ne vaut pas celui de Nantes, encore bien moins celui de Bordeaux. - 18 milles.
Le 28 - J'avais des lettres pour M. Goudard, grand négociant en soies, et j'étais passé hier chez lui ; il m'avait invité à déjeuner pour ce matin. J'essayai de toutes les façons d'avoir quelques renseignements sur la manufacture de Lyon, ce fut en vain : toujours c'est selon ou c'est suivant. Visite à M. l'abbé Rozier, auteur du volumineux Dictionnaire d'agriculture in-quarto. Je voulais simplement voir l'homme que l'on élevait aux nues, et non pas lui demander, selon mon habitude, des notions simples et pratiques, qu'il ne fallait pas attendre du compilateur d'un dictionnaire.
Quand M. Rozier était à Béziers, il occupait une ferme considérable ; mais en devenant citadin, il plaça sur sa porte la devise suivante : « Laudato ingentia rura, exiguum colito, » mauvais excuse pour se passer tout à fait de ferme. Par deux ou trois fois j'essayai d'amener la conversation sur la pratique, mais il s'échappa de ce sujet par des rayons tellement excentriques de la science, que je sentis la vanité de mes tentatives. Un médecin présent à notre entretien me fit observer que si je tenais à des choses purement pratiques, c'était aux fermiers ordinaires qu'il fallait m'adresser, montrant par son ton et ses manières que cela lui semblait au-dessous de la science. M. l'abbé Rozier possède cependant de vastes connaissances, quoiqu'il ne soit pas fermier, et dans les branches où son inclination l'a poussé, il est célèbre à juste titre : il n'est éloge qu'il ne mérite pour avoir fondé le Journal de physique, qui, en somme, est de beaucoup le meilleur qu'il y ait en Europe. Sa maison est magnifiquement située, en face d'un beau paysage, sa bibliothèque est garnie de bons livres, et tout chez lui annonce l'aisance. Visité ensuite M. Frossard, ministre protestant, qui mit avec un aimable empressement tout ce qu'il connaissait à ma disposition, et, pour le reste, m'adressa à M. Roland la Platerie (de la Platière), inspecteur des fabriques de Lyon. Ce monsieur avait sur différents sujets des notes qui enrichissaient son entretien, et, comme il ne s'en montrait pas jaloux, j'eus l'agréable certitude de ne pas quitter Lyon sans emporter ce que j'y étais venu chercher. M. Roland, quoique déjà assez âgé, a une jeune et belle femme, celle à qui il adressait ses lettres d'Italie, publiées ensuite en cinq ou six volumes.
M. Frossard ayant invité M. de la Platerie à dîner, notre entretien recommença sur l'agriculture, les manufactures et le commerce ; nos opinions étaient à peu près les mêmes, excepté sur le dernier traité, qu'il condamnait injustement selon moi ; la discussion s'engagea. Il soutenait avec chaleur que la soie aurait dû jouir des avantages assurés à la France : je lui représentai que l'offre en avait été faite au ministère français, qui l'avait refusée ; j'allai plus loin, j'osai soutenir que, si cela avait eu lieu, l'avantage aurait été pour nous, en supposant, suivant les idées ordinaires, que le bénéfice et la balance du commerce soient la même chose. Je lui demandai sa raison de croire que la France achèterait les soies de Piémont et de Chine, et les vendrait à meilleur marché que l'Angleterre, tandis que nous achetons les cotons de France pour nos fabriques et nous pouvons, malgré les droits et les charges, les donner à meilleur compte que ce pays. Ces points et quelques autres semblables furent discutés avec cette attention et cette bonne foi qui leur donnent tant d'intérêt auprès des personnes qui aiment un entretien libre sur des sujets instructifs. Le point de jonction des deux fleuves, la Saône et le Rhône, est à Lyon un des objets les plus dignes de la curiosité des voyageurs. La ville serait sans doute mieux placée sur ce terrain égal à la moitié de l'espace qu'elle couvre actuellement ; les travaux au moyen desquels il a été conquis sur les fleuves ont ruiné leurs entrepreneurs. Je préfère Nantes à Lyon. Lorsqu'une ville s'élève au confluent de deux rivières, on doit supposer que celles-ci ajoutent à la magnificence du tableau qu'elle présente. Sans quais larges, propres et bien bâtis, que sont les fleuves pour les cités, sinon des canaux qui leur apportent la houille et le goudron ? Mettons à l'écart la terrasse d'Adelphi et les nouveaux bâtiments de Somerset-place, la Tamise contribue-t-elle plus à la beauté de Londres que Fleetditch tout enterré qu'il est ?
Je ne connais rien qui trompe autant notre attente que les villes, il y en a si peu dont le tracé satisfasse aux exigences du goût !
Le 29. - Parti de bon matin avec M. Frossard pour visiter une ferme des environs. Mon compagnon est un champion dévoué de la nouvelle constitution qui s'établit en France. Justement, tous ceux de la ville avec qui j'ai parlé représentent l'état des fabriques comme atteignant la plus extrême misère. Vingt mille personnes ne vivent que de charités, et la détresse des basses classes est la plus grande que l'on ait vue, plus grande que l'on ne pourrait se l'imaginer. La cause principale du mal que l'on ressent ici est la stagnation du commerce, causée par l'émigration des riches et le manque absolu de confiance chez les marchands et les manufacturiers, d'où de fréquentes banqueroutes. Dans une période où on peut mal supporter un accroissement de charges, on s'épuise en souscriptions énormes pour le soutien des pauvres ; on ne paye pas pour eux moins de 40 000 louis d'or par an, y compris le revenu des hôpitaux et des fondations charitables. Mon compagnon de voyage, désirant arriver au plus tôt à Paris, m'a persuadé de l'accompagner dans sa chaise de poste, façon de voyager détestable à mon goût, mais la saison m'y forçait. Un autre motif : c'était d'avoir plus de temps à passer à Paris pour observer ce spectacle extraordinaire d'un roi, d'une reine et d'un dauphin de France, prisonniers de leur peuple. J'acceptai donc, et nous nous sommes mis en route aujourd'hui après dîner. Au bout de dix milles nous atteignîmes les montagnes. La campagne est triste, ni clôtures, ni mûriers, ni vignes, de grandes terres incultes, et rien qui indique le voisinage d'une grande ville.
Couché à Arnas. Bon hôtel. - 17 milles.
Le 30. - En chemin de bon matin pour Tarare, dont la montagne est moins formidable en réalité qu'on veut bien le dire. Même pays jusqu'à Saint-Symphorien. Les maisons deviennent plus belles, plus nombreuses en approchant de la Loire, que l'on passe à Roanne ; c'est déjà une belle rivière, navigable depuis bien des milles, et conséquemment à une grande distance de son embouchure. Beaucoup d'énormes bateaux plats. - 50 milles.
Le 31. - Belle journée, soleil brillant ; nous n'en connaissons guère de semblable en Angleterre dans cette saison. Les bois du Bourbonnais commencent après Droiturier. Le pays devient meilleur : à Saint-Gérand le Puy, il est animé par de jolies maisons blanches et des châteaux ; cela continue jusqu'à Moulins. J'ai cherché ici mon vieil ami M. l'abbé Barut, et j'ai revu M. le marquis de Gouttes, à l'occasion de la vente du domaine de Riaux ; je désirais qu'il m'assurât de nouveau de me prévenir avant de s'entendre avec un autre acheteur ; il me le promit, et je n'hésitai pas à me fier à sa parole. Jamais aucune occasion ne m'a tenté comme celle-ci d'acquérir une magnifique propriété dans l'une des plus belles parties de la France et l'un des plus beaux climats de l'Europe. Dieu veuille, s'il lui plaît de prolonger ma vie, que dans ma triste vieillesse je ne me repente pas d'avoir repoussé, sans y penser à deux fois, une offre que la prudence m'ordonnait d'accepter, tandis que le seul préjugé m'empêchait de le faire. Le ciel m'accorde la paix et la tranquillité pour le soir de mes jours, qu'ils se passent en Suffolk ou dans le Bourbonnais ! - 38 milles.
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