ANNÉE 1789
Mes deux précédents voyages m'avaient fait traverser la moitié ouest de la France dans toutes les directions, et les renseignements reçus en les accomplissant m'avaient donné autant de connaissance des méthodes générales de culture, du sol, de son aménagement, de ses productions, qu'on pouvait en avoir sans pénétrer dans chaque localité, sans vivre longtemps dans différents endroits, manière d'examiner qui, pour un royaume comme la France, demanderait plusieurs générations, et non plusieurs années. Il me restait à visiter l'Est. Le grand espace formé par le triangle dont Paris, Strasbourg et Moulins sont les sommets, et la région montagneuse au sud-est de cette dernière ville, me présentaient sur la carte un vide qu'il fallait combler avant d'avoir de ce royaume une idée telle que je me l'étais proposée. Je me déterminai à ce troisième voyage afin d'accomplir mon dessein ; plus j'y réfléchissais, plus il me paraissait important ; moins aussi il me semblait avoir de chance d'être exécuté par ceux que leur position mettait mieux à même que moi d'achever l'entreprise. La réunion des états généraux de France qui s'approchait me pressait aussi de ne pas perdre de temps ; car selon toutes les probabilités humaines, cette assemblée doit marquer l'ère d'une nouvelle constitution qui produira de nouveaux effets, suivis, selon que j'en juge, d'une nouvelle agriculture ; et tout homme avide d'une science politique réelle aurait à regretter de ne pas connaître le pays où se montrait sur son déclin ce soleil royal dont nous avions presque vu l'aurore. Les événements d'un siècle et demi, en comptant le règne éclatant de Louis XIV, rendront à jamais intéressantes pour l'humanité les origines de la puissance française, surtout afin de connaître sa situation avant l'établissement d'un gouvernement meilleur ; car il n'y aura pas peu d'intérêt à comparer les effets du nouveau système et ceux de l'ancien.
Le 2 juin. - Londres. Le soir, représentation de la Generosita d'Alessandro de Tarchi ; il signor Marchesi y déploya sa puissance et chanta un duo qui, pour quelques moments, me fit oublier tous les moutons et les porcs de Bradfield. Je fus cependant plus charmé ensuite en soupant chez mon ami le docteur Burney, où je rencontrai miss Burney. Qu'il est rare de voir à la fois deux personnes auxquelles un grand renom n'enlève rien de leur amabilité privée : combien en voyons-nous, de gens célèbres, avec qui nous n'aurions jamais le désir de vivre. Parlez-moi seulement de ceux qui, à de grands talents, joignent des qualités qui nous fassent souhaiter de rester avec eux portes closes.
Le 3. - Je n'entends bruire à mon oreille que les récits de la fête donnée hier par l'ambassadeur d'Espagne. La plus belle fête du temps présent est celle que dix millions d'hommes se donnent à eux-mêmes.
La fête de la raison et le trop-plein de l'âme, le vif sentiment de cœurs que la reconnaissance fait battre pour le danger commun auquel on a échappé et l'espérance avide de la continuation d'un bonheur commun. Rencontré le comte de Berchtold chez M. Songa ; c'est un homme plein de bon sens et de vues profondes. Pourquoi l'empereur ne le rappelle-t-il pas pour en faire son premier ministre ? Le monde ne sera jamais bien gouverné tant que les rois ne connaîtront pas leurs sujets.
Le 4. - Arrivé à Douvres par la diligence avec deux négociants de Stockholm, l'un Suédois, l'autre Allemand, qui vont jusqu'à Paris. J'ai plus de chance de tirer quelque utilité de leur conversation que de la cohue d'une diligence anglaise. - 72 milles.
Le 5. - Passage à Calais. Quatorze heures de réflexion dans un véhicule qui ne laisse à personne la faculté de réfléchir. - 21 milles.
Le 6. - Nous avions dans la voiture un Français et sa femme ; une institutrice française venant d'Irlande, pleine d'une affectation et d'une extravagance qu'elle n'avait pas prises sûrement parmi les siens, et un jeune homme tout novice, son compatriote, qu'elle tâchait d'éblouir par ses grands airs et ses grâces. Le mari et la femme mirent en évidence un paquet de cartes, afin, disaient-ils, de bannir l'ennui du voyage ; mais ils s'arrangèrent aussi de façon à soulager de cinq louis notre jeune compagnon. C'est la première fois que j'ai été dans une diligence française, ce sera la dernière : elles sont détestables. Couché à Abbeville. - 78 milles.
Tous ces gens, à l'exception du Suédois, se croient très enjoués parce qu'ils sont très bruyants ; ils m'ont étourdi de leurs chansons ; j'ai eu les oreilles tellement rebattues d'airs français, que j'aurais presque préféré faire la route les yeux bandés sur un âne. Je perds patience en semblable compagnie. Voilà ce que les Français appellent de la gaieté, et non pas une véritable émotion du cœur ; ils ne disent mot ou ils chantent ; pour de la conversation, ils n'en ont aucune. Le ciel m'afflige d'une jument aveugle, plutôt que d'une autre diligence ! Après avoir passé la nuit aussi bien que le jour sur le chemin, nous arrivâmes à Paris à neuf heures du matin. - 102 milles.
Le 8. - Visite à mon ami Lazowski, pour savoir où était le logement que je lui avais écrit de me louer ; mais ma bonne duchesse d'Estissac ne lui a pas permis de faire cette commission. Je trouvai dans son hôtel un appartement tout préparé pour moi. - Paris est à présent dans une telle fermentation, à propos des états généraux tenus à Versailles, que la conversation est absorbée par eux. On ne parle pas d'autre chose. Tout est considéré, et à juste titre, comme important, dans une telle phase de la destinée de vingt-cinq millions d'hommes. Il y a maintenant une discussion sérieuse, pour savoir si les représentants s'appelleront communes ou tiers état ; eux-mêmes se donnent constamment ce premier titre, que la cour et la noblesse rejettent avec une sorte de crainte, comme s'il recouvrait un sens dangereux à approfondir. Mais ce sujet est de peu d'importance en regard d'un autre qui a retenu, pendant quelque temps, les états dans l'inaction, le mode de vérification des pouvoirs, séparément ou en commun. La noblesse et le clergé sont pour le premier, mais les communes s'y refusent avec fermeté : la raison qui fait qu'on s'attache aussi obstinément à une chose en apparence assez légère est qu'elle peut, par la suite, décider la manière de tenir séance, en chambres séparées ou en une seule assemblée. Ceux qu'échauffe l'intérêt du peuple déclarent qu'il sera impossible de réformer quelques-uns des plus grands abus de l'État, si la noblesse, siégeant à part, peut mettre à néant les vœux du peuple, et que donner un tel veto au clergé serait plus absurde encore. Si, au contraire, par la vérification des pouvoirs en commun, les trois ordres se trouvent réunis, le parti populaire pense qu'il ne restera pas de puissance capable de les séparer.
La noblesse et le clergé prévoient le même résultat et ne veulent pas en conséquence s'y prêter. Dans ce dilemme, il est curieux d'examiner les sentiments du jour. Ce n'est pas mon affaire d'écrire des mémoires sur ce qui se passe, mais mon attention se porte à saisir, autant que je le peux, l'opinion qui prévaut dans le moment. Pendant mon séjour à Paris, je verrai toute sorte de monde, depuis les politiques du café, jusqu'aux meneurs des états, et l'objet principal de notes rapides, comme celles que je jette sur le papier, sera de reproduire les impressions sur l'heure : plus tard, en les comparant avec les événements qui auront lieu, j'en retirerai tout au moins une distraction. Le fait le plus saillant du jour, c'est qu'aucune idée de communauté de périls et d'intérêts ne semble unir ceux qui, divisés, se trouvent incapables de résister au danger commun, naissant de la conscience qu'aura le peuple de sa force en face de leur faiblesse. Le roi, la cour, la noblesse, le clergé, l'armée et le parlement sont à peu près dans la même situation. Tous voient, avec une égale frayeur, les idées de liberté qui circulent aujourd'hui. Seul, le roi, pour des raisons très simples à qui connaît son caractère, se tourmente peu, même des circonstances qui touchent le plus intimement son pouvoir. Chez les autres, ce sentiment du danger est commun, et ils s'uniraient s'il se trouvait un homme de talent qui le leur rendît facile, afin de se passer tout à fait des états. - Les communes elles-mêmes considèrent cette union hostile comme plus que probable. On peut en avoir la preuve dans cette idée, qui va gagnant chaque jour du terrain, que si les deux autres ordres continuaient à confondre leurs intérêts dans une chambre, ce serait une nécessité pour le tiers de se poser hardiment comme la représentation du royaume tout entier, puis d'appeler la noblesse et le clergé à venir prendre place dans son sein, et s'ils s'y refusaient, d'expédier sans eux les affaires.
Toutes les conversations d'aujourd'hui roulent sur ce sujet, mais les opinions sont plus divisées que je ne m'y serais attendu. Il y en a qui haïssent le clergé si cordialement, que, plutôt que de le voir former une chambre à part, ils hasarderaient un système nouveau, si dangereux qu'il fût.
Le 9. - Les boutiques où se débitent les brochures font des affaires incroyables. Je suis allé au Palais-Royal pour voir les nouvelles publications et m'en procurer un catalogue complet. Chaque heure en produit une. Il en a paru treize aujourd'hui, seize hier, et quatre-vingt-douze la semaine dernière. Nous nous imaginons quelquefois que les magasins de Debrett ou de Stockdale à Londres sont encombrés, mais ce sont des déserts à côté de celui de Dessin et quelques autres ici, où l'on a peine à se faufiler de la porte jusqu'au comptoir. Il en coûtait, il y a deux ans, de 27 à 30 liv. par feuille pour l'impression ; c'est maintenant de 60 à 80 liv. Le besoin de lire des brochures politiques s'est tellement étendu, dit-on, dans la province, que toutes les presses de France sont également occupées. Les 19/20es de ces productions sont en faveur de la liberté ; elles sont ordinairement très violentes contre les ordres privilégiés ; j'en ai retenu aujourd'hui beaucoup de cette espèce qui ont de la réputation ; mais lorsque je me suis enquis d'autres d'opinion contraire, j'ai trouvé, à mon grand étonnement, qu'il n'y en avait que deux ou trois d'assez de mérite pour être connues. N'est-il pas étonnant que, tandis que la presse répand à foison des principes excessivement niveleurs et même séditieux qui renverseraient la monarchie si on les appliquait, rien ne paraisse en réponse, et que la cour ne prenne aucune mesure contre la licence extrême de ces publications.
Il est aisé de concevoir l'esprit que l'on éveille de la sorte chez le peuple. Mais les cafés du Palais-Royal présentent des scènes encore plus singulières et plus étonnantes : non seulement l'intérieur est comble, mais une foule patiente se presse aux portes et aux fenêtres, écoutant à gorge déployée certains orateurs qui, montés sur une table ou sur une chaise, haranguent chacun son petit auditoire. On ne se figure pas aisément l'avidité avec laquelle ils sont écoutés et le tonnerre d'applaudissements qu'ils reçoivent pour toute expression plus hardie ou plus violente que d'ordinaire contre le gouvernement. Je n'en reviens pas que les ministres souffrent de tels nids, de telles pépinières de sédition et de révolte, répandant à toute heure chez le peuple des principes qu'il leur faudra bientôt combattre avec vigueur, et dont il semble que ce soit une sorte de folie de permettre actuellement la propagation.
Le 10. - Tout conspire à rendre l'époque présente critique pour ce pays : la disette est terrible ; à chaque instant, il arrive des provinces des nouvelles d'émeutes et de troubles, on appelle la force armée pour maintenir l'ordre sur les marchés. Les prix dont on parle sont les mêmes que j'ai trouvés à Abbeville et à Amiens, cinq sous (deux deniers et demi) la livre de pain blanc ; celle de pain bis, dont se nourrissent les pauvres, de trois sous et demi à quatre sous. Ce taux est au delà de leurs moyens et occasionne une grande misère. À Meudon, la police, c'est-à-dire l'intendant, a ordonné que personne n'achetât de froment sans prendre à la fois une égale quantité d'orge. Quelle ridicule et stupide réglementation que celle qui met obstacle à l'approvisionnement du marché, afin qu'il soit mieux approvisionné ; qui montre au peuple les appréhensions du gouvernement, créant par là des frayeurs et faisant hausser les prix que l'on voudrait voir baisser.
J'ai causé de ceci avec quelques personnes instruites, qui m'ont assuré que le prix est, comme d'ordinaire, trop élevé par rapport à la demande, et qu'il n'y aurait pas eu de disette réelle si M. Necker avait laissé tranquille le commerce des grains ; mais que ses édits restrictifs, purs commentaires de son livre sur cette matière, ont plus contribué à élever le cours que tout le reste. Il me paraît clair que les violents amis des communes ne sont pas mécontents de cette cherté, qui seconde grandement leurs vues et leur rend un appel aux passions du peuple plus facile que si le marché était bas. Il y a trois jours, le clergé a imaginé une proposition très insidieuse : c'était d'envoyer aux communes une députation pour leur soumettre l'idée d'un comité des trois ordres, qui s'occupât de la misère du peuple et délibérât sur les moyens d'amener une baisse. Ceci eût conduit à la délibération par ordre et non par tête, et devait, conséquemment, être rejeté ; les communes se montrèrent aussi habiles : dans leur réponse, elles prièrent et supplièrent le clergé de venir les joindre dans la salle commune des états pour délibérer. On ne le sut pas plus tôt à Paris, que le clergé en devint doublement un objet de haine, et que les politiques du café de Foy se demandèrent si les communes n'avaient pas le droit d'appliquer, par un décret, les biens de cet ordre au soulagement de la détresse du peuple.
Le 11. - J'ai beaucoup vu de monde aujourd'hui et ne puis m'empêcher de remarquer qu'il n'y a pas d'idées arrêtées sur les meilleurs moyens de faire une nouvelle constitution. Hier, l'abbé Sieyès a fait une motion dans les communes pour déclarer formellement aux ordres privilégiés que, s'ils ne veulent pas se réunir à eux, ils procéderont sans leur assistance à l'expédition des affaires nationales ; les communes y ont adhéré avec un amendement insignifiant.
On parle beaucoup des conséquences de cette mesure, et aussi sur ce qui pourrait arriver du refus des deux autres ordres de délibérer en commun, de leur protestation contre ce qui se ferait sans eux, et de leur appel au roi pour obtenir la dissolution des états et leur reconstitution sous une forme plus favorable à l'arrangement des difficultés présentes. Dans ces discussions excessivement intéressantes, on s'appuie, d'un côté, sur un prétendu droit naturel idéal et chimérique ; de l'autre, on se garde de présenter aucun projet de garanties, rien qui assure le peuple d'être à l'avenir mieux traité qu'il ne l'a été jusqu'ici ; ce serait cependant absolument nécessaire. Mais la noblesse défend les principes des grands seigneurs avec lesquels je m'entretiens ; absurdement entichée de ses vieux privilèges, quelque lourds qu'ils soient pour le peuple, elle ne veut pas entendre parler de céder, à l'esprit de liberté, rien au delà de l'égalité des taxes foncières, qu'elle tient pour tout ce que l'on peut raisonnablement demander. Le parti populaire, d'autre part, semble faire dépendre toute liberté de l'absorption des classes privilégiées par les communes au moins pour faire la constitution. Quand je représente que, si l'on admet une fois l'union des ordres, aucun pouvoir ne sera capable d'arriver à la séparation ensuite, et qu'en pareil cas la constitution ne sera guère bonne si elle n'est mauvaise tout à fait, on me répond toujours que le premier point, pour le peuple, est d'avoir le pouvoir de faire le bien, et que ce n'est pas un argument valable que de dire qu'il en peut mal user. Parmi ces gens règne l'idée commune que tout ce qui tend à constituer un ordre à part, comme notre Chambre des lords, n'est pas en harmonie avec la liberté.
Ce qui me paraît parfaitement extravagant et sans fondement aucun.
Le 12. - À la réunion de la Société royale d'agriculture, à l'Hôtel-de-ville, en qualité d'associé, je pris part au vote et reçus un jeton. C'est une petite médaille donnée aux membres présents à la séance, pour leur rappeler l'objet de leur institution ; il en est de même à toutes les académies royales, etc., ce qui fait au bout de l'année une dépense excessive et ridicule ; car que faudrait-il attendre d'hommes qui ne s'y rendraient que pour recevoir leur jeton ? Quel qu'en fût le motif, il y avait beaucoup de monde ; près de trente membres étaient présents, entre lesquels Parmentier, vice-président, Cadet de Vaux, Fourcroy, Tillet, Desmarets, Broussonnet, secrétaire, et Creté de Palieul, dont j'ai visité la ferme il y a deux ans, le seul agriculteur pratique de la Société. Le secrétaire lit les titres des mémoires présentés, et en fait un compte rendu sommaire ; mais on n'en donne lecture que s'ils offrent un intérêt particulier. Les membres communiquent ensuite leurs mémoires ou leurs rapports ; et quand il y a une discussion, c'est sans ordre, tous parlent à la fois comme dans une conversation animée. L'abbé Raynal a offert un prix de 1200 liv. (52 l. st. 10 s.) pour récompenser quelque service important, et on me demanda pourquoi on devrait l'accorder. « Employez-les, dis-je, à encourager l'introduction des turneps. » Mais tous me le représentèrent comme impossible ; ils ont essayé tant de fois, le gouvernement l'a fait de son côté sans résultat ; cela leur paraît une chose dont il faut désespérer. Je ne dis pas que l'on n'avait fait jusqu'ici que des sottises et que le vrai moyen de réussir était de tout défaire pour recommencer.
Je n'assiste jamais à aucune Société d'agriculture, soit en France, soit en Angleterre, sans me demander, à part moi, si même bien dirigées elles font plus de bien que de mal ; c'est-à-dire si les avantages que l'agriculture nationale en retire ne sont pas plus que balancés par le préjudice qu'elles causent en détournant l'attention publique d'objets importants, ou en revêtant ces objets importants de formes frivoles, qui les font dédaigner. La seule société réellement utile serait celle qui, dans l'exploitation d'une grande ferme, offrirait un parfait exemple à l'usage de ceux qui y voudraient recourir, qui se composerait, par conséquent, d'hommes pratiques ; reste maintenant la question de savoir si tant de bons cuisiniers ne gâteraient pas la sauce.
Les idées du public sur les grandes affaires de Versailles changent chaque jour, chaque heure. On paraît croire à présent que les communes ont été trop loin dans leur dernier vote, et que l'union de la noblesse, du clergé, de l'armée, du parlement et du roi les écrasera. On parle de cette union comme se préparant ; on dit que le comte d'Artois, la reine et le parti qui prend son nom s'arrangent à cet effet, pour le moment où les démarches des communes demanderont d'agir avec vigueur et ensemble. L'abolition du parlement passe chez les meneurs populaires pour une mesure essentiellement nécessaire ; parce que, tant qu'ils existent, ce sont des tribunaux auxquels la cour peut recourir, si elle avait l'intention de menacer l'existence des états généraux ; de leur côté, ces grands corps ont pris l'alarme et voient avec un profond regret que leur refus d'enregistrer les ordonnances royales a créé dans la nation une puissance non seulement hostile, mais encore dangereuse pour eux-mêmes.
On sait aujourd'hui partout que, si le roi se débarrassait des états et gouvernait sur des principes tels quels, tous ses édits seraient reçus par tous les parlements. Dans ce dilemme et l'appréhension de ce jour, on se tourne beaucoup vers le duc d'Orléans, comme chef, mais avec une défiance générale très visible : on déplore sa conduite, on regrette de ne pouvoir compter sur lui dans des circonstances difficiles ; on le sait sans fermeté, redoutant fort d'être éloigné des plaisirs de Paris ; on se rappelle les bassesses auxquelles il descendit il y a longtemps afin d'être rappelé d'exil. On est cependant tellement au dépourvu, qu'on s'arrange de lui ; le bruit qui s'est répandu qu'il était déterminé d'aller, à la tête d'une fraction de la noblesse, se joindre aux communes pour vérifier ensemble les pouvoirs, a causé beaucoup de satisfaction. On tombe d'accord que s'il avait quelque peu de fermeté, avec son énorme revenu de 7 millions (306, 204 l. st.) et les 4 175 000 l. en plus qui lui feront retour à la mort de son beau-père le duc de Penthièvre, il pourrait tout, en se mettant à la tête de la cause populaire.
Le 13. - Visité le matin la Bibliothèque royale de Paris, que je n'avais pas encore vue. C'est un vaste local, magnifiquement rempli, comme tout le monde sait. Tout est combiné pour la commodité des lecteurs : il y en avait 60 ou 70. Au centre des salles, des cages de verre renferment des modèles d'instruments de différents arts que l'on garde pour la postérité ; ils sont à l'échelle exacte des proportions ; on y voit entre autres ceux qui servent au potier, au fondeur, au briquetier, au chimiste, etc., etc., et un très grand relief de jardin anglais, pauvrement conçu, qui a été ajouté dernièrement.
Dans tout cela, pas une charrue, pas un iota d'agriculture ; il serait cependant bien plus aisé et infiniment plus utile de représenter une ferme que ce jardin. Je ne fais pas de doute que dans bien des cas il n'y ait une utilité très grande à conserver exactement ces modèles ; je le vois clairement, au moins pour la culture ; pourquoi n'en serait-il pas ainsi pour les autres arts ? Cela a toutefois un tel air de joujoux que je ne répondrais pas que, si ma petite fille eût été ici, elle n'eût pleuré pour qu'on les lui donnât. Visité la duchesse d'Anville, chez qui je me suis trouvé avec l'archevêque d'Aix, l'évêque de Blois, le prince de Laon, le duc et la duchesse de Larochefoucauld (j'avais connu ces trois derniers à Bagnères de Luchon), lord et lady Camelford, lord Eyre, etc., etc.
Toute la journée je n'ai entendu parler que d'inquiétudes sur ce que cette crise des états va produire. L'embarras du moment est extrême. Tout le monde convient qu'il n'y a pas de ministère. La reine se rapproche du parti des princes, dont le comte d'Artois est le chef, et ils sont si hostiles à M. Necker que la confusion touche au dernier degré. Mais le roi, qui personnellement est le plus honnête homme du monde, n'a d'autres souhaits que de faire le bien. Cependant, dénué de ces qualités dominantes qui mettent l'homme à même de prévoir les difficultés et de les éviter, il ne sait à quels conseils se vouer.
On dit que M. Necker tremble pour son pouvoir, et il circule sur son compte des anecdotes peu à son avantage, et probablement fausses : il aurait intrigué pour se faire bien venir de l'abbé de Vermont, lecteur de la reine, dont l'influence est grande dans les choses dont il veut bien se mêler :
c'est peu croyable, car ce parti est excessivement contraire a M. Necker, et l'on raconte même qu'il y a deux jours, le comte d'Artois, madame de Polignac et quelques autres rencontrant madame Necker dans le jardin privé de Versailles, où ils se promenaient, s'abaissèrent jusqu'à la siffler. S'il y avait la moitié de vrai là-dedans, il est clair que le ministre devrait se retirer au plus vite. Tous ceux qui adhèrent à l'ancienne constitution, ou plutôt à l'ancien gouvernement, le regardent comme leur ennemi mortel, disant, avec raison, qu'à son entrée aux affaires il aurait pu tout ce qu'il aurait voulu, le roi et le royaume étaient entre ses mains ; mais que les erreurs dont il s'est rendu coupable, par faute de plans bien arrêtés, ont été cause de tout le mal qu'on a éprouvé depuis. Ils l'accusent hautement de la réunion des notables, comme d'une fausse démarche qui n'a rien produit que de mauvais, et ils ajoutent que c'était une folie de laisser le roi se rendre aux états généraux avant que leurs pouvoirs fussent vérifiés, et les mesures nécessaires prises pour conserver la séparation des ordres, surtout après avoir accordé le doublement du tiers. Il aurait dû nommer des commissaires pour recevoir la vérification avant d'admettre personne. Ils lui reprochent, en outre, d'avoir fait tout cela par une excessive et insupportable vanité, qui lui faisait croire que ses connaissances et sa réputation lui laisseraient la direction des états. Le portrait d'un homme tracé par ses ennemis doit nécessairement être chargé ; mais voici de ses traits dont chacun ici reconnaît la vérité, quelque joie maligne qu'il éprouve des erreurs de son caractère. Les amis les plus intimes de M. Necker soutiennent que c'est de bonne foi qu'il a agi et qu'il est en principe partisan du pouvoir royal aussi bien que de l'amélioration du sort du peuple.
La pire chose que je connaisse de lui, est son discours pour l'ouverture des états ; c'était une belle occasion qu'il a perdue : aucune vue grandiose ou magistrale, aucune détermination des points sur lesquels devait porter le soulagement du peuple, ni des nouveaux principes de gouvernement qu'il fallait adopter ; c'est le discours que l'on attendrait d'un commis de banque de quelque habileté. À ce propos il y a une anecdote qui vaut qu'on la rapporte ; il savait que son organe ne lui permettrait pas de le lire dans une si grande salle et devant une si nombreuse assemblée ; en conséquence, il avait averti M. de Broussonnet, de l'Académie des sciences et secrétaire de la Société royale d'Agriculture, de se tenir prêt à le remplacer. Il avait assisté à une séance annuelle générale de cette Société, où M. de Broussonnet avait lu un discours d'une voix puissante, entendue distinctement à la plus grande distance. Ce Monsieur le vit plusieurs fois pour prendre ses instructions et s'assurer qu'il entendait bien les changements faits même après que le discours eut été fini. Il se trouvait avec lui la veille de la séance d'ouverture, à neuf heures du soir ; le lendemain, quand il revint, il trouva le manuscrit chargé de nouvelles corrections que M. Necker avait faites en le quittant ; elles portaient principalement sur le style, et montraient combien il attachait d'importance à la forme ; il eût mieux fait, à mon avis, de se préoccuper davantage des idées. Cette petite anecdote me vient de M. de Broussonnet lui-même. Ce matin trois curés de Poitou se sont joints aux communes pour la vérification de leurs pouvoirs et ont été reçus avec des applaudissements frénétiques ; ce soir à Paris on ne parle de rien autre chose.
Les nobles ont discuté toute la journée sans arriver à une conclusion et se sont ajournés à lundi.
Le 14. - Visité le Jardin du Roi, où M. Thouin a eu la bonté de me montrer quelques petites expériences qu'il avait faites sur des plantes qui promettent beaucoup pour les cultivateurs, surtout le lathyrus biennis et le melilotus siberica, que l'on vante beaucoup comme fourrages ; tous deux sont bisannuels, mais durent trois ou quatre ans si on les coupe avant qu'ils aient monté en graine (l'Achillea siberica et un astragalus réussissent assez bien). Le chanvre de Chine a produit des graines parfaites, ce qu'il n'avait pas encore fait en France. Plus je vois M. Thouin, plus je l'apprécie ; c'est un des hommes les plus aimables que je connaisse.
M. Vandermonde m'a fait voir, avec une politesse et un empressement infinis, le Conservatoire royal des machines. Ce qui m'a frappé davantage, est la machine de M. Vaucanson pour faire une chaîne. On me dit que M. Watt, de Birmingham, l'a beaucoup admirée, ce qui paraît ne pas déplaire à mes compagnons. Une autre pour denter les roues de fer. Il y a un hache-paille, d'après un original anglais, et le modèle d'une grotesque charrue destinée à marcher sans chevaux : ce sont les seules machines agricoles. Plusieurs inventions très ingénieuses pour tordre la soie, etc., etc. Théâtre-Français, le Siège de Calais, par M. de Belloy, pièce médiocre, mais populaire. Les meneurs ont décidé, pour demain, de faire déclarer illégales toutes les taxes levées sans l'autorisation des états, mais de les voter immédiatement pour un certain terme, soit pour deux ans, soit pour la durée de la session actuelle des états.
Ce projet est très approuvé des amis de la liberté : c'est très certainement une mesure raisonnable, fondée sur des principes justes, et qui jettera la cour dans un grand embarras.
Le 15. - Voici un beau jour, tel que jamais on n'en eût attendu de pareil en France il y a dix ans. Il devait y avoir une discussion importante sur ce que, dans notre Chambre des communes, on appellerait l'état de la nation. Mon ami, M. Lazowski, et moi, nous étions à Versailles à huit heures du matin. Nous allâmes immédiatement à la salle des états pour nous assurer de bonnes places dans la galerie. Il y avait déjà quelques députés et un auditoire assez nombreux. Le local est trop grand ; seuls les organes de stentor ou les voix du timbre le plus clair peuvent se faire entendre ; cependant les dimensions mêmes de la salle, qui peut contenir deux mille personnes, donnent de la majesté à la scène. Elle était vraiment pleine d'intérêt. Le spectacle des représentants de vingt-cinq millions d'hommes, à peine sortis des misères de deux cents ans de pouvoir absolu, et appelés aux bienfaits d'une constitution plus libre, s'assemblant sous les yeux du public, auquel les portes étaient ouvertes, ce spectacle, dis-je, était bien fait pour raviver toute flamme cachée, toute émotion d'un cœur libéral, pour me faire bannir toute idée que ce peuple s'était montré trop souvent hostile envers le mien, et pour me raire reposer les yeux avec plaisir sur le splendide tableau du bonheur d'une grande nation, de la félicité des millions d'hommes qui n'ont point encore vu le jour. M. l'abbé Sieyès ouvrit les débats. C'est un des principaux zélateurs de la cause populaire ; il ne pense pas à modifier le gouvernement actuel, qui lui paraît trop mauvais pour être modifié en rien ; mais ses idées tendent à le voir renversé, car il est républicain et violent ; c'est la réputation qu'on lui fait généralement, et il la justifie assez par ses pamphlets.
Il parle sans grâce et sans éloquence, mais il argumente très bien ; je devrais dire : Il lit, car il lisait, en effet, un discours préparé. Sa motion, ou plutôt sa série de motions, tendait à faire déclarer aux communes qu'elles se considéraient comme l'assemblée des représentants reconnus et vérifiés de la nation française, en admettant le droit de tous les députés absents (de la noblesse et du clergé) d'être reçus parmi eux sur vérification de leurs pouvoirs. M. de Mirabeau parla, sans le secours d'aucunes notes, pendant près d'une heure, avec une chaleur, une animation, une éloquence qui lui donnent droit au titre d'orateur. Il s'opposa, avec une grande force de raisonnement, aux mots reconnus et vérifiés de la motion de l'abbé Sieyès, et proposa à la place le nom de représentants du peuple français, puis avança les résolutions suivantes : qu'aucune autre assemblée ne pût arrêter par un veto l'effet de leurs délibérations : que tous les impôts fussent déclarés illégaux et concédés seulement pour la durée de la présente session et non au delà ; que les dettes du roi fussent reconnues par la nation et payées sur des fonds à ce destinés. On l'écouta avec attention et on l'applaudit beaucoup. M. Mounier, député du Dauphiné, homme de grand renom et qui a aussi publié quelques brochures très bien reçues du public, fit une motion différente : de se déclarer les représentants légitimes de la majorité de la nation ; d'adopter le vote par tête, et non par ordre ; de ne jamais reconnaître aux représentants du clergé et de la noblesse le droit de délibérer séparément.
M. Rabaud-Saint-Étienne, protestant du Languedoc ; auteur, lui aussi, d'écrits sur les affaires présentes, homme de talent considérable, parla à son tour pour émettre les propositions : que l'on se proclamât les représentants du peuple de France, que les impôts fussent déclarés nuls, qu'on les accordât seulement pour la durée de la session des états ; que la dette fût vérifiée et consolidée et un emprunt voté. Ce qui fut fort approuvé, sauf l'emprunt que l'assemblée rejeta avec répugnance. Ce député parle avec clarté et précision, et ne s'aide de ses notes que par intervalles. M. Barnave, un tout jeune homme, de Grenoble, improvisa avec beaucoup de chaleur et d'animation ; quelques-unes de ses phrases furent d'un rythme si heureux, et il les prononça de façon si éloquente, qu'il en reçut beaucoup d'applaudissements ; plusieurs membres crièrent bravo ! Quant à leur manière générale de procéder, elle pèche en deux endroits : on permet aux spectateurs des tribunes de se mêler aux débats par leurs applaudissements et d'autres expressions bruyantes d'approbation, ce qui est d'une grossière inconvenance, et a même son danger ; car s'ils peuvent exprimer leur approbation, ils peuvent en conséquence exprimer leur déplaisir, c'est-à-dire siffler, aussi bien que battre des mains ; ce qui, dit-on, s'est produit plusieurs fois : de la sorte ils domineraient les débats et influenceraient la délibération. En second lieu, il n'y a pas d'ordre parmi les députés eux-mêmes ; il y a eu plus d'une fois aujourd'hui une centaine des membres debout à la fois, sans que M. Baillie (Bailly) pût les ramener à l'ordre. Cela dépend beaucoup de ce qu'on admet des motions complexes ; parler dans une même proposition de leur titre, de leurs pouvoirs, de l'impôt, d'un emprunt, etc., etc., paraîtrait absurde à des oreilles anglaises, et l'est en effet.
Des motions spéciales fondées sur des propositions simples, isolées, peuvent seules produire de l'ordre dans les débats, car on n'en finit pas lorsque 500 membres viennent tous motiver leur approbation sur un point, leur dissentiment sur un autre. Une assemblée délibérante ne devrait procéder aux affaires qu'après avoir établi les règles et l'ordre à suivre dans ses séances, ce qu'on fera seulement en prenant le règlement d'autres assemblées expérimentées, en confirmant ce que l'on y trouve d'utile, en modifiant le reste selon les circonstances. Comme je pris ensuite la liberté de le dire à M. Rabaud-Saint-Etienne, on aurait pu prendre dans le livre de M. Hatsel le règlement de la Chambre des communes, on aurait ainsi épargné un quart du temps. On leva la séance pour le dîner. Nous dînâmes nous-mêmes chez M. le duc de Liancourt, au Palais, où se trouvèrent 20 députés. J'étais à côté de M. Rabaud-Saint-Etienne, et j'eus avec lui une longue conversation ; tous parlent avec une égale confiance de la chute du despotisme. Ils prévoient bien que l'on fera des tentatives très pernicieuses contre la liberté, mais ils croient l'excitation de l'esprit populaire trop grande maintenant pour pouvoir être domptée désormais. En voyant que le débat actuel ne pouvait arriver aujourd'hui à une conclusion, que toutes les probabilités sont contraires à ce qu'il se termine même demain, à cause du grand nombre d'orateurs qui veulent y prendre part, je suis retourné le soir à Paris.
Le 16. - Dugny. 10 milles de Paris. J'y suis allé en compagnie de M. de Broussonnet, pour voir M. Creté de Palieul, le seul cultivateur pratique de la Société d'agriculture, M. de Broussonnet, dont personne ne peut surpasser le zèle pour l'honneur et les progrès de l'agriculture désirait que je voie les cultures et les améliorations d'un homme si haut placé parmi les agriculteurs de France.
Nous sommes allés d'abord chez le frère de M. Creté, qui tient à présent la poste. Il a 140 chevaux. On visita sa ferme, et il nous montra des avoines et des froments très beaux en somme, quelques-uns même d'une qualité supérieure ; mais je dois avouer que ma satisfaction eût été plus grande si ses écuries n'avaient pas été remplies dans une vue toute différente de la ferme. Il est inutile de chercher un système de rotation en France. M. Creté sème deux, trois et jusqu'à quatre fois du blé blanc dans la même pièce. À dîner, je causai beaucoup avec les deux frères et quelques cultivateurs du voisinage sur ce sujet, et je leur recommandai soit les turneps, soit les choux, suivant le sol, pour rompre leur succession de froments. Chacun d'eux, excepté M. de Broussonnet, se prononça contre moi. « Pouvons-nous faire du blé après les navets et les choux ? » Certes, et avec succès, si vous essayez sur une petite étendue ; mais cela est rendu impraticable par le temps qu'il faut pour consommer la plus grande partie de cette récolte. « Cela nous suffit, si nous ne pouvons faire du blé après les racines ; elles ne valent rien pour la France. » Cette idée est partout à peu près la même en ce royaume. Je leur dis alors qu'ils pourraient n'emblaver que la moitié de leurs terres et être cependant de bons cultivateurs. Ainsi, par exemple : 1° des fèves ; 2° du blé ; 3° des lentilles ; 4° du blé ; 5° du trèfle ; 6° du blé ; cela leur convint mieux, bien que leur méthode leur parût plus profitable. La chose la plus intéressante dans leur culture est la chicorée (Chicorium intybus). Je fus satisfait de voir que M. Creté de Palieul en avait aussi bonne opinion que jamais, que son frère l'avait adoptée, et qu'elle réussissait très bien dans leurs fermes et celles de quelques voisins.
Je ne vois jamais cette plante sans me féliciter d'avoir voyagé pour quelque chose de plus que pour écrire dans un cabinet, sans me dire que son introduction en Angleterre serait assez pour que l'on dît d'un homme que ce n'est pas en vain qu'il a vécu. J'en parlerai plus tard, ainsi que des expériences de M. Creté.
Le 17. - Toutes les conversations roulent sur la motion de l'abbé Sieyès, que l'on croit devoir être votée, bien qu'on lui préfère celle du comte de Mirabeau. Mais sa réputation le paralyse : on le soupçonne d'avoir reçu 100 000 livres de la reine ; bruit aveugle, improbable. S'il était vrai, sa conduite serait très différente ; mais quand un homme n'a pas été exempt des plus grandes erreurs (pour parler modérément), les soupçons l'accompagnent sans cesse, quoiqu'il soit aussi innocent de ce qui les cause que le plus pur de leurs patriotes. Ce bruit en éveille d'autres ; ainsi que c'est à son instigation qu'il a publié ses anecdotes sur la cour de Berlin, et que le roi de Prusse, informé de cette publication, a fait répandre par toute l'Allemagne les Mémoires de madame de la Mothe. Voilà les histoires éternelles, les soupçons et les absurdités pour lesquelles Paris a toujours été si fameux. On voit aisément toutefois, par la tournure de la conversation, même sur le sujet le plus ridicule, pourvu qu'il soit d'intérêt public, jusqu'où va la confiance en certains hommes, et sur quoi elle est fondée. Dans toutes les sociétés, quelle que soit leur composition, vous entendez vanter les talents du comte de Mirabeau ; c'est le premier écrivain, c'est le premier orateur de France. Il ne pourrait cependant compter sur six votes de confiance dans les états. Ses écrits toutefois se répandent par tout Paris et dans les provinces ; il a publié un Journal des états ; mais quelques numéros furent d'une telle force, d'une telle témérité, que le gouvernement lui imposa silence par ordre exprès.
On attribue ce coup à M. Necker, dont la vanité était blessée au vif par le peu de cérémonie avec lequel on le traitait. Tel était le nombre des souscripteurs, que j'ai entendu mettre à 80 000 liv. (3 500 l. st.) par an le profit de M. de Mirabeau. Depuis cette suppression il publie, une ou deux fois par semaine, un petit pamphlet répondant au même but de donner un compte rendu des débats ; il y met pour titre : 1re, 2e, 3e Lettres du comte de Mirabeau à ses commettants. Quoique pleins de violence, de sarcasme et de sévérité, la cour, arrêtée sans doute par ce titre, n'a pas trouvé à propos de les suspendre. Il y a de la faiblesse et de la lâcheté à prohiber ainsi une seule publication, parmi tant d'autres qui font gémir la presse, et dont la tendance manifeste est de renverser l'état de choses actuel. D'un autre côté, c'est folie et aveuglement de permettre que de pareils pamphlets circulent dans tout le royaume, même par les soins du gouvernement, entre les mains duquel sont les postes et les diligences : il n'y a rien qu'on n'en doive attendre. - Passé la soirée à l'Opéra-Comique : de la musique italienne, des paroles italiennes, des chanteurs italiens, et des applaudissements si continus, si enthousiastes, que les oreilles françaises doivent faire de rapides progrès. Qu'aurait dit Jean-Jacques s'il avait vu un tel spectacle à Paris !
Le 18. - Hier, en conséquence de la motion amendée de l'abbé Sieyès, les communes ont décrété : qu'elles prendraient le titre d'Assemblée nationale ; que se considérant comme en activité, toutes taxes étaient illégales, mais que leur levée serait accordée pour le temps de la session ; qu'enfin elles procéderaient sans délai à la consolidation de la dette et au soulagement de la misère du peuple.
Ces mesures donnent bon espoir aux partisans extrêmes d'une nouvelle constitution ; mais je vois évidemment, parmi les personnes de sens plus rassis, une grande appréhension que cette démarche n'ait été trop précipitée. C'est une violence dont la cour peut se saisir comme prétexte et tourner au préjudice du peuple. Le raisonnement de M. de Mirabeau contre ces mesures était très fort et très juste : Si je voulais employer, contre les autres motions les armes dont on se sert pour attaquer la mienne, ne pourrais-je pas dire à mon tour : De quelque manière que vous vous qualifiiez, que vous soyez les représentants connus et vérifiés de la nation, les représentants de vingt-cinq millions d'hommes, les représentants de la majorité du peuple, dussiez-vous même vous appeler l'Assemblée nationale, les états généraux, empêcherez-vous les classes privilégiées de continuer des assemblées que Sa Majesté a reconnues ? Les empêcherez-vous de prendre des délibérations ? Les empêcherez-vous de prétendre au veto ? Empêcherez-vous le roi de les recevoir, de les reconnaître, de leur continuer les mêmes titres qu'il leur a donnés jusqu'à présent ? Enfin, empêcherez-vous la nation d'appeler le clergé, le clergé, la noblesse, la noblesse ?
À la Société royale d'agriculture, où j'ai voté comme tout le monde, pour élire le général Washington membre honoraire. Cette motion avait été faite par M. de Broussonnet, à qui j'avais présenté le général comme un excellent fermier avec lequel j'avais eu une correspondance sur ce sujet. L'abbé Commerel, qui était présent, me donna une petite brochure de lui sur un nouveau sujet : le Chou à faucher, et un sac en papier plein de semence.
Le 19. - Accompagné M. de Broussonnet chez M. Parmentier à l'hôtel des Invalides, où nous avons dîné. Il y avait là un président du Parlement, un Mailly, beau-frère du chancelier, l'abbé Commerel, etc. Je l'ai noté, il y a deux ans, M. Parmentier est le meilleur des hommes, et, comme on peut le voir par ses écrits, s'entend mieux que tout autre en ce qui regarde la boulangerie. Après le dîner, promenade à la plaine des Sablons pour voir les pommes de terre que la Société y cultive et ses préparations du sol pour les navets ; je n'en dirai que ceci seulement : que je souhaite de voir mes frères se tenir obstinément à leur agriculture scientifique, laissant la pratique à ceux qui s'y connaissent. C'est une chose bien triste, pour des cultivateurs savants, que Dieu ait créé une peste semblable au chiendent (triticum repens) !
Le 20. - Des nouvelles ! Des nouvelles ! Chacun s'étonne de ce qu'il aurait dû s'attendre à voir arriver : un message du roi aux présidents des trois ordres, les prévenant qu'il les réunirait lundi, et des gardes françaises, avec la baïonnette au bout du fusil, placées à chaque porte de la salle des états pour empêcher qui que ce soit d'entrer, sous prétexte des préparatifs pour la séance royale. La manière dont s'est exécuté cet acte de violence mal inspiré a été aussi mal inspirée que l'acte lui-même. M. Bailly n'avait reçu d'autre avertissement qu'une lettre du marquis de Brézé, et les députés se réunirent à la porte de la salle sans savoir qu'elle fût fermée. On ajouta ainsi, de gaieté de cœur, des formes provoquantes à une mesure suffisamment odieuse et inconstitutionnelle par elle-même. On prit sur les lieux une noble et ferme résolution :
ce fut de se transporter immédiatement au Jeu de Paume, et là l'assemblée tout entière s'engagea, par serment, de ne se séparer que de son propre mouvement, et de se considérer et d'agir comme Assemblée nationale partout où la violence et les hasards de la fortune pourraient la chasser ; les prévisions étaient si menaçantes, que des exprès furent envoyés à Nantes annonçant la nécessité où se verrait peut-être l'assemblée de chercher un refuge dans quelque ville éloignée. Ce message et la fermeture de la salle des états sont le résultat de conciliabules très longs et très fréquents tenus en présence du roi, à Marly, où il a été plusieurs jours sans voir personne, et où l'on n'admettait, même les officiers de la cour, qu'avec un soin et une circonspection extrêmes. Les frères du roi n'ont pas place au conseil ; mais le comte d'Artois suit sans cesse les délibérations et en fait part à la reine dans de longues conférences qu'ils ont ensemble. À la réception de ces nouvelles à Paris, le Palais-Royal fut en feu : les cafés, les magasins de brochures, les galeries et les jardins étaient remplis par la foule ; l'inquiétude se voyait dans tous les yeux ; les bruits que l'on faisait courir prêtant à la cour des intentions de la dernière violence, comme si elle avait résolu d'anéantir tout ce qui, en France n'appartenait pas au parti de la reine, étaient d'une absurdité incroyable ; mais rien n'était trop ridicule pour la foi aveugle de la populace. Il était cependant curieux de voir, parmi les personnes de classe plus élevée (car je fis plusieurs visites après l'arrivée de ces nouvelles), l'opinion reprocher à l'Assemblée nationale (comme elle s'appelait) d'avoir été trop loin, d'avoir avec trop de précipitation, de violence, adopté des mesures que la masse du peuple ne soutiendrait pas. Nous pouvons conclure de là que si la cour, instruite de ces dernières démarches, poursuit un plan ferme et habile, la cause populaire aura peu de raisons de s'en louer.
Le 21. - II est impossible, dans un moment si critique, de s'occuper a autre chose que de courir de maison en maison demander des nouvelles et de noter les idées et les opinions qui ont le plus de cours. Le moment actuel est, entre tous, celui qui contient en germe les futures destinées de la France. La résolution par laquelle les communes se sont déclarées Assemblée nationale, indépendamment des deux autres ordres et du roi lui-même, en rejetant toute possibilité de dissolution, est la prise de possession de tous les pouvoirs du royaume. Elles se sont toutes d'un coup transformées dans le Long-Parlement de Charles 1er. Il n'est pas besoin de perspicacité pour s'assurer que, si une telle prétention n'est pas mise à néant, le roi, les grands seigneurs et le clergé sont a jamais dépouillés de leur part de pouvoir. On ne doit pas souffrir de l'armée ou d'un parlement une démarche aussi audacieuse et destructive de l'autorité royale comme des intérêts qu'elle attaque directement. Si l'on n'y met obstacle, tous les autres pouvoirs tomberont devant celui des communes. Avec quelle anxieuse inquiétude ne doit-on pas attendre la décision de la couronne pour savoir si elle se montrera ferme dans cette occasion, sans se départir du système de liberté absolument nécessaire en ce moment. Tout bien considéré, c'est-à-dire connaissant le caractère des gens au pouvoir, il ne faut espérer ni plan bien arrêté, ni ferme exécution. Passé la soirée au théâtre. Madame Rocquère (Raucourt) jouait la Reine dans Hamlet ; on se figurera aisément comment la pièce de Shakespeare a été mise en pièces ; le talent admirable de l'actrice lui rendait cependant un peu de vie.
Le 22. - J'arrivais à Versailles, à six heures du matin, afin d'être, prêt pour la séance royale. Nous déjeunions avec le duc de Liancourt quand on nous apprit que le roi l'avait remise à demain. Hier il y a eu une séance du conseil, qui s'est prolongée jusqu'à minuit ; Monsieur et le comte d'Artois y assistaient : chose extraordinaire et attribuée à l'influence de la reine, le comte d'Artois, l'adversaire constant des plans de M. Necker, s'est opposé à son système et a obtenu de faire remettre la séance de vingt-quatre heures, pour qu'il y ait aujourd'hui conseil en présence du roi. En sortant du château, nous allâmes chercher les députés ; il courait plusieurs versions sur le lieu de leur réunion. Nous vîmes d'abord les Récollets ; ils y avaient été, mais s'y trouvant peu commodément, ils s'étaient rendus à Saint-Louis, où nous les suivîmes ; nous arrivâmes à temps pour voir M. Bailly ouvrir la séance et lire la lettre du roi, ajournant la séance royale à demain. L'aspect de celle assemblée était extraordinaire : une foule immense se pressait en dedans et autour de l'église ; l'inquiétude des regards, la variété d'expression causée par la différence des opinions et des sentiments, imprimaient aux visages de tout le monde un caractère que je n'avais jamais vu auparavant. La seule affaire d'importance que l'on traita, et qui dura jusqu'à trois heures, fut la réception du serment et de la signature de quelques députés absents au Jeu de Paume, et la réunion de trois évêques et de cent cinquante députés du clergé, qui vinrent faire vérifier leurs pouvoirs et furent accueillis par de tels applaudissements, de telles acclamations de la foule, que l'église en retentit. Apparemment les habitants de Versailles, au nombre de 60 000, sont, jusqu'au dernier, dans les intérêts des communes : ceci est remarquable, car cette ville est nourrie par le palais, et si la cour n'y est pas populaire, on peut supposer ce qu'en pense le reste du royaume.
Dîné avec le duc de Liancourt au Palais : il s'y trouvait beaucoup de noblesse et de députés des communes, entre autres le duc d'Orléans, l'évêque de Rhodez, l'abbé Siéyes, et M. Rabaud-Saint-Etienne.
Voici un des exemples les plus frappants de l'impression que produisent les grands événements sur les hommes de classes diverses. Dans la rue et dans l'église Saint-Louis, il y avait une telle inquiétude sur chaque visage, que l'importance du moment se lisait dans les physionomies. Toutes les formes de civilité ordinaires étaient négligées ; mais parmi les personnes du rang bien plus élevé avec lesquelles je m'assis à table, la différence me frappa. Il n'y avait pas, dans trente convives, cinq personnes dans la figure desquelles on pût deviner qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire ; la conversation fut même plus indifférente que je ne l'aurais cru. Si elle l'avait été complètement, il n'y aurait rien eu d'étonnant ; mais on fit, avec la plus grande liberté, des observations qui furent reçues de façon à prouver qu'on ne les trouvait pas déplacées. N'aurait-on pas cru, dans ce cas, à une plus grande énergie de sentiments et d'expressions, à une plus grande vivacité dans un entretien sur cette crise qui nécessairement devait remplir toutes les pensées ? Cependant chacun mangeait, buvait, se promenait, souriait avec une négligence qui me confondait : je ne revenais pas de tant de froideur. Il y a peut-être une certaine nonchalance devenue naturelle aux gens de bonne société par suite d'une longue habitude, et qui les distingue du vulgaire : celui-ci a, dans l'expression de ses sentiments, mille rudesses qu'on ne retrouve pas à la surface polie de ceux dont les manières ont été adoucies, sinon usées par le frottement de la société.
Cette remarque serait injuste dans la plupart des cas ; mais, je le confesse, le moment actuel, le plus critique, sans aucun doute, que la France ait traversé depuis la fondation de la monarchie, puisque le conseil qui doit décider de la conduite du roi est assemblé, ce moment aurait motivé une tout autre tenue. La présence et surtout les manières du duc d'Orléans y pouvaient être pour quelque chose, mais pour bien peu ; ce ne fut pas sans un certain dégoût que je lui vis plusieurs fois montrer un esprit de mauvais aloi et un air moqueur qui, je le suppose, font partie de son caractère ; autrement il n'en eût rien paru aujourd'hui. À en juger par ses façons, l'état des affaires ne lui déplaît pas. L'abbé Siéyès a une physionomie remarquable : son œil vif et toujours en mouvement pénètre la pensée des autres, mais se tient soigneusement sur la réserve, pour ne pas livrer la sienne.
Autant cette figure a de caractère, autant celle de Rabaud-Saint-Étienne a de nullité ; elle lui fait tort cependant, car ses talents sont incontestables. On semble d'accord que si le comte d'Artois l'emporte dans le conseil, M. Necker, le comte de Montmorin et M. de Saint-Priest se retireront ; en ce cas, la rentrée triomphale de M. Necker aux affaires est inévitable. - Ce soir. - Le plan du comte d'Artois est accepté ; le roi le déclarera demain dans son discours ; M. Necker a offert sa démission, que le roi a refusée. On se demande maintenant quel est ce plan.
Le 23. - Le grand jour est passé : dès le matin Versailles semblait rempli de troupes ; vers dix heures, on forma la haie dans les rues avec les gardes françaises, quelques régiments suisses, etc.
La salle des états était entourée, des sentinelles postées à tous les passages et à toutes les portes ; aucune autre personne que les députés n'était admise. Ces préparatifs militaires étaient mal entendus, car ils semblaient trahir l'odieux et l'impopularité des mesures que l'on allait proposer, et l'attente, peut-être la crainte, d'un mouvement populaire. On déclarait, avant que le roi eût quitté le château, que ses projets étaient hostiles à la nation par la force qui paraissait les escorter. C'est cependant le contraire qui a eu lieu : on connaît les propositions ; ce plan avait du bon, on accordait beaucoup au peuple sur des points essentiels, et cela avant que les états eussent pourvu aux difficultés de finances qui les ont fait réunir, en leur laissant ainsi plein pouvoir de faire ensuite, dans l'intérêt de la nation, ce que les circonstances auraient permis ; il semble qu'ils eussent dû accepter, moyennant quelques garanties pour leur future réunion, sans laquelle rien n'est assuré ; mais comme une courte négociation peut aisément amener cela ; je crains que les députés ne se rendent conditionnellement. L'emploi de la force armée, quelques imprudentes tentatives du parti royal, pour agir sur la constitution intérieure, et la réunion des états, jointe à la mauvaise humeur qu'ils avaient eu le temps de couver depuis trois jours, empêchèrent les communes d'accueillir le roi avec des acclamations. Le clergé et quelques nobles crièrent « Vive le roi ! » mais les trois quarts de l'assemblée firent contraste par leur silence. Il paraît qu'on était résolu d'avance à ne souffrir aucune violence, car lorsque le roi fut parti, le clergé et la noblesse s'étant retirés, le marquis de Brézé attendit qu'obéissant aux ordres de la couronne, le tiers se rendît aussi dans la salle préparée pour lui ; puis s'apercevant que personne ne bougeait, - Messieurs, dit-il, vous connaissez les intentions du roi.
Un silence de mort s'ensuivit, et alors les talents supérieurs s'emparèrent de cet empire, devant lequel disparaissent toutes les autres considérations. Les yeux de l'assemblée entière furent tournés sur le comte de Mirabeau, qui, à l'instant, répondit au marquis de Brézé : « Oui, monsieur, nous avons entendu les intentions qu'on a suggérées au roi, et vous qui ne sauriez être son organe auprès des états généraux ; vous qui n'avez ni place, ni voix, ni droit de parler, vous n'êtes pas fait pour nous rappeler son discours. Cependant pour éviter toute équivoque et tout délai, je vous déclare que si l'on vous a chargé de nous faire sortir d'ici, vous devez demander des ordres pour employer la force, car nous ne quitterons nos places que par la puissance de la baïonnette. » Sur quoi, ce fut un cri unanime de « Tel est le vœu de l'assemblée. » On confirma sur-le-champ les arrêtés pris antérieurement, et sur la motion du comte de Mirabeau, on déclara l'inviolabilité de la personne des députés, aussi bien hors de I'assemblée que dans son sein, et fut réputé infâme et traître quiconque ferait contre eux une tentative.
Le 24. - La fermentation à Paris passe toute conception ; toute la journée il y a eu dix mille personnes au Palais-Royal ; on avait apporté ce matin un récit très complet des événements d'hier, qui a été lu et commenté à la foule par plusieurs des meneurs apparents de petites sociétés. À ma grande surprise les propositions du roi n'ont rencontré qu'un dégoût universel. Il ne disait rien d'explicite sur le retour périodique des états ; il regardait comme une propriété tous les vieux droits féodaux. Ceci et le changement de l'équilibre de la représentation, dans les assemblées provinciales, est ce qui cause le plus de répugnance.
Mais au lieu d'espérer et de tendre vers des concessions ultérieures sur ces points, afin de les faire mieux concorder avec les vœux de la majorité, le peuple semble saisi d'une sorte de frénésie, repoussant tout moyen terme, et insister sur l'absolue nécessité de la réunion des ordres, afin que, tout pouvoir passant au tiers, il puisse effectuer ce qu'on appelle la régénération du royaume :mot favori, auquel on n'attache aucun sens bien précis, et que l'on explique vaguement par la réforme générale de tous les abus. On croit aussi beaucoup à la démission de M. Necker, et on semble s'y attacher plus particulièrement qu'à des points d'une bien autre importance. Il est clair pour moi, d'après les conversations et les harangues dont j'ai été le témoin, que les réunions permanentes du Palais-Royal, qui arrivent à un degré de licence et à une furie de liberté à peine croyables, s'unissant aux innombrables publications incendiaires que chaque heure a vues naître, depuis l'assemblée des états, ont tellement enflammé les désirs du peuple, et lui ont donné l'idée de changements si radicaux, que rien ne le satisferait maintenant de ce que pourraient faire ou le roi ou la cour. En conséquence, il serait de la dernière inutilité de faire des concessions, si on n'est pas fermement résolu non-seulement à les faire observer par le roi, mais aussi à maintenir le peuple, en s'occupant en même temps de rétablir l'ordre. Mais la pierre d'achoppement de ce projet, comme de tous ceux que l'on peut imaginer, comme chacun le sait et le crie dans les carrefours, c'est la situation des finances qu'il n'est guère possible de restaurer que par un secours libéral, accordé par les états, ou par une banqueroute. Il est de notoriété publique que ce point a été chaudement débattu en conseil.
M. Necker a prouvé que la banqueroute était inévitable, si l'on rompait avec les états avant que les finances ne fussent en ordre, et la terreur d'une telle mesure, que pas un ministre n'oserait prendre sur soi, a été la grande difficulté qui s'est opposée aux projets de la reine et du comte d'Artois. On a eu recours à un moyen terme, par lequel on espère se gagner un parti dans la nation et dépopulariser assez les députés pour s'en débarrasser ensuite ; cette attente sera infailliblement trompée. Si du côté du peuple on avance que les vices d'un gouvernement suranné rendent nécessaire l'adoption d'un système nouveau, et qu'il n'y a que les mesures les plus vigoureuses qui soient susceptibles de mettre la nation en possession des bienfaits d'un gouvernement libre, on réplique, de l'autre côté, que le caractère personnel du roi doit éloigner toute crainte de voir employer la violence ; que, sous quelque régime que ce soit, l'état des finances doit être réglé ou par le crédit ou par la banqueroute, qu'il faut temporiser pour gagner, dans les négociations, ce que la force mettrait en question ; qu'en poussant les choses à l'extrême, on s'expose à une coalition des autres ordres avec l'armée, le parlement et même cette partie prépondérante du peuple qui désapprouve les excès. Quand à tout cela on ajoute la possibilité de jeter le pays dans une guerre civile, avec laquelle on est si familiarisé que son nom est sur toutes les lèvres, nous devons avouer que, si les communes refusent obstinément ce qui leur est proposé, elles exposent d'immenses bienfaits assurés aux hasards de la fortune, qui peut-être les fera maudire par la postérité, au lieu de faire bénir leur mémoire comme celle de vrais patriotes qui n'avaient en vue que le bonheur de leur pays.
Les oreilles me bourdonnaient de politique depuis quelques jours, j'allai m'en refaire à l'Opéra-Italien. Rien ne valait pour cela la pièce que l'on donnait : la Villanella rapita, de Bianchi, composition vraiment délicieuse. Croirait-on que ce même peuple qui naguère n'estimait d'un opéra que les danses et n'entendait que des orages de cris, suit maintenant avec passion les mélodies italiennes, les applaudit avec goût et avec enthousiasme, et cela sans qu'elles empruntent le secours d'un seul pas ! La musique est charmante, élégamment enjouée, légère et gracieuse ; il y a, pour la signora Mandini et Vigagnoni, un duo de premier mérite. La Mandini est une cantatrice qui vous fascine : sa voix n'est rien ; mais sa grâce, son expression, son âme, s'harmonisent dans une exquise sensibilité.
Le 25. - La conduite de M. Necker est sévèrement critiquée, même parmi ses amis, aussitôt qu'ils sortent d'un certain monde. On assure positivement que l'abbé Siéyès, MM. Mounier, Chapelier, Barnave, Turgot, Tourette, Rabaud et autres chefs de partis se sont presque mis à ses genoux pour qu'il insiste à faite accepter sa démission, dans la conviction que sa retraite jetterait plus que toute autre chose le parti de la reine dans des difficultés infiniment plus graves et plus embarrassantes. Mais sa vanité a prévalu sur leurs efforts pour lui faire prêter l'oreille aux paroles insidieuses de la reine, qui a l'air de lui demander grâce et lui fait croire que lui seul est capable de maintenir la couronne sur la tête du roi. En même temps qu'il se prête à ces manœuvres, contrairement à l'intérêt des amis de la liberté, il brigue les applaudissements de la populace de Versailles d'une manière déplorable.
Pour aller chez le roi et pour en revenir, les ministres ne traversent jamais la cour à pied ; ce dont M. Necker s'avisa, quoiqu'il ne l'eût pas fait dans des temps plus tranquilles, afin de provoquer les louanges, de s'entendre appeler le Père du peuple, et de traîner sur ses traces une foule immense qui l'acclame. Presque au même moment que la reine, dans une entrevue privée, parlait à M. Necker, ainsi que je l'ai dit, elle recevait les députés de la noblesse, en appelait à leur honneur pour soutenir les droits de son fils qu'elle leur présentait, montrant clairement que, si les projets du roi n'étaient pas vigoureusement soutenus, la monarchie était perdue et la noblesse engloutie. Tandis que le tumulte soulevé par M. Necker faisait retentir le château, le roi, se rendant en voiture à Marly, n'était accueilli que par un lugubre et morne silence, et cela, après avoir accordé au peuple et à la cause de la liberté plus qu'aucun de ses prédécesseurs. Telle est la foule, telle l'impossibilité de la satisfaire dans un moment comme celui-ci, lorsque l'imagination exaltée pare toutes les chimères des couleurs enchanteresses de la liberté. Je suis très curieux d'apprendre le résultat des délibérations qui ont suivi les premières protestations des communes contre la violence militaire employée d'une façon à la fois si injustifiable et si peu judicieuse. Si les propositions du roi étaient venues après le vote des subsides, et à propos de quelques questions moins importantes, ce serait autre chose ; mais les présenter avant d'avoir un shilling de voté, ou une mesure prise pour sortir de cet embarras, change l'affaire du tout au tout. Le soir, la conduite de la cour est inexplicable et inconséquente : tandis que par la séance royale on avait tout fait pour maintenir la séparation des ordres, on a permis à une grande partie du clergé de se réunir aux communes.
Le duc d'Orléans, à la tête de quarante-sept membres de la noblesse, fait de même : et, autre preuve de l'instabilité des conseils de la cour, les communes se sont maintenues dans la grande salle des états, malgré l'exprès commandement du roi. Le fait est que la séance royale était contraire à ses sentiments personnels, et que ce n'est qu'avec beaucoup de difficulté que le conseil la lui avait fait adopter ; aussi, lorsqu'à chaque instant il devenait de plus en plus urgent de donner des ordres efficaces pour le maintien du système proposé, il fallut, de nouveau, livrer bataille sur chaque point, et le projet ne fut que mis en train sans que l'on y persistât. Voilà ce qu'on en dit, et c'est probablement la vérité. On voit aisément que mieux aurait valu, pour mille raisons, ne pas prendre cette mesure, car le gouvernement a perdu tout prestige et toute énergie, et le peuple va se montrer plus exigeant que jamais. Hier, à Versailles, la populace a insulté, et même maltraité, les membres du clergé et de la noblesse connus par leurs efforts pour maintenir la séparation des ordres. L'évêque de Beauvais a reçu à la tête une pierre qui l'a presque assommé. On a brisé toutes les fenêtres chez l'archevêque de Paris, et il a dû changer de logement ; le cardinal de Larochefoucauld a été hué et sifflé. La confusion est si grande, que la cour ne peut compter que sur les troupes ; encore dit-on maintenant d'une manière positive que, si ordre est donné aux gardes françaises de faire feu sur le peuple, ils refuseront. Cela n'étonne que ceux qui ne savent pas combien ils sont las des mauvais traitements, de la conduite et des manœuvres du duc du Châtelet, leur colonel ; tant les affaires de la cour ont été mal menées sous tous les rapports, tant elle a été malheureuse dans le choix des hommes dont dépendent le plus sa sûreté et même son existence ! Quelle leçon pour les princes qui souffrent que de vils courtisans, des femmes, des bouffons, s'emparent d'un pouvoir qui n'offre de sécurité qu'entre les mains de l'habileté et de la prudence.
On affirme que ces troubles ont été machinés par les meneurs des communes, et quelques-uns payés par le duc d'Orléans. La confusion du ministère est au comble. - Le soir, Théâtre-Français : le Comte d'Essex et la Maison de Molière.
Le 26. - Chaque moment semble apporter au peuple une nouvelle ardeur ; les réunions du Palais-Royal sont plus nombreuses, plus violentes et plus audacieuses que jamais, et dans la réunion des électeurs, convoqués à Paris pour envoyer une députation à l'Assemblée nationale, grands comme petits ne parlaient de rien moins que d'une révolution dans le gouvernement et de l'établissement d'une libre constitution. Ce qu'on entend par libre constitution n'est pas difficile à deviner : c'est la République ; car les doctrines du temps y tendent de plus en plus chaque jour ; on dit toutefois que l'État doit conserver la forme monarchique ou que, du moins, il y a besoin d'un roi. On est étourdi dans les rues par les colporteurs de pamphlets séditieux et de relations d'événements chimériques dont la commune tendance est de maintenir le peuple dans la frayeur et l'incertitude. Il n'y a pas d'exemple d'une nonchalance, d'une stupidité pareilles à celles de la cour. Le moment demanderait la plus grande décision ; et hier, pendant que l'on discutait s'il serait doge de Venise ou roi de France, le roi était à la chasse ! Jusqu'à onze heures du soir, et comme nous en avons été informés ensuite, presque jusqu'au matin le Palais Royal a présenté un spectacle curieux. La foule était prodigieuse ; on faisait partir des pièces d'artifice de toutes sortes, et tout l'édifice était illuminé ; les réjouissances se faisaient pour célébrer la réunion du duc d'Orléans et de la noblesse aux communes ; elles se joignaient à la liberté excessive ou plutôt à la licence des orateurs populaires.
Ce bruit, cette agitation, les alarmes excitées un peu auparavant, ne laissent pas respirer la foule et la préparent singulièrement pour exécuter les projets, quels qu'ils soient, des meneurs de l'Assemblée : elle est entièrement contraire aux intérêts de la cour ; des deux côtés, même aveuglement, même infatuation. Tout le monde comprend aujourd'hui que le projet de la séance royale est hors de question. Au moment que les communes, averties par la circonstance insignifiante de leur réunion dans la grande salle des états, ont soupçonné, de l'hésitation, elles ont méprisé les autres ordres du roi, les ont regardés comme non avenus et ne méritant aucune considération jusqu'à ce qu'on les appuyât par des moyens dont on ne voyait pas trace. Elles ont érigé en maxime que leur droit s'étendait sur beaucoup plus de choses que n'en a mentionnées le roi ; qu'en conséquence, elles n'accepteront aucune commission du pouvoir, mais évoqueront tout à elles comme leur appartenant. Beaucoup de personnes avec lesquelles je m'en suis entretenu paraissent n'y rien voir d'extraordinaire ; mais il me semble pour moi que de telles prétentions sont également dangereuses et inadmissibles, et menant tout droit à une guerre civile, le comble de l'égarement et de la folie, quand les libertés publiques pourraient certainement être assurées sans recourir à de telles extrémités. Si les communes revendiquent toute autorité, quelle puissance y a-t-il dans l'État, hors les armes, pour repousser leurs empiétements ? Elles excitent chez le peuple des espérances sans bornes ; si l'effet ne les suit pas, tout sera dans le chaos : le roi lui-même, quelles que soient sa nonchalance, son apathie, son indifférence pour le pouvoir, prendra l'alarme un jour ou l'autre, et prêtera l'oreille à des projets auxquels il ne donnerait pas à présent un moment d'attention.
Tout semble indiquer fortement un grand désordre et des troubles intérieurs, et fait voir qu'il eût été plus sage d'accepter les ordres du roi : c'est dans cette idée que je quittai Paris.
Le 27. - On dirait que l'affaire est terminée et la révolution complète. Le roi, effrayé par les mouvements populaires, a défait son œuvre de la séance royale en écrivant aux présidents de la noblesse et du clergé se joindre avec leurs ordres aux communes, donnant ainsi le démenti à ses ordres antérieurs. On lui a représenté que la disette est si grande dans toutes les parties du royaume, qu'il n'y avait pas d'excès auxquels le peuple ne fût capable de se porter ; qu'à moitié mort de faim il écouterait toutes les objections et se tenait, sur le qui-vive pour tous les mouvements ; que Paris et Versailles seraient infailliblement brûlés ; qu'en un mot tous les malheurs suivraient son obstination à ne pas se départir du plan de la séance royale. Ses appréhensions l'emportèrent sur les conseils du parti qui l'avait dirigé ces derniers jours, et il prit celle décision dont l'importance est telle qu'il ne saura plus maintenant ni où s'arrêter, ni quoi refuser. Sa position dans la réorganisation du royaume sera celle de Charles 1er, spectateur impuissant des résolutions efficaces d'un Long-Parlement. La joie excitée par cet acte a été infinie, et l'Assemblée se mêlant au peuple s'est empressée de se rendre au château ; les cris de : Vive le roi ! Auraient pu s'entendre de Marly. Le roi et la reine se montrèrent aux balcons et furent reçus par des clameurs enthousiastes, ceux qui dirigeaient ce mouvement connaissant bien mieux la valeur des concessions que ceux qui les avaient faites.
J'ai parlé aujourd'hui avec plusieurs personnes, et parmi elles plusieurs nobles, non sans m'étonner de leur voir entretenir l'idée que cette union n'est que pour la vérification des pouvoirs et la confection de la constitution, nouveau terme qu'ils ont adopté comme si leur nouvelle constitution était un pudding que l'on fasse d'après une recette. Je leur ai demandé en vain où est le pouvoir qui les séparera ensuite si les communes n'y veulent pas consentir, chose probable, puisque cet arrangement met toute l'autorité dans leurs mains. J'ai fait appel en vain, pour les persuader, au témoignage des chefs de l'Assemblée qui, dans leurs pamphlets font bon marché de la constitution anglaise, parce que le pouvoir de la couronne et des lords y restreint de beaucoup celui des communes. Le résultat me paraît si évident qu'il n'y a aucune difficulté à le prédire : tout pouvoir réel passera désormais aux communes. Après avoir excité les espérances du peuple dans l'exercice qu'elles en feraient, elles seront incapables de s'en servir avec modération ; la cour ne se résignera pas à se voir lier les mains ; la noblesse, le clergé, les parlements et l'armée, menacés d'anéantissement, se réuniront pour la défense commune ; mais comme un tel accord demande du temps pour s'établir, ils trouveront le peuple armé, d'où une guerre civile sanglante devra suivre. Cette opinion, je l'ai manifestée plus d'une fois sans trouver quelqu'un qui s'y ralliât. À tout hasard, le vent est tellement en faveur du peuple, et la conduite de la cour est si faible, si indécise, si aveugle, qu'il arrivera peu de chose que l'on ne puisse dater de ce moment. De la vigueur et du savoir-faire eussent tourné les chances du côté de la cour, car la grande majorité de la noblesse du royaume, le haut clergé, les parlements et l'armée soutenaient la couronne ; son abandon de la seule marche qui assurât son pouvoir laisse place à toutes les exigences.
Le soir, les feux d'artifice, les illuminations, la foule et le bruit ont été croissants au Palais-Royal : la dépense doit être énorme, et cependant personne ne sait de source certaine par qui elle est supportée. On donne dans les boutiques autant de pétards et de serpenteaux pour douze sous qu'on en aurait eu pour cinq livres en temps ordinaire. Nul doute que ce ne soit aux frais du duc d'Orléans. On tient ainsi le peuple dans une perpétuelle fermentation, toujours assemblé, toujours prêt à se jeter dans les hasards lorsqu'il y sera appelé par les hommes auxquels il a confiance. Naguère il aurait suffi d'une compagnie de Suisses pour étouffer tout cela, a présent il faudrait un régiment mené avec vigueur ; dans quinze jours, c'est à peine si une armée y réussira. Au théâtre, mademoiselle Contat m'a enchanté dans le Misanthrope de Molière. C'est vraiment une grande actrice, réunissant l'aisance, la grâce, le port, la beauté, à l'esprit et à l'âme. Molé a joué Alceste d'une manière admirable. Je ne prendrai pas congé du Théâtre-Français sans lui donner encore une fois la préférence sur tout ce que j'ai vu.
Je quitterai Paris, toutefois, heureux de l'assurance que les représentants du peuple ont sans conteste dans leurs mains le pouvoir d'améliorer tellement la constitution du pays, que désormais les grands abus y soient, sinon impossibles, au moins d'une extrême difficulté à établir ; que, par conséquent, ils fonderont une liberté politique entière, et s'ils y réussissent, qu'ils mettront à profit mille occasions de doter leurs compatriotes du bienfait inappréciable de la liberté civile. L'état des finances place en fait le gouvernement sous la dépendance des états et assure ainsi leur périodicité.
D'aussi grands bienfaits répandront le bonheur chez vingt-cinq millions d'hommes, idée noble et encourageante qui devrait animer tout citoyen du monde, quels que soient son état, sa religion, son pays. Je ne me permettrais pas un instant de croire que les représentants puissent jamais assez oublier leurs devoirs envers la nation française, l'humanité, leur propre honneur, pour que des vues impraticables, des systèmes chimériques, de frivoles idées d'une perfection imaginaire, arrêtent leurs progrès et détournent leurs efforts de la voie certaine pour engager dans les hasards des troubles les bienfaits assurés qu'ils ont en leur puissance. Je ne concevrai jamais que des hommes ayant sous la main une renommée éternelle, jouent ce riche héritage sur un coup de dés, au risque d'être maudits comme les aventuriers les plus effrénés qui aient jamais fait honte à l'humanité. Le duc de Liancourt ayant une collection de brochures, puisqu'il achète tout ce qui se publie sur les affaires présentes, et entre autres les cahiers de tous les districts et villes de France pour les trois ordres, il y avait pour moi un grand intérêt de parcourir tous ces cahiers, dans la certitude d'y trouver l'énumération des griefs des trois ordres et l'indication des améliorations à apporter au gouvernement et à l'administration. Les ayant tous parcourus la plume à la main pour en faire des extraits, je quitterai Paris demain.
Le 28. - M'étant pourvu d'un cabriolet français (ce qui répond à notre gig) et d'un cheval, je me mis en route après avoir pris congé de mon excellent ami M. Lazowski, dont l'inquiétude sur le sort de son pays m'inspirait autant de respect pour son caractère que les mille attentions que chaque jour je recevais de lui m'avaient donné de raisons pour l'aimer.
Ma bonne protectrice, la duchesse d'Estissac, eut la bonté de me faire promettre de revenir chercher l'hospitalité dans son hôtel, au terme du voyage que j'allais entreprendre. Je ne me souviens pas du nom de l'endroit où je dînai en allant à Nangis ; mais c'est une station de poste, à gauche, un peu à l'écart de la route. Il n'y avait qu'une mauvaise chambre avec des murailles nues. Le temps était froid et le feu me manquait ; car, à peine fut-il allumé, qu'il fuma d'une façon insupportable. Cela me mit d'effroyable humeur. Je venais de passer quelque temps à Paris, au milieu de l'ardeur, de l'énergie et de l'animation d'une grande révolution ; dans les moments que ne remplissaient pas les préoccupations politiques, je jouissais des ressources de conversations libérales et instructives, de l'amusement du premier théâtre du monde, et les accents enchanteurs de Mandini m'avaient tour à tour consolé ou charmé pendant des instants trop fugitifs. Le brusque changement de tout cela contre une chambre d'auberge, et d'auberge française, l'ignorance de chacun sur les événements d'alors qui le regardaient au plus haut point, la circonstance aggravante de manquer de journaux avec une presse bien plus libre qu'en Angleterre, formaient un tel contraste que le cœur me manqua. À Guignes, un maître de danse ambulant faisait sauter avec sa pochette quelques enfants de marchands ; pour soulager ma tristesse, j'assistai à leurs plaisirs innocents, et je leur donnai, avec une munificence grande, quatre pièces de douze sous pour acheter un gâteau, ce qui les remplit d'une nouvelle ardeur ; mais mon hôte, le maître de poste, fripon hargneux pensa que, puisque j'étais si riche, il en devait avoir sa part, et me fit payer neuf livres dix sous pour un poulet maigre et coriace, une côtelette, une salade et une bouteille de mauvais vin.
Une si basse et si pillarde disposition ne contribua pas à me remettre de bonne humeur. - 30 milles.
Le 29 - Nangis. Le château appartient au marquis de Guerchy, qui, l'an dernier, à Caen, m'avait fait promettre, par ses instances amicales, de passer quelques jours ici. Une maison presque remplie d'hôtes, dont quelque-uns fort agréables, l'ardeur de M. de Guerchy pour la culture, et l'aimable naïveté de la marquise sur ce point comme sur ceux de la politique et de la vie commune, étaient ce qu'il fallait pour me relever. Mais je me trouvai dans un cercle de politiques avec lesquels je ne pus m'accorder que sur une chose, les souhaits d'une liberté indestructible pour la France ; quant aux moyens de l'obtenir, nous étions aux pôles opposés. Le chapelain du régiment de M. de Guerchy, qui a ici une cure et que j'avais connu à Caen, M. l'abbé de …, se montrait particulièrement très porté pour ce que l'on appelle la régénération du royaume, impossible d'entendre par cela, suivant ses explications, autre chose qu'une perfection théorique de gouvernement, douteuse à son point de départ, risquée dans son développement et chimérique quant à ses fins. Elle m'a toujours eu l'air suspect, parce que tous ses avocats, depuis les meneurs de l'Assemblée nationale dans leurs pamphlets jusqu'aux messieurs qui me faisaient actuellement son panégyrique, affectaient tous de faire bon marché de la constitution anglaise en ce qui touche à la liberté. Comme elle est, sans aucun doute et selon leurs propres aveux, la meilleure que le monde ait encore vue, ils déclarent en appeler de la pratique à la théorie, chose très admissible (toutefois avec précaution) dans une question de science ; mais qui, pour l'établissement de l'équilibre des nombreux intérêts d'un grand royaume, des garanties de la liberté de vingt-cinq millions d'hommes, me partait être le comble de l'imprudence, la quintessence de l'égarement.
Mes arguments roulaient sur la constitution anglaise : « Acceptez-la, disais-je, en bloc ; c'est l'affaire d'un tour de scrutin ; votre représentation égale et réelle pour tous a fait disparaître sa plus grande imperfection ; quant au reste, dont l'importance est minime, modifiez-la, mais prudemment ; car ce n'est qu'ainsi que l'on touche à une charte qui, dès son établissement, a procuré le bonheur à une grande nation, la grandeur à un peuple que la nature avait fait petit, mais qui, à force de copier humblement ses voisins, s'est rendu dans un siècle le rival des nations les plus illustres dans ces arts qui embellissent la vie humaine, et maître de toutes dans ceux qui contribuent à son bien-être. » On louait mon attachement à ce que je pensais être la liberté ; en répondant que le roi de France ne devait pas apposer son veto à la volonté de la nation, que l'armée devait être entre les mains des provinces, et cent idées également absurdes et impraticables.
Tels sont cependant les sentiments que la cour a tout fait pour répandre dans le pays, car, la, postérité le croira-t-elle ? Pendant que la presse fourmillait de publications incendiaires tendant à prouver les bienfaits d'un chaos théorique et d'une licence spéculative, on n'a pas employé un seul écrivain de talent à réfuter leur doctrine, en vogue et à les confondre ; on ne s'est pas donné la moindre peine pour faire circuler des œuvres d'une autre couleur. À ce propos, je dois dire que quand la cour vit que les états ne pouvaient plus être convoqués sous leur ancienne forme, qu'il fallait en conséquence procéder à de grandes innovations, elle aurait dû prendre notre constitution pour modèle, rassembler le clergé et la noblesse dans une seule chambre et mettre un trône pour le roi quand il s'y fût rendu ; réunir tes communes dans une autre salle, puis faire vérifier par chacune d'elles les pouvoirs de ses membres Dans le cas d'une séance royale, on aurait invité les communes à paraître à la barre de la chambre haute, où des sièges leur eussent été préparés.
Dans l'édit de leur constitution, le roi aurait dû copier l'Angleterre assez pour éviter ces discussions préliminaires sur les formes à suivre dans les débats, qui, en France, ont pris deux mois et laissé aux imaginations ardentes du peuple le temps de travailler. De telles mesures auraient permis de faire face, dans les meilleures conditions possibles, aux changements ou événements imprévus qui seraient venus à se produire.
Le château de mon ami est considérable et mieux bâti qu'on ne le faisait en Angleterre à la même époque, il y a deux cents ans ; je crois que cette supériorité était générale en France dans tous les arts. On y était, j'en suis presque sûr, du temps de Henri IV, bien plus avancé que nous pour les villes, les maisons, les rues, les chemins, bref en toute chose. Grâce à la liberté, nous sommes parvenus à changer de rôle avec les Français. Comme tous les châteaux que j'ai vus dans ce pays, celui-ci touche à une ville ; il en forme même une extrémité ; mais l'arrière-façade, donnant sur de belles plantations, sans aucune vue de bâtiments, a tout à fait l'air de la campagne. Le marquis actuel a formé là une pelouse avec des sentiers sablés et sinueux, et d'autres embellissements pour l'encadrer. On y fait les foins, et le marquis, M. l'abbé et quelques autres montèrent avec moi sur la meule pour que je leur montrasse à l'arranger et le tasser. Des politiques aussi ardents, quelle merveille que la meule n'ait pas pris feu ! - Nangis est assez près de Paris pour que le peuple s'occupe de ce qui s'y passe ; le perruquier qui m'accommodait ce matin m'a dit que chacun était résolu à ne pas payer les taxes si l'Assemblée l'ordonnait ainsi.
« Mais les soldats, n'auront-ils rien à dire ? - Non, monsieur, jamais ; soyez assuré comme nous que les soldats français ne tireront jamais sur le peuple, et puis le feraient-ils, que mieux vaut mourir d'une balle que de faim. » Il me traça un affreux tableau de la misère du peuple : des familles entières étaient dans le plus grand dénûment ; ceux qui ont de l'ouvrage n'en retirent pas le profit nécessaire à les nourrir ; beaucoup d'autres, trouvent même de la difficulté à se procurer cet ouvrage. Je demandai à M. de Guerchy si c'était vrai ; effectivement. Les magistrats ont défendu à la même personne d'acheter plus de deux boisseaux de blé dans le même marché, par crainte d'accaparement. Le sens commun montre que ces mesures tendent directement à accroître le mal, mais il est inutile de discuter avec des personnes dont les idées sont irrévocablement arrêtées. Aujourd'hui, jour de marché, j'ai vu le froment se vendre sous l'empire de ces règlements ; un piquet de dragons se tenait au centre de la place pour prévenir les troubles. D'ordinaire le peuple se querelle avec les boulangers, prétendant que le prix qu'ils demandent est au-dessus du cours ; de ces mots il passe aux voies de fait, soulève une émeute et se sauve emportant sans bourse délier et le blé et le pain. C'est ce qui est arrivé à Nangis et en plusieurs endroits ; la conséquence fut que boulangers et fermiers refusèrent de s'y rendre jusqu'à ce que la disette fût à son comble ; alors les céréales durent s'élever à un taux énorme, ce qui augmenta le mal et nécessita vraiment la présence des soldats pour rassurer les pourvoyeurs du marché. J'ai interrogé madame de Guerchy sur les dépenses de la vie ; notre ami M. l'abbé était de cette conversation, et il en résulte que pour habiter un château comme celui-ci, avec six domestiques mâles, cinq servantes, huit chevaux, entretenir un jardin, etc., etc., tenir table ouverte, recevant quelque société, sans jamais aller à Paris, il faut environ mille louis de revenu.
En Angleterre, ce serait deux mille. Il y a donc entre les modes de vie, et non pas entre le prix des choses, cent pour cent de différence. Il y a des gentilshommes qui vivent ici pour 6 à 8000 liv. (262 à 320 liv. st.) avec deux domestiques, deux servantes, trois chevaux et un cabriolet ; en Angleterre, il y en a qui mènent le même train, mais ce sont des prodigues.
Parmi les voisins qui visitaient Nangis se trouvaient M. Trudaine de Montigny et sa jeune et jolie femme. Ils ont un beau château à Montigny et un domaine donnant un revenu de 4000 louis. Cette dame était une demoiselle de Cour-Breton, nièce de M. de Calonne ; elle avait dû épouser le fils de M. de Lamoignon, mais elle y avait la plus grande répugnance. Trouvant que les refus ordinaires ne lui servaient de rien, elle se résolut à en donner un qui ne laissât aucune réplique : elle se rendit à l'église, selon les ordres de son père, mais là elle répondit un non solennel au lieu du oui qu'on attendait ; elle s'en fut ensuite à Dijon, d'où elle ne bougea pas ; le peuple la salua de ses acclamations pour avoir refusé de s'allier avec la cour plénière ; partout on loua très fort sa fermeté. Il y avait aussi M. de la Luzerne, neveu de l'ambassadeur de France à Londres, qui voulut bien m'informer dans un anglais pitoyable qu'il avait pris des leçons de boxe de Mendoza. Personne ne serait bien venu à dire qu'il a voyagé sans profit. Est-ce que le duc d'Orléans, lui aussi, aurait appris à boxer ? Mauvaises nouvelles de Paris ; le trouble s'accroît ; les alarmes sont telles que la reine a fait appeler le maréchal de Broglie dans le cabinet du roi ; il y a eu plusieurs conférences ; le bruit court qu'une armée va être réunie sous son commandement.
Cela peut être indispensable, mais quelle triste conduite que d'en être arrivé là !
2 juillet. - Meaux. M. de Guerchy a eu la bonté de me reconduire jusqu'à Coulommiers ; j'avais une lettre pour M. Anvée Dumée. De Rosoy à Maupertuis, le pays est varié par des bois, animé par des villages et des fermes isolées se répandant çà et là comme auprès de Nangis. Maupertuis semble avoir été la création du marquis de Montesquiou, qui possède ici un très beau château construit d'après ses propres plans, un grand jardin anglais fait par le jardinier du comte d'Artois et la ville ; tout cela est son œuvre. Le jardin m'a fait plaisir à voir. On a tiré bon parti d'un cours d'eau assez fort et de plusieurs sources jaillissant sur le domaine ; elles ont été bien dirigées, et l'ensemble fait preuve de goût. L'application d'une de ces sources au potager est excellente : elle circule en zigzag sur un canal pavé, formant de temps en temps des bassins pour l'arrosement ; on pourrait très aisément la conduire alternativement sur chaque planche, comme en Espagne. C'est une suggestion d'une utilité réelle pour ceux qui créeront des jardins en pente, car l'arrosage au moyen d'arrosoirs ou de seaux est misérable, comparé à cette méthode infiniment plus efficace. Je ne reprocherai à ce jardin que d'être trop près de la maison, d'où l'on ne devrait rien avoir en vue que des gazons et quelques bouquets d'arbres. Une plantation convenable pourrait cacher la route. Celle-ci, du reste, jusqu'à Coulommiers, a été admirablement construite en pierres cassées fin comme du gravier, sous les ordres de M. de Montesquiou, et en partie à ses frais. Avant d'en finir avec ce gentilhomme, j'ajouterai que sa famille est la seconde de France, et même la première selon ceux qui admettent ses prétentions, car elle croit remonter aux d'Armagnac, descendance incontestable de Charlemagne.
Le roi actuel, quand il signait des actes se rapportant à cette famille, et semblant admettre ce fait ou y faire allusion, remarquait que, par sa signature, il reconnaissait un de ses sujets comme de meilleure maison que lui-même. Mais on s'accorde généralement à laisser le premier rang aux Montmorency, d'où sortent les ducs de Luxembourg et de Laval et le prince de Robec. M. de Montesquiou est député aux états, un des quarante de l'Académie française, à cause de quelques écrits qu'il a publiés, et en outre premier officier de Monsieur, frère du roi, ce qui lui vaut 100 000 liv. par an (4375 l. st.). Dîner avec M. et madame Dumée : la conversation, comme dans toutes les villes de province, ne roule presque que sur la cherté des grains. Il y avait eu marché hier, et émeute malgré la présence des troupes ; le blé vaut 46 liv. (2 l. 3 d.) le septier ou demi-quarter, quelquefois plus. - Meaux. - 32 milles.
Le 3. - Meaux ne se trouvait guère sur mon chemin, mais le district qui l'entoure, la Brie, est si célèbre pour sa fertilité, que je ne pouvais passer sans la voir. J'avais des lettres pour M. Bernier, grand fermier du pays, à Chauconin, près Meaux, et pour M. Gibert, de Neufmoutier, grand cultivateur qui a fait, comme son père, une fortune considérable dans l'agriculture. Le premier n'était pas chez lui ; je trouvai le second très hospitalier et très disposé à me fournir tous les renseignements que je désirais. Il a élevé une maison belle et commode avec des bâtiments d'exploitation conçus largement et solidement construits. J'étais heureux de voir une telle fortune due tout entière à la charrue. Il ne me laissa pas ignorer qu'il était noble, exempt de tailles, et jouissait du privilège de la chasse, son père ayant acheté la charge de secrétaire du roi ; mais, homme sage ayant tout, il vit en fermier.
Sa femme apprêta la table, et son régisseur, la fille de laiterie, etc., etc., prirent place avec nous. Voilà de vraies façons campagnardes ; elles sont très convenables et ne menacent pas, comme les airs à prétention de petits gentilshommes, de dévorer une fortune pour satisfaire à une fausse honte et à de sottes vanités. La seule chose à laquelle je trouve à redire, c'est la construction d'une habitation bien au delà de sa manière de vivre, et qui ne peut avoir pour effet que d'induire un de ses successeurs à des dépenses qui dissipent ses épargnes et celles de son père. Cela serait sûr en Angleterre ; en France, il y a moins de danger.
Le 4. - Gagné Château-Thierry en suivant le cours de la Marne. Le pays est agréablement varié, et offre assez d'accidents de terrain pour former toujours tableau, s'il s'y trouvait des haies. Château-Thierry est magnifiquement placé sur cette rivière. Il était cinq heures quand j'y arrivai, et dans un moment si plein d'intérêt pour la France et même pour l'Europe, je désirais lire un journal. Je demandai un café ; il n'y en avait pas dans la ville. On compte ici deux paroisses et quelques milliers d'habitants, et il n'y a pas un journal pour le voyageur dans un moment où tout devrait être inquiétude ! Quel abrutissement, quelle pauvreté, quel manque de communications ! À peine si ce peuple mérite d'être libre ; le moindre effort vigoureux pour le maintenir en esclavage serait couronné de succès. Celui qui s'est habitué à voir, en parcourant l'Angleterre, la circulation rapide et énergique de la richesse, de l'activité, de l'instruction, ne trouve pas de mots assez forts pour peindre la tristesse et l'abrutissement de la France.
Tout aujourd'hui j'ai suivi une des plus grandes routes à trente milles de Paris ; je n'ai cependant pas vu de diligence ; je n'ai rencontré qu'une voiture de personne aisée et rien davantage qui y ressemblât. - 30 milles.
Le 5. - Mareuil. La Marne, large d'environ vingt-cinq perches anglaises, coule à droite dans une riche vallée. Le pays est accidenté, souvent agréable ; des hauteurs on en a une belle vue de la rivière. Mareuil est la résidence de M. Leblanc, dont M. de Broussonnet m'avait parlé fort avantageusement, surtout par rapport à ses moutons d'Espagne et à ses vaches de Suisse. C'était lui aussi sur lequel je comptais pour mes renseignements touchant les fameux vignobles d'Épernay, qui produisent le meilleur champagne. Quel fut mon désappointement quand j'appris de ses domestiques qu'il était allé à neuf lieues de là pour ses affaires : « Madame Leblanc y est-elle ? - Non, elle est à Dormans. » Mes exclamations de dépit furent interrompues par l'arrivée d'une fort jolie jeune personne qui n'était autre que mademoiselle Leblanc. « Maman sera ici à dîner, et papa ce soir ; si vous lui voulez parler, veuillez bien l'attendre. » Quand la persuasion prend d'aussi gracieuses formes, il n'est pas facile de lui résister. Il y a dans la manière de faire les choses un tour qui vous y laisse indifférent on vous y fait prendre intérêt. L'enjouement naturel et la simplicité de mademoiselle Leblanc me firent attendre patiemment le retour de sa mère, en me disant à part moi : « Vous ferez, mademoiselle, une excellente fermière. » Madame Leblanc approuva la naïve hospitalité de sa fille, et m'assura que son mari arriverait le lendemain de bon matin ; car elle lui dépêchait un exprès pour ses propres affaires.
Le soir, nous soupâmes avec M. B…, mari d'une nièce de M. Leblanc, qui demeure dans le même village. Si l'on ne fait qu'y passer, Mareuil semble un hameau de petits fermiers entouré des chaumières de leurs ouvriers, et la première idée qui vienne, c'est la tristesse qu'il y aurait à y être banni pour la vie. Qui croirait y rencontrer deux familles à leur aise ? Trouver dans l'une mademoiselle Leblanc chantant en s'accompagnant sur le sistre ; dans l'autre la jeune et belle madame B … jouant sur un excellent piano-forte anglais ? Nous avons comparé le prix de la vie en Champagne et en Suffolk : cent louis dans le premier pays en valent cent quatre-vingts dans l'autre, ce que je crois exact. À son retour, M. Leblanc a satisfait à toutes mes demandes de la façon la plus obligeante et m'a donné des lettres pour les propriétaires des crus les plus célèbres.
Le 7. - Épernay, vins fameux. J'étais recommandé à M. Parétilaine (Parctelaine), un des plus grands négociants d'ici, qui, avec deux autres messieurs, eut la bonté d'entrer dans de grands détails sur le profit et le produit des vignes. L'hôtel de Rohan est très bon ; je m'y régalai, pour quarante sous, d'une bouteille d'excellent vin mousseux, que je bus à la prospérité de la vraie liberté en France. - 12 milles.
Le 8. - Aï. Petit village non loin de la route de Reims, très fameux par ses vins. J'avais une lettre pour M. Lasnier, qui a soixante mille bouteilles de champagne dans ses caves. Par malheur, il n'était pas chez lui. M. Dorsé en a de trente à quarante mille. Tout le long du chemin, la moisson avait mauvaise apparence, non point à cause d'une forte gelée, mais des froids de la semaine dernière.
Arrivé à Reims à travers les cinq milles de forêts couronnant les hauteurs qui séparent le vallon d'Épernay de la grande plaine de Reims. Le premier coup d'œil de cette ville, au moment où l'on commence à descendre, est magnifique. La cathédrale s'élève d'un air majestueux, et l'église Saint-Remy termine noblement la ville. Ces aspects de cités sont communs en France ; mais, à l'entrée, vous ne trouvez plus qu'une confusion de ruelles étroites, sales, tortueuses et sombres. À Reims, c'est autre chose, les rues sont presque toutes droites, larges et bien bâties ; elles vont de pair avec tout ce que je connais de mieux sous ce rapport, et l'hôtel de Moulinet est si grand et si bien servi, qu'il ne détruit pas le plaisir causé par les choses agréables que l'on a vues, en provoquant des sensations toutes contraires chez le voyageur, ce qui est trop souvent le cas dans les hôtels français. On me servit à dîner une bouteille d'excellent vin. Je suppose que l'air condensé (fixed air) est bon pour les rhumatismes, car j'en ressentais quelques atteintes avant d'entrer dans cette province, mais le champagne mousseux les a fait complètement disparaître. J'avais des lettres pour M. Cadot aîné, grand manufacturier et propriétaire d'une vigne étendue qu'il cultive lui-même ; à ces deux titres, je devais faire fond sur lui. Il me reçut très courtoisement, répondit à mes demandes et me montra sa fabrique. La cathédrale est grande, mais me frappe moins que celle d'Amiens ; elle est cependant richement sculptée, et a de beaux vitraux. On me montra l'endroit où les rois sont couronnés. On entre dans Reims et on en sort par de superbes portes de fer très élégantes ; pour ces décorations publiques, ces promenades, etc., etc., les villes de France sont bien supérieures à celles d'Angleterre.
Fait halte à Sillery, pour visiter les propriétés du marquis de ce nom ; c'est un des plus grands propriétaires de vignes de toute la Champagne : il en a 180 arpents. Ce ne fut qu'en y arrivant que je sus que ce gentilhomme était le mari de madame de Genlis ; j'appelai toute mon effronterie à l'aide, pour me présenter au château s'il y avait quelqu'un : je n'aurais pas voulu passer devant la porte de cette femme, que ses écrits ont rendue si célèbre, sans lui rendre visite. En conscience, la Petite Loge où je couchai est une assez mauvaise auberge, sans que cette réflexion en vînt décupler les ennuis ; toutefois, l'absence de monsieur et madame mit fin à mes inquiétudes et à mes souhaits. Le marquis est aux états généraux. - 28 milles.
Le 9. - Traversé jusqu'à Châlons un pauvre pays et de pauvres récoltes. M. de Broussonnet m'avait recommandé à M. Sabbatier, secré