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VOYAGES EN France PENDANT LES ANNÉES 1787, 1788, 1789

Par Arthur Young

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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JOURNAL

15 mai 1787. — Il faut qu'un voyageur traverse bien des fois le détroit qui sépare, si heureusement pour elle, l'Angleterre du reste du monde, pour cesser d'être surpris du changement soudain et complet qui s'est fait autour de lui lorsqu'il débarque à Calais. L'aspect du pays, les gens, le langage, tout lui est nouveau, et dans ce qui paraît avoir le plus de ressemblance, un œil exercé n'a pas de peine à découvrir des traits différents.

Les beaux travaux d'amélioration d'un marais salant, exécutés par M. Mourlon (de cette ville), m'avaient fait faire sa connaissance, il y a quelque temps, et je l'avais trouvé si bien renseigné sur plusieurs objets importants, que c'est avec le plus grand plaisir que je l'ai revu. J'ai passé chez lui une soirée agréable et instructive. — 165 milles.

Le 17. - Neuf heures de roulis à l'ancrage avaient tellement fatigue ma jument, que je crus qu'un jour de repos lui serait nécessaire ; ce matin seulement j'ai quitté Calais. Pendant quelques milles le pays ressemble à certaines parties du Norfolk et du Suffolk ; des collines en pente douce, quelques maisons entourées de haies au fond des vallées, et des bois dans le lointain. Il en est de même en s'approchant de Boulogne. Aux environs de cette ville, je fus charmé de trouver plusieurs châteaux appartenant à des personnes qui y demeurent habituellement. Combien de fausses idées ne recevons-nous pas des lectures et des ouï-dire ? Je croyais que personne en France, hors les fermiers et leurs gens, ne vivait à la campagne et mes premiers pas dans ce royaume me font rencontrer une vingtaine de villas. - Route excellente.

Boulogne n'est pas désagréable ; des remparts de la ville haute, on embrasse un horizon magnifique, quoique les eaux basses de la rivière ne me le fissent pas voir à son avantage. On sait généralement que Boulogne est depuis fort longtemps le refuge d'un grand nombre d'Anglais à qui des malheurs dans le commerce ou une vie pleine d'extravagances ont rendu le séjour de l'étranger plus souhaitable que celui de leur propre patrie. Il est facile de s'imaginer qu'ils y trouvent un niveau de société qui les invite à se rassembler dans un même endroit. Certainement, ce n'est pas le bon marché, car la vie y est plutôt chère. Le mélange de dames françaises et anglaises donne aux rues un aspect singulier ; les dernières suivent leurs modes, les autres ne portent pas de chapeaux ; elles se coiffent d'un bonnet fermé et portent un manteau qui leur descend jusqu'aux pieds. La ville a l'air d'être florissante ; les édifices sont en bon état et soigneusement réparés ; il y en a quelques-uns de date récente, signe de prospérité tout aussi certain, peut-être, qu'aucun autre. On construit une nouvelle église sur un plan qui nécessitera de grandes dépenses. En somme, la cité est animée, les environs agréables ; une plage de sable ferme s'étend aussi loin que la marée. Les falaises adjacentes sont dignes d'être visitées par ceux qui ne connaissent pas déjà la pétrification de la glaise ; elle se trouve à l'état rocheux et argileux que j'ai décrit à Harwich. (Annales d'Agriculture) - 24 milles.

Le 18. - Boulogne, où se trouvent des collines opposées à la distance d'un mille, forme un charmant paysage ; la rivière serpente dans la vallée, et s'étend, en une belle nappe, au-dessous de la ville, avant de se jeter dans la mer, que l'on aperçoit entre deux falaises, dont l'une sert de fond au tableau.
Il n'y manque que du bois ; s'il s'en trouvait un peu plus, on aurait peine à imaginer une scène plus agréable. Le pays s'améliore, les clôtures deviennent plus fréquentes, quelques parties se rapprochent beaucoup de l'Angleterre. Belles prairies aux environs de Boubrie (Pont-de-Brique) ; plusieurs châteaux. L'agriculture ne fait pas l'objet de ce journal, mais je dois noter, en passant, qu'elle est certainement aussi misérable que le pays est bon. Pauvres moissons, jaunes de mauvaises herbes ! Cependant le terrain est resté tout l'été en jachère, bien inutilement. Sur les collines non loin de la mer, les arbres en détournent leurs cimes dépouillées de feuillage, ce n'est donc pas au vent du S.-O. seul qu'on doit attribuer cet effet. Si les Français n'ont pas d'agriculture à nous montrer, ils ont des routes ; rien de plus magnifique, de mieux tenu, que celle qui traverse un beau bois, propriété de M. Neuvillier ; on croirait voir une allée de parc. Et, certes, tout le chemin, à partir de la mer, est merveilleux : c'est une large chaussée aplanissant les montagnes au niveau des vallées : elle m'eût rempli d'admiration si je n'eusse rien su des abominables corvées, qui me font plaindre les malheureux cultivateurs auxquels un travail forcé a arraché cette magnificence. Des femmes que l'on voit dans le bois, arrachant à la main l'herbe pour nourrir leurs vaches, donnent au pays un air de pauvreté.

Longé près de Montreuil des tourbières semblables à celles de Newbury. La promenade autour des remparts de cette ville est très jolie ; les petits jardins des bastions sont curieux. Beaucoup d'Anglais habitent Montreuil ; pourquoi ? Il n'est pas aisé de le concevoir ; car on n'y trouve pas cette animation qui fait le charme du séjour dans les villes.
Dans un court entretien avec une famille anglaise retournant chez elle, la dame, qui est jeune et, je crois, agréable, m'assura que je trouverais la cour de Versailles d'une splendeur surprenante. Oh ! qu'elle aimait la France ! Comme elle aurait regretté son voyage en Angleterre, si elle ne se fût pas attendue à en revenir bientôt ! Comme elle avait traversé tout le royaume, je lui demandai quelle en était la partie qui lui plaisait le mieux ; la réponse fut telle qu'on la devait attendre d'aussi jolies lèvres : « Oh ! Paris et Versailles ! » Son mari, qui n'est plus si jeune, me répondit : « La Touraine. » Il est très probable qu'un fermier approuvera plutôt les sentiments du mari que ceux de la femme, malgré tous ses attraits. - 24 milles.

Le 19. - J'ai dîné, ou plutôt je suis mort de faim, à Bernay, où, pour la première fois, j'ai rencontré ce vin dont j'avais entendu si souvent dire en Angleterre qu'il était pire que la petite bière. Pas de fermes éparses dans cette partie de la Picardie, ce qui est aussi malheureux pour la beauté de la campagne qu'incommode pour sa culture. Jusqu'à Abbeville, pays uni, mal plaisant, il y a beaucoup de bois, qui sont fort grands, mais sans intérêt. Passé près d'un château nouvellement construit, en craie ; il appartient à M. Saint-Maritan. S'il avait vécu en Angleterre, il n'aurait pas élevé une belle maison dans cette situation, ni donné à ses murs l'air de ceux d'un hôpital.

Abbeville passe pour contenir 22 000 âmes ; c'est une ville ancienne et mal bâtie ; beaucoup de maisons sont en bois et me paraissent les plus antiques que je me souvienne avoir vues ; il y a longtemps qu'en Angleterre leurs sœurs ont été démolies.
J'ai visité la manufacture de Van-Robais, établie par Louis XIV, et dont Voltaire et d'autres ont tant parlé. J'avais à prendre ici beaucoup d'informations sur la laine et les lainages, et, dans mes conversations avec les manufacturiers, je les ai trouvés grands faiseurs de politique et très violents contre le nouveau traité de commerce avec l'Angleterre. - 30 milles.

Le 21. - Même pays plat et ennuyeux jusqu'à Flixcourt. - 15 milles.

Le 22 - De la misère et de misérables moissons jusqu'à Amiens ; les femmes sont au labour avec un couple de chevaux pour les semailles d'orge. La différence de coutumes entre les deux nations n'est nulle part plus frappante que dans les travaux des femmes : en Angleterre, elles vont peu aux champs, si ce n'est pour glaner et faner, parties de plaisir ou de maraude bien plus que travaux réguliers ; en France, elles tiennent la charrue et chargent le fumier. Les peupliers d'Italie ont été introduits ici en même temps qu'en Angleterre.

Une affaire remarquable dont Picquigny a été le théâtre fait le plus grand honneur à l'esprit tolérant des Français. M. Colmar, qui est juif, a acheté, du duc de Chaulnes, la seigneurie et les terres comprenant la vicomté d'Amiens, en vertu de quoi il nomme les chanoines de la cathédrale. L'évêque s'est opposé à l'exercice de ce droit ; un appel a porté la discussion devant le Parlement de Paris, qui s'est prononcé pour M. Colmar. La seigneurie immédiate de Picquigny, sans ses dépendances, a été revendue au comte d'Artois.

Vu la cathédrale d'Amiens, que l'on dit bâtie par les Anglais ; elle est très grande et magnifique de légèreté et de richesse d'ornementation. On y disposait une tenture noire avec baldaquin et des luminaires pour le service du prince de Tingry, colonel du régiment de cavalerie en garnison dans la ville. Ce spectacle était une affaire pour les bourgeois, il y avait foule à chaque porte. On me refusa l'entrée ; mais, quelques officiers ayant été admis, donnèrent des ordres pour laisser passer un monsieur anglais ; je me trouvais déjà à une certaine distance lorsqu'on me rappela, en m'invitant, avec beaucoup de politesse, à entrer, et me faisant des excuses sur ce qu'on ne m'avait pas d'abord reconnu pour Anglais. Ce ne sont là que de bien petites choses, mais elles montrent un esprit libéral et doivent être notées. Si un Anglais reçoit des attentions en France, parce qu'il est Anglais, point n'est besoin de dire la conduite à tenir envers un Français en Angleterre. Le Château-d'Eau, ou machine hydraulique qui alimente Amiens vaut la peine d'être vu, mais on n'en pourrait donner une idée qu'au moyen de planches. La ville contient un grand nombre de fabriques de lainages. Je me suis entretenu avec plusieurs maîtres, qui s'accordaient entièrement avec ceux d'Abeville pour condamner le traité de commerce. - 15 milles.

Le 23. - D'Amiens à Breteuil, pays accidenté, des bois en vue pendant tout le chemin. - 21 milles.

Le 24. - Campagne plate, crayeuse et ennuyeuse presque jusqu'à Clermont, où elle s'améliore, s'accidente et se boise. Jolie vue de la ville et des plantations du duc de Fitzjames, au débouché de la vallée. - 24 milles.
Le 25. - Les environs de Clermont sont pittoresques. Les coteaux de Liancourt sont jolis et couverts d'une culture que je n'avais pas vue auparavant, mélange de vignes (car la vigne se présente ici pour la première fois), de jardins et de champs : une pièce de blé, une autre de luzerne, un morceau de trèfle ou de vesces, un carré de vignes, des cerisiers et d'autres arbres à fruits plantés çà et là, le tout cultivé à la bêche. Cela fait un charmant ensemble, mais doit donner de pauvres produits. Chantilly ! La magnificence est son caractère dominant, on l'y voit partout. Il n'y a ni assez de goût, ni assez de beauté pour l'adoucir : tout est grand, excepté le château et il y a en cela quelque chose d'imposant. Je mets à part la galerie des batailles du grand Condé et le cabinet d'histoire naturelle, bien que riche en beaux échantillons, très habilement disposés ; il ne contient rien qui mérite une mention particulière ; pas une salle ne serait regardée comme grande en Angleterre. L'écurie est vraiment belle et surpasse en vérité de beaucoup tout ce que j'ai pu voir jusqu'ici : elle a 580 pieds de long, 40 de large, et renferme quelquefois 240 chevaux anglais. J'avais tellement l'habitude de retrouver, dans les pièces d'eau, l'imitation des lignes sinueuses et irrégulières de la nature, que j'arrivais à Chantilly prévenu contre l'idée d'un canal ; mais la vue de celui d'ici est frappante, elle m'impressionna comme les grandes choses seules le peuvent faire. Ce sentiment résulte de la longueur et des lignes droites de l'eau s'unissant à la régularité de tous les objets en vue.

C'est, je crois, lord Kaimes qui dit que la portion du jardin contiguë au château doit participer à la régularité des bâtiments ; dans un endroit, si somptueux, cela est presque indispensable. L'effet, ici, est amoindri par le parterre devant la façade, dans lequel les carrés et les petits jets d'eau ne correspondent pas à la magnificence du canal. La ménagerie est très jolie et montre une variété prodigieuse de volailles de toutes les parties du monde ; c'est un des meilleurs objets auxquels une ménagerie puisse être consacrée ; ceci et le cerf de Corse prit toute mon attention. Le hameau renferme une imitation de jardin anglais ; comme ce genre est nouvellement introduit en France, on ne doit pas user d'une critique sévère. L'idée la plus anglaise que j'aie rencontrée est celle de la pelouse devant les écuries : elle est grande, d'une belle verdure et bien tenue, preuve certaine que l'on peut avoir d'aussi beaux gazons dans le nord de la France qu'en Angleterre. Le labyrinthe est le seul complet que j'aie vu, et il ne m'a pas laissé de désir d'en voir un autre : c'est le rébus du jardinage. Dans les sylvae, il y a des plantes très rares et très belles. Je souhaite que les personnes qui visitent Chantilly et qui aiment les beaux arbres n'oublient pas de demander le gros hêtre ; c'est le plus, beau que j'aie vu, droit comme une flèche, n'ayant pas, à vue d'œil, moins de 80 à 90 pieds de haut, 40 jusqu'à la première branche, et 12 de diamètre à 5 pieds du sol.

C'est, sous tous les rapports, un des plus beaux arbres qui se rencontrent en aucun lieu. Il y en a deux qui s'en rapprochent sans l'égaler. La forêt de Chantilly, appartenant au prince de Condé, est immense et s'étend fort loin dans tous les sens ; la route de Paris la traverse pendant dix milles dans la direction la moins étendue.
On dit que la capitainerie est de plus de cent milles en circonférence, c'est-à-dire que dans cette circonscription les habitants sont ruinés par le gibier, sans avoir la permission de le détruire, afin de fournir aux plaisirs d'un seul homme. Ne devrait-on pas en finir avec ces capitaineries ?

À Luzarches, ma jument m'a paru incapable d'aller plus loin ; les écuries de France, espèces de tas de fumier couverts, et la négligence des garçons d'écurie, la plus exécrable engeance que je connaisse, lui ont fait prendre froid. Je l'ai laissée, en conséquence, jusqu'à ce que je l'envoie chercher de Paris, et j'ai pris la poste pour cette ville. J'ai trouvé ce service plus mauvais, et même, en somme, plus cher qu'en Angleterre. En chaise de poste, j'ai voyagé comme on voyage en chaise de poste, c'est-à-dire, voyant peu, ou rien. Pendant les dix derniers milles, je m'attendais à cette cohue de voitures qui près de Londres arrête le voyageur. J'attendis en vain ; car le chemin, jusqu'aux barrières, est un désert en comparaison. Tant de routes se joignent ici, que je suppose que ce n'est qu'un accident. L'entrée n'a rien de magnifique ; elle est sale et mal bâtie. Pour gagner la rue de Varenne, faubourg Saint-Germain, je dus traverser toute la ville, et le fis par de vilaines rues étroites et populeuses.

À l'hôtel de Larochefoucauld, j'ai trouvé le duc de Liancourt et ses fils, le comte de Larochefoucauld et le comte Alexandre, ainsi que mon excellent ami, M. de Lazowski, que tous j'avais eu le plaisir de connaître dans le Suffolk. Ils me présentèrent à la duchesse d'Estissac, mère du duc, et à la duchesse de Liancourt.
L'agréable réception et les attentions amicales que me prodigua toute cette généreuse famille étaient de nature à me laisser la plus favorable impression… - 42 milles.

Le 26. - J'avais passé si peu de temps en France que tout y était encore nouveau pour moi. Jusqu'à ce que nous soyons accoutumés aux voyages, nous avons un penchant à tout dévorer des yeux, à nous étonner de tout, à chercher du nouveau en cela même où il est ridicule d'en attendre. J'ai été assez sot d'espérer trouver le monde bien autre que je le connaissais, comme si une rue de Paris pouvait se composer d'autre chose que de maisons, les maisons d'autre chose que de brique ou de pierre ; comme si les gens qui s'y trouvent, parce qu'ils n'étaient pas des Anglais, eussent dû marcher sur la tête. Je me déferai de cette sotte habitude aussi vite que possible, et porterai mon attention sur le caractère national et ses dispositions. Cela mène tout naturellement à saisir les petits détails qui les expriment le mieux ; tâche peu aisée et sujette à beaucoup d'erreurs.

Je n'ai qu'un jour à passer à Paris, et il est employé à faire des achats. À Calais, ma trop grande prévoyance a causé les désagréments qu'elle voulait empêcher : j'avais peur de perdre ma malle si je la laissais à l'hôtel Dessein ; pour qu'on la mît à la diligence, je l'envoyai chez Mouron. Par suite, je ne l'ai pas trouvée à Paris, et j'ai à me procurer de nouveau tout ce qu'elle renfermait, avant de quitter cette ville pour les Pyrénées. Ce devrait être, selon moi, une maxime pour les voyageurs, de toujours confier leurs bagages aux entreprises publiques du pays, sans recourir à des précautions extraordinaires.

Après une rapide excursion avec mon ami, M. Lazowski, pour voir beaucoup de choses, trop à la hâte pour en avoir quelque idée exacte, j'ai passé la soirée chez son frère, où j'ai eu le plaisir de rencontrer M. de Boussonet, secrétaire de la Société royale d'agriculture, et M. Desmarets, tous deux de l'Académie des sciences. Comme M. Lazowski connaît bien les manufactures de France, dans l'administration desquelles il occupe un poste important, et comme ces autres messieurs se sont beaucoup occupés d'agriculture, la conversation ne fut pas peu instructive, et je regrettai que l'obligation de quitter Paris de bonne heure ne me laissât pas l'espérance de retrouver une chose aussi agréable pour moi que la compagnie d'hommes dont la conversation montrait la connaissance des intérêts nationaux. Au sortir de là, je partis en poste, avec le comte Alexandre de Larochefoucauld, pour Versailles. afin d'assister à la fête du jour suivant (Pentecôte). Couché à l'hôtel du duc de Liancourt.

Déjeuné avec lui, dans ses appartements, au palais, privilège qu'il tient de sa charge de grand maître de la garde-robe, une des principales de la cour de France. Là, je le trouvai au milieu d'un cercle de gentils-hommes, entre autres le duc de Larochefoucauld, célèbre par son goût pour l'histoire naturelle ; je lui fus présenté, car il se rend à Bagnères-de-Luchon, où j'aurai l'honneur d'être de sa compagnie.

La cérémonie du jour était causée par le cordon bleu dont le roi devait donner l'investiture au duc de Berri, fils du comte d'Artois. La chapelle de la reine y chanta, mais l'effet fut bien mince. Pendant le service, le roi était assis entre ses deux frères, et semblait, par sa tenue et son inattention, regretter de n'être pas à la chasse.
Il eût tout aussi bien fait que de s'entendre prêter un serment féodal, ou quelque autre sottise de ce genre, par un enfant de dix ans. À la vue de tant de pompeuses vanités, j'imaginai que c'était là le Dauphin, et m'en informai d'une dame fort à la mode, assise près de moi, ce qui la fit me rire au nez, comme si j'avais été coupable de la bêtise la plus signalée ; rien ne pouvait être plus offensant ; car ses efforts pour se retenir ne marquaient que mieux l'expression de son visage. Je m'adressai à M. de Larochefoucauld afin de savoir quelle grosse absurdité m'était échappée à mon insu ; c'était de croirez-vous ? Parce que le Dauphin, comme tout le monde le sait en France, reçoit le cordon bleu en naissant.

Était-il si impardonnable à un étranger d'ignorer une chose d'autant d'importance dans l'histoire du pays que la bavette bleue donnée à un marmot au lieu d'une bavette blanche ?

Après cette cérémonie, le roi et les chevaliers se dirigèrent en procession vers un petit appartement où le roi dîna ; ils saluèrent la reine en passant. Il parut y avoir plus d'aisance et de familiarité que d'apparat dans cette partie de la cérémonie ; Sa Majesté qui, par parenthèse, est la plus belle femme que j'aie vue aujourd'hui, reçut ces hommages de façons diverses. Elle souriait aux uns, parlait aux autres, certaines personnes semblaient avoir l'honneur d'être plus dans son intimité. Elle répondait froidement à ceux-ci, tenait ceux-là à distance. Elle se montra respectueuse et bienveillante pour le brave Suffren. Le dîner du roi en public a plus de singularité que de magnificence. La reine s'assit devant un couvert, mais ne mangea rien, elle causait avec le duc d'Orléans et le duc de Liancourt qui se tenait derrière sa chaise.
C'eût été pour moi un très mauvais repas, et si j'étais souverain, je balayerais les trois quarts de ces formalités absurdes. Si les rois ne dînent pas comme leurs sujets, ils perdent beaucoup des plaisirs de la vie ; leur situation est assez faite pour leur en enlever la plus grande partie ; le reste, ils le perdent par les cérémonies vides de sens auxquelles ils se soumettent. La seule façon confortable et amusante de dîner serait d'avoir une table de dix à douze couverts, entourée de gens qui leur plairaient ; les voyageurs nous disent que telle était l'habitude du feu roi de Prusse.

Il connaissait trop bien le prix de la vie pour la sacrifier à de vaines formes ou à une réserve monastique.

Le palais de Versailles, dont les récits qu'on m'avait Ils avaient excité en moi la plus grande attente, n'est pas le moins du monde frappant. Je l'ai vu sans émotion ; l'impression qu'il m'a laissée est nulle. Qu'y a-t-il qui puisse compenser le manque d'unité ? De quelque point qu'on le voie, ce n'est qu'un assemblage de bâtiments, un beau quartier pour une ville, non pas un bel édifice, reproche qui s'étend à la façade donnant sur le parc, quoiqu'elle soit de beaucoup la plus remarquable. La grande galerie est la plus belle que je connaisse, les autres salles ne sont rien ; on sait, du reste, que les statues et les peintures forment une magnifique collection. Tout le palais, hors la chapelle, semble ouvert à tout le monde ; la foule incroyable, au travers de laquelle nous nous frayâmes un chemin pour voir la procession, était composée de toutes sortes de personnes, quelques-unes assez mal vêtues, d'où je conclus qu'on ne repoussait qui que ce soit aux portes.
Mais à l'entrée de l'appartement où dînait le roi, les officiers firent des distinctions, et ne permirent pas à tous de s'introduire pêle-mêle.

Les voyageurs, même de ces derniers temps, parlent beaucoup de l'intérêt remarquable que prennent les Français à ce qui concerne leurs rois, montrant par la vivacité de leur attention non seulement de la curiosité, mais de l'amour. Où, comment et chez qui l'ont-ils découvert ? C'est ce que j'ignore. - Il doit y avoir de l'inexactitude, ou bien le peuple a changé, dans ce peu d'années, au delà de ce qu'on peut croire.

Dîné à Paris ; le soir, la duchesse de Liancourt, qui paraît être la meilleure des femmes, m'a mené à l'Opéra, à Saint-Cloud, où nous avons aussi visité le palais que la reine fait bâtir ; il est grand, mais je trouve beaucoup à redire dans la façade. - 20 milles.

Le 28. - Ma jument étant assez remise pour supporter le voyage, point essentiel pour un aussi pauvre écuyer que moi, j'ai quitté Paris avec le comte de Larochefoucauld et mon ami Lazowski, et me suis mis en chemin pour traverser tout le royaume jusqu'aux Pyrénées. La route d'Orléans est une des plus importantes de celles qui partent de Paris ; j'espérais, en conséquence, que ma précédente impression du peu d'animation des environs de cette ville serait effacée ; elle s'est au contraire confirmée : c'est un désert, comparé aux approches de Londres.

Pendant dix milles nous n'avons pas rencontré une diligence ; rien que deux messageries et des chaises de poste en petit nombre ; pas la dixième partie de ce que nous aurions trouvé près de Londres à la même heure.

Connaissant la grandeur, la richesse et l'importance de Paris, ce fait m'embarrasse beaucoup. S'il se confirmait plus tard, il y aurait abondance de conclusions à en tirer.

Pendant quelques milles on voit de tous côtés des carrières, dont on extrait la pierre au moyen de grandes roues. La campagne est variée ; il y faudrait une rivière pour la rendre plus agréable aux yeux. On a, en général, des bois en vue ; la proportion du territoire français, couvert par cette production en l'absence de charbon de terre, doit être considérable, car elle est la même depuis Calais. À Arpajon, petit château du duc de Mouchy, rien ne le recommande à l'attention. - 20 milles.

Le 29. - Contrée plate jusqu'à Étampes, le commencement du fameux Pays de Beauce. Jusqu'à Toury, chemin plat et ennuyeux, deux ou trois maisons de campagne en vue, seulement. - 31 milles.

Le 30. - Plaine unie, sans clôtures, sans intérêt et même ennuyeuse, quoique l'on ait partout en vue des villages et de petites villes ; on ne trouve pas réunis les éléments d'un paysage. Ce Pays de Beauce renferme, selon sa réputation, la fine fleur de l'agriculture française ; sol excellent, mais partout des jachères. Passé à travers la forêt d'Orléans, propriété du duc de ce nom, c'est une des plus grandes de France.
Du clocher de la cathédrale d'Orléans, la vue est fort belle. La ville est grande ; ses faubourgs, dont chacun se compose d'une seule rue, s'étendent à près d'une lieue. Le vaste panorama qui se déroule de toutes parts est formé par une plaine sans bornes, à travers laquelle la magnifique Loire serpente majestueusement ; c'est un horizon de quatorze lieues parsemé de riches prairies, de vignes, de jardins et de forêts. Le chiffre de la population doit être élevé ; car, outre la cité, qui contient près de 40 000 habitants, le nombre de villes plus petites et de villages qui se pressent dans cette plaine est assez grand pour donner au paysage beaucoup d'animation. La cathédrale, d'où nous observions cette scène grandiose, est un bel édifice ; le chœur en fut élevé par Henri IV. La nouvelle église est jolie, le pont de pierre superbe ; c'est le premier essai en France de l'arche plate, qui y est maintenant en vogue. Il a neuf arches et mesure 410 yards de long sur 45 pieds de large. À entendre certains Anglais, on supposerait qu'il n'y a pas un beau pont dans toute la France ; ce n'est, je l'espère, ni la première, ni la dernière erreur que ce voyage dissipera. On voit amarrés aux quais beaucoup de barges et de bateaux construits sur la rivière, dans le Bourbonnais, etc. ; chargés de bois, d'eau-de-vie, de vin et d'autres marchandises, ils sont démembrés à leur arrivée à Nantes et vendus avec la cargaison. Le plus grand nombre est en sapin. Entre Nantes et Orléans, il y a un service de bateaux partant quand il se trouve six voyageurs à un louis d'or par tête ; on couche à terre ; le trajet dure quatre jours et demi. La rue principale conduisant au pont est très belle, pleine d'activité et de mouvement, car on fait ici beaucoup de commerce.
On doit admirer les beaux acacias épars dans la ville. - 20 milles.

Le 31. En la quittant, on entre dans la misérable province de Sologne, que les écrivains français appellent la triste Sologne. Les gelées de printemps ont été fortes partout dans le pays, car les feuilles de noyers sont noires et brûlées. Je ne me serais pas attendu à ce signe certain d'un mauvais climat de l'autre côté de la Loire ; la Ferté-Lowendahl, plateau graveleux couvert de bruyères. Les pauvres gens qui cultivent ici sont métayers, c'est-à-dire que, n'ayant pas de capital, ils reçoivent du propriétaire le bétail et la semence, et partagent avec lui le produit ; misérable système qui perpétue la pauvreté et empêche l'instruction.

Rencontré un homme employé sur le chemin, qui est resté quatre ans prisonnier à Falmouth ; il ne semble pas garder rancune aux Anglais, bien qu'il n'ait pas été satisfait de la façon dont on l'avait traité. Le château de la Ferté, appartenant au marquis de Coix, est très beau ; on y trouve de nombreux canaux, de l'eau en abondance. À Nonant-le-Fuzellier, singulier mélange de sables et de flaques d'eau ; clôtures nombreuses, maisons et chaumières en bois, à murs d'argile ou de briques, couvertes, non pas en ardoises, mais en tuiles, quelques-unes en bardeaux, comme dans le Suffolk ; rangées de têtards dans les haies, excellente route, sol sableux. L'aspect général du pays est boisé ; tout concourt à produire une ressemblance frappante avec plusieurs parties de l'Angleterre ; mais la culture en est si différente, que la moindre attention suffit à détruire cette apparence. - 27 milles.

Le 1er Juin. - Même pays malheureux jusqu'à la Loge ; les champs trahissent une agriculture pitoyable, les maisons la misère. Cependant le sol serait susceptible de grandes améliorations, si l'on savait s'y prendre ; mais c'est peut-être la propriété de quelques-uns de ces êtres brillants qui figuraient dans la cérémonie de l'autre jour à Versailles. Que Dieu m'accorde de la patience quand j'aurai à rencontrer des pays aussi abandonnés, et qu'il me pardonne les malédictions qui m'échappent contre l'absence ou l'ignorance de leurs possesseurs. Entré dans la généralité de Bourges et bientôt après dans une forêt de chênes, appartenant au comte d'Artois ; les arbres se couronnent avant d'atteindre une taille convenable. Ici finit la Sologne pauvre. Le premier aspect de Verson (Vierzon) et de ses alentours est très beau : une vallée majestueuse s'ouvre à vos pieds ; le Cheere (Cher) la suit, et l'œil le retrouve plusieurs fois pendant quelques lieues ; un soleil brillant faisait resplendir ses eaux comme une chaîne de lacs sous les ombrages d'une vaste forêt. On aperçoit Bourges sur la gauche. - 18 milles.

Le 2. - Passé le Cher et la Lave. Ponts bien construits ; belles rivières formant, avec les bois, les maisons, les bateaux, les collines adjacentes, une scène animée.

Vierzon. - Plusieurs maisons neuves, édifices en belle pierre ; la ville semble florissante et doit sans doute beaucoup à la navigation. Nous sommes actuellement en Berry, pays gouverné par une assemblée provinciale ; par conséquent, les routes sont bonnes et faites sans corvées.

La petite ville de Vatan s'occupe surtout de filature. Nous y avons bu d'excellent vin de Sancerre, généreux, haut en couleur, d'une saveur riche, à 20 sous la bouteille ; dans la campagne, il n'en coûte que 10. Horizon étendu aux approches de Châteauroux. Vu les manufactures. - 40 milles.

Le 3. - Nous sommes tombés, à environ 3 milles d'Argenton, sur un paysage admirable, malgré sa sévérité : c'est une vallée étroite entre deux rangs de collines boisées, se resserrant, de façon à être embrassées d'un coup d'œil, pas un acre de sol uni, sauf le fond, que sillonne une petite rivière baignant les murs d'un vieux château placé à droite, de façon pittoresque ; à gauche une tour s'élève au-dessus des bois.

Argenton. - J'ai gravi les rochers qui surplombent la ville, et une scène délicieuse s'est offerte à mes regards : la vallée, qui a 1/2 mille de large, 2 ou 3 de long, fermée, à l'une de ses extrémités, par des collines, à l'autre par Argenton et les vignes qui l'entourent, présente des traits assez abruptes pour former un ensemble pittoresque ; dans le fond, la rivière serpente gracieusement au milieu d'innombrables enclos d'une charmante verdure.

Les vénérables ruines d'un château, situées près du spectateur, sont bien faites pour éveiller les réflexions sur le triomphe des arts de la paix sur les ravages barbares des âges féodaux, alors que chacune des classes de la société était plongée dans le désordre, et les rangs inférieurs dans un esclavage pire que celui de nos jours.

De Vierzon à Argenton, plaine unie et semée de bruyères. Pas d'apparence de population, les villes mêmes sont distantes. Pauvre culture, gens misérables. Par ce que j'ai pu voir, je les crois honnêtes et industrieux ; ils paraissent propres, sont polis et ont bonne façon. Je pense qu'ils amélioreraient volontiers leur pays, si la société dont ils font partie était réglée par des principes tendant à la prospérité nationale. - 18 milles.

Le 4 - Traversé une suite d'enclos, qui auraient eu meilleure apparence si les chênes n'avaient perdu leurs feuilles, par suite des ravages d'insectes dont les toiles pendent encore sur leurs bourgeons. Il en repousse de nouvelles. Traversé un cours d'eau qui sépare le Berry de la Marche ; on voit aussitôt paraître les châtaigniers ; ils s'étendent sur les champs, et donnent la nourriture du pauvre.

De beaux bois, des accidents de terrain, mais peu de signes de population. On voit aussi des lézards pour la première fois. Il semble y avoir une corrélation entre le climat, les châtaigniers et ces innocents animaux. Ils sont très nombreux, quelques-uns ont près d'un pied de long. Couché à la Ville-au-Brun. - 24 milles.

La campagne devient plus belle. Passé un vallon où les eaux d'un petit ruisseau, retenues par une chaussée, forment un lac, principal ornement de ce tableau délicieux. Ses rives ondulées et les éminences couvertes de bois sont pittoresques ; de chaque côté, les collines sont en harmonie ; l'une d'elles, couverte maintenant de bruyères, peut se transformer en une pelouse pour l'œil prophétique du goût. Rien ne manque, pour faire un jardin charmant, qu'un peu de soin.
Pendant seize milles, le pays est de beaucoup le plus beau que j'aie vu en France. Bien clos, bien boisé ; le feuillage ombreux des châtaigniers donne aux collines une éclatante verdure, comme les prairies arrosées (que je vois ici pour la première fois aujourd'hui) la donnent aux vallées. Des chaînes de montagnes lointaines forment l'arrière-plan du tableau dont elles rehaussent l'intérêt. La pente qui mène à Bassines offre une superbe vue ; et, à l'approche de la ville, le paysage présente un mélange capricieux de rochers, de bois et d'eaux.

Le long de notre route vers Limoges, nous avons rencontré un second lac artificiel entre deux collines ; puis des hauteurs plus sauvages coupées de jolis vallons ; un autre lac plus beau que le précédent, avec une belle ceinture de bois ; nous avons ensuite passé une montagne revêtue d'un taillis de châtaigniers, d'où se découvrait un horizon comme je n'en avais pas encore vu, soit en France, soit en Angleterre, très accidenté, tout couvert de forêts, et bordé de montagnes éloignées. Pas une trace d'habitation humaine ; ni village, ni maison, ni hutte, pas même une fumée indiquant la présence de l'homme ; scène vraiment américaine, où il ne manquait que le tomahawk du sauvage. Halte à une exécrable auberge, appelée Maison-Rouge, où nous projetions de passer la nuit ; mais, après examen, les apparences furent jugées si repoussantes, et il nous vint de la cuisine un rapport si misérable, que nous reprîmes le chemin de Limoges. La route, pendant tout ce trajet, est vraiment superbe, bien au delà de ce que j'ai vu en France ou autre part. - 44 milles.

Le 6. - Visité Limoges et ses manufactures. C'était certainement une station romaine, et il y reste encore quelques traces de son antiquité. Elle est mal bâtie, les rues sont étroites et tortueuses, les maisons hautes et d'un aspect désagréable ; les gros murs sont en granit ou en bois, revêtus avec des lattes et du plâtre, ce qui épargne la chaux article très cher ici, car on l'amène de douze lieues de distance ; toits garnis de tuiles, très avancés et presque plats ; preuve certaine que nous sommes hors de la région des neiges.

Le plus bel édifice public est une fontaine dont l'eau, amenée de trois quarts de lieue par un aqueduc voûté, passe à soixante pieds sous un rocher pour arriver à l'endroit le plus élevé de la ville, d'où elle tombe dans un bassin de quinze pieds de diamètre, taillé dans un seul bloc de granit ; de là elle se rend dans des réservoirs garnis d'écluses, que l'on ouvre pour l'arrosage des rues ou en cas d'incendie.

L'antique cathédrale est en pierre ; on y voit des arabesques sculptées avec autant de légèreté, de délicatesse, d'élégance, que ce que fait l'orgueil des maisons modernes décorées dans le même style.

L'archevêque actuel s'est bâti un grand et beau palais, et son jardin est la chose la plus remarquable de Limoges, car il domine un paysage dont la beauté a peu d'égales ; ce serait perdre son temps d'en donner d'autre description que juste ce qu'il faut pour engager les autres voyageurs à le voir. La rivière serpente dans une vallée entourée de coteaux, qui présentent l'assemblage le plus animé et le plus riant de villas, de fermes, de vignes, de prairies en pente, de châtaigneraies, s'harmonisant avec un tel bonheur, qu'il en résulte un spectacle vraiment délicieux.
Cet évêque est un ami de la famille du comte de Larochefoucauld ; il nous invita à dîner et nous reçut largement.

Lord Macartney, amené en France après la prise des Grenadines, passa quelque temps avec lui : il y eut un exemple de politesse française à l'égard de Sa Seigneurie, qui montre l'urbanité de ce peuple : l'ordre était venu de la Cour de chanter le Te Deum, juste le jour où lord Macartney devait arriver. Sentant ce que des démonstrations de joie publique, pour une victoire qui avait enlevé sa liberté à cet hôte distingué, auraient de pénible pour lui, l'évêque proposa à l'intendant de remettre la cérémonie à quelques jours plus tard, afin qu'elle ne le surprît point à l'improviste ; ce que fut convenu, et fait ensuite de manière à montrer autant d'attention pour les sentiments de lord Macartney que pour les leurs propres. L'évêque me dit que lord Macartney parlait mieux français qu'il ne l'aurait cru possible à un étranger, s'il ne l'avait entendu ; mieux que beaucoup de Français bien élevés.

La place d'intendant ici a été illustrée par un ami de l'humanité, Turgot, dont la réputation, bien gagnée dans cette province, le fit mettre à la tête des finances du royaume, comme on le peut voir dans son intéressante biographie, écrite par le marquis de Condorcet avec autant d'exactitude que d'élégance. La renommée laissée ici par Turgot est considérable. Les magnifiques chemins que nous avons suivis, si fort au-dessus de tout ce que j'ai vu en France, comptent parmi ses bonnes œuvres ; on leur doit bien ce nom, car il n'y employa pas les corvées. Le même patriote éminent a fondé une société d'agriculture ; mais dans cette direction, où les efforts de la France ont presque toujours été malheureux, il n'a rien pu faire, des abus trop enracinés lui barraient le chemin.
Comme dans les autres sociétés, on s'assemble, on fait la conversation, on offre des prix et on publie des sottises. Il n'y a pas grand mal à cela ; le peuple, ne sachant pas lire, est bien loin de consulter les mémoires qu'on écrit. Il peut voir cependant, et si une ferme lui était présentée digne d'être imitée, il pourrait apprendre. Je demandai, entre autres choses, si les membres de cette société avaient des terres, d'où l'on pût juger s'ils connaissaient eux-mêmes ce dont ils parlaient ; on m'en assura, cependant la conversation m'éclaira bientôt là-dessus. Ils ont des métairies autour de leurs maisons de campagne, et se considèrent comme faisant valoir, se faisant justement un mérite de ce qui est la malédiction et la ruine du pays. Dans toutes mes conversations sur l'agriculture depuis Orléans, je n'ai pas trouvé une personne qui sentît le mal dérivant de ce mode de fermage.

Le 7. - Les châtaigneraies cessent une lieue avant Pierre-Buffière, parce que, dit-on, le sol est un granit très dur ; on ajoute aussi à Limoges que sur ce granit il ne vient ni vignes, ni blé, ni châtaignes, bien que ces plantes prospèrent quand il se désagrège ; il est vrai que le granit et les châtaignes nous apparurent à la fois à notre entrée dans le Limousin. La route est incomparable, et ressemble plutôt aux allées bien tenues d'un jardin qu'à un grand chemin ordinaire. Vu pour la première fois de vieilles tours ; elles semblent nombreuses dans ce pays. - 33 milles.

Le 8. - Spectacle extraordinaire pour l'œil d'un Anglais : plusieurs bâtiments, trop bien construits pour mériter le nom de chaumières, n'ont pas une vitre. À quelques milles sur la droite se trouve Pompadour, haras royal ; il y a des chevaux de toutes races, mais principalement des arabes, des turcs et des anglais.
Il y a trois ans, on importa quatre étalons arabes coûtant soixante-douze mille livres (3 149 L.). Le prix d'une saillie n'est que de trois livres, au bénéfice du palefrenier ; les propriétaires peuvent vendre leurs poulains comme ils l'entendent, mais lorsque ceux-ci atteignent la taille voulue, les officiers du roi jouissent d'un privilège, pourvu qu'ils donnent le prix offert par d'autres. On ne monte pas ces chevaux avant six ans. Ils pâturent tout le jour ; la nuit on les renferme par crainte des loups, une des grandes plaies du pays. Un cheval de six ans, haut de quatre pieds six pouces, se vend soixante-dix liv. st. ; on a offert quinze liv. st. d'un poulain d'un an. Passé Uzarche ; dîné à Douzenac ; entre cet endroit et Brives, rencontré le premier champ de maïs ou blé de Turquie.

La beauté du pays, dans les 34 milles qui séparent Saint-Georges de Brives, est si variée, et sous tous les rapports si frappante et de tant d'intérêt, que je n'entreprendrai pas une description minutieuse ; je remarquerai seulement, d'une manière générale, que je doute qu'il y ait en Angleterre ou en Irlande quelque chose de comparable. Ce n'est pas que, dans le Royaume-Uni, une belle vue ne rompe çà et là l'uniformité ennuyeuse de tout un district, et ne récompense le voyageur ; mais il n'y a pas cette rapide succession de paysages, dont bon nombre seraient fameux en Angleterre par la foule de curieux qu'ils attireraient. Le pays est tout en collines et en vallées ; les collines sont très hautes, elles seraient chez nous des montagnes si elles étaient désertes et revêtues de bruyères ; la culture, qui s'étend jusqu'au sommet, les amoindrit à l'œil. Leurs formes sont très variées : elles se renflent en dômes superbes ; elles se dressent en masses abruptes, enserrant des gorges profondes (glens) ; elles s'étendent en amphithéâtres de cultures que l'œil suit de gradin en gradin ; à de certains endroits se trouvent amoncelées mille et mille inégalités de terrain ; dans d'autres, la vue se repose sur des tableaux de la plus douce verdure.
Ajoutez à ceci le riche vêtement de châtaigneraies que la main prodigue de la nature a jeté sur les pentes. Soit que les vallées ouvrent leur sein verdoyant pour que le soleil y fasse resplendir les rivières qui s'y reposent, soit qu'elles se resserrent en sombres gorges, livrant à peine passage aux eaux qui roulent sur leurs lits de rochers, éblouissant l'œil de l'éclat des cascades, toujours le paysage est rempli d'intérêt et de caractère. Des vues, d'une beauté singulière, nous rivaient au sol ; celle de la ville d'Uzarche, couvrant une montagne conique surgissant du milieu d'un amphithéâtre de forêts, les pieds baignés par une magnifique rivière, n'a point d'égale en son genre. Derry (Irlande) y ressemble, mais les traits les plus beaux lui manquent. De la ville elle-même, et un peu après l'avoir passée, on jouit de délicieuses scènes formées par les eaux. À la descente de Douzenac, on a également un horizon immense et magnifique. Il faut y joindre le plus beau chemin du monde, parfaitement construit, parfaitement tenu : on n'y voit pas plus de poussière, de sable, de pierres, d'inégalités que dans l'allée d'un jardin ; solide, uni, formé de granit broyé, tracé toujours tellement de façon à dominer le paysage, que si l'ingénieur n'avait pas eu d'autre but, il ne l'eût pas fait avec un goût plus accompli.

La vue de Brives, prise des hauteurs, est si attrayante, que l'on s'attend à trouver une charmante petite ville ; l'animation des alentours confirme cet espoir ; mais en entrant le contraste est tel, qu'il vous en dégoûte entièrement. Les rues étroites, mal bâties, tortueuses, sales, puantes, empêchent le soleil et presque l'air de pénétrer dans les habitations ; il faut en excepter quelques-unes sur la promenade. - 34 milles.
Le 9. - Nous entrons dans une nouvelle province, le Quercy, partie de la Guyenne ; elle n'est pas, à beaucoup près, si belle que le Limousin, mais en revanche, elle est beaucoup mieux cultivée, grâce au maïs qui y fait merveilles. Passé devant Noailles ; sur le sommet d'une haute colline, on voit le château du duc de ce nom. Nous avons quitté le granit pour le calcaire, et perdu du même coup les châtaigniers.

En descendant à Souillac, on jouit d'une vue qui doit plaire à tout le monde : c'est une échappée sur un délicieux petit vallon, encaissé entre des collines très abruptes ; de sauvages montagnes font ressortir la beauté de la plaine couverte de cultures, ombragée çà et là de noyers. Rien ne semble pouvoir surpasser l'exubérance de ce fonds.

Souillac est une petite ville florissante, qui compte quelques gros négociants. Par la Dordogne, rivière navigable huit mois de l'année, on reçoit du merrain d'Auvergne qu'on exporte à Bordeaux et Libourne, ainsi que du vin, du blé et du bétail ; on importe du sel en grande quantité. Impossible pour une imagination anglaise de se figurer les animaux qui nous servirent à l'hôtel du Chapeau-rouge : des êtres appelés femmes par la courtoisie des habitants de Souillac, en réalité des tas de fumier ambulants. Mais ce serait en vain qu'on chercherait en France une servante d'auberge proprement mise. - 34 milles. Le 10. - Passé la Dordogne sur un bac, parfaitement arrangé aux deux extrémités pour l'entrée et la sortie des chevaux, sans qu'on soit obligé, comme en Angleterre, de les battre outrageusement pour les décider à y sauter : le contraste des prix n'est pas moindre ; pour un whisky anglais, un cabriolet français, un cheval de selle et six personnes, nous ne payâmes que 50 sous (2/1).
En Angleterre, sur ces exécrables bacs, j'ai payé une demi-couronne par roue, et au grand risque de rompre les jambes des chevaux. La rivière coule dans une vallée très profonde entre deux rangs de collines élevées : la vue qui s'étend loin, rencontre partout des villages ou des habitations isolées ; l'apparence d'une nombreuse population. Les châtaigniers viennent ici sur le calcaire, contrairement à la maxime limousine.

Passé Payrac, rencontré beaucoup de mendiants, ce qui ne m'était pas encore arrivé. Partout le pays, filles et femmes n'ont ni bas, ni souliers ; les hommes à la charrue n'ont ni sabots, ni bas à leurs pieds. Cette pauvreté frappe à sa racine la prospérité nationale, la consommation du pauvre étant d'une bien autre importance que celle du riche : la richesse d'un peuple consiste dans la circulation intérieure et sa propre consommation ; on doit donc regarder comme un mal des plus funestes, que les produits des manufactures de lainage et de cuir soient hors de la portée des classes pauvres. Cela nous rappelle la misère de l'Irlande. Traversé Pont-de-Rodez et gagné un terrain élevé, d'où nous jouissons d'un immense panorama de chaînes de montagnes, de collines, de pentes douces, de vallées, s'échelonnant l'une derrière l'autre dans toutes les directions ; peu de bois, mais de nombreux arbres disséminés. On embrasse distinctement au moins quarante milles, sur lesquels pas un acre n'est de niveau ; le soleil, sur le point de se coucher, en éclairait une partie et montrait un grand nombre de villages et de fermes éparses. Les monts d'Auvergne, à une distance de cent milles, ajoutaient à l'effet.

Passé près de plusieurs chaumières, fort bien bâties en pierre et couvertes en tuiles ou ardoises, cependant sans vitres aux fenêtres : y a-t-il apparence qu'un pays soit florissant quand la préoccupation principale est d'éviter la consommation des objets manufacturés ? Un autre signe de misère que je remarque, pendant tout le chemin, depuis Calais jusqu'ici, ce sont ces femmes qui vont ramasser dans leur tablier de l'herbe pour leurs vaches. - 30 milles.

Le 11. - Vu pour la première fois les Pyrénées, à la distance de 150 milles. - Pour moi qui n'avais aperçu de montagnes qu'à 60 ou 70 milles au plus, j'entends celles de Wicklow, au sortir d'Holyhead, le coup d'œil était intéressant. L'œil, en quête de nouveaux objets, finissait toujours par se reposer là. Leur grandeur, leurs cimes neigeuses, les deux royaumes qu'elles partagent, le but de notre voyage que nous savions y trouver, rendent bon compte de cet effet. Vers Cahors, le pays change et prend un aspect sauvage ; cependant partout on voit des maisons, et un tiers des terres est en vignes.

Ville laide ; les rues ne sont ni larges ni droites ; la nouvelle route est une amélioration. Le principal objet du commerce d'ici sont les vins et les eaux-de-vie. Le vrai vin de Cahors, dont la réputation est grande, provient d'une suite d'enclos très rocailleux, situés sur une chaîne de collines en plein sud ; on l'appelle vin de Grave, parce qu'il vient sur un sol de gravier. Dans les années d'abondance, le prix du bon vin ici ne dépasse pas le prix du fût ; l'année dernière, il se vendait 10/6 la barrique, ou 8 d. la douzaine. On nous en servit, aux Trois-Rois, de trois à dix ans ; ce dernier à raison de 30 sous (2/3) la barrique ; excellent, généreux, montant, sans être capiteux, et, à mon goût, bien meilleur que nos Porto.
Il me plut tellement que j'établis une correspondance avec M. Andoury, l'aubergiste. La chaleur de ce pays suffit à la production de ce vin très fort. Voici le jour le plus brûlant que nous ayons encore eu.

Après Cahors la montagne s'élève si brusquement qu'on la croirait près de culbuter dans la ville. Les feuilles de noyers ont été noircies par les gelées d'il y a quinze jours. En questionnant, j'ai appris que les mois de printemps sont sujets à ces gelées, et, quoique les seigles en soient quelquefois brûlés, on connaît à peine la rouille du froment ; preuve décisive contre la théorie qui fait des gelées la cause de ce fléau. Il est rare qu'il tombe de la neige. Couché à Ventillac. - 22 milles.

Le 12. - Par leur forme et leur couleur, les maisons des paysans ajoutent à la beauté de la campagne : elles sont carrées, blanches, ont des toits presque plats, et peu de fenêtres. Les paysans sont pour la plupart propriétaires. Le tableau immense des Pyrénées se déploie devant nous dans des proportions d'étendue et de hauteur vraiment sublimes : près de Perges, la vue d'une riche vallée, qui semble s'étendre jusqu'au pied des montagnes, est une scène splendide ; on ne voit qu'une vaste nappe de culture, parsemée de ces maisons blanches si bien bâties ; l'œil se perd dans une vapeur qui s'arrête au pied de la magnifique chaîne, dont les sommets, couverts de neige, se découpent de la façon la plus hardie. Le chemin de Caussade est bordé de six rangées d'arbres, dont deux de mûriers, les premiers que j'aie vus. Ainsi nous avons donc presque atteint les Pyrénées avant de rencontrer une culture que quelques-uns voudraient introduire en Angleterre ! Le fond de la vallée est tout à fait plat ; la route est bien construite, et faite principalement de gravier.
Montauban est une ville ancienne mais non pas mal bâtie. Il y a de belles maisons, bien qu'elles ne forment pas de belles rues. On la dit populeuse ; le mouvement qui y règne en est la preuve. La cathédrale est moderne, d'une assez bonne construction, mais lourde. Le collège, le séminaire, l'évêché et le palais du premier président de la Cour des Aides sont de beaux édifices ; ce dernier est grand, avec une entrée trop fastueuse. Promenade bien située, sur le plus haut des remparts, embrassant cette admirable vallée, ou plutôt cette plaine, une des plus riches de l'Europe, bornée d'un côté par la mer, de l'autre par les Pyrénées, dont les masses sublimes, amoncelées les unes sur les autres et couvertes de neige, déploient une étonnante variété d'ombres et de lumières, naissant de leurs formes abruptes et de l'immensité de leurs proportions. Cet amphithéâtre, de cent milles de diamètre, a la majesté de l'Océan, l'œil s'y perd : horizon presque infini de cultures ; ensemble animé et confus de parties infiniment variées, se fondant par degrés dans la lointaine obscurité, d'où sort l'imposant chaos des Pyrénées, dont les cimes argentées s'élèvent par delà les nuages. J'ai rencontré à Montauban le capitaine Plampin, de la marine royale ; il était avec le major Crew, qui vit avec sa famille dans une maison qu'il a achetée ici. Il nous en fit courtoisement les honneurs ; elle est délicieusement placée, à la sortie de la ville, devant un très beau paysage ; leur obligeance m'éclaira sur certains points, dont leur résidence ici les faisait bons juges. La vie est à bon marché ; on nous nomma une famille, dont on supposait le revenu de 1 500 louis par an, et qui vivait sur le pied de 5 000 l. st. en Angleterre. La cherté et le bon marché relatifs des différents pays est un sujet de considérable importance, mais d'une analyse difficile.
Comme, à mon avis, les Anglais sont beaucoup plus avancés que les Français dans les arts usuels et les manufactures, l'Angleterre doit être le pays où il fait le moins cher vivre. Ce que nous observons ici, c'est l'habitude de moins dépenser ; chose, très différente. - 30 milles.

Le 13. - Traversé Grisolles : les chaumières sont, les unes bien bâties, mais sans vitres aux fenêtres, les autres sans autre ouverture que la porte. Dîné à Pompinion (Pompignan), au Grand-Soleil, auberge excellente, où le capitaine Plampin, qui nous avait accompagnés, prit congé de nous. Violent orage ; j'avais trouvé cette pluie plus forte que ce que je connaissais en Angleterre ; mais en nous remettant en route pour Toulouse, je fus immédiatement convaincu qu'il n'en était pas tombé de semblable dans le royaume car la désolation répandue sur la scène, qui nous souriait dans son abondance peu d'heures auparavant, faisant mal à voir.

Partout la détresse ; les belles moissons de blé sont tellement couchées, que je doute qu'elles se relèvent jamais, d'autres champs sont si inondés, qu'on ne sait, en les regardant, si l'eau ne les a pas toujours occupés. Les fossés, rapidement comblés par la boue, avaient débordé sur la route et porté du sable et du limon au travers des récoltes.

Traversé les plus beaux champs de blé que l'on puise voir nulle part. L'orage a donc été heureusement partiel. Passé à Saint-Jorry ; route superbe, sans surpasser celles du Limousin. Jusqu'aux portes de Toulouse, c'est le désert ; on ne rencontre pas plus de monde que si l'on était à cent milles de toute cité. - 31 milles.
Le 14. - Visité la ville, qui est très ancienne et très grande, mais non peuplée à proportion ; les édifices sont de briques et de bois, et, par suite, de triste apparence. Toulouse s'est toujours enorgueilli de son goût pour les beaux-arts et la littérature. Son université date de 1215, et ses prétentions font remonter la fameuse Académie des Jeux floraux jusqu'à 1323 ; elle possède aussi une Académie royale des sciences, et une autre de peinture, sculpture et architecture. L'église des Cordeliers a des caveaux, dans lesquels nous descendîmes, et qui ont la propriété de préserver les cadavres de la corruption ; on en montre que l'on dit avoir cinq cents ans.

Si j'avais un caveau bien éclairé, qui conservât l'air et la physionomie, aussi bien que la chair et les os, j'aimerais à y voir tous mes ancêtres, et ce désir serait, je le suppose, proportionné, à leur mérite et à leur renommée ; mais la tombe ordinaire, avec sa voracité, est préférable à celle-ci qui conserve des difformités cadavéreuses et perpétue la mort. Toulouse n'est pas sans objet plus intéressants que des églises et des académies : il y a le nouveau quai, les moulins à blé et le canal de Brienne. Le quai est très long, bel ouvrage sous tous les rapports ; les maisons qu'on doit bâtir seront régulières comme celles qui existent déjà, d'un style massif et sans élégance. Le canal de Brienne, ainsi appelé du nom de l'archevêque de Toulouse, depuis premier ministre et cardinal, a été destiné à joindre à Toulouse la Garonne et le canal de Languedoc, qui se réunissent à deux milles de cette ville. La nécessité de cette jonction vient de ce que la navigation est impossible dans la ville, à cause des barrages établis pour les moulins à blé.
Il communique au fleuve par une voûte qui passe sous le quai ; une écluse le met de niveau avec le canal de Languedoc. Sa largeur permet à plusieurs barges de passer de front. Ces entreprises ont été bien conçues, et leur exécution est vraiment magnifique ; mais la magnificence surpasse le besoin ; tandis que le canal de Languedoc est très animé, celui de Brienne est un désert.

Nous vîmes, entre autres choses à Toulouse, la maison de M. du Barry, frère du mari de la célèbre comtesse. Grâce à certaines manœuvres qui prêteraient à l'anecdote, il parvint à la tirer de l'obscurité, puis à la marier avec son frère, et en fin de compte à se faire par elle une assez jolie fortune. Au premier étage se trouve l'appartement principal, composé de sept à huit pièces, tapissé et meublé avec un tel luxe, qu'un amant enthousiaste disposant des finances d'un royaume, pourrait à grand'peine répéter sur une échelle un peu large ce qui se trouve ici en proportion modérée. Pour qui aime la dorure il y en a à satiété, tellement que pour un Anglais cela paraîtrait trop brillant. Mais les glaces sont belles et en grand nombre. Salon très élégant (toujours à l'exception des dorures) ; j'ai remarqué un arrangement d'un effet très agréable : c'est un miroir devant les cheminées, au lieu des différents écrans dont on se sert en Angleterre ; il glisse en avant et en arrière dans le mur. Il y a un portrait de madame du Barry, qui passe pour ressemblant ; si vraiment il l'est, on pardonne les folies faites par un roi pour l'écrin d'une telle beauté ! Quant au jardin, il est au-dessous de tout mépris, si ce n'est comme exemple des efforts où peut entraîner l'extravagance : dans l'espace d'un acre sont entassées des collines en terre, des montagnes de carton, des rochers de toile ; des abbés, des vaches et des bergères, des moutons de plomb, des singes et des paysans, des ânes et des autels en pierre ; de belles dames et des forgerons, des perroquets et des amants en bois ; des moulins à vent, des chaumières, des boutiques et des villages, tout, excepté la nature.
Le 15. - Rencontré des montagnards qui me rappelèrent ceux d'Écosse ; je les avais vus pour la première fois à Montauban, ils portent des bonnets ronds et plats et de larges culottes : « La cornemuse, les bonnets bleus, le gruau d'avoine, se trouvent tout aussi bien, dit Sir James Stuart, en Catalogne, en Auvergne et en Souabe que dans le Lochaber. » Beaucoup de femmes ici vont sans bas ; j'en ai rencontré revenant du marché avec leurs souliers dans leurs paniers. La vue des Pyrénées est si nette, on distingue si bien les contrastes de lumière et d'ombre sur la neige que l'on serait tenté de réduire à quinze les soixante milles qui nous en séparent. - 30 milles.

Le 16. - À partir de Toulouse nous avons vu, de l'autre côté de la Garonne, une rangée de hauteurs qui a pris hier de plus en plus de régularité ; ce sont, sans aucun doute, les ramifications les plus lointaines des Pyrénées, qui s'étendent dans cette immense vallée jusqu'à Toulouse, mais pas plus loin. On s'approche des montagnes, la culture couvre les étages inférieurs, le reste semble être boisé ; chemins toujours mauvais. Rencontré plusieurs charrettes, toutes chargées de deux pièces de vin posées tout à fait à l'arrière sur le train : comme les roues de derrière sont beaucoup plus hautes que celles de devant, on voit que ces montagnards ont plus de bon sens que John Bull. Les roues sont toutes cerclées en bois.

Ici, pour la première fois, j'ai vu des festons de vignes, courant d'arbre en arbre dans des rangées d'érables ; on les conduit au moyen de liens de ronces, de sarments ou d'osier. Elles donnent beaucoup de raisins, mais le vin en est mauvais. Traversé Saint-Martino (St-Martory), puis un village composé de maisons bien bâties, sans une seule vitre. - 30 milles.

Le 17. - Saint-Gaudens est une ville en train de s'embellir : beaucoup de maisons neuves, avec quelque chose de plus que du confort. Vue extraordinaire de Saint-Bertrand ; on arrive tout d'un coup sur une vallée assez enfoncée pour que l'œil n'en perde ni un buisson, ni un arbre ; la ville se presse sur une éminence autour de sa grande cathédrale : on l'eût bâtie tout exprès pour rehausser le pittoresque du paysage, qu'on ne l'eût su mieux placer. Les montagnes s'élèvent orgueilleusement tout autour, faisant un cadre rustique à ce délicieux petit tableau.

Passé la Garonne sur un nouveau pont d'une seule belle arche, en calcaire bleu compacte. Dans toutes les haies, des néfliers, des pruniers, des cerisiers, des érables, servent d'appui à la vigne. Halte à Lauresse, après quoi nous touchons presque aux montagnes, qui ne laissent qu'une étroite vallée, dont la Garonne et la route occupent une partie. Immense quantité de volaille ; dans tout ce pays on en sale la plus grande partie et on la conserve dans de la graisse. Nous goûtâmes de la soupe faite avec une cuisse d'oie ainsi conservée, elle était loin d'être aussi mauvaise que je m'y serais attendu.

Les moissons d'ici sont arriérées et trahissent le manque de soleil ; il n'y a pas à s'en étonner, car nous suivons depuis longtemps les bords d'une rivière très rapide, et quoique nous soyons encore dans la vallée, nous devons avoir atteint une grande altitude. Les montagnes deviennent de plus en plus intéressantes. Aux yeux d'un homme du nord, elles sont d'une beauté singulière ; on sait l'aspect sombre et désolé qu'offrent les nôtres, ici le climat les couvre de verdure, les plus hautes cimes que nous ayons en vue sont boisées ; la neige ne se trouve que sur des chaînes plus élevées.

Quitté la Garonne à quelques lieues avant Sirpe (Cierp) où elle reçoit la Neste. La route de Bagnères suit cette rivière dans une étroite vallée, à la naissance de laquelle est bâtie Luchon, terme de notre voyage, qui a été pour moi un des plus agréables que j'aie entrepris : mes compagnons avaient la bonne humeur et le bon sens indispensables aux voyageurs pour retirer d'une telle expédition et plaisir et profit.

Après avoir traversé le royaume et fréquenté pas mal d'auberges françaises, je dirais généralement qu'elles sont, en moyenne, supérieures à celles d'Angleterre sous deux rapports, inférieures sous tout le reste. Nous avons été mieux traités sans aucun doute, pour la nourriture et la boisson que nous ne l'eussions été en allant de Londres aux Highlands d'Écosse, pour le double du prix. Mais si on ne regarde pas à la dépense, on vit mieux en Angleterre. La cuisine ordinaire en France a beaucoup d'avantages ; il est vrai que si on n'avertit pas, tout est rôti outre mesure ; mais on donne des plats si variés et en tel nombre, que si les uns ne vous conviennent pas, vous en trouverez sûrement d'autres à votre goût.
Le dessert d'une auberge de France n'a pas de rival en Angleterre ; on ne doit pas non plus mépriser les liqueurs. Si nous avons quelquefois trouvé le vin mauvais, il est en général bien meilleur que le porto de nos hôteliers. Les lits de France surpassent les autres, qui ne sont bons que dans les premiers hôtels. On n'a pas non plus le tracas de voir si les draps sont mis à l'air, sans doute par rapport au climat. Hors cela, le reste fait défaut. Pas de salle à manger particulière, rien qu'une chambre à deux, trois et quatre lits. Vilain ameublement, murs blanchis à la chaux ou papier de différentes sortes dans la même pièce, ou encore tapisseries si vieilles, que ce sont des nids de papillons et d'araignées ; un aubergiste anglais jetterait les meubles au feu. Pour table, on vous donne partout une planche sur des tréteaux arrangés de façon si commode, qu'on ne peut étendre ses jambes qu'aux deux extrémités. Les fauteuils de chêne, à siège de jonc, ont le dossier tellement perpendiculaire, que toute idée de se délasser doit être abandonnée. On dirait les portes destinées autant à donner une certaine musique qu'à laisser entrer le monde ; le vent siffle à travers leurs fentes, les gonds sont toujours grinçant, il entre autant de pluie que de lumière par les fenêtres ; il n'est pas aisé de les ouvrir, une fois fermées ; ni une fois ouvertes, aisé de les fermer.

L'inventaire des ustensiles d'une auberge de France ne doit faire mention ni de têtes-de-loup, ni de balais de crin, ni de brosses. De sonnettes, il n'en est pas question, il faut brailler après la fille, qui, lorsqu'elle paraît n'est ni propre ni bien habillée, ni jolie. La cuisine est noire de fumée ; le maître est ordinairement aussi cuisinier ; moins on voit ce qui s'y fait, plus il est probable que l'on conservera d'appétit, mais ceci n'a rien de particulier à la France.
Grande quantité de batterie de cuisine en cuivre, quelquefois mal étamée. La politesse et les attentions envers leurs hôtes semblent rarement aux maîtresses de maison un des devoirs de leur état. - 30 milles.

Le 28. - Après dix jours passés dans le logement que les amis du comte de Larochefoucauld nous ont procuré, il est temps de prendre note de quelques particularités de notre manière de vivre ici. M. Lazowski et moi nous avons occupé deux belles pièces au rez-de-chaussée, ayant chacune un lit, plus une chambre de domestique pour 4 livres (3/6) par jour. Nous sommes si peu habitués en Angleterre à habiter dans nos chambres à coucher que l'on trouve singulier qu'en France on ne se tienne nulle part ailleurs ; c'est ce que j'ai vu dans toutes les auberges, c'est ce que fait ici tout le monde sans différence de rangs. Ceci m'est nouveau : notre coutume anglaise est bien plus commode et bien plus agréable. Mais j'attribue cette habitude à l'économie française.


Le lendemain de notre arrivée, je fus présenté à la société Larochefoucauld avec laquelle nous vivons ; elle se compose du duc et de la duchesse de Larochefoucauld, fille du duc de Chabot ; de son frère, le prince de Laon ; de la princesse, fille du duc de Montmorency ; du comte de Chabot, autre frère de la duchesse de Larochefoucauld ; du marquis d'Aubourval ; ce qui, en comptant mes deux compagnons et moi-même, fait un total de neuf convives au dîner et au souper. Un traiteur nous prend 4 livres par tête pour les deux repas, composés : à dîner, de deux services et un dessert ; à souper, d'un service et de dessert, le tout bien garni des fruits de saison ; on paye le vin à part, 6 sous (3 d.) la bouteille.
Ce n'est qu'avec difficulté que le palefrenier du comte a pu trouver une écurie. Le foin ne vaut guère moins de 5 l. st. par tonne ; l'avoine est à peu près au même prix en Angleterre, mais moins bonne ; la paille est chère et si rare que souvent les chevaux se passent de litière.

Les états de Languedoc font bâtir un grand établissement de bains, contenant des cabinets séparés avec baignoire, une vaste salle commune et deux galeries où l'on peut se promener à l'abri du soleil et de la pluie. Il n'y a actuellement que d'horribles trous. Les patients sont enfoncés jusqu'au cou dans une eau sulfureuse, bouillante, que l'on croirait destinée, ainsi que la caverne de bêtes sauvages d'où elle sort, à donner plus de maladies qu'elle n'en guérit.

On y a recours pour des éruptions cutanées. La vie y est monotone. Les baigneurs et les buveurs d'eau ne vont à la source que vers cinq heures et demie, six heures du matin, mais mon ami et moi parcourons déjà les montagnes, en admirant les scènes grandioses et sauvages que l'on y rencontre à chaque pas. La région des Pyrénées tout entière est d'une nature et d'un aspect tellement différents de ce que j'avais encore vu, que ces excursions m'intéressent au plus haut point. La culture est d'une grande perfection, surtout en ce qui regarde les prairies arrosées ; nous recherchons le paysans qui nous paraissent les plus intelligents et nous nous entretenons longuement avec ceux qui entendent le français, ce que tous ne font pas, car le langage du pays est un mélange de catalan, de provençal et de français. Ceci, avec l'examen des minéraux (sujet pour lequel le duc de Larochefoucauld aime à nous tenir compagnie, étant lui-même très versé dans cette branche de l'histoire naturelle) et la revue des plantes que nous connaissons, nous fait employer très agréablement notre temps.
La course du matin achevée, nous revenons nous habiller pour le dîner, à midi et demi, une heure ; puis on visite alternativement le salon de madame de Larochefoucauld ou celui de la comtesse de Grandval, les seules dames logées assez grandement pour recevoir toute notre compagnie. Personne n'est exclu ; comme le premier soin de tout arrivant est de faire le matin une visite à ceux qui l'ont précédé, que cette visite est rendue, tout le monde se connaît à ces réunions, qui durent jusqu'à ce que la fraîcheur du soir permette de faire une promenade. Il n'est question que de cartes, de tric-trac, d'échecs et quelquefois de musique ; mais les cartes dominent : point n'est besoin de dire que je m'absentais souvent de ces assemblées, que je trouve aussi mortellement ennuyeuses en France qu'en Angleterre. Le soir, la compagnie se sépare pour la promenade jusqu'à huit heures et demie, on soupe à neuf ; ensuite vient une heure de conversation dans la chambre d'une de ces dames, et c'est le meilleur moment de la journée, car la causerie y est libre, vive et pleine d'abandon ; on ne l'interrompt que les jours du courrier, alors le duc reçoit de tels paquets de journaux et de pamphlets que nous devenons tous de sérieux politiques. Tout le monde est couché à onze heures. Dans cet ordre du jour il n'y a rien de plus gênant que l'heure du dîner ; c'est une conséquence de ce qu'on ne déjeune pas, car la toilette étant de rigueur, il faut être de retour de toute excursion matinale à midi. Cette seule chose, lorsqu'on s'y tient, suffit à exclure toutes recherches, sauf les plus frivoles. En coupant la journée exactement en deux, on rend impossible toute affaire demandant sept ou huit heures d'attention non interrompue par les soins de la toilette ou des repas, soins que l'on accepte volontiers après de la fatigue ou un travail quelconque.
En Angleterre nous nous habillons pour le dîner, et avec raison, le reste du jour étant consacré au loisir, à la conversation, au repos ; mais le faire à midi, c'est trop de temps perdu. À quoi est bon un homme en culottes et en bas de soie, le chapeau sous le bras et la tête bien poudrée ? - À faire de la botanique dans une prairie arrosée ? - À gravir les rochers pour recueillir des échantillons minéralogiques ? - À parler fermage avec le paysan et le valet de charrue ? - Non, il n'est propre qu'à s'entretenir avec les dames, ce qui certainement en tout pays, mais surtout en France où leur esprit est très éclairé, forme un excellent emploi du temps ; seulement on n'en jouit jamais aussi bien qu'après une journée passée à un exercice actif ou à une recherche animée ; à quelque chose qui ait élargi la sphère de nos conceptions, ou ajouté au trésor de nos connaissances. Je suis conduit à faire cette remarque, parce que l'habitude de dîner à midi est générale en France, excepté chez les personnes de haut rang à Paris. On ne saurait l'attaquer avec trop de sévérité ni trop de ridicule, parce qu'elle est contraire à toute vue de la science, à tout effort vigoureux, à toute occupation utile.

Vivre, comme je le fais, avec des personnes considérables du royaume, est une excellente occasion pour un voyageur désireux de connaître les coutumes et le caractère d'une nation. J'ai toute raison d'être satisfait de l'expérience, car elle me fait jouir constamment des avantages d'une société libre et polie, dans laquelle prévaut, éminemment, une condescendance invariable, une douceur de caractère, ce que nous appelons en anglais good temper ; elles viennent, je le crois au moins, de mille petites particularités sans nom, qui ne sont pas le résultat du caractère personnel des individus, mais apparemment de celui de la nation.
Outre les personnes déjà nommées, nous avons encore dans nos réunions : le marquis et la marquise de Hautfort (d'Hautefort) ; le duc et la duchesse de Ville, la duchesse est une des meilleures personnes que je connaisse ; le chevalier de Peyrac ; M. l'abbé Bastard ; le baron de Serres ; la vicomtesse Duhamel ; Ies évêques de Croire (Cahors ?) et de Montauban ; M. de la Marche ; le baron de Montagu, célèbre joueur d'échecs ; le chevalier de Cheyron et M. de Bellecombe, qui commandait à Pondichéry, et fut pris par les Anglais. Il y a aussi une demi-douzaine de jeunes officiers et trois ou quatre abbés.

S'il m'était permis, d'après ce que j'ai vu là, de hasarder une remarque sur le ton de la conversation en France, j'en louerais la parfaite convenance, bien qu'en la trouvant insipide. Toute vigueur de pensée doit tellement s'effacer dans l'expression, que le mérite et la nullité se trouvent ramenés à un même niveau. Châtiée, élégante, polie, insignifiante, la masse des idées échangées n'a le pouvoir ni d'offenser ni d'instruire ; là où le caractère est si effacé, il y a peu de place pour la discussion, et sans la discussion et la controverse, qu'est-ce que la conversation ? L'humeur facile et la douceur habituelle sont les premières conditions de la société privée ; mais l'esprit, les connaissances, l'originalité, doivent rompre cette surface uniforme par quelques saillies de sentiment ; sans cela l'entretien n'est qu'un voyage sur une plaine sans fin.

La vallée de Larbousse, dans laquelle Luchon se trouve, est avec son cadre de montagnes la plus grande de toutes les beautés rustiques que nous avons à contempler.
La chaîne qui la borde au nord est déboisée mais couverte de cultures ; aux trois quarts de sa hauteur, un grand village est perché sur une côte si escarpée, que le voyageur inexpérimenté tremble que le village, l'église et les habitants ne culbutent dans la vallée. Des villages ainsi juchés, comme l'aire d'un aigle, sont très communs dans les Pyrénées, qui paraissent prodigieusement peuplées. La hauteur de la montagne, à l'ouest de la vallée, est étonnante. Les prairies arrosées et les cultures en occupent plus du tiers. Une forêt de chênes et de hêtres forme au-dessus une superbe ceinture, plus haut il n'y a que de la bruyère, plus haut encore, de la neige. De quelque point qu'on la contemple, cette montagne est imposante par sa masse, magnifique par sa verdure. La chaîne de l'est est d'un caractère différent : il y a plus de variété de cultures, de villages, de forêts, de gorges et de cascades. Celle de Gouzat, qui met un moulin en mouvement en tombant de la montagne, est d'une beauté romantique ; et rien ne lui manque de ce qu'il faut pour la rehausser. Il y a des détails dans celle de Montauban que Claude Lorrain eût reproduits sur sa toile, et la vue prise du roc au châtaignier, est vive et animée. Au sud, notre vallée se termine d'une manière remarquable ; la Neste jette d'incessantes cascades sur les rochers qui semblent lui opposer une éternelle résistance. L'éminence, au centre d'une petite vallée sur laquelle est une vieille tour, forme un site sauvage et romantique ; le grondement des eaux s'harmonise avec les montagnes, dont les forêts sourcilleuses perdues dans la neige, donnent une grandeur imposante, une majesté sombre à cette scène, et semblent élever entre les deux royaumes une barrière infranchissable aux armées.
Mais que peuvent les rochers, les montagnes et les neiges contre l'ambition humaine ? Les ours se retirent dans les tanières de leurs bois, les aigles nichent sur leurs rocs. Tout est grand ; la sublimité de la nature, avec une majesté imposante, remplit l'âme de terreur ; l'esprit est comme enchaîné à ces lieux, et l'imagination, malgré tout son pouvoir, ne cherche rien au delà : elle rend plus sourds les mugissements des cascades et revêt les bois d'une teinte plus sombre.

Il faut du temps pour visiter un semblable pays. Le climat est tel ou du moins a été tel depuis que je suis à Bagnères-de-Luchon, que l'on ne peut guère compter plus d'un beau jour sur trois. Les nuages, arrêtés et déchirés par les montagnes, déversent incessamment leur contenu. Du 26 juin au 2 juillet, nous eûmes une pluie abondante qui dura soixante heures sans interruption. Les montagnes, quoique proches, étaient cachées jusqu'à la base par les nuages. Elles n'arrêtent pas seulement ceux qui flottent dans l'atmosphère, mais semblent pouvoir en produire : vous voyez de légères vapeurs s'élever des gorges, s'amasser le long des pentes, s'accroître par degrés, jusqu'à ce qu'elles forment des nuées assez lourdes pour reposer sur les hauts sommets, ou autrement jusqu'à ce qu'elles soient emportées avec les autres dans l'atmosphère.

Parmi les maîtres de cette immense chaîne, les premiers en dignité, à l'égard du mal qu'ils font, sont les ours. Il y en a de deux espèces : carnivores et frugivores ; les dégâts de ces derniers surpassent ceux de leurs plus terribles frères. Ils viennent la nuit ravager les grains, surtout le sarrasin et le maïs, et sont d'un goût si délicat dans le choix des épis, qu'ils renversent et gâtent infiniment plus qu'ils ne mangent.
Les carnivores attaquent le gros bétail aussi bien que les moutons ; on ne peut laisser les troupeaux la nuit au pâturage. Quand ils sortent, c'est sous la garde d'un berger armé d'un fusil et accompagné de chiens grands et forts ; le soir, tout le long de l'année, on les ramène aux étables. Quelquefois des bœufs s'égarent et courent risque d'être dévorés. Les ours les attaquent en leur sautant sur le dos, ils les forcent à baisser la tête, puis les déchirent avec leurs ongles dans une étreinte effroyable. On fait, chaque année, des battues, plusieurs paroisses associant leurs efforts. Une ligne de chasseurs resserre peu à peu le bois où se trouve l'ours. Les ours sont gras en hiver, une bonne pièce vaut alors trois louis. Jamais ils n'attaquent les loups, mais plusieurs loups poussés par la faim attaqueront un ours et le dévoreront. On ne voit ici les loups qu'en hiver. En été ils se retirent dans les endroits des Pyrénées les plus déserts, les plus éloignés des habitations ; c'est la terreur des troupeaux de moutons, comme par tout le reste de la France.

Dans le premier projet de notre tour aux Pyrénées, se trouvait une excursion en Espagne. Notre hôte de Luchon avait déjà auparavant procuré des mulets et des guides à des personnes se rendant à Saragosse et à Barcelone pour affaires. Sur notre demande, il écrivit à Vielle, première ville espagnole au delà des montagnes, qu'on envoyât trois mules et un guide parlant français. Quand ils arrivèrent, au jour fixé, nous nous mîmes en route. (Voir, pour les détails, Annales d'Agr., t. VIII, p. 193.)

21 Juillet. - Retour. - Quitté Jonquières, où la figure et les manières des habitants vous feraient croire qu'il n'en est pas un qui ne soit contrebandier ; nous arrivons à une superbe route que le roi d'Espagne a ordonné de faire. Elle commence aux piliers marquant la frontière des deux monarchies et se joint à la route française : elle est magnifiquement construite. Nous prenons congé de l'Espagne pour rentrer en France ; le contraste est frappant. Lorsque l'on passe la mer de Douvres à Calais, les apprêts et les embarras d'une traversée conduisent graduellement l'esprit a l'idée du changement ; mais ici, sans franchir une ville, une barrière, un mur même, vous entrez dans un nouveau monde. Une superbe chaussée, faite avec la solidité et la magnificence qui distinguent les grandes routes françaises, prend la place des misérables chemins de Catalogne, encore tels que la nature les a tracés ; de beaux ponts sont jetés sur les torrents qu'il fallait passer à gué. Nous nous trouvions tout à coup transportés d'une province sauvage, déserte et pauvre, au milieu d'un pays enrichi par l'industrie de l'homme. Tout tenait le même langage et nous disait en termes sur lesquels on ne pouvait se méprendre, qu'une cause puissante et active produisait ces contrastes, trop évidents pour être méconnus. Plus on voit, plus, selon mon opinion, on est conduit à penser qu'il n'y a qu'une influence toute-puissante qui stimule le genre humain - le gouvernement. D'autres produisent des exceptions et des nuances : celle-ci agit avec une efficacité permanente et universelle. L'exemple présent est remarquable ; car le Roussillon est en fait une partie de l'Espagne : les habitants sont Espagnols de langage et de coutumes ; mais ils sont soumis à un gouvernement français.

Nous laissons la chaîne des Pyrénées dans le lointain. Rencontré des bergers parlant catalan. Sur la route, les cabriolets sont espagnols. On bat le grain comme de l'autre côté des montagnes. Les auberges et les maisons sont les mêmes. Gagné Perpignan ; là je me suis séparé de M. Lazowski. Il retournait à Luchon, tandis que j'avais arrangé un tour dans le Languedoc, pour finir la saison. - 15 milles.

Le 22. - Le duc de Larochefoucauld m'avait donné une lettre pour M. Barri de Lasseuses, major d'un régiment à Perpignan, qui, disait-il, s'entendait en agriculture, et serait charmé de s'entretenir avec moi sur ce sujet. J'allai chez lui le matin, mais, comme c'était dimanche, il passait la journée à sa maison de campagne de Pia, à une lieue environ. Je me rôtis en m'y rendant à travers des vignobles pierreux. Monsieur, madame et mademoiselle de Lasseuses m'accueillirent avec une grande politesse. Je leur expliquai que le motif de mon voyage n'était pas de courir à l'étourdie comme le troupeau des voyageurs vulgaires, mais d'examiner l'agriculture, afin d'imiter ce que j'y pourrais trouver de bon et d'applicable à l'Angleterre. On applaudit beaucoup ce dessein ; le major dit que c'était un motif de voyage vraiment digne de louanges ; qu'il était étonnant que cela fût si peu commun, et se fit fort d'assurer qu'il n'y avait pas un seul Français en Angleterre poussé par la même raison. Il me pria de passer la journée avec lui. La vigne était la plus importante de ses cultures. Mais le peu qu'il avait de terres arables était tenu selon la singulière coutume de cette province. Il me montra un village appelé Rivesaltes qu'il me dit produire un des plus fameux vins de France ; je trouvai au dîner que cette réputation était juste.
Retourné le soir à Perpignan, après une journée fort instructive. - 8 milles.

Le 23. - Pris la route de Narbonne. Passé près de Rivesaltes. De la montagne jaillit la plus grande source que j'aie rencontrée. Otterspool et Holywell ne sont auprès que des bulles de savon. Elle fait tourner un moulin dès sa naissance, c'est plutôt une rivière qu'une source. Traversé une plaine unie, dévastée, sans arbres ni maisons ni village pendant un espace considérable ; certes le plus vilain pays que j'aie vu en France. Le grain est foulé aux pieds des mules, comme en Espagne. Dîné à Séjeen (Sigean) au Soleil, bonne auberge neuve, où je rencontrai par hasard le marquis de Tressan. Il me dit qu'il fallait que je fusse un singulier original de voyager aussi loin sans autre but que l'agriculture ; il n'avait jamais vu ni entendu rien de pareil ; mais il m'approuvait beaucoup et souhaitait d'en pouvoir faire autant.

Les routes sont d'admirables travaux. J'ai passé une tranchée, dans le roc vif qui facilite une descente, elle coûte 90 000 liv. (3 937 l. st.) pour quelques centaines de yards. Les trois lieues et demie de Sigean à Narbonne coûtent 1, 800 000 liv. (78 750 l. st.). On a fait des folies, des sommes énormes ont été employées au nivellement des pentes les plus douces. Les chaussées sont en remblai, avec un mur de soutènement de chaque côté, formant une masse artificielle solide, traversant les vallées à la hauteur de six, sept et huit pieds, et n'ayant pas moins de cinquante pieds de large. Il y a un pont d'une seule arche dont la chaussée est vraiment quelque chose d'admirable ; nous n'avons pas en Angleterre l'idée d'une telle route.
La circulation n'exigeait cependant pas de semblables efforts, un tiers de la largeur est battu, l'autre sert à peine, il pousse de l'herbe sur le reste. Pendant 36 milles je n'ai croisé qu'un cabriolet, une demi-douzaine de charrettes et quelques bonnes femmes menant leur âne. Pourquoi cette prodigalité ? En Languedoc, il est vrai, les corvées n'existent pas ; mais il y a de l'injustice à exiger une contribution qui n'en diffère que peu. On procède par tailles, et dans la répartition les terres nobles sont si favorisées, tandis que l'on charge au contraire tellement les terres de roture, que près d'ici 120 arpents dans le premier cas ne payent que 90 livres, alors que 400 autres, qui proportionnellement devraient 300 livres, sont taxées à 1 400 livres. À Narbonne, le canal qui se joint à celui du Languedoc mérite attention ; c'est un très bel ouvrage, qui, dit-on, sera terminé le mois prochain. - 36 milles.

Le 24. - Des femmes sans bas, beaucoup même sans souliers ; mais si leurs pieds sont pauvrement couverts, il leur reste la superbe consolation de les poser sur une chaussée grandiose ; la nouvelle voie a cinquante pieds de large, plus cinquante autres déblayés pour lui faire place.

Les vendanges peuvent à peine égaler l'animation et le mouvement universel du dépiquage que présentent les villes et les villages du Languedoc. Les gerbes sont empilées grossièrement autour d'une aire où un grand nombre de mules et de chevaux trottent en cercle ; une femme tient les rênes, une autre ou bien une ou deux petites filles activent la marche avec des fouets ; les hommes alimentent l'aire et la nettoient ; d'autres vannent en jetant le grain en l'air pour que les déchets soient emportés.
Personne ne reste inoccupé et chacun s'emploie de si bon cœur qu'on dirait les gens aussi joyeux de leurs travaux, que le maître de ses tas de blé. Le tableau est singulièrement animé et joyeux. Je m'arrêtais souvent et je descendais de cheval pour examiner ces travaux ; toujours on me traita courtoisement, et mes vœux pour que les prix fussent bons pour le fermier sans l'être trop pour le pauvre, furent toujours bien reçus. Cette méthode avec laquelle on se passe de granges, dépend absolument du climat : depuis mon départ de Bagnères-de-Luchon jusqu'ici, en Catalogne, en Roussillon, en Languedoc, je n'ai pas vu de pluie, mais un ciel toujours clair et un soleil brûlant ; la chaleur n'était nullement étouffante et, pour moi, nullement désagréable. Je demandai si l'on n'était pas quelquefois surpris par la pluie ; c'est bien rare, me dit-on, et alors, après une violente averse, vient un soleil ardent qui a bientôt fait de tout sécher.

Le canal de Languedoc est la chose la plus remarquable de cette province. La montagne qu'il traverse de part en part est isolée au milieu d'une grande vallée et à un demi-mille seulement de la route. C'est une œuvre grandiose et merveilleuse, d'environ trois toises de largeur et creusée sans le secours de puits d'aérage. Quitté le chemin et traversé le canal que je suis jusqu'à Béziers ; neuf écluses font descendre l'eau de la montagne pour l'amener à la ville. Superbe ouvrage ! Le port est assez large pour porter quatre grandes barques de front, la plus grande jaugeant de 90 à 100 tonnes. Beaucoup étaient amarrées au quai, d'autres en mouvement, signes d'affaires très actives. Voici la plus belle chose que j'aie vue en France. Ici, Louis XIV, tu es vraiment grand ! - Ici, d'une main généreuse et bienfaisante, tu dispenses à ton peuple le bien-être et la richesse ! - Si sic omnia, ton nom eût été, à juste titre, couvert de vénération.
Pour cette réunion des deux mers, moins d'argent fut dépensé que pour assiéger Turin ou se saisir de Strasbourg comme un voleur. Un tel emploi des revenus d'un grand royaume est la seule manière louable dans un monarque de conquérir l'immortalité ; les autres ne font revivre leur nom qu'au milieu de ceux des incendiaires, des brigands, des fléaux de l'humanité. Le canal traverse la rivière pendant environ une demi-lieue, séparé d'elle par des murs qui sont couverts en temps d'inondation ; il prend ensuite la direction de Sète. Dîné à Béziers. Sachant que M. l'abbé Rozier, le célèbre éditeur du Journal Physique, actuellement en train de publier un dictionnaire d'agriculture, très renommé en France, faisait valoir une ferme près de Béziers, je demandai à l'hôtel le chemin de sa maison. On me dit qu'il avait quitté Béziers depuis deux ans, mais que de la rue on pouvait voir sa maison ; on me la montra d'une espèce d'esplanade qui donnait d'un côté sur la campagne ajoutant qu'elle appartenait à un M. de Rieuse qui avait acheté la terre de l'abbé. Il me semblait, en visitant la ferme d'un homme célèbre par ses écrits, que je me mettais en état de mieux saisir, à la lecture de son livre, ses allusions au sol, à l'exposition et aux autres circonstances.

Je fus fâché d'entendre, à table d'hôte, jeter du ridicule sur l'agriculture de l'abbé Rozier, en prétendant qu'il avait beaucoup de fantaisie, mais rien de solide ; on se moquait surtout de son idée de paver une vigne. Je fus enchanté d'avoir connaissance d'une telle expérience, qui me parut trop remarquable pour ne pas la voir. Il arrive ici à l'abbé, comme fermier, ce qui arrivera sûrement à tout homme qui se départ des errements de ses voisins ; car il n'est pas dans la nature des paysans d'admettre parmi eux quelqu'un qui pense pour eux.
Je m'enquis de la raison qui lui avait fait quitter le pays, et on me répondit par une curieuse anecdote. L'évêque de Béziers voulait, avec l'argent de la province, ouvrir une route qui menât à la porte de sa maîtresse ; comme cette route passait sur les domaines de l'abbé, il s'ensuivit une telle querelle que M. Rozier se vit forcé de quitter la place. Voici un joli trait de gouvernement : un homme forcé de vendre son bien et de s'éloigner du pays par des galanteries d'évêques, avec les femmes des voisins, je suppose, car il n'y en a pas d'autres à la mode en France… Laquelle de mes voisines pousserait l'évêque de Norwich à ouvrir une route sur ma ferme et à me forcer de vendre Bradfield ? Je donne mon autorité pour cette anecdote : des bavardages de table d'hôte, ayant autant de chances d'être faux que de se trouver véridiques ; mais, après tout, les évêques du Languedoc ne sont certainement pas des prélats anglais. - M. de Rieuse me reçut poliment et satisfit à mes réponses comme il put, car il ne savait guère des systèmes de l'abbé que ce qu'en rapportait la voix publique et ce qu'en montrait la ferme elle-même.

Quant aux vignes pavées, il n'y avait rien de semblable : le conte doit provenir d'un clos de ceps de Bourgogne que l'abbé fit planter d'une façon nouvelle, les plaçant en arc dans un trou qu'il recouvrit seulement de pierres à fusil au lieu de terre, ce qui réunit très bien. Je parcourus la ferme, admirablement située sur le penchant et le sommet d'une hauteur qui domine Béziers, sa riche vallée, ses cours d'eau et un bel horizon de montagnes.

Béziers a une belle promenade ; les Anglais commencent à préférer cette ville à Montpellier à cause de l'air. Pris le chemin de Pézenas. Il gravit une colline d'où l'on découvre la Méditerranée.

Dans tout ce pays, surtout dans les bois d'oliviers, la cigale fait retentir son cri constant, aigu, monotone ; on ne saurait imaginer de compagnie plus odieuse, Pézenas domine un très beau pays, une vallée de six à huit lieues toute cultivée ; mélange de vignes, de mûriers, d'oliviers, de villas et de fermes éparses, beaucoup de belles luzernes, le tout encadré de collines cultivées jusqu'au sommet. Au souper, à table d'hôte, nous fûmes servis par une fille sans bas ni souliers, d'une laideur repoussante, et sentant plus fort, mais non pas mieux que roses. Il y avait cependant un chevalier de Saint-Louis et deux ou trois marchands, à en juger par les apparences, bavardant avec elle très familièrement : à un repas de fermiers, dans le marché le plus pauvre et le plus écarté de l'Angleterre, un tel animal ne serait souffert ni par le maître dans sa maison, ni par les hôtes dans leur salle à manger. - 32 milles.

Le 25. - Magnifique viaduc accompagnant un pont long de plus d'un mille, large de dix yards, haut de huit à douze pieds ; de six en six yards de chaque côté s'élèvent des colonnes en pierres ; c'est un ouvrage prodigieux. Je ne sais rien d'aussi remarquable pour le voyageur que les routes du Languedoc : nous n'avons pas en Angleterre l'idée de tels efforts ; c'est superbe, splendide. Si je pouvais aussi bien chasser de mon esprit le souvenir des taxes injustes qui les soutiennent, j'admirerais sans cesse la magnificence déployée par les États de cette province.
Cependant la police est très mauvaise, car je rencontre à peine un charretier qui ne soit pas endormi.

Suivi la route de Montpellier, à travers une délicieuse campagne, sur une autre immense chaussée soutenue par des murs ; elle est large de dix yards et haute de huit à douze pieds, longeant le bord de la mer. Passé à Pijan et près Frontignan et Montbazin, dont les vins sont si célèbres. Les environs de Montpellier, dans un rayon d'une lieue, sont charmants et bien plus coquets que tout ce que j'ai vu en France. Des villas bien bâties, propres, aisées, paraissant être la propriété de personnes riches, sont répandues à profusion dans toute la campagne. Ce sont, en général, de jolis bâtiments carrés, dont quelques-uns sont très spacieux. Montpellier, qui semble plutôt une capitale qu'une ville de province, couvre une colline s'élevant avec hardiesse. L'entrée vous réserve une désillusion par ses rues étroites, mal bâties, tortueuses, mais très peuplées et pleines de l'animation des affaires ; il n'y a cependant pas de manufactures considérables ; les principales sont celles de vert-de-gris, de foulards, de couvertures, de parfums et de liqueurs.

La grande curiosité pour l'étranger, c'est une promenade ou une place (car on y trouve les caractères de l'un et de l'autre) qu'on appelle le Pérou (Peyrou). Un magnifique aqueduc, à trois rangs d'arches, alimente la ville avec les eaux d'une montagne éloignée ; c'est un très bel ouvrage ; un château d'eau les reçoit dans un bassin circulaire, d'où elles tombent dans un réservoir extérieur pour fournir aux besoins de la ville et aux jets d'eau qui rafraîchissent l'air d'un jardin placé plus bas, le tout dans une belle esplanade très élevée au-dessus du reste de la ville et entourée d'une balustrade et d'autres décorations en pierre ; au centre se trouve une belle statue équestre de Louis XIV.
Il y a dans cet ouvrage d'utilité publique un air de vraie grandeur qui me fit plus d'impression que quoi que ce soit à Versailles. La vue aussi est singulièrement belle. Au sud, l'œil se promène avec délices sur une riche vallée parsemée de villas et se terminant à la mer. Au nord s'étend une chaîne de hauteurs en culture. D'un côté, la magnifique chaîne des Pyrénées va se perdre dans le lointain, de l'autre, les neiges éternelles des Alpes brillent au-dessus des nuages. C'est un des spectacles les plus sublimes que l'on puisse contempler, lorsqu'un ciel clair permet de l'embrasser dans son ensemble. - 32 milles.

Le 26. - La foire de Beaucaire met en mouvement tout le pays ; j'ai rencontré beaucoup de charrettes chargées, et neuf diligences allant ou revenant. - Hier et aujourd'hui sont les jours les plus chauds que j'aie sentis ; nous n'avions rien de semblable en Espagne. - Les mouches sont plus désagréables encore que la chaleur. - 30 milles.

Le 27. - L'amphithéâtre de Nîmes est un édifice merveilleux, montrant combien les Romains savaient adapter ces lieux aux abominables fêtes auxquelles ils étaient destinés. La bonne disposition d'un théâtre pouvant recevoir sans embarras 17 000 personnes, sa masse, la manière inébranlable dont ces énormes pierres sont posées sans ciment, les ravages du temps, et plus encore des barbares qui l'ont à peine entamé dans les révolutions de seize siècles, tout captive l'attention.

J'ai visité hier la Maison-Carrée, je l'ai revue ce matin et deux fois dans la journée : c'est, sans comparaison, l'édifice le plus léger, le plus élégant, le plus charmant que j'aie jamais vu.
Quoiqu'il n'ait aucune masse qui surprenne, ni aucune magnificence extraordinaire qui éblouisse, le regard ne peut s'en détacher. Il y a dans les proportions une harmonie magique qui charme les yeux. Aucun détail ne ressort par une beauté particulière, c'est un tout parfait de grâce et de symétrie Quelle infatuation des architectes modernes, de dédaigner la pure et élégante simplicité pour élever ces chefs-d'œuvre d'extravagance et de lourdeur si communs en France ! Le Temple de Diane, comme on l'appelle, les bains dernièrement restaurés et la promenade, forment les parties d'un même tableau qui orne magnifiquement la cité. Par malheur pour moi, on avait retiré l'eau des bains et des canaux pour les nettoyer. Les pavés (mosaïques) romains sont fort beaux et très bien conservés.

L'hôtel du Louvre, excellente maison, vaste et commode, où j'étais descendu à Nîmes, ressemblait, depuis le matin jusqu'à la nuit, autant à une foire que le champ de Beaucaire lui-même.

Je dînais et soupais à table d'hôte ; le bon marché de ces tables convient à mes finances et l'on peut y étudier les habitudes du pays ; nous étions de vingt à quarante à chaque repas, compagnie mêlée de Français, d'Italiens, d'Espagnols et d'Allemands, avec un Grec et un Arménien. On me dit qu'il y avait à peine une nation d'Europe ou d'Asie qui n'ait pas son représentant à cette grande foire, principalement pour le commerce des soies grèges, dont il se fait des affaires de millions en quatre jours ; on y trouve également tous les autres produits du monde.

À propos de cette nombreuse table d'hôte, je dois noter un fait dont j'ai été souvent frappé : l'humeur taciturne des Français.
J'arrivai dans ce royaume, m'attendant à avoir constamment les oreilles rompues par la vivacité et la volubilité infinie de ces gens, que tant de personnes ont décrits, au coin de leur feu en Angleterre, sans doute. À Montpellier, quoiqu'il y eût quinze personnes à table parmi lesquelles plusieurs dames, il me fut impossible de leur faire rompre ce silence inflexible par plus d'un monosyllabe, et la société ressemblait plutôt à une assemblée de quakers muets qu'à la réunion des deux sexes chez un peuple fameux par sa loquacité. Ici il en était de même à chaque repas, aucun Français n'ouvrait la bouche. Aujourd'hui, à dîner, désespérant des gens de cette nation, et dans la peur de perdre l'usage d'un organe dont ils semblaient si peu disposés à se servir, je m'assis à côté d'un Espagnol, et comme j'arrivais récemment de son pays, je le trouvai en humeur de parler et assez communicatif. Nous eûmes, à nous seuls, plus de conversation que les trente autres personnes.

Le 28. - Parti de bon matin pour le pont du Gard, en traversant une grande plaine couverte, vers la gauche, de vastes plants d'oliviers au milieu de beaucoup de rochers arides. À première vue, je fus désappointé, je me figurais quelque chose d'autrement grandiose, mais je découvris bientôt mon erreur, et restai convaincu, après l'avoir examiné de plus près, qu'il ne lui manque aucune des qualités qui commandent l'admiration. C'est un travail prodigieux ; la grandeur et la solidité massive de l'architecture, qui peut encore défier deux ou trois mille ans, unies &a