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L'ermite et le Sens

Par Anne CHRISTIANI

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Table des matières
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L'ermite et le Sens

    Frère Benoît somnolait, enveloppé de la grande couverture de Gersende, tout contre le feu qui se mourait. Bientôt, ce serait Noël, et on viendrait du village le chercher pour la veillée, et puis la messe ; il s’en réjouissait, comme un petit enfant qui a très envie qu’on le prenne dans les bras, qu’on le cajole, qu’on l’embrasse. « Vieille bête ! C’est bien de cela que tu as besoin, n’est-ce pas ? Qu’on s’occupe de toi… » Si longtemps qu’il s’occupait des autres ! Or il avait de plus en plus souvent ce désir d’abandon à plus jeune et plus robuste que soi, mais il en avait vaguement honte. Il était ici, dans cet ermitage au bord de la rivière, pour servir ce village dont il était proche, et non pour être servi. « Oui, Seigneur Jésus, certes… vous avez raison. Mais vous pouvez comprendre, j’imagine… il est vrai que vous n’avez jamais été vieux. Tiens, j’y pense, cela vous manque, sauf votre respect. C’est une expérience… instructive. Quand on souffre, quand on est trahi, quand on meurt, on peut se dire : « Jésus a vécu cela. » Mais quand on est vieux ? Ah, tout à coup, on est tout seul, vous voyez, et vous vous taisez. A qui penser alors ? A qui s’identifier ? A Mathusalem ? Trop vieux, celui-là, trop lointain surtout. Que sait-on de lui ? Et puis, neuf cents ans, tout de même, c’est difficile à croire. Et me voici dans cette cabane, seul, et plus vieux que vous. »

    Il songeait ainsi ; et soudain sourit. Ah si, il y avait Antoine, là-bas, dans son ermitage sur le plateau - s’il y était encore. S’il vivait encore. Antoine, oui, Antoine, son presque jumeau, dont la seule pensée lui réchauffait le cœur. Alors il eut le courage de se relever, de mettre du bois sur le feu et de s’étendre sur la litière, sous la grande peau de mouton de l’enfançon ; et il s’endormit, le cœur en paix.


     

    Des coups légers, frappés à la porte, l’éveillèrent. Seigneur ! Il faisait grand jour déjà… ou était-ce la clarté de la neige, qui menaçait hier soir ? Non, c’était le soleil, un pâle soleil d’hiver, certes, mais le soleil tout de même. Et là, devant l’ermite, un jeune moine grand et souriant, les joues roses de froid sous sa capuche et qui soufflait dans ses doigts en attendant qu’on lui ouvre. Il s’inclina un peu et dit aimablement :

    - Frère Benoît, notre père Abbé m’envoie vous quérir. On a besoin de vous au monastère.

    L’ermite resta sans voix. Besoin de lui ? A son âge ? Pour quoi faire, mon Dieu ?

    - Notre père vous l’expliquera lui-même, mon frère. J’ai amené une mule avec moi, et le temps est beau, malgré le froid. Si cela vous convient, nous partirons dès que possible.

    Comme il y allait, le jeunot ! Savait-il ce que c’était d’avoir près de quatre-vingts ans et d’être attaché à son village, à sa cabane et à sa rivière ? Savait-il qu’il y avait un héron qu’il aimait, des ablettes aussi, et un brochet ? Et un château sur l’autre rive, d’où un jour lui étaient arrivés un enfançon qui était mort ici, sur sa couche, et Anne toute mince dans sa robe bleue, et Gersende si inquiète, et si généreuse ? Quitter tout cela, d’un coup, sur l’heure ! Frère Benoît se mit à trembler, et le jeune moine s’inquiéta.


    - Rentrons nous réchauffer, mon frère. Et prenez quelque nourriture avant de partir.

    Car il ne doutait pas de leur départ, à l’évidence. Il ne parlait pas d’obéissance, parce qu’à ses yeux c’était parfaitement inutile : frère Benoît était moine, comme lui-même ; l’Abbé avait parlé, en route !

    Et c’est ce qu’ils firent - en route ! - après un détour au village pour que Michel et Mathieu ne s’inquiètent pas, ce qui ne servit qu’à les inquiéter davantage. Ils firent mille recommandations au jeune moine, qui eut l’air très surpris, et à leur ermite qui leur souriait, les yeux pleins de larmes comme s’il n’allait plus revenir. Des femmes leur apportèrent du pain et des noix ; on promit à frère Benoît qu’on surveillerait l’ermitage durant son absence. « Revenez vite ! » lui murmura Michel en l’embrassant. Enfin, ils réussirent à se mettre en route.

     

    * * *

 

     

    Au chauffoir, l’Abbé se leva et sourit au vieil homme qui avançait vers lui à petits pas, l’air épuisé. La nuit était tombée depuis longtemps ; on avait chanté Complies, et tout le monastère reposait en paix.


    - Je ne veux pas vous retenir, frère Benoît, dit l’Abbé en lui montrant un des sièges près de l’âtre. Asseyez-vous, vous avez besoin de repos. Je tiens simplement à vous dire pourquoi je vous ai fait quitter ainsi votre ermitage. Le frère Simon, qui vous accompagnait, a senti votre chagrin et celui de vos ouailles. J’espère ne pas vous enlever trop longtemps à eux, rassurez-vous. Voici donc.

    Et il parla d’Aymeric, un puissant seigneur des environs, qui avait fait naguère une riche dotation au monastère pour avoir le droit de s’y retirer le moment venu et assurer le salut de son âme grâce à des messes achetées pour de longues années. Il était tombé gravement malade, nul ne savait de quoi, et s’était donc installé, depuis quelques semaines ; sa venue avait perturbé la vie paisible et ordonnée des moines : il avait des exigences, il s’emportait souvent, et puis tombait dans de grands silences qu’on sentait douloureux, et refusait soudain toute nourriture. Il s’affaiblissait visiblement et ne quittait plus la grande chambre qu’on lui avait aménagée, la seule qui comportât une cheminée parce qu’on la réservait à l’évêque, quand il était de passage ; on y avait même logé un nonce du pape, dans le passé. Quand il sortait de ses périodes d’abattement, Aymeric exigeait de parler à l’un ou l’autre moine, âgé de préférence. L’Abbé lui-même avait été sollicité, et il semblait avoir gardé mauvais souvenir de leur entrevue ; il n’en dit pas plus, et frère Benoît n’osa pas l’interroger. Il se demandait plutôt ce qu’il venait faire dans cette histoire, et avait très peur de s’endormir, épuisé par le voyage, près de ces braises si agréables. Il dut perdre conscience quelques instants, en effet, car il se rendit compte soudain que l’Abbé se levait en disant : « Vous comprenez pourquoi, mon frère, nous avons dû faire appel à vous.
 » Effaré, l’ermite ouvrit de grands yeux, mais n’osa pas avouer sa distraction. Il se contenta de hocher la tête - ce qui ne voulait rien dire et n’était donc pas un mensonge -, se leva péniblement à son tour et suivit l’Abbé le long des vieux couloirs qu’il se rappelait si bien, jusqu’à la cellule qui l’attendait. « Vous verrez le Comte Aymeric demain après tierce, mon frère. Dormez en paix. » Et l’Abbé s’éloigna.
 

    * * *

 

    - On vous appelle frère Benoît, je crois.

    La voix était lente et grave, très belle, et nullement marquée par l’âge. Dans son fauteuil à haut dossier raide, le Comte tournait le dos à la lumière, et l’ermite ne distinguait que ses cheveux gris et bouclés et ses longues mains puissantes sur les accoudoirs à têtes de lion. Le vieux moine inclina la tête sans rien dire, inquiet de ce qu’il avait entendu juste avant de heurter la porte du Comte : deux novices qui le croisaient avaient pouffé, et le plus jeune avait murmuré : « Encore un ! »  tandis que l’autre haussait les épaules : «  Espérons qu’il durera plus longtemps que les autres ! »  Que voulaient-ils dire ? Pourquoi s’était-il stupidement endormi hier soir ? L’Abbé avait dû lui expliquer quelque chose d’important, et lui, vieille bête… Enfin, on allait bien voir.


    - Asseyez-vous, l’ermite.

    Frère Benoît connaissait de longtemps la morgue des seigneurs, qui ne s’abaissaient pas souvent à lui donner son nom. Il s’assit donc en silence sur une sorte de pliant bas, face au Comte, le visage en pleine lumière. Il lui sembla que la partie n’était pas égale ; l’autre demeurait dans l’ombre, comme tapi, prêt à l’attaque, semblait-il ; et l’ermite en effet se sentait vaguement menacé. Comme le silence se prolongeait, une colère se leva en lui, ce qui l’étonna, et il faillit sortir de la pièce. Mais il se rappela la sainte obéissance, et l’humilité sa sœur. Il ferma donc les yeux, joignit les mains sur ses genoux et pria son Seigneur avec simplicité, comme s’il était assis au bord de la rivière, là-bas, avec son héron faisant sa lente promenade sur l’autre rive.

       - Vous n’êtes pas bavard, l’ermite.

    Le ton était moqueur. Frère Benoît ouvrit les yeux, se redressa sur son pliant et réussit à sourire.

    - C’est vous qui avez demandé à me voir, mon fils.

    Il avait failli l'appeler « Monseigneur », mais la malice l’avait emporté ; le Comte eut un geste agacé, mais ne protesta pas.

    - En effet. L’Abbé a dû vous dire que j’ai consulté à peu près tous les saints hommes de ce monastère, lui compris, en vain. C’est à désespérer.


    - De quoi, mon fils ?

    Vraiment l’ermite n’en savait rien, mais le Comte prit cette naïveté pour de l’ironie.

    - Eh bien, l’abbé vous a parlé, je suppose.

    - Certes, certes - et c’était la vérité, au moins partielle - mais j’aimerais que vous me le disiez vous-même, vous pouvez le comprendre.

    Le Comte s’adoucit et se pencha en avant. La lourde chaîne d’or qui pendait à son cou se balança contre son pourpoint de velours noir, et son visage apparut plus nettement, avec des yeux très clairs profondément enfoncés, un nez en bec d’aigle et une bouche amère, marquée de deux rides profondes. Un beau visage altier, séduisant, inquiétant aussi. Le Comte n’était pas aussi âgé que le pensait l’ermite, la soixantaine tout au plus, mais la maladie le creusait de l’intérieur, visiblement.

    - Comme l’Abbé vous l’a dit, j’ai entendu parler de vous par mon ami, le baron Enguerrand, votre seigneur. Sa fille Anne ne jurait que par vous, et sa tante Gersende également, que j’ai bien connue dans ma jeunesse, et admirée. Vous faites des miracles, paraît-il ; pas de ceux qui font accourir les foules et pleurer les imbéciles, non. Des miracles rares, et peu visibles, sauf pour l’intéressé. C’est de ceux-là que j’ai besoin, l’ermite. Et, s’il vous plaît, épargnez-moi les pieuseries, j’en suis abreuvé depuis que je suis ici. Vous les connaissez aussi, j’imagine ; mais vous êtes ermite, et depuis très longtemps, m’a-t-on dit. Vous devez donc avoir de la vie et des hommes une tout autre vision que celle de vos frères restés au monastère ; et même, si j’en crois Enguerrand, des idées parfois… peu orthodoxes qui m’intriguent, et me conviendraient, je pense.
Enfin, que vous ayez conquis Gersende est pour moi la meilleure des recommandations. Mais, je vous en conjure, ne me décevez pas, l’ermite. Car après vous, je n’aurais plus de recours, et je mourrais désespéré.

    Le Comte se tut et se radossa. Il semblait fatigué d’avoir parlé si longtemps, et soudain fit une grimace.

    - Mon dos… murmura-t-il.

    L’ermite se leva aussitôt, et prit sur le lit un large coussin qu’il glissa, avec mille précautions, entre le dossier de bois et le dos douloureux. Le comte le considérait avec étonnement.

    - Merci, l’ermite, dit-il enfin. C’est une bonne entrée en matière. Alors ?

    L’ermite s’était rassis, le dos également douloureux, sur son petit pliant.

    - Alors quoi, mon fils ?

    - Enfin, l’ermite, vous imaginez bien que je vous ai fait venir de si loin pour me parler à votre tour. Je vous écoute donc.

    - Mon fils, c’est à vous plutôt de me parler, je vous le répète. Comment puis-je savoir ce que vous souhaitez entendre ? Vous n’êtes ni Gersende, ni Anne, encore moins Matthieu ou Colette… oui, ces noms ne vous disent rien, mais à moi si. Vous êtes Aymeric, et je ne sais rien de vous, sinon que vous souffrez corps et âme, semble-t-il. Pour le corps, le frère infirmier connaît les simples aussi bien que moi. Mais pour votre âme, elle est unique, mon fils ; je ne saurai d’elle que ce que vous pourrez m’en dire, et ce ne sera guère : car vous-même ne la connaissez pas entièrement, il s’en faut.


    - Tudieu, l’ermite, vous attaquez fort ! Mais ça me plaît, et je sens qu’avec vous, je ne vais ni m’endormir, ni me mettre en colère. Pas tout de suite. C’est déjà quelque chose. Je vais jouer franc jeu, moi aussi ; et soyez sûr que je n’ai nulle accointance avec la Sainte Inquisition ; parlez donc en toute confiance, tout restera entre nous. Mais je voudrais d’abord m’assurer de l’essentiel : Dieu, pour vous, qu’est-ce que c’est ?

    L’ermite sourit.

    - Si j’osais, Monseigneur, je dirais moi aussi : «  Tudieu, mon fils, vous attaquez fort ! »  Puis-je vous demander à mon tour ce qu’est Dieu pour vous ?

    Le Comte sourit aussi, et tout son visage sévère s’éclaira soudain.

    - Dieu ? Je ne sais pas. Mais sûrement pas le grand barbu que l’on nous dit, assis sur son trône, qui voit tout, qui peut tout, qui juge tout. Sûrement pas celui qui pèse chacun de nos actes, qui s’offusque si nous mangeons gras le vendredi et se réjouit d’avoir réussi à faire de tout plaisir un péché abominable qui nous voue à l’Enfer. Sûrement pas ce Dieu-là !

    - Ce n’est pas le mien non plus, mon fils, rassurez-vous.

    - Nous pouvons donc continuer. Déjà, à ce stade, la plupart de vos confrères avaient pris leur air cagot pour défendre ce qu’ils appellent « le dogme », et moi, je les avais mis dehors. Il y a du progrès, vous voyez !


    - Et comment vous percevez-vous vous-même, mon fils, face à ce Dieu ?

    - Ah, qu’en sais-je, l’ermite ? Si j’en crois vos confrères, je suis une créature ; c’est bien cela ? Faite d’un peu d’argile, chassée à la première désobéissance, et vouée à jamais à la vieillesse et à la mort. Une créature ! Une marionnette, donc, que le montreur agite à sa guise, et puis qu’il jette un jour, parce qu’elle est démodée ou qu’il s’en est lassé. Une marionnette, moi, Aymeric ! Concevez-vous cela, l’ermite ?

    - Non, en vérité, je ne le conçois pas, mon fils. Mais vous pourriez dire aussi : « Une marionnette, vous, frère Benoît ? Une marionnette, Gersende ? ». Et moi, de mon côté, j’ajouterais : « Des marionnettes, le plus humble de vos serfs, et cette fillette, au village, qui ne voit ni n’entend, depuis sa naissance, et ce tout petit enfant, mort si seul après quelques heures de vie ? Des marionnettes, le roi de France et le pape, jetés au rebut pêle-mêle avec les criminels et les prostituées ? Et pourquoi rois ? Et pourquoi criminels ? Et pourquoi si vieux, et pourquoi si jeunes ?... Pourquoi, oui, pourquoi ? Ah, quel sens a tout cela ?

    L’ermite avait parlé avec passion, et ses vieilles mains s’agitaient devant son visage soudain crispé. Puis il se tut ; il s’était laissé aller, mais peut-être serait-ce bénéfique. Le Comte en tout cas le considérait avidement, penché en avant, les mains agrippées aux accoudoirs de son fauteuil, et sa chaîne d’or se balançait plus vite à son cou.


    - Le sens, l’ermite, le sens : vous avez dit le mot. Le sens de tout cela ! Voilà ce que je cherche désespérément depuis que je suis ici, depuis que la mort me talonne. Mais il me semble l’avoir cherché toute ma vie, en réalité, dans mes études comme à la guerre, dans la peste comme dans l’amour. Et vous avez prononcé le mot, vous ! Aucun de vos confrères ne l’a fait, comme si le sens allait de soi. Mais non, non, il ne va pas de soi, et je rencontre enfin un homme de Dieu qui le reconnaît !

    Une espèce de joie incrédule avait envahi son visage, et frère Benoît sourit. A ce moment, on frappa doucement à la porte, et en même temps, la cloche du monastère sonna.

    - C’est mon écuyer, dit le Comte. Entre, Landry !

    Un vieil homme, vêtu de noir comme son maître, s’inclina sur le seuil.

    - Dois-je vous apporter votre repas, monseigneur ?

    - C’est déjà l’heure, mon Dieu ? Je n’ai pas vu le temps passer. Accepterez-vous de dîner avec moi, l’ermite ?

    Frère Benoît se leva, difficilement.

    - Pardonnez-moi, mon fils, mais l’Abbé m’a prié au réfectoire, et auparavant, nous avons l’office de Sexte, que vous entendez sonner.

    - Quelle fidélité, l’ermite ! Quelle cloche vous appelle à la prière, quand vous êtes dans votre désert ? Je vous croyais plus libre à l’égard de tous ces rites.


    - Ici, monseigneur, je suis au monastère, et tous m’appellent Frère Benoît. Je suis l’un d’eux.

    Il s’inclina et se dirigea vers la porte.

    - Reviendrez-vous cet après-midi, l’ermite ? Mais peut-être faites-vous la sieste, comme moi ?

    - En effet. Mais si vous le souhaitez, je vous reverrai après les Vêpres.

    - Je vous attendrai. N’oubliez pas !

    L’ermite sortit avec le vieux Landry, qui lui sourit et se dirigea vers les cuisines ; et lui-même gagna la chapelle où déjà les moines s’installaient.

     

    Après les Vêpres, Frère Benoît se dirigea vers l’appartement d’Aymeric, qui comportait aussi une petite chambre où logeait Landry, près de son maître. Il sourit en se rappelant son entrée à la chapelle : tous les moines avaient tourné la tête vers lui, et il avait reconnu les deux novices, qui se poussèrent du coude d’un air malin. Visiblement, on le considérait comme un rescapé, et l’Abbé lui-même, au début du repas, juste avant que le lecteur, dans sa chaire, reprenne le récit de la vie de Saint Jérôme, lui avait murmuré : « Alors ? Vous repartez ce soir ? » L’ermite avait fait « non » de la tête, avec un sourire malicieux, et l’Abbé avait ajouté : « Je suggérerai plutôt l’histoire de Daniel dans la fosse aux lions, pour le souper. Qu’en dites-vous ? » Mais le lecteur avait commencé à lire, d’une voix monocorde, et dispensa l’ermite de répondre.


    - Entrez !

    Un grand feu flambait dans la cheminée ; Aymeric était assis d’un côté, dans son fauteuil à haut dossier, et indiquait de la main à l’ermite étonné un fauteuil tout semblable, de l’autre côté. Le pliant avait disparu, et le vieux moine en fut soulagé. Il avait bien souffert, ce matin, et sa courte sieste avait à peine réussi à reposer son dos. Il s’assit donc en face du Comte, heureux que l’égalité fût rétablie entre eux : ils se voyaient l’un l’autre en pleine lumière, et l’ermite fut frappé par la douleur qui marquait le beau visage du Comte ; il sut en même temps que tous les simples du frère infirmier ne pouvaient rien contre cette douleur-là.

    - Eh bien, mon frère, vous êtes revenu, et je vous en remercie.

    Le fauteuil, et maintenant « mon frère »… allons, on pouvait continuer, en effet.

    - Nous avons parlé de « créatures », ce matin, poursuivait le Comte. Et le mot, bizarrement, n’a pas semblé vous plaire plus qu’à moi. C’est bizarre, en effet : que je pense cela, moi qui suis plein d’orgueil, cela n’a rien d’étonnant. Mais vous, un homme d’Eglise, pétri de doctrine et plein d’humilité, en principe… oui, vous m’étonnez. Car enfin, si nous ne sommes pas des créatures, qui diable sommes-nous ?

    L’ermite sourit et se pencha en avant, tendant ses mains glacées vers le feu.


    - Laissons le diable à ses affaires, mon fils, s’il vous plaît. Mais parlons des créatures, en effet. Il y a bien longtemps - vous étiez à peine né - un voyageur venu d’Orient mit le monastère sens dessus dessous en nous parlant des religions de là-bas. Je ne puis tout vous dire, mais il marqua certains d’entre nous à jamais. Et j’ai eu personnellement, à l’ermitage, tout loisir de réfléchir à ces paroles étranges que nous ne pouvions oublier. Je crois que j’ai fini par les faire miennes, sans presque le savoir clairement, parce qu’elles me convenaient ; parce qu’elles me permettaient de comprendre et d’admettre enfin certaines réalités de notre condition qui me gênaient, qui me bouleversaient, bien plutôt, et qui parfois m’ont fait craindre pour ma vocation. Et même pour ma foi.

    Aymeric hocha la tête, lentement.

    - Oui, je l’ai pressenti ce matin, quand vous avez réagi avec une passion qui m’a laissé sans voix, venant de vous. Mais, s’il vous plaît, répondez à ma question : que sommes-nous, mon frère, si nous ne sommes pas des créatures ?

    - Eh bien, mon fils, une de ces paroles d’Orient disait, je m’en souviens nettement : « Vous n’êtes pas des créations. Vous êtes des manifestations. »

    Il y eut un long silence, que l’ermite ne rompit pas. Il s’était adossé et considérait les flammes qui dansaient joyeusement dans l’âtre, contre une lourde plaque de fonte représentant un cerf aux abois.


    - Des manifestations, murmura Aymeric enfin. Mais de quoi, mon frère ? Ou de qui ? J’ose à peine y penser.

    - Pensez-y mon fils, pensez-y, n’ayez pas peur. C’est un mot que Notre Seigneur aimait à dire : « N’ayez pas peur. » Des manifestations de Lui, évidemment, mon fils. De qui d’autre ? Puisqu’il n’y a que Lui.

    - Attendez, attendez, frère Benoît. Vous allez trop vite. Comment pouvez-vous dire qu’il n’y a que Lui ? Nous sommes ici, vous et moi, et Landry dans sa chambre à côté, et l’Abbé, et Enguerrand, et Gersende…

    - N’oubliez pas le soleil, mon fils, et la rivière, et mon héron…

    - Mais vous êtes un affreux païen, frère Benoît !

    Le Comte souriait, mais il y avait de l’inquiétude dans sa voix. L’ermite se pencha vers lui.

    - C’est ce que redoutait notre père Abbé d’alors, je suppose, puisqu’il nous a brusquement interdit tout entretien sur ces sujets.

    - Il n’y a pas réussi, apparemment, sourit le Comte. Mais parlez-moi encore de ce… paganisme.

    - Ces gens d’Orient disent de Dieu - appelons-Le ainsi - qu’il est « l’Un Sans Second. » Entendez-vous cela ?

    Le Comte resta silencieux. Il ne quittait pas l’ermite des yeux.


    - Oui, je l’entends. Je crois… Mais allez plus loin.

    - Comment vous dire cela ? C’est pour moi une telle évidence… si Dieu est, mon fils, il ne peut y avoir que Lui. Car s’il y a de l’autre, de l’autre que Lui, alors Il n’est pas Dieu. Ces gens de l’Inde appellent cela « advaïta », ce qui signifie précisément « le non-deux », la « non-dualité ».

    Le Comte semblait effaré.

    - Mais c’est tout à fait du paganisme ! Du panthéisme en tout cas, et c’est pire ! Tout est Dieu ? Ces bûches, là, nos fauteuils, vous et moi…

    - Mais je ne les adore pas, mon fils ! Je ne dirais d’ailleurs pas que tout est Dieu, mais plutôt que Dieu est tout.

    - Sophisme !

    - Non, certainement pas. Je n’adore pas ces bûches, ni la statue de Notre-Dame à la chapelle, ni Gersende, ni mes ablettes. J’adore Dieu en eux. Vous voyez ce que je veux dire ?

    - Oui, je le vois mieux, je crois. Mais, frère Benoît, diriez-vous tout cela au chapitre, ce soir ?

    - Hélas, non, mon fils, évidemment pas. Je dis « hélas », mais au fond, est-ce si regrettable ? Les moines de ce monastère, le père Abbé, et tous autour de nous, leur foi est grande ; ils la vivent dans la paix, pour la plupart, et même dans la joie, pour un grand nombre ; ils ne la remettent pas en question. Ces choses dont je vous entretiens, je ne les dis qu’à ceux qui sont en quête et en souffrance, ceux dont la vie en dépend.
C’est pourquoi je vous en parle, mon fils. Parce que vous m’avez fait venir de si loin, en désespoir de cause. N’est-ce pas ?

    - Certes, certes, frère Benoît. D’ailleurs j’y songe : le père Abbé doit avoir sur vous quelques lumières que vous ne soupçonnez pas, pour avoir accédé à ma demande. Car il n’a pas hésité une seconde, savez-vous ? Il aurait pu me dire : « Ce vieil homme, ce sauvage… on ne le voit plus jamais ; il est juste bon pour ses villageois. En quoi pourrait-il vous aider, monseigneur ? » Mais non, il n’a pas dit cela du tout. J’ai vu au contraire une lueur dans ses yeux quand j’ai mentionné votre nom ; et pourtant, il ne vous connaît pas.

    L’ermite sourit.

    - Moi, non, mais l’Abbé précédent, qu’il a bien connu, évidemment, fut mon maître des novices, au temps lointain où ce voyageur…

    - Je comprends, sourit Aymeric. Grâces lui soient rendues, alors. Il a l’esprit plus large que je ne croyais.

    La cloche du monastère se mit à sonner, et Landry ouvrit la porte.

    - Votre souper, monseigneur, dois-je vous l’apporter ?

    - Oui, répondit l’ermite en se levant, c’est l’heure en effet. Et ne me priez pas à le partager avec vous, mon fils, je le prendrai au réfectoire. Et ce sera tous les jours ainsi. Je suis moine, ne l’oubliez pas ; depuis près de soixante ans.


    - Mais votre liberté d’esprit, mon frère, voyons ! Comment l’accommodez-vous avec la Sainte Règle ? J’avoue que je vous comprends mal.

    L’ermite sourit tandis que Landry lui ouvrait la porte.

    - Ce sera le sujet d’un autre entretien, mon fils. Je prierai pour vous à Complies, tout à l’heure. Et que la nuit vous apaise.

 

    * * *

 

    Ils n’avaient pas pris de rendez-vous, la veille, et après Laudes, l’office de l’aurore qu’il aimait tant, frère Benoît se promena, le cœur content, dans son vieux monastère. Les rires des jeunes moines durant les récréations le faisaient sourire, et il ne pouvait s’empêcher de penser à Don Anselme, le maître des novices, qui courait plus qu’il ne marchait dans ces longs couloirs, et à Antoine, son frère d’âme, lui aussi ermite, bien loin d’ici, et dont il ne savait plus rien. « Il est vivant, j’en suis sûr. Il ne serait pas mort sans me le faire savoir. Je te reverrai, Antoine, je ne sais comment, mais je te reverrai. » Ainsi songeait le vieil homme, les mains dans les manches de sa robe, marchant à petits pas le long du déambulatoire où sa promenade l’avait mené, admirant le jardin central, avec sa haute fontaine pleine de stalactites et ses massifs de buis recouverts de neige. Le soleil étincelait sur tout cela, et l’ermite songea soudain à sa cabane, là-bas, dont nulle fumée ne s’échappait depuis son départ.
Les entretiens avec Aymeric étaient denses et les fatiguaient l’un et l’autre. Il fallait aussi laisser le temps apaiser les étonnements, les révoltes, les rejets… bah, peu importait. C’était ici, au monastère, qu’il avait à faire ; et puis Aymeric avait connu Gersende, et Anne petite fille, et il le sentait pour cela très proche de son cœur.

    Soudain le vieux Landry fut près de lui et murmura : « Monseigneur souhaiterait vous voir, mon frère, si vous le voulez bien. » L’ermite lui sourit et le suivit vers les appartements du Comte, priant en silence pour être clair et plein d’amour.

 

    Frère Benoît se dirigea vers son fauteuil et y aperçut, contre le dossier, le même gros coussin de velours rouge qu’il avait installé pour Aymeric, lors de sa première visite et qui y était demeuré depuis. Le vieil homme s’y accota en souriant, les yeux fermés de plaisir.

    - Merci de l’attention, mon fils.

    - Je vous dois bien cela, frère Benoît. La nuit m’a été douce, comme vous me le souhaitiez, et il me semble que peu à peu, vos… paganeries s’ordonnent en moi. Non, ne protestez pas, je me moque un peu de vous en usant de ce mot, mais de moi aussi qui me suis offusqué sottement. Oui, je me sens mieux, peu à peu. J’ai l’impression que vous ouvrez des portes, lentement, et que je peux enfin envisager de sortir de ce lieu clos où j’étouffe depuis si longtemps. Mais toutes ne sont pas ouvertes, je le sais.
Et par exemple, j’ai songé hier soir à cet « Un-sans-second » dont vous m’avez parlé, et à ses « manifestations ». Quel besoin, vraiment, a-t-Il de se manifester, s’Il est aussi parfait que vous le dites ? Quel besoin de créer la terre, les bêtes et les hommes ? Quel besoin de me créer, moi, Aymeric, avec mon inquiétude ? Je voudrais bien savoir ce que j’apporte à Sa gloire, vraiment !

    L’ermite leva les mains en souriant.

    - Je vous arrête tout de suite, mon fils. Vous avez dit : « Quel besoin de créer ? » Mais Il ne crée pas, je vous le rappelle. Il se manifeste, et ce n’est pas du tout la même chose.

    - Ah, vous jouez sur les mots, l’ermite ! A ce compte-là, nous n’avancerons pas.

    - Mon Dieu, mon fils, êtes-vous si pressé ? Je ne vous ai jamais parlé de la date de mon retour, que je sache. Je suis ici pour vous, et tout mon temps vous est consacré. Il ne saurait l’être mieux. Donc, ne vous impatientez pas. Non, créer et se manifester, ce n’est pas la même chose. Ecoutez-moi bien. Je vais vous dire… ah, comment nommer cela ? Une image, si vous voulez - certains diraient une vision - qui m’est venue un jour, et avec laquelle j’ai beaucoup joué. Peut-être vous aidera-t-elle un peu à mieux comprendre.

    L’ermite se pencha en avant, quittant les délices de son coussin, et le Comte en fit autant, intrigué.


    - Il m’a semblé un jour, dit frère Benoît, que Dieu - appelons-le ainsi - Dieu, donc, au Commencement (s’il y en eut un…) était… comme un œuf. Oui. Un œuf énorme, compact, lisse et parfait. Pourquoi pas une boule ? Je ne sais. C’est la forme de l’œuf qui m’est apparue, peut-être parce que l’œuf est origine. Peu importe. Je le voyais, cet œuf, aussi lisse et plein et parfait que s’il était en marbre. Du marbre d’un beau vert chaud, avec des veines un peu plus sombres, superbe. Mais compact, j’y insiste. Sans une faille. Cet œuf, compact, dans le vide. Seul. Parfait. Voyez-vous cela ?

    Le Comte hocha la tête sans quitter des yeux l’ermite, qui continua.

    - Car il n’y a rien. Pas de soleil, pas de lune, rien. Pas de temps non plus. Et voici qu’à un certain moment, il y a dans cet œuf si compact… une inquiétude, oui, c’est cela. Le mot est trop fort, sans doute, et il marque un manque ; or l’œuf est parfait. Alors, si ce n’est pas un manque, que connaît-il soudain ? Je ne sais ; ne m’en demandez pas trop, mon fils. Simplement, Il se sait seul, Il se sent seul. Oserai-je dire que l’absurdité de son existence lui apparaît ? Allons, je l’ose. Nuancez tout cela, mon fils, je vous en conjure. Mes mots d’homme ne conviennent pas du tout, d’évidence, au sujet que j’aborde avec vous.

    Il soupira profondément, comme déjà fatigué de cet effort qu’il s’imposait, trouver des paroles pour dire l’indicible. Mais le Comte l’encouragea, les yeux brillants, la bouche moins amère soudain.


    - Continuez, mon frère.

    - Oui… La solitude, l’existence, l’absurde… c’est très humain tout cela, je le sais bien. Mais justement… non, à cela je viendrai plus tard, si j’y pense. Bref, mon fils, regardez bien maintenant : l’œuf, l’œuf si parfait, si compact, voici qu’il s’ouvre ; il se scinde en deux, lentement ; il se sépare de lui-même, et il se regarde en face de lui, pour la première fois. Si je parle de « première fois », puis-je aussi dire que le Temps naît à l’instant même ? Peut-être, je ne sais ; mais je le croirais assez. En tout cas, voici que l’œuf peut dire « tu » à ce lui-même qui lui fait face, et qu’il devient « je » par le fait même. Comprenez-vous cela ? Car la Parole naît aussi, à cet instant miraculeux, la première Parole : « Toi ! »Et l’autre moitié répond : « Toi ! » Et ce sont des mots d’amour. « Toi ! Toi qui es moi-même ! Que tu es beau ! Que tu es parfait ! Comme je t’aime ! » Cela vous rappelle-t-il quelque chose, mon fils ? Oui, je le vois à votre sourire. Et l’Amour est né, lui aussi, à cette minute, en effet, car il faut être deux pour aimer. J’imagine que, bien plus tard - la Terre a six mille ans, dit-on, mais qu’en savons-nous ? c’est peut-être beaucoup plus - j’imagine que nous parlerons alors de Père et de Fils, Fils « engendré, non pas créé, de même nature que le Père » - vous disiez cela chaque jour à la messe, mon fils, en récitant le Credo, rappelez-vous. Ce sont nos mots d’homme. Mais ils sont imparfaits, à coup sûr : nos pères et nos fils à nous supposent le temps, une antériorité de l’un sur l’autre, une sorte de supériorité aussi, puisque l’un a donné la vie à l’autre. Rien de tel ici. Il y a deux moitiés parfaites, semblables, de même nature et de même âge (si l’on peut parler d’âge dans l’Eternité).
Mais je les nommerai Père et Fils tout de même pour la commodité.

    L’ermite se tut et ferma les yeux un instant.

    - Ma vision, mon fils, ma vision ! Soudain, cette moitié parfaite qu’est le Fils, voici qu’elle émet - est-ce le mot ? - toute vie, toute forme de vie. Comme des images qui passent sur la splendeur immuable ; voici le soleil et la lune, les planètes et notre Terre, les océans et le vent, et les bêtes, et l’homme enfin… vous avez lu la Genèse, mon fils. Comprenez-moi : le Fils ne se dilue pas dans tout cela ; Il est toujours là, parfait, rayonnant d’amour pour le Père comme le Père l’est pour Lui. Mais il est aussi tout ce que je viens de nommer, et bien d’autres choses encore, toute chose, en fait, toute vie. Toute forme de vie. Car Dieu est la Vie, et elle a besoin d’espace pour se déployer, infiniment. Et, mon fils, se regarder au miroir et se trouver magnifique, c’est bien beau - mais ce fut le péché de Narcisse, qui en mourut. L’amour demande bien davantage, l’amour demande tout. Comprenez, mon fils, ce que je tente, bien lourdement, bien maladroitement, de vous montrer : l’Amour ne crée pas, Il est, et Il se manifeste. Vous et moi, ici présents, et Landry aux cuisines, et l’eau qui a gelé dans la fontaine, et la mule qui attend patiemment à l’écurie de me ramener à l’ermitage, tout, tout, c’est Lui qui se manifeste. Car il n’y a que Lui, et rien d’autre.

    Le silence qui suivit fut si dense et si long qu’ils entendirent, dans le couloir proche, le galop de trois novices qui déjà tournaient l’angle et s’enfuyaient en riant. Le Comte sourit.


    - Dieu qui se manifeste, murmura-t-il. Ils m’impatienteront moins, désormais. Et voici la cloche de Sexte, mon frère. Allez-y donc, dînez au réfectoire, et revenez me voir après Vêpres, si vous en avez le courage, et l’envie. Je vous attendrai fidèlement.

     

    * * *

 

    Bien que le repas eût été frugal, frère Benoît s’endormit lourdement dans sa cellule, et il rêva d’Aymeric. Il le vit jeune et beau, souriant à tous, aimé des dames… Gersende l’avait-elle remarqué, elle qui n’avait que dix ans de plus que lui ? Lui en tout cas avait été ébloui, et durablement, c’était visible. Et puis le Comte s’alourdissait, s’agitait beaucoup, de guerre en guerre, d’amour en amour, tout cela sur fond de peste ; la peste à quoi il échappait toujours, miraculeusement, mais qui lui enlevait ceux-ci et celles-là, qu’il aimait. Les plis amers aux coins de ses lèvres se creusaient, et il fuyait dans l’action, toujours plus vite, toujours plus loin. Car il poursuivait le sens, et parfois croyait l’entrevoir. Il venait enfin le chercher au monastère, et l’ermite le voyait enfermé dans une cellule, tâtant les murs nus pour y trouver une issue, en vain. Ou plutôt si : il y avait bien une porte et une fenêtre, mais le Comte ne semblait pas les voir. Ses mains passaient sur elles exactement comme sur les murs lisses. Tous lui criaient : « Mais il y a une porte ici, voyons ! Etes-vous aveugle ? » Et ils finissaient par hausser les épaules et le laisser à sa folie.


    L’ermite se réveilla en sursaut. La cloche des Vêpres, déjà ! Comme il avait dormi ! Comme il se fatiguait vite ! Il passa la main dans ses longs cheveux et sa barbe, rajusta sa cordelière et se hâta vers la chapelle, poursuivi par l’image d’Aymeric tâtonnant comme un aveugle sans trouver cette issue que d’autres voyaient. Il entra parmi ses frères ; chanter avec eux le rasséréna, si longtemps qu’il ne l’avait fait ! Et il put même penser à son rocher plat, près de la rivière, sans trop de nostalgie. Ragaillardi, il alla ensuite au rendez-vous d’Aymeric, par les couloirs glacés que le soleil ne réchauffait jamais.

     

    La belle chambre lui sembla un paradis, après le froid de la chapelle et de sa cellule. Aymeric l’attendait, dans son grand fauteuil, et lui sourit.

    - Ah, vous êtes venu ! Vous avez ouvert une grande porte, ce matin, un vrai porche, mon frère, et je suis en train de le franchir, précautionneusement, car vous me donnez le vertige, un peu. Mais je me sens bien. Emmenez-moi plus loin, si c’est possible.

    L’ermite s’installa contre son coussin de velours et sourit.

    - Plus loin, peut-être pas, mon fils, je ne suis qu’un homme comme vous. Mais on peut approfondir ce que je vous ai découvert. Par exemple, peut-être comprenez-vous mieux, maintenant, que nous sommes des manifestations, non des créations, et que notre statut en est tout différent. « Engendrés, non pas créés…


    - …de même nature que le Père » continua le Comte à mi-voix. Mais, frère Benoît, ces paroles s’appliquent à Notre-Seigneur, et à lui seul ! Penser qu’elles nous concernent aussi - car il s’agit bien de cela, n’est-ce pas - c’est à l’évidence un blasphème.

    - J’ai pu le craindre, mon fils, vous vous en doutez. Et notre Abbé le croyait, sûrement, quand il interdit à Don Anselme, notre maître des novices, de plus jamais parler de cela. Mais, sincèrement, je ne puis penser autrement ; c’est tout à fait involontaire. Il n’y a que Lui, tout ne peut être que Lui, et nous aussi par conséquent. D’ailleurs, mon fils, écoutez Notre Seigneur lui-même : qu’a-t-il dit, sinon « notre Père » ? Lui qui se sentait Fils, profondément - et il paraît qu’il disait même « papa » plutôt que Père, ce qui nous semble inconcevable - il nous a enjoint de prier « notre père » à tous : ce qui implique que nous sommes frères, entre nous certes, mais avec lui aussi. Et pour parler plus nettement encore, mon fils, si Dieu est notre père, nous sommes de même nature que Lui. Rappelez-vous : « Qui me voit voit le Père ». Qui vous voit, mon fils, qui me voit, qui voit le roi ou le frère portier, voit le Père. Mais quelle image du Père offrons-nous, nous autres ? Si nous nous sentions fils aussi profondément que Notre Seigneur, nous serions écrasés de notre grandeur et de notre responsabilité. Aussi n’osons-nous pas nous appliquer la parole du Seigneur, par peur, par incrédulité, par goût de notre confort. Par lâcheté.


    L’ermite se tut. Le Comte, en face de lui, le regardait, comme anéanti.

    - Frère Benoît, murmura-t-il enfin, vous me faites peur…

    - Peur de l’Evangile, mon fils ? Comment est-ce possible ? Oubliez tout ce que je vous ai dit, si cela vous gêne, oubliez l’œuf et la naissance du Temps, celle de la Parole et de l’Amour ; ne retenez que ces deux mots de Notre Seigneur, que nous disons chaque jour dans notre prière, depuis des siècles : « Notre Père », et tirez-en les conséquences.

    - Oui, oui, évidemment… ah, quelle grandeur tout à coup !

    - Certes, mon fils. Et quelle responsabilité aussi ! Se conduire en toute occasion comme Dieu Lui-même, penser, parler, agir comme Il le ferait…

    - C’est impossible, et vous le savez !

    - Difficile, je vous l’accorde. Mais en avoir conscience, c’est déjà la moitié de l’effort. Et puis, imaginez : je suis, en ce moment même, responsable de l’image de Dieu que vous vous faites. Vous l’êtes, vous, à chaque instant, vis-à-vis de Landry et des moines qui vivent autour de vous. De même que Landry l’est envers vous, et tous les moines aussi. Imaginez-vous ces fils invisibles qui nous relient les uns aux autres ? Et, oui, notre responsabilité ?

    Soudain, Aymeric fronça les sourcils.


    - Je vous suis bien, frère Benoît. Mais - car il y a un mais, vous vous en doutez - si tous les hommes sont fils de Dieu, de nature divine par conséquent, ils sont de fait égaux entre eux, comme des frères le sont. N’est-ce pas ? Vous hochez la tête, et vous prenez l’air innocent… je vois que vous savez où je veux en venir.

    - Où vous arrivez, plutôt, mon fils, car je doute fort que vous le vouliez, n’est-ce pas ?

    - En effet. Ainsi, Landry me vaut, le moindre frère lai vaut l’Abbé, et le serf le plus ignare son suzerain, c’est bien cela ?

    - En droit, absolument. Vous avez parlé des serfs, et vous êtes assez lettré pour savoir ce que ce mot-là signifie.

    - Esclave, oui, je le sais.

    Il y eut un silence. Puis le Comte parla, d’une voix sourde.

    - Je réduis donc mes frères en esclavage. Ne dites pas le contraire, je…

    - Mais je ne dis rien, mon fils. Je vous écoute penser à haute voix.

    - Donc, vous pensez cela vous-même depuis longtemps.

    - Bien entendu.

    - Et vous n’en dites rien ?


    - A vous, si. A qui d’autre ? Gersende elle-même s’est assombrie quand je lui ai dit que telle paysanne qui avait besoin de moi la valait. Ce qui ne l’a pas empêchée ensuite de lui venir en aide avec une immense générosité.

    - Ainsi, vous gardez tout cela pour vous, et vous souriez à tous également ? Vous n’avez pas envie de prendre la tête d’une jacquerie ou de dénoncer tel baron tyrannique ?

    L’ermite se mit à rire.

    - Je suis trop âgé, mon fils. Et même si j’étais jeune… Un homme seul, ou même une poignée d’hommes, ne peut changer de fond en comble une société. « Convertissez-vous ! » disait Notre Seigneur. Nous ne savons pas très bien ce que signifie ce mot, et nous l’avons tellement entendu qu’il a perdu pour nous tout intérêt. Mais Don Anselme, qui avait étudié le grec, nous avait expliqué que c’était un mot très fort : l’esprit devait changer du tout au tout, comme un gant que l’on retourne, c’est ce qu’il disait. « Cul par-dessus tête ! » avait traduit notre frère jardinier, et cela nous avait tous fait rire, Don Anselme le premier. On ne convertit pas par la force, mon fils, mais par la douceur et la persuasion ; par l’exemple donné, surtout. Cela ne peut se faire que très lentement ; des siècles passeront, sans doute, avant que ces idées s’implantent dans les esprits et dans les cœurs. Nous ne les verrons pas, ni nos enfants, ni… Le vertige nous prend à imaginer ces hommes du futur, qui nous ressembleront sans doute si peu. Il est possible aussi que la conversion n’ait jamais lieu. Ou alors, dans certains royaumes et pas dans d’autres, et cela causera des guerres, j’imagine.
Non, il ne faut rien brusquer, mon fils. Il faut laisser le temps au temps. Et prier. Et commencer par nous convertir nous-mêmes, c’est de loin le plus important.

    Le Comte resta un long moment silencieux, puis il se leva et alla vers l’étroite fenêtre, où il appuya son front.

    - Frère Benoît, dit-il enfin, faut-il donc que j’affranchisse mes serfs ?

    L’ermite sourit.

    - Comme vous y allez, mon fils ! Les temps ne sont pas mûrs, je vous l’ai dit. Que feraient-ils de leur liberté, d’ailleurs, surtout si vous êtes le seul à leur ouvrir les portes ? Et vos pairs vous feraient aussitôt enfermer pour folie avérée, vous le savez bien. Non. Par contre, considérez désormais vos serfs comme vos égaux en Dieu, et traitez-les comme vos frères, ou vos enfants si cela vous convient mieux. Comme Dieu les traiterait s’Il s’appelait Aymeric. Et Il s’appelle Aymeric, aussi.

    La cloche se mit à sonner, faiblement d’abord, puis avec force. Le Comte se retourna.

    - Les Vêpres, frère Benoît.

    - Et votre souper, bientôt.

    On frappa à la porte, très doucement, et Landry entra.

    - Que désirez-vous pour votre souper, monseigneur ?


    - Comme tu es ponctuel, Landry ! s’exclama le Comte. Je t’ai toujours connu ainsi… si longtemps que tu es à mon service, n’est-ce pas ?

    Landry sourit.

    - Je vous ai appris à monter à cheval, monseigneur. Vous aviez sept ans, et moi dix de plus.

    - Et depuis tout ce temps, tu veilles sur moi, fidèlement… dix ans de plus que moi, dis-tu ? Alors ce serait à moi de te servir, plutôt.

    Landry regarda le comte avec inquiétude.

    - Monseigneur, ce n’est pas bien de vous moquer d’un vieil homme qui vous aime… ou bien êtes-vous souffrant ? Dois-je appeler le frère infirmier ?

    - Non, Landry, non. Simplement, je découvre aujourd’hui seulement ce que tu es pour moi. C’est tout. Oui, mon souper… n’importe. Apporte-moi ce que tu trouveras aux cuisines, l’ordinaire des moines. Je n’ai guère d’appétit, ce soir.

    Landry s’inclina et se dirigea vers la porte. Mais le Comte le rappela.

    - Tu n’es pas assez couvert, dans ces couloirs glacés, au sortir de cette chambre bien chauffée. Prends donc ta cape, Landry - et ne proteste pas, c’est un ordre.

    L’ermite se leva lui aussi, difficilement.


    - Je sors avec vous, Landry. Monseigneur a raison, vous n’êtes pas assez couvert, et moi non plus d’ailleurs. Je vais passer prendre ma cape aussi.

    - A demain, frère Benoît, sourit le Comte. Et ne rêvez pas de jacqueries !

     

    * * *

 

     

    Le feu flambait joyeusement dans la grande cheminée.

    - Ah, frère Benoît, je vous attendais avec impatience ! Avez-vous bien dormi ?

    Et le Comte désigna de la main son fauteuil à l’ermite.

    - Mon Dieu oui, mon fils, aussi bien que possible. A mon âge, on a besoin de peu de sommeil. Et j’ai pu assister à l’office de Laudes, que j’aime particulièrement.

    - Et pourquoi cette préférence ?

    - Je ne sais pas vraiment… La nuit, souvent, est difficile, pleine d’angoisses, vous savez cela, mon fils, je suppose. Se lever est une délivrance, alors, et la chapelle un paradis. « Laudes » signifie « louanges », je ne vous l’apprends pas, et j’aime commencer ma journée par une action de grâces, plutôt que par des plaintes pour une mauvaise nuit, pour les douleurs, pour la vue qui baisse et les dents qui tombent.


    - Et pourtant, tout cela existe aussi, mon frère.

    - Certes, certes. C’est ce que j’appelle les dragons. J’en ai parlé à Gersende, tenez, qui prétendait ne voir que dragons autour d’elle. Moi, je lui ai montré les licornes.

    - Les licornes, frère Benoît ? Mais cela n’existe pas !

    - Non, c’est vrai, et c’est bien dommage. Elles sont si belles qu’elles mériteraient d’exister, ne pensez-vous pas ? Et c’est pour moi une preuve de notre nature divine que d’avoir inventé une telle grâce. Mais elles n’existent pas vraiment, vous avez raison. Les dragons non plus, d’ailleurs.

    - Alors, à Laudes…

    - Je rends grâces pour les licornes, mon fils, et il y en a, croyez-moi ! Alors, étrangement, les dragons s’amenuisent, deviennent transparents, et soudain disparaissent dans le soleil levant et la grande louange. N’est-ce pas admirable ?

    Le Comte sourit avec tendresse.

    - C’est vous qui êtes admirable, mon frère ! Si, si, vous l’êtes, ne protestez pas !

    - Si je le suis, mon fils, vous l’êtes tout autant, et Landry, et le frère jardinier - et vous savez pourquoi maintenant : notre nature divine, Dieu en nous.


    - Oh, je vous arrête, mon frère ! Que nous l’ayons tous, cette nature, je le crois, ou plutôt, je commence à m’y faire ; mais qu’elle transparaisse également chez tous, certes non ! Vous-même, avec toute votre indulgence, ne pourrez pas me contredire.

    - Mais je ne l’essaie même pas, mon fils. Cela tient au degré de conscience de chacun. Qui, autour de nous, sait ce que nous savons ? Ou croit ce que nous croyons, si vous préférez cette formule ? Personne, ou presque. Ils se pensent tous des créatures, à la merci d’un Dieu qui les terrifie, bien qu’ils le disent « bon ». Certains vont jusqu’à le nommer « Le Tout-Autre », ce qui pour moi est le pire des blasphèmes. Bien peu l’aiment vraiment, ce Dieu.

    - Mais, mon frère, on peut les comprendre ! Il est si lointain, si incompréhensible !

    - Et c’est pourquoi Notre Seigneur L’a incarné, mon fils. Nous ne pouvons pas dire de lui qu’il est lointain et incompréhensible.

    - Le Fils, oui… mais pour lui aussi, frère Benoît, même pour lui, quelle fin affreuse ! Non, décidément, je comprends qu’on ne puisse aimer un Dieu qui nous voue à la souffrance et à la mort.

    - Vous ne voyez que des dragons, ce matin, mon fils ! Mais admettons, puisque tel est votre regard aujourd’hui. Vous dites : un Dieu qui nous voue à la mort… voyez comme vous êtes dans la dualité ! Dieu d’un côté, nous de l’autre. Nous ne sommes pas loin des marionnettes et du montreur capricieux, avouez-le. Nous en avons pourtant parlé lors de notre première rencontre… et nous y voici revenus.
Tout ce que nous avons découvert ensemble a-t-il déjà été oublié ? Rappelez-vous, pourtant : des manifestations, pas des créations !

    Le Comte fronçait les sourcils, et ses doigts tapotaient nerveusement les accoudoirs de son fauteuil.

    - Oublié… non, évidemment. Mais je ne retrouve pas l’enthousiasme que vos paroles avaient fait naître en moi, c’est vrai.

    L’ermite lui sourit affectueusement.

    - C’est que nous ne sommes pas allés assez loin, mon fils. Peut-être est-ce votre impatience, ou bien mon manque de courage.

    - De courage ?

    - De confiance en vous, plutôt, mon fils. Je n’ai pas osé aller assez loin, de peur…

    - De l’Inquisition ?

    L’ermite leva les mains en souriant.

    - Mon Dieu non, à mon âge ! De peur de vous choquer, mon fils, bien plutôt. Mais j’ai eu tort, je le vois bien. Ah, comment vais-je vous dire cela qui m’est peu clair à moi-même ? C’est si loin de tout ce que l’on nous a enseigné… Ecoutez-moi. Revenons à l’œuf primordial, vous rappelez-vous ? Ce sentiment de… mal être, qui le pousse à s’ouvrir. Allons plus loin : Il est. Il est tout, l’Amour, la Vie, la Lumière, et ces mots le définissent parfaitement, et s’équivalent. Mais, comment dire ? Tout cela est en Lui, c’est Lui, mais Il n’en a nulle expérience.
Qu’est-ce que l’Amour si on ne le reçoit pas, si on ne le donne pas ? Le Fils, en face de Lui, ce Fils qui vient d’advenir, c’est Lui-même. Et le courant d’amour entre eux n’est que le va et vient continuel de l’un à l’autre et de l’autre à l’un - et je ne devrais pas utiliser ce mot, « autre », puisqu’ils sont Un, en réalité. Alors, je vous l’ai dit, ce Fils, qui est la Vie et l’Amour, comme son Père - appelons-Le ainsi, par commodité - ce Fils va bourgeonner - pardonnez-moi ce mot, je ne sais comment dire -, se subdiviser ; la Vie, cette Vie qu’Il est, va jaillir spontanément de Lui en mille et mille flammèches, comme une espèce de Pentecôte avant la lettre ; et voici, mon fils, Dieu s’expérimente en elles. Comprenez-moi bien : en ce moment même, dans ce monastère où nous vivons tous deux, pour ne prendre que cet exemple, Dieu s’expérimente en Landry, votre vieil écuyer, en moi, pauvre ermite au bord de la rivière ; Il expérimente sa Vie dans celle du Comte Aymeric : avec lui il a combattu, aimé, échappé à la peste, pleuré ceux qu’il aimait. Et ainsi dans les millions d’hommes qui vivent sur cette Terre, ceux de notre royaume, ceux d’Espagne et du Saint Empire, et ceux qui ont la peau noire, dit-on, et ceux du Cathay, et ceux dont nous n’avons jamais entendu parler. Ceux du présent, tous ceux du passé depuis Adam, et tous ceux de l’avenir, que nous n’imaginons même pas. Toutes les formes de la Vie, Il les connaît de l’intérieur. Il sait la souffrance de vieillir quand on a été belle et qu’on s’appelle Gersende, Il sait l’horreur de naître douloureusement pour mourir tout seul quelques heures plus tard, incompréhensif…


    - Mais, frère Benoît, vous ne parlez que des hommes !

    - Vous avez raison, mon fils. Il est évident qu’Il connaît aussi le bonheur du chaton qui tète, l’attirance du tournesol pour le soleil, la souffrance du poisson hors de l’eau et du chien qu’on roue de coups… et la joie de la rose qui s’ouvre aux abeilles, et celle de l’arbre plein d’oiseaux, et même, même, la très lente, la presque immobile pensée des pierres. Tout, Il connaît tout, depuis la création du monde, comme nous disons. N’est-ce pas admirable ?

    Frère Benoît souriait, les joues roses, les gestes vifs, et Aymeric le considérait gravement.

    - Certes, mon frère, et je voudrais être un jour accusé pour vous voir prendre ma défense ! Mais il me semble qu’il y a encore un point…

    - Ah, mon fils, excusez-moi. J’entends la cloche de Sexte, et voici Landry qui entr’ouvre votre porte… Bonjour, Landry ! Veillez à ce que monseigneur mange léger, mais roboratif, car je lui fais faire de gros efforts !

    L’ermite souriait, mais il remarqua tout à coup les pommettes rouges d’Aymeric et ses yeux trop brillants. Ses mains tremblaient sur les accoudoirs à têtes de lions. « Il a la fièvre », pensa le vieux moine, et il vit à son regard que Landry aussi s’en rendait compte. Il sortit discrètement.
    * * *

 

    Il somnolait, étendu dans sa cellule glaciale, en attendant l’office de None, et il regrettait la moelleuse peau de mouton de l’enfançon et le petit feu dans son âtre. La nostalgie le prit de son ermitage, violente, et il s’inquiéta pour la vieille Mathilde qui n’allait pas bien le matin de son départ. Et Coline, la pauvre petite fille qui avait de si terribles étouffements depuis des années, et les simples n’y pouvaient rien… et lui, lui, vieille bête, il les avait abandonnées, au premier claquement de doigts d’un grand seigneur qui ne trouvait pas tout seul de sens à sa vie et voulait comprendre, avant de mourir. Que comprenait Mathilde, que comprenaient Coline et sa pauvre mère ? Elles ne demandaient rien, elles, qu’un peu de bouillon et quelques sourires ; et la vieille Mathilde s’illuminait quand il allait la voir, comme si Notre Seigneur en personne entrait dans sa chaumière… heureux les simples, oui, mon Dieu. Et puis un jour, Anne est venue, avec sa jeunesse et ses questions, et puis Gersende et sa révolte, toutes deux en grande souffrance. Elles aussi avaient fini par s’illuminer en allant vers lui, mais comme il avait dû lutter pour cela contre leur manque de foi et l’inquiétude de leur esprit ! Et Aymeric maintenant… oui, malheureux les cœurs compliqués !

    Enfin, la cloche de None retentit, et l’ermite se leva aussitôt, assoiffé soudain de simplicité, et de la voix unie de ses frères chantant l’office, fidèlement, jour après jour, que leur cœur soit en paix ou bouleversé ; et quand l’un d’eux mourait, un autre tout semblable prenait sa place, robe de bure et crâne tondu ; et ainsi la chapelle était un lieu d’éternité où venaient s’apaiser tous les doutes.
Alleluia !

    Au sortir de l’office, il vit venir Landry, le visage grave.

    - Monseigneur n’est pas bien, mon frère, il a de la fièvre. Il n’a rien mangé de ce que le frère cuisinier m’avait donné pour lui, et il vient de s’endormir, mais lourdement, je ne suis pas tranquille. Vous ne pourrez pas lui parler cet après-midi, je le crains.

    - Surtout, Landry, faites-moi appeler s’il allait plus mal, même tard dans la nuit. Promettez-le moi. Je retourne à la chapelle prier pour lui, et pour vous aussi. Gardez confiance !

    Landry hocha la tête sans répondre et prit le couloir qui menait à l’appartement du Comte. L’ermite le regarda s’éloigner, petit et courbé, maigre dans son justaucorps noir, image vivante de la détresse. « Comme il aime son maître ! » songea-t-il. Et il sut en même temps qu’il aimait Aymeric, lui aussi, et soudain se reprocha d’avoir méprisé sa souffrance : ce n’était pas caprice de grand seigneur, non, et son cœur inquiet valait absolument celui de Mathilde et de Coline. Allons il resterait ici tant qu’Aymeric n’aurait pas trouvé la paix. Dieu veuille surtout qu’il ne meure pas avant !

     

    * * *

 


    Il priait, la tête dans ses mains, quand il entendit un moine entrer dans la chapelle, qui était fort grande. Aussi fut-il étonné de le sentir s’agenouiller juste à côté de lui, et plus encore de l’entendre murmurer :

    - Pardonnez-moi, mon frère, pourrais-je vous parler, quand il vous plaira ?

    L’ermite leva la tête et sourit à ce jeune moine, très beau avec ses yeux ardents et sa couronne de cheveux noirs et bouclés. Sans un mot, ils quittèrent la chapelle et se dirigèrent vers le déambulatoire. Il faisait doux et la neige brillait sur les allées bordées de buis ; dans le vivier, des truites noires nageaient calmement, et l’ermite se rappela ses ablettes, si petites, si vives, si claires, et son cœur se serra. Il soupira, puis s’assit sur le muret de pierre entre deux colonnettes, et sourit de nouveau ; le jeune moine le considérait avec respect, les mains dans ses manches.

    - Vous souhaitiez me parler, mon frère, dit l’ermite. Vous ne me connaissez pas, pourtant, ce me semble.

    - Si, mon frère, si, un peu. Quand notre père Abbé nous a annoncé votre arrivée, il vous a nommé « Frère Benoît, l’ermite de la rivière », et je me suis troublé. Mais je ne vous ai pas dit mon nom : Frère Ange. J’ai vécu un mois auprès de Frère Séraphin, qu’on appelle ici l’ermite du plateau ; ce fut à la demande expresse de Don Anselme, notre père Abbé d’alors, qui est mort peu après, vous l’avez su sans doute.


    - Don Anselme, murmura l’ermite. Vous l’avez donc, connu, mon fils…

    - Peu de temps, malheureusement. J’étais novice et n’avais guère affaire à lui ; et comme je vous l’ai dit, il nous a quittés très vite. Nous avions beaucoup de révérence pour lui, bien qu’il nous parlât peu, affaibli par l’âge et la maladie. Aussi, voir en quelle estime il tenait ce frère Séraphin, ce vieillard dont l’allure nous faisait sourire - pardonnez-moi, mon frère, nous étions jeunes et sots - cela nous a surpris, et nous ne l’avons plus regardé avec ironie, je vous l’assure.

    - Vous avez connu Don Anselme, répéta l’ermite ému, si peu que ce soit ! Et vous avez connu Antoine… je veux dire Frère Séraphin…

    - Je connais son véritable nom, il l’a dit devant moi à … quelqu’un qui allait mourir.

    L’ermite posa sa main sur le bras de frère Ange. Il rayonnait.

    - Quelle joie de vous voir, mon petit frère, et de vous toucher ! Ces yeux-là ont vu Anselme et Antoine, qui sont les êtres que j’ai le plus aimés au monastère, et qui m’ont marqué à tout jamais. Vous avez entendu leur voix, leur rire, leur enseignement ! Ah, mon petit frère, béni soit le Comte Aymeric qui, sans le savoir, me donne aujourd’hui ce bonheur !

    - Moi aussi, mon frère, j’ai grande joie de vous rencontrer. Vous ressemblez beaucoup à Frère Séraphin, qui me parlait souvent de vous, de votre jeunesse, de votre amitié ; et le mois que j’ai passé auprès de lui m’a marqué, moi aussi, et pour longtemps.
J’ai compris que ce que son enseignement avait d’étrange, parfois, au point de me troubler et de me faire craindre l’hérésie, lui venait de Don Anselme, qui pour moi était simplement le père Abbé, bon et respectable, certes, mais si vieux aussi ! Je découvrais soudain le maître des novices qu’il avait été.

    - Et qu’on a fait taire… il le fallait, sans doute.

    - Oui, c’est ce que disait frère Séraphin. Mais il ajoutait qu’on ne peut pas tuer les idées.

    - Et, sourit malicieusement l’ermite, il vous a parlé de l’Un !

    - Bien sûr. A mon retour du plateau - et j’ai beaucoup pleuré en quittant Frère Séraphin - Don Anselme a demandé à me parler, ce qui m’a étonné. Il était alité, très malade ; mais il a voulu rester seul avec moi, et m’a aussitôt interrogé sur ce que j’avais appris auprès de son ancien élève. Et moi, sachant que je le pouvais, je lui parlai de tout, et d’abord de l’Un. J’ai vu alors son visage s’éclairer : « Allons, le relais est pris, frère Ange, a-t-il dit très bas, et je ne me suis pas trompé en vous remettant à Frère Séraphin. Mais souvenez-vous : ne donnez cet enseignement qu’à bon escient, c’est-à-dire à ceux que vous verrez en grande peine et désarroi, et pour qui l’enseignement traditionnel ne serait pas suffisant. A eux seulement. Il y a des âmes tourmentées, mon petit frère, vous verrez… » Notre père Abbé ajouta… mais je ne sais si je dois vous le dire… si ? vous le voulez ? eh bien, il ajouta que dans quelques années, je ferais un bon maître des novices. Et je m’y prépare, frère Benoît, aussi sérieusement que je le puis.
Avec la grâce de Dieu, j’y parviendrai !

    L’ermite le considérait en souriant tandis qu’il parlait avec passion.

    - Certes, mon petit frère, je n’en doute pas. Mais n’oubliez jamais que cette expression « maître des novices », si élogieuse qu’elle soit, doit être entendue comme l’entendait Notre Seigneur Lui-même, la veille de sa Passion. Ce maître-là est en réalité un serviteur. Vous serez, petit frère, serviteur de vos novices. Et vous vous perdrez si vous l’oubliez.

    Frère Ange le regardait avec effarement, pâle soudain.

    - Ah, merci de me dire cela, mon frère ! Je n’y avais pas songé du tout. Je me rends compte soudain que…, ah, j’ai honte de vous le dire… que j’étais flatté, voilà. Et déjà, si j’y réfléchis, je regarde mes frères avec un peu de condescendance. Mon Dieu, mon frère, serais-je orgueilleux ? Frère Séraphin me l’a reproché parfois, et j’y travaille, croyez-moi, mais pas suffisamment, je le vois bien. Mon Dieu, mon Dieu, j’allais me perdre sans votre parole !

    L’ermite lui fit un signe en souriant.

    - Asseyez-vous près de moi, mon petit frère ; vous m’obligez à lever la tête et cela me fait mal au cou. Là, voilà, c’est mieux ainsi. Allons, calmez-vous, vous êtes hors de vous. Seriez-vous, non seulement orgueilleux, mais excessif et scrupuleux ? Ne me regardez pas ainsi, j’ai l’impression d’être un bourreau ! Mon frère, écoutez-moi : vous avez sûrement toutes les qualités intellectuelles pour être maître des novices, et même, vous avez de la prestance et de la beauté, c’est important.
De plus, vous avez la grâce d’être, si peu que ce soit, l’élève de Frère Séraphin, qui vous a ouvert l’esprit à d’autres connaissances, d’autres façons de voir notre vie. Ce sont là des bénédictions. Moi, je vous ai seulement mis en garde. Eh bien, voilà qui est fait, ne vous torturez donc pas ! Simplement, quand on prononcera devant vous ces mots « maître des novices », entendez, vous, « serviteur des novices », comme je vous l’ai dit. C’est tout. Vous y arriverez très facilement. Et ce sera une grâce de plus. Maintenant, rentrons, si cela vous agrée ; la nuit tombe, et j’ai un peu froid.

    L’ermite se leva, difficilement, et quitta le déambulatoire à petits pas, appuyé au bras de Frère Ange, grand et droit auprès de lui.

    - Je vous parlais de la Cène, tout à l’heure, mon petit frère. Je suis toujours étonné qu’on ne voie qu’elle, pratiquement, dans cette dernière soirée de Notre Seigneur. Pourtant, il y a eu le lavement des pieds, aussi, et c’est Saint Jean lui-même qui le raconte, longuement, avec des détails qui sentent le vécu. Ils étaient douze, mon petit frère, comme vous savez. Et s’agenouiller devant chacun d’eux pour laver la poussière des chemins sur ses pieds nus, puis les essuyer, ce dut être long. Il le fit, pourtant, soigneusement et gravement aussi, j’imagine. Et eux en furent sûrement frappés, comme le montre le refus de Pierre, mais la leçon dut être durable ; on n’oublie pas les derniers gestes d’un être qui va mourir quelques heures plus tard, ni son enseignement. Vous ne l’oublierez pas non plus, frère Ange, j’en suis tout à fait sûr.


    Le vieil ermite frissonna.

    - Ah, je suis glacé ! Ce soleil d’hiver est trompeur, je devrais le savoir. Allons quelques instants au chauffoir, avant les Vêpres ; la chapelle nous semblera moins froide tout à l’heure.

     

    Ils sourirent de bonheur, tous deux, en entrant dans la pièce où flambait un grand feu. Dans un angle, sur une paillasse, gisait un vieux moine souffrant qu’ils saluèrent en silence ; mais il ne les vit pas et demeura immobile.

    - C’est notre frère Jérôme, murmura frère Ange. Nul ne sait son âge exact, il y a si longtemps qu’il est au monastère !

    - Moi je le sais, sourit l’ermite. Il était novice avec Antoine et moi, mon petit frère, imaginez cela ! Il a connu Don Anselme, lui aussi, et ce voyageur venu d’Orient dont Antoine vous a parlé. Mais, voyez comme les âmes sont différentes, il n’a été nullement touché de tout cela, et a fort approuvé, je m’en souviens, l’interdiction de notre père Abbé de parler désormais de ces hérésies… il disait « diableries », lui. Il n’en a pas moins été un bon moine, vous le voyez. Tout est égal.

    Ils parlaient à voix basse, à l’autre bout du chauffoir, revigorés par la chaleur de la pièce.

    - Frère Benoît, murmura le jeune homme, vous venez de dire « tout est égal », et j’ai cru entendre mon frère Séraphin, là-bas, sur le plateau. Qui, au monastère, pourrait entendre dire cela sans réagir ? Tout est égal, vraiment ? Le bien et le mal, donc…


    L’ermite sourit et posa la main sur le bras de Frère Ange.

    - Lorsque j’étais enfant, nous avions des voisins juifs, je me rappelle, de bons marchands drapiers. Le grand-père était rabbin, et je l’ai entendu dire un jour à mon père, qui en demeura sans voix : « Le Bien et le Mal sont la main droite et la main gauche de Dieu. » Je vous invite à méditer cette phrase, petit frère, à la lumière de la non-dualité.

    - Ah, mon frère, je me rappelle avoir bondi de colère, à l’ermitage, pour moins que cela !

    - Sûrement, mais voilà : vous avez été disciple d’Antoine, mon petit frère, et vous ne bondissez plus, c’est un progrès. Il faudra aller plus loin, si du moins vous le désirez. Car rappelez-vous, vous n’y êtes nullement obligé. Ce n’est ni un plus ni un moins, c’est. Vous ne serez ni damné ni élu pour approfondir ces connaissances, ou pour y renoncer.

    - Tout est égal, murmura Frère Ange.

    - C’est cela, exactement. Seules comptent votre liberté d’esprit, et votre bonne volonté plus encore. Et l’usage que vous en ferez. Ou n’en ferez pas.

    Dans la pénombre, le vieux moine se mit soudain à gémir. Frère Benoît se leva et alla vers lui en se tenant les reins. Tant bien que mal, il s’accroupit près de la paillasse et posa sa main sur celle du mourant, qui eut un tressaillement.


    - Frère Jérôme, murmura l’ermite, c’est moi, frère Benoît. Vous souvenez-vous de moi ? Vous souvenez-vous d’Antoine aussi, que nous appelions frère Séraphin, et de Don Anselme, notre maître des novices ?

    Le mourant avait cessé de gémir. Frère Ange, debout près de lui, le considérait gravement.

    - Parlez-lui, vous, murmura l’ermite en se relevant. Vous le connaissez mieux que moi.

    Et frère Ange s’agenouilla aussitôt avec une souplesse qui fit sourire le vieil homme : il avait dû être ainsi lui-même ; mais à vrai dire, il ne s’en souvenait plus. Frère Ange posa lui aussi sa main sur celle du malade et la caressa, lentement, avec une tendresse qui étonna frère Benoît. L’intellectuel, l’ambitieux avait donc un cœur également, et plein de compassion ? Alors, Dieu soit loué, tout était possible. L’ermite revint à la cheminée et tendit les mains vers les flammes. Il percevait le murmure de frère Ange, qui s’était assis sur ses talons ; il avait pris la main du vieux moine dans les siennes et la serrait doucement tout en parlant ; de quoi ? Benoît ne percevait pas ses paroles, mais il les devinait sereines et amicales. Où avait-il appris à être ainsi avec un mourant, lui si jeune ?

    A ce moment, la cloche des Vêpres se mit à sonner. L’ermite toucha l’épaule de Frère Ange, qui reposa lentement la main du malade sur sa poitrine et se releva. Tout était silencieux maintenant ; on n’entendait plus que le crépitement joyeux des flammes. Frère Jérôme semblait apaisé.


    - Mon frère, murmura le jeune moine, je voulais vous demander… c’est pour cela que je suis venu vous voir à la chapelle… Pardonnez-moi : pourriez-vous me recevoir quelquefois pour m’entretenir, à votre façon à vous, du voyageur et de ses paroles ? J’ai eu là-dessus l’éclairage de Frère Séraphin, et même celui de don Anselme, qui conversa plusieurs fois avec moi à mon retour au monastère, je vous l’ai dit. Mais depuis sa mort, je me sens bien seul, et votre venue est un vrai miracle, même si ce n’est pas pour moi que vous êtes ici, je le sais bien. Vous avez eu tout le temps, dans votre ermitage, de méditer les étranges paroles du voyageur, comme Frère Séraphin et Don Anselme aussi ; mais chacun l’a fait à travers son tempérament, ses expériences, ses souvenirs. Les vôtres me manquent, mon frère. Après votre départ, plus personne jamais ne pourra m’aider, je serai tout seul.

    - Mon petit frère, d’abord, vous n’en savez rien. La vie est pleine de surprises, vous le voyez vous-même : qui vous aurait dit que je viendrais ici, contre toute vraisemblance ? Qui m’aurait dit que je trouverais ici un disciple d’Antoine et de Don Anselme ? Tout est grâce, mon petit frère. Ensuite, ne dites jamais que vous êtes seul, jamais, vous m’entendez ? Voilà un beau blasphème, un vrai. Un énorme dragon. Mais venez, nous allons être en retard à l’office. Et pour votre demande, elle m’agrée tout à fait. Le Comte Aymeric est souffrant, et je pourrai vous consacrer les moments que je ne lui donne pas, si le père Abbé le permet. Ce qui n’est pas sûr ! Je crains de ne pas être en odeur de sainteté auprès de lui ; et il a fallu sûrement toute l’autorité du Comte pour qu’il m’appelle ici. Enfin, nous verrons bien.
Tout est grâce !

     

    * * *

 

     

    L’Abbé, apparemment, ne savait rien des étranges pensées de son prédécesseur ; tout cela était bien loin, et c’est à peine s’il avait entendu parler du voyageur qui aurait, par deux fois, frappé à la porte du monastère, à des années de distance. Pour les novices, c’était devenu tout bonnement une légende, à laquelle ils ne croyaient pas du tout : les Indes ! le Cathay ! Allons donc ! Des sauvages dont rien de bon ne pouvait venir, des païens dont les élucubrations n’avaient aucune force contre la vraie foi !

    Tout était donc en ordre, et l’Abbé accorda volontiers au frère Ange quelques heures de temps en temps pour tenir compagnie au vieil ermite et parler avec lui de cet autre vieux fou, le frère Séraphin, qu’il avait tant aimé, semblait-il. Cela ne pouvait pas lui faire de mal, et puis Frère Benoît allait bien finir par repartir au bord de sa rivière, ouf !

     

    Le lendemain, après Tierce, Landry aborda frère Benoît au sortir de la chapelle.

    - Monseigneur est un peu mieux ce matin, mon frère, la nuit n’a pas été aussi difficile que la précédente. Il souhaiterait vous voir ; mais je vous demande, moi, de ne pas demeurer auprès de lui trop longtemps, il se fatigue vite.
Pour Dieu, qu’il ne sache pas que je vous ai dit cela, il se fâcherait. Ses colères étaient terribles, vous savez, mon frère ; hélas, il m’arrive de les regretter… s’il est plus doux, c’est parce qu’il est malade, et gravement.

     

    Le Comte était assis sur son lit, appuyé à de gros coussins. Bizarrement, il semblait avoir maigri ; en si peu de temps, c’était étonnant. Ses yeux clairs brillaient trop, profondément enfoncés, et les rides aux coins de sa bouche paraissaient plus amères. La sueur avait collé ses mèches grises sur son front, et il était visiblement oppressé. Il sourit cependant lorsque l’ermite s’assit près de lui, dans le grand fauteuil que Landry avait installé près du lit.

    - Ah, mon frère, vous voici ! Nous nous sommes quittés, la dernière fois, sur une question qui me troublait, mais la cloche de Sexte vous a enlevé à moi, et ma santé aussi. Reprenons, s’il vous plaît. Pardonnez-moi de vous presser, mais je n’ai plus guère de temps, je le crains - non, non, ne protestez pas, je le sens bien et je n’ai pas peur. Mais je voudrais tellement comprendre…

    - Mon fils, vous aurez pour cela…

    - Toute l’éternité, oui, je le sais, vos frères me l’ont assez seriné. Vous me décevez, l’ermite.

    - Vous ne m’avez pas laissé finir mon fils. Je disais que, pour comprendre, vous aurez bien d’autres vies.


    Le Comte ouvrit de grands yeux.

    - Quoi, vous connaissez la réincarnation, vous aussi ? Ce n’est pas possible ! J’en ai entendu parler, moi, il y a bien longtemps, par un vieil ami de mon père qui avait été Croisés. Je me rappelle encore notre étonnement à tous, notre inquiétude aussi… on brûlait les gens pour moins hérétique que cela, vous le savez. Mon père, donc, coupa court très vite à la conversation. Mais moi, malgré ma jeunesse, ou à cause d’elle sans doute, j’allai en secret trouver le vieil homme dans ses appartements, la nuit tombée, et nous parlâmes à voix basse presque jusqu’à l’aube. Il parla, plutôt, et je l’écoutai. Je ne l’interrompais que pour lui poser des questions, auxquelles il ne savait pas toujours répondre, d’ailleurs. Quand il rentra chez lui, le lendemain, j’étais fort troublé, ébranlé, même, mais je n’osai en parler à personne, vous vous en doutez. Et voici qu’après toutes ces années, je peux le faire en toute sécurité, avec un homme d’Eglise qui plus est, et qui y croit lui-même ! C’est admirable !

    - Oui, sourit l’ermite, ce monde est plein de merveilles et de rencontres, mon fils. C’est ce qu’on appelle le hasard.

    - Et vous n’y croyez pas, visiblement.

    - Non, à vrai dire, je ne le puis, mon fils. Mais, si vous savez un peu ce qu’on entend par réincarnation, nous allons avancer plus vite. Quelle question vouliez-vous donc me poser quand la cloche de Sexte vous a interrompu ?


    - Eh bien, mon frère, vous me disiez que Dieu s’expérimente à travers nous, les hommes, et toute chose d’ailleurs.

    - Je vous arrête, mon fils, car je n’ai sûrement pas dit « toute chose » : il n’y a pas de « chose » à proprement parler, sauf sans doute les objets que nous fabriquons ; tout est vivant, en réalité, et tout est Lui, en ce sens. Et, j’y songe en vous parlant, même les objets inertes, ce fauteuil, ces coussins, cette chaîne à votre cou, nous les faisons à partir des arbres, de la laine des moutons, des métaux que nous arrachons à la terre ; et tout cela vit, tout cela est Lui, puisqu’il n’y a que Lui.

    L’ermite se tut, et il y eut un long silence. Puis le Comte murmura :

    - Il faut du temps pour digérer ces paroles, mon frère, vous le comprenez. D’ailleurs, dites-moi, serait-ce mal que de n’y pas croire ?

    L’ermite sourit et posa sa main sur la sienne.

    - Ni bien ni mal, mon fils. Vous êtes libre de votre foi, et même de n’en avoir aucune.

    - Frère Benoît, frère Benoît, vous avez de ces mots…

    - Ce sont des mots qui libèrent, mon fils. Mais si vous vous sentez enchaîné par eux, il faut les rejeter sans hésiter.

    - Enchaîné… non, ce n’est pas cela. Abasourdi, plutôt, bien que nos conversations précédentes m’y aien