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La dernière ligne droite est là, devant toi, qu’est ce que tu croyais, qu’elle n’arriverait jamais pour toi ? Pourtant, tu devras la parcourir jusqu'à son extrémité cette ligne. Le temps n’est pas venu de te reposer. Tu ne veux plus te battre, mais tu ne veux pas plier. Toi qui connais tout des affres de l’âme, du cœur et du corps, il te faut maintenant apprendre ceux de la soumission.
Pendant tes années d’actions, à quoi pensais-tu ? que tu étais invincible ?
Si tu avais pris la peine d’observer autour de toi, si tu n’avais pas rêvé la vie, tu admettrais plus facilement un avenir ni mieux ni plus moche que celui de tes congénères.
Tu vibrais de tes fantaisies, tu jouissais de ton indépendance d’esprit. Tu savourais ton corps souple et obéissant. Alors que tu flânais solitaire, sur les chemins de traverse, tu regardais les autres s’entasser sur les routes nationales. Tu tirais fierté de ton courage face à l’adversité, et de tes prises de risque face aux compromissions.
Tu pensais peut-être que cela pouvait durer toujours, ou plutôt, en tête de linotte, tu présumais, sûre de tes convictions, sûre de ton bon sens, sûre de tes amours, que tu détenais la vérité.
Les fantaisies n’effleurent plus que tes pensées, ton indocilité te détruit et ton corps se charge, à chacun de tes pas et pour chacun de tes gestes, de te rappeler qu’il est vieux et usé.
Tu n’as plus le choix, il faut te soumettre. Il te faut devenir une bonne petite vieille.
Il est temps que tu apprennes à dire merci humblement aux événements. Ce n’est pas si difficile de prononcer, "oui vous avez raison", à ce qui te semble des inepties, nées de ce siècle décadent, si tu ne veux pas qu’avec un sourire condescendant, on pense que tu radotes.
Tu pourrais, si seulement tu essayais, admirer, vanter, t’extasier, des actes de tes descendants même s’ils te paraissent être le minimum de ce que tu attendais d’eux, plutôt que de t’évertuer à disserter d’égal à égal avec eux. Ton âge ne te le permet plus.
Tu as la mémoire courte. Lorsque tu convoitais, dans ta jeunesse, tu sollicitais ou tu t’offrais. Et aujourd’hui, sous le prétexte que tu es une vieille qui n’ose plus rien désirer, tu voudrais que l’on te donne. Avec des œillères, tu as avancé dans la vie, avec les règles sur les générations apprises dans ton enfance, persuadée que ton dévouement, ton amour, rendrait léger à ton entourage tes années de décrépitude.
La vieillesse ne symbolise plus l’expérience, mais une charge et des contraintes, il serait temps que tu l’admettes.
Il faut te soumettre, les choses ont changé. Tu n’intéresses plus. On ne t’amènera pas tes petits-enfants pour éclairer ta journée ou pour te laisser croire que tu possèdes une famille, mais pour que tes petits-enfants te connaissent et reçoivent tes cadeaux. C’est à toi de remercier pour cette offrande de quelques heures par an et c’est à toi d’être bien gentille si tu veux que cela se perpétue.
Tu ne sais plus. Tu vasouilles. Ta nature rebelle te pousserait à les envoyer dans les roses, ces jeunes petits cons qui s’imaginent que tu dois lécher leurs bottes pour ce qu’ils croient faire pour toi, quand tu as la chance qu’ils fassent quelque chose.
Mais tu n’oses pas. Toi, avant, si vaillante devant l’adversité, si fière de ta résistance aux compromis, tu ne dis rien. Plierais-tu enfin ?
Cela te tue à petit feu de te renier ainsi. Seulement, si leurs consciences se réveillaient un jour, et qu’ils se rongent de remords, tu ne veux pas en être la genèse. Alors, tu ne dis rien et petit à petit meurt en toi l’amour.
Heureusement pour toi, car tu n’es qu’au début de ta ligne droite et s’il te restait une once d’affection, elle se transformerait vite en haine.
Bientôt tu vas perdre ton nom. Tu vas devenir Elle. On soignera ton corps et on avilira ton âme. Tu seras : Elle a bien mangé, Elle a bien dormi, Elle a bien pris ses médicaments. On décidera pour toi tes heures de lever, de coucher. On te forcera à te promener. Si c’est nécessaire, on te gavera à la petite cuillère d’une nourriture sans saveur ou avec des concentrés. C’est ces jeunes cons qui choisiront pour toi. Ils te priveront de tes cigarettes, de ton chocolat, de tes cafés serrés, de ton apéritif, puis s’assureront que tu subis les bienfaits d’une douche chaque matin, et que tu ne traînes pas en robe de chambre. Ce qui donnait du sel à ta vie doit t’être interdit, il n’y a qu’à regarder où cela t’a menée.
Tu n’auras plus droit à la parole, plus aucun pouvoir de décision. Si tu ne cèdes pas aux desiderata de ta descendance, une assistante sociale se chargera, aidé par un docte médecin de t’imposer une vie, enfin exemplaire pour eux.
Où penses-tu trouver l’énergie nécessaire pour lutter, toi qui utilises déjà le peu qu’il t’en reste à comprendre à quoi sert ta présence ?
L’heure est venue pour toi d’obéir, d’être sage, de ne pas faire de bruit, de ne pas déranger.
Et ne te demande pas si ces jeunes cons te considèrent comme une enfant, ou s’ils jouissent de la domination qu’ils ont enfin sur toi. Quelle importance ?